L’accumulation primitive du capital

La notion « d’accumulation primitive » est liée à la révolution industrielle. On suppose, par le constat que la fondation d’une entreprise implique un investissement, que la révolution industrielle doit en partie son démarrage à une accumulation de capital, ou une concentration de capital, qui se serait fait entre les mains de certains groupes sociaux disposés à l’investissement, à une époque légèrement antérieure au démarrage industriel. Les théories économiques keynésiennes auraient joué un rôle important dans ce questionnement chez les historiens d’après-guerre . On s’est beaucoup questionné sur l’origine de ce capital: d’où venaient ces richesses, comment se sont-elles concentrées suffisamment entre certaines mains pour rendre possible l’investissement industriel?Dans ce billet, je collige quelques notes prises sur cette question en puisant dans trois synthèses d’histoire de la révolution industrielle.

Karl Marx se serait moqué de ceux qui cherchaient l’accumulation primitive dans une source nouvelle de capitaux. « Pour lui, c’est l’expropriation du propriétaire immédiat, la dissolution de la propriété fondée sur le travail personnel de son possesseur qui tenaient lieu d’accumulation primitive », écrit Jean-Pierre Rioux . Il se serait donc moins agit d’une croissance du capital disponible que de sa plus grande concentration dans les mains de quelques-uns. Patrick Verley développe:

Selon Marx, l’accumulation primitive avait deux sources: d’une part, l’exploitation coloniale des mondes extra-européens et, d’autre part, le vaste mouvement d’expropriation, voire de spoliation, qu’aurait été, ainsi qu’on le pensait à cette époque, le mouvement des enclosures, concentrant la rente foncière dans les mains des grands propriétaires tout en chassant des campagnes les petits paysans, main-d’œuvre désormais livre et disponible pour les besoins de l’industrie naissante. Les capitaux auraient donc tiré leur origine du commerce extérieur et des mutations des structures agraires .

Le capital d’origine colonial

Attardons-nous sur l’une des origines ci-dessus évoquées au capital:le commerce colonial, auquel s’ajoute la fiscalité coloniale. L’argent prélevé dans les colonies, par la fiscalité ou par une balance commerciale artificiellement entretenue par les lois coloniales, auraient permis aux commerçants européens d’accumuler un capital qu’ils auraient investi dans l’industrie. Cette thèse laisse cependant Rioux sceptique pour deux raisons: d’abord, on a noté que les marchands s’étant enrichis par ce moyens ont plutôt investi dans la propriété foncière dans le but de se fondre dans l’aristocratie; ensuite, « Aucune des grandes villes du XVIIIe siècle enrichies par le commerce [colonial] n’est l’épicentre d’une région industrielle de type nouveau » . On pourrait également avancer, avec Paul Bairoch cette fois, qu’au début du XVIIIe siècle, l’Angleterre était loin d’avoir le plus grand domaine colonial parmi les puissances européennes; c’est pourtant bien dans ce pays que le développement industriel fut le plus précoce . De même, l’accumulation primitive en agriculture ne semblerait pas avoir bénéficié aux groupes sociaux qui furent les premiers à se lancer dans l’industrie. C’est du moins, d’après Rioux, ce vers quoi tendent les études régionales, dont il donne un exemple: « En Dauphiné, P. Léon souligne que ce sont de petits artisans, de petits fabricants, parfois même des employés qui deviennent les hommes d’affaires et les industriels nouveaux » .

La facilité d’investissement

De ces arguments, Rioux conclut que le problème de l’accumulation primitive est un faux problème:

On serait donc tenté de nier le problème de l’accumulation primitive. Les capitaux accumulés ne jouent pas un grand rôle parce qu’on n’a guère besoin d’eux. Il suffit que dans une région un déséquilibre s’installe dans la structure de la propriété, dans les rapports des forces de production, pour que le décollage y soit possible sans recours à un capital supplémentaire. Au stade initial, alors que les entreprises rentables peuvent être très petites, avec moins de 10 ouvriers, une mise de fonds très faibles est suffisante. Dans la Grande-Bretagne de 1780, les ratios nécessaires n’atteignent pas 25 livres sterling par personne active dans le textile, soit 4 mois de salaire d’un fileur moyen, et ne dépassent pas 30 livres pour la métallurgie. On conçoit que dans ces conditions, avec un matériel encore peu coûteux, de nombreux artisans ou petits fabricants puissent se lancer dans les voies modernes du travail, car jamais ils ne doivent mettre en jeu un capital supérieur à une année de leur ancien salaire. Ajoutons que dans la phase du décollage, ces artisans-entrepreneurs se concèdent très librement des prêts, que les banquiers leur accordent des hypothèques faciles sur le matériel et les bâtiments ou sur quelque terre, et que surtout presque tous les bénéfices sont automatiquement réinvestis dans la jeune entrepreise. Avec une exploitation renforcée du travail, des bénéfices flatteurs, le capital « fait boule de neige » .

De manière convergente, Verley indique que les estimations du niveau d’investissement, en France et en Angleterre, ne laissent voir aucune rupture nette dans les premières phases de l’industrialisation, mais simplement une croissance très progressive. Il indique à nouveau la relation qu’il y eut entre la réflexion historique et la réflexion économique:

Cette constatation, à savoir que le taux d’investissement avait été assez faible au début de l’industrialisation dans le cas des pays au démarrage précoce (avant 1850), coïncidait avec les expériences des politiques de développement dans le tiers monde qui rendaient évidente l’inefficacité de fortes injections de capitaux dans des environnements mal préparés à en tirer parti. Ainsi se faisait jour l’idée qu’au début de l’industrialisation, plutôt que d’investir beaucoup plus, on avait mieux utilisé le capital existant; le progrès technique était peut-être autant économiseur de capital que de travail .

D’après lui, les premiers financements venaient souvent de réseaux de solidarité familiales, où jouaient la politique matrimoniale et les liaisons amicales. Mais Verley accorde plus d’importance que Rioux aux logiques d’accumulation primitive et au crédit, signalant qu’au XVIIIe siècle déjà, des avocats en Angleterre et des notaires en France facilitaient déjà les liens entre emprunteurs et prêteurs pour l’investissement. De même, pour lui, le fait que les commerçants aient beaucoup investi dans les biens fonciers ne doit pas nous faire écarter complètement le rôle qu’auraient joué, dans le décollage industriel, les capitaux accumulés par le moyen du commerce colonial. En effet, d’une part, Verley signale que les banques de province, en Angleterre, « purent contribuer à mettre au service des industriels les épargnes des propriétaires fonciers des régions peu industrialisées » . D’autre part, il voit dans les investissements en biens fonciers une stratégie non pas opposée, mais complémentaire à l’investissement industriel:

Dans une société préindustrielle ou peu industrialisée, le gage le plus apprécié en matière de prêt était le bien foncier ou immobilier: beaucoup des emprunts faits par les industriels étaient donc hypothécaires. Le comportement des premiers industriels qui plaçaient une part de leurs gains en biens-fonds, ne témoignait donc pas seulement d’une attirance vers le genre de vie des élites anciennes, mais correspondait aussi à une logique de gestion: ils se ménageaient ainsi peut-être une source de revenus indépendante de la conjoncture industrielle, mais sûrement aussi la possibilité d’emprunter. L’efficacité de ces circuits anciens de l’argent explique que les premiers industriels aient eu relativement peu besoin des crédits bancaires pour investir .

Les observations de Paul Bairoch vont dans ce sens. Ce dernier a comparé la valeur du capital par actif dans l’industrie et dans l’agriculture, pour montrer que celle-ci était beaucoup plus élevée dans l’agriculture que dans l’industrie. De sorte que

grâce à la vente d’une entreprise agricole moyenne occupant un actif, on pouvait réunir une quantité de capital suffisante pour mettre sept actifs au travail dans l’industrie. […] Cette possibilité offerte aux agriculteurs fut d’autant plus utilisée que la révolution agricole conduisit à rendre moins rentable une fraction importante des entreprises agricoles, ce qui a obligé et a conduit un certain nombre d’agriculteurs, et notamment les exploitants propriétaires de leurs terres, à changer d’activité et à s’orienter vers l’industrie et surtout vers le textile .

Quelques développements ultérieurs

Pour Rioux, cela n’implique cependant pas de nier le rôle d’un capital accumulé, notamment par le commerce colonial. Cependant, celui-ci n’aurait pas agit sur les premières phases du décollages industriel: il serait intervenu plus tard, dans la seconde phase où, dans un monde devenu plus compétitif, certaines entreprises auraient faits appel aux détenteurs de ces capitaux pour les appuyer contre leurs concurrents. Ce capital aurait alors servit aux développements techniques les plus coûteux et à stabiliser les entreprises dans leurs moments les plus difficile, leur permettant de triompher de leurs compétitrices. Avec le temps, les détenteurs de capitaux ont alors acquis une position dominante par rapport aux entrepreneurs initiaux. Rioux cite Marx: « Le capitaliste n’est point capitaliste parce qu’il est directeur industriel; il devient au contraire chef d’industrie parce qu’il est capitaliste » (cité par ).

De même, Verley indique que dans les phases subséquentes, l’origine des capitaux se posait surtout pour les nouvelles entreprises, qui devaient démarrer avec un investissement important, mais moins pour celles qui existaient déjà:

Si l’industrialisation fut l’occasion d’un flux de création d’entreprises et d’un certain renouvellement du groupe des entrepreneurs, beaucoup de firmes familiales du XIXe siècle, dans la sidérurgie, mais aussi dans le textile, étaient héritières de maisons datant du XVIIIe, voire du XVIIe siècle. Le financement des investissements posait dans doute moins de difficulté aux entreprises déjà expérimentées, qui avaient passé le cap dangereux des premières années de fonctionnement, car les profits étaient très élevés et permettaient l’autofinancement .

Pour les entreprises qui eurent du succès, les profits – souvent importants – suffirent pour financer le développement des phases suivantes . Ce phénomène a favorisé une ascension rapide de la nouvelle classe d’entrepreneurs:

Donc si la faiblesse des capitaux nécessaires pour les investissements a facilité l’accès à l’industrie à de larges couches de la population en tant qu’entrepreneurs, les hauts profits et les politiques assez généralisées d’autofinancement expliquent, quant à eux, l’ascension relativement rapide et aisée de cette nouvelle classe capitaliste .

En terminant ce billet, une observation, qui ne se retrouve directement dans aucun des trois ouvrages consultés. Difficile de ne pas remarquer, en effet, que le profil des entrepreneurs de la première phase de la révolution industrielle ressemble beaucoup au profil imaginaire qu’on nous fait des hommes d’affaire, même si aujourd’hui ils n’ont plus grand-chose à voir avec ces petits artisans qui recueillent une partie de leur salaire et des aides familiales pour se lancer en affaires. Il serait intéressant de voir comment les récits de l’époque ont pu se concrétiser en discours fondateur du capitalisme.

Bibliographie

La référence que je n’ai pas lue, mais aurait dû lire pour écrire ce billet:

François Crouzet, Capital Formation in the Industrial Revolution, Londres, 1972.

Aubergines à la casserole

En relisant Un siècle d’or espagnol pour préparer un cour, je suis tombé sur quelques recettes de Diego de Granada, cuisinier de la cour de Philippe III d’Espagne, qui publia un Livre de l’Art de la Cuisine en 1599. Sur 763 recettes, Bennassar en reproduit deux, dans un savoureux (!) passage de son ouvrage. L’une de ces recettes est une capillotade perdrix à la braise, mais je reproduirai ici celle qui comporte les ingrédients les plus accessibles dans votre cuisine:

Aubergines à la casserole

Vous pelez des aubergines et les coupez ensuite en trois ou quatre morceaux chacune. Faites cuire dans du bouillon de mouton avec deux oignons. Une fois les aubergines bien cuites vous les coupez menu sur la planche, vous ajoutez du bon fromage d’Aragon râpé et quelques jaunes d’œufs, vous malaxez et vous hachez menu comme s’il s’agissait de farcir un chevreau. Relever avec des épices fines: gingembre, noix de muscade, persil. Mettre la casserole au feu. Quand le plat est bien doré le retirer du four et ajouter sucre et cannelle .

Bon, d’accord, on ne trouve pas trop de fromage d’Aragon dans les fromageries montréalaises et le bouillon de mouton n’est pas notre plus commun, il y a donc quelques substituts à réfléchir.
Si vous avez été assez aventureux, laissez-moi-le savoir!

Bibliographie

Emic et etic: notes sur un enjeu de méthode

Je m’intéresse de plus en plus à la distinction méthodologique entre « emic » et « etic ». Comme beaucoup d’outils d’analyse, ce sont des concepts que j’ai découvert chez Carlo Ginzburg, dont les réflexions méthodologiques m’ont toujours été très utiles parce qu’elles s’attachent généralement à des difficultés bien concrètes de la pratique historienne.

La distinction entre « emic » et « etic », Ginzburg l’emprunte à Kenneth L. Pike, anthropologue et linguiste américain.

Pike souligne qu’il y a deux niveaux de langage: celui employé par les acteurs, dans une culture donnée – c’est le côté emic (mot calqué sur phonemics); de l’autre, le niveau etic (qui renvoie à phonetics), langage distancié de l’observateur ou du chercheur. Ce qui m’intéresse au plus haut point dans cette distinction, c’est que le chercheur , selon moi, n’est pas censé choisir entre ces deux niveaux. C’est précisément le rapport entre les deux niveaux qui est important .

Cette distinction affleure différents écrits sur la méthode historique, bien avant Ginzburg ou Pike. Marc Bloch en a fait une intéressante discussion dans son Apologie pour l’histoire . Ainsi, les historiens tendent à toujours être conscients de l’existence de deux niveaux de langage, l’un provenant de leurs sources, l’autre de leurs collègues. C’est d’ailleurs en prenant appui sur Bloch que Ginzburg entreprend la discussion de ce problème dans le principal article qu’il y a consacré . Ce qu’apporte la distinction entre « emic » et « etic », c’est un vocabulaire qui permet d’expliciter, donc de clarifier cette distinction et par conséquent de faciliter la discussion sur cette difficulté méthodologique. Cette difficulté ne se réduit pas à la discipline historique (les anthropologues et les sociologues la connaissent aussi), mais me semble particulièrement aiguë pour les historiens.

Ginzburg explique que le langage etic constitue le point de départ des historiens: ils y formulent leurs questions et profitent de l’effet heuristique que produit la distance qu’il met entre l’analyste et son objet. L’objectif de l’historien serait d’apporter des réponses emic à des questions etic. Le langage etic a d’autres propriétés intéressantes: il permet de formuler une critique de ce que le langage emic voile et il permet également la comparaison entre des sociétés employant des langages différents. Il n’en reste pas moins que le langage emic véhicule l’ensemble des significations qui ont cours dans une société donnée. En ce sens, il demeure l’objet premier de l’analyse.

Une autre historienne qui utilise explicitement la distinction emic/etic est Simona Cerutti, une interlocutrice de Ginzburg . Cerutti aborde le problème en soulignant que des catégories historiennes préétablies (etic) risquent d’occulter la manière dont les acteurs de l’histoire comprennent leurs propres actions. Cela se répercute sur la capacité de l’historien lui-même de comprendre le passé. Dans son débat avec Ginzburg, Cerutti questionne la nature de la distinction entre emic et etic: s’agit-il de procédures d’analyses  ou de différents niveaux de réalité? Elle formule le débat ainsi:

La question n’est pas d’établir la légitimité de l’une de ces perspectives contre l’autre, ni d’opposer des orthodoxies analytiques (l’emic comme seule dimension légitime). Le problème est plus radical et je le formulerais de cette manière: qu’est-ce qu’une méthode d’analyse « interne » [Cerutti emploi ce terme comme synonyme à emic] et où peut-elle être appliquée? […] emic et etic sont-ils deux procédures d’analyse – comme je le pense – ou bien sont-ils deux contextes (l’un étant le contexte le plus immédiat dans lequel émergent les comportements, et où les acteurs activent des modèles culturels; l’autre plus distant et plus profond, où les modèles culturels se sont construits)?

Aux yeux de Cerutti, la conception qu’elle prête à Ginzburg pose problème dans la mesure où elle suppose que emic ne révèlerait que la manière dont les acteurs s’empareraient de structures et de normes préexistentes, les motifs profonds de leurs actes ne pouvant être saisis qu’au niveau etic. En revanche, pour elle, la dimension etic de l’analyse se nourrie de la distanciation du chercheur et du comparatisme, tandis que la dimension emic, en s’intéressant aux paroles et aux gestes des acteurs, permet d’analyser des formations culturelles authentiquement originales et créatives, que ne permettrait pas l’analyse etic.

La perspective de Cerutti, bien qu’intéressante, ne m’a pas entièrement satisfait. D’une part, en analysant etic et emic depuis le point de vue de la micro-histoire, elle tend à identifier emic avec une échelle d’analyse, celle « au ras du sol » qu’utilisent les microhistoriens. Cette perspective risque de faire perdre de vue que la dichotomie etic / emic renvoie d’abord à des types de langage plutôt qu’à des jeux d’échelle. D’autre part, elle défend l’intérêt d’une analyse emic sans expliciter la relation entre etic et emic, l’aspect qui avait d’abord retenu mon attention chez Ginzburg.

La même Cerutti affine toutefois sa réflexion dans un autre article, où certaines propositions m’interpellent davantage. Ainsi, le langage etic  et le langage emic pourraient, chacun, nous protéger d’un biais différent: l’etic, parce qu’il est étranger au langage du rédacteur de la source, nous protégerait contre les biais de son idéologie; mais ce n’est pas sans nous exposer à nos propres biais idéologiques, dont l’emic, qui nous est étranger pourrait nous protéger: « L’anachronisme, il est peut-être utile de le rappeler, n’est pas l’effet d’une lecture des sources menée explicitement à travers les catégories des chercheurs; mais plutôt l’attribution, le plus souvent implicite, aux acteurs sociaux de nos propres catégories et de nos propres langages. »

Un exemple cas  intéressant de relation entre le langage des acteurs et le langage des analystes est fourni par Paul Veyne (qui n’emploie pas les termes etic et emic): il s’agit de l’évergétisme. Veyne explique que des historiens ont voulu voir dans les pratiques qu’on a regroupé sous ce nom, notamment les distributions de pain, des pratiques charitable. Or,

les mots de pauvre et de charité sont étrangers au vocabulaire païen: ce sont des concepts juifs et chrétiens; les païens déclaraient agir par munificence ou patriotisme, et les secours d’assistance étaient censés être destinés à tous les citoyens: cétait le peuple romain qui avait droit au blé public, « les citoyens » qui étaient envoyés dans les colonies de peuplement. Mais ne soyons pas dupes des valeurs: dans le fait, seuls les citoyens pauvres bénéficiaient du blé et des terres; la phraséologie n’en continuait pas moins à dissoudre la catégorie économique des pauvres dans l’universalisme civique de la loi. […] Les distributions de blé n’étaient donc pas exactement, ni ce qu’en disaient les valeurs antiques, ni l’équivalent de l’assistance moderne: elles sont un événement original […] l’évergétisme: ce concept, inventé par Marrou en 1948, désigne l’attitude de la classe gouvernante, composée de gentilshommes terriens qui vivent à la ville et pour qui le gouvernement de la cité est un droit et un devoir d’État; aussi se sentent-ils tenus de faire tourner la machine, fût-ce à leurs frais, et de se rendre populaires par leur munificence; au besoin, le peuple savait les rappeler à leur devoir par un charivari. Monuments, amphithéâtres, banquets publics, spectacles du cirque et de l’arène…. L’intrigue a donc pour sujet le mécanisme qui a fait, de la classe gouvernante païenne, la prisonnière de ses propres privilèges. Cette classe se faisait un devoir de se ruiner pour la cité, car noblesse oblige. Ce qui est une troisième intrigue: la munificence aristocratique; le noble distribue des pensions à ses clients, couche amis et domestiques sur son testament, bâtit un amphithéâtre, protège les arts et les lettres; devenu chrétien, il fait l’aumône, libère ses esclaves, embellit la basilique, multiplie les œuvres pieuses et charitables… […] On a vu plus haut le paradoxe: en ce qui concerne ces distributions, l’idée antique d’universalisme civique ne correspond pas aux faits et le concept d’évergétisme, qui leur va au contraire (il a été taillé sur eux) date de 1948 .

Voilà donc un phénomène social désigné par un mot étranger à la société où il est vécu (pour plus de détails sur sa genèse, cf. ). Il s’agit par conséquent d’un mot etic. Dans la langue de l’époque, une multitudes de mots distincts étaient employés pour désigner le phénomène; un réseau de concepts emic. Ces pratiques pouvaient notamment être rapportées à la grandeur de l’homme, sa générosité, sa magnanimité, sa charité. Pourtant, Veyne souligne qu’employer un terme comme « charité », par exemple, pourrait induire des erreurs importantes dans la compréhension de l’histoire, et ne se prive pas d’épingler au passage de multiples synthèses de longue durée qui « fabriquent des invariants » artificiels:

Mais le danger le plus sournois est celui des mots qui suscitent dans notre esprit de fausses essences et qui peuplent l’histoire d’universaux qui n’existent pas. L’évergétisme antique, la charité chrétienne, l’assistance des modernes et la Sécurité sociale n’ont pratiquement rien de commun, ne vont pas au bénéfice des mêmes catégories de gens, ne secourent pas les mêmes besoins, n’ont pas les mêmes institutions, ne s’expliquent pas par les mêmes motifs et ne se couvrent pas des mêmes justifications; on n’en étudiera pas moins l’assistance et la charité à travers les âges, de l’Égypte pharaonique aux démocraties scandinaves; il ne restera plus qu’à conclure que l’assistance est une catégorie permanente, qu’elle remplit une fonction nécessaire à toute société humaine et que dans cette permanence doit être cachée quelque mystérieuse finalité d’intégration de tout le corps social; on aura ainsi apporté sa pierre à l’édifice d’une sociologie fonctionnaliste. Par là s’établissent dans l’histoire des continuités trompeuses, des généalogies abusives; […]

On a pu reprocher à Veyne de tomber lui-même dans le piège des invariants. En effet, dans Le pain et les jeux, sa principale étude sur l’évergétisme, il aurait négligé l’étude des termes employés dans les langues grecques et latines utilisés pour désigner son objet d’étude . En somme, il aurait oublié, pour étudier son sujet, d’étudier les données objectives que fournit le langage des acteurs (emic) pour comprendre le sens des pratiques dans lesquelles ils sont investis. Il ne s’agit pas pour ici pour moi de me prononcer sur l’approche de l’évergétisme, mais de souligner ce qu’implique l’argument, en tant qu’exigence méthodologique: le langage est toujours une données dur problème, même si le chercheur peut légitimement, pour différentes raisons, préférer employer un mot etic.  Il reste cependant que le problème soulevé par Veyne est pertinent et parfaitement validé par ses critiques: les mots, si on n’y prend pas garde, peuvent communiquer, à l’insu du chercheur et du lecteur, des fausses similarités. Plus encore: en croyant employer un mot emic, le chercheur risque, par défaut de vigilance, de l’investir d’un sens qui lui est étranger, etic. C’est pourquoi l’analyse peut parfois se trouver clarifiée si on forge un mot etic, qui sera alors un mot de spécialiste, dont on prendra garde à bien baliser l’usage, pour éviter les confusions.

Enfin, il est un autre avantage au mot etic: celui d’échapper aux rapports de pouvoirs dans lesquels les mots emic sont enfermés. Ce point me semble échapper à Cerutti – à moins qu’elle ne l’inclut dans les qualités heuristiques de l’etic, mais alors elle ne détaille pas cet aspect. Certes, l’emic peut apporter des richesses analytiques supplémentaires au chercheur en apportant la perspective des acteurs. En revanche, l’emic, comme langage engagé dans l’action, est un système de représentation du monde qui témoigne des rapports de force des acteurs en présence . Par exemple, on peut très bien cacher la domination d’un patricien sous le couvert de sa générosité ou de son patriotisme. Cela oblige à une analyse critique, qui sera apportée  par le langage etic.

Je rappellerai pour finir un élément incontournable, qui oblige même les plus fervents adeptes du seulement-l’emic à employer un langage etic, quoi qu’ils prétendent: si l’emic et l’etic désignent la différence entre le langage du chercheur et des acteurs de son étude, l’etic est le seul langage qui soit commun au chercheur et à son lecteur. C’est donc, dans un cadrage etic que le chercheur finira inévitablement par rendre ses résultats.

Bibliographie

La référence que je n’ai pas lue, mais aurais dû lire pour écrire ce billet:

Kenneth L. Pike, Language in Relation to a Unified Theory of Structure of Human Behavior, The Hague-Paris, Mouton, 2ième ed. revue, 1967.