Diffusion culturelle: Le modèle « réceptionniste » de Peter Burke

En préparant mon cours d’histoire moderne pour l’Université de Sherbrooke, j’ai relu la petite synthèse de Peter Burke sur Renaissance européenne. En spécialiste d’histoire culturelle préoccupé des enjeux de diffusions de la culture, Peter Burke évoque dans l’introduction des modèles à partir desquels ont traite ces questions. Il ne s’agit pas tant d’outillage théorique que des métaphores qui guident l’heuristique de recherche ainsi que l’écriture des résultats. On retrouve donc le modèle de « l’impact » et de la « pénétration » des formes culturelles; le modèle épidémiologique, où le mouvement culturel passe d’une région à l’autre par contact, faisant que l’une « attrape » les traits culturels de l’autre comme par effet de « contagion »; un modèle commercial, qui emprunte le vocabulaire de l’échange, des « emprunts », de l’import-export, du don et de la dette; enfin, un modèle « hydrologique », parlant « d’influence, de canaux et d’absorption » .

Burke a choisi son modèle, celui de la réception. Ce modèle tend à privilégier l’interprétation d’une oeuvre plutôt que son processus de production.

Le modèle de réception repose sur un couple, celui de tradition et de réception. La première propose, la seconde dispose. On met alors l’accent sur l’altération de la culture transmise au cours du processus de réception. La réception est alors conçue comme un processus créatif d’adaptation à un contexte local centré sur le récepteur. Mais si on la réception est adaptation, elle est aussi critique, parfois refus et résistance.

Pour renforcer l’insistance sur le processus créatif impliqué dans la réception, les théoriciens qui ont recours à ce modèle heuristique ont recours à la métaphore du « bricolage ». Il s’agit, en somme, de puiser dans la culture disponible pour y recueillir un ensemble d’éléments disparates et les assembler pour former un tout adapté aux besoins du bricoleur. Le bricoleur est à l’image de Juste Lipse qui, présentant son travail sur la politique, dit que « tout est de moi », car il est responsable de l’assemblage, du tout, mais qu’en même temps « rien ne l’est », car il n’a créé aucun des morceaux .

Pour parler du processus de réceptions et des objets culturels auxquels il donne lieu, Burke emprunte les termes « écotype », qui désignent les « variantes locales » d’une forme culturelle, et « traduction culturelle », désignant « l’acte de rendre une culture intelligible à une autre » . Il utilise encore la métaphore du « filtre », qui sélectionne des éléments adaptés, pour montrer que la réception culturelle n’admet finalement que ce qui lui convient.

L’étude de la réception culturelle implique enfin l’étude des contextes de réception.

Désignant d’abord les passages d’un texte qui précèdent et suivent immédiatement une citation, ce mot a pris progressivement le sen plus large d’environnement culturel, social ou politique d’un texte, d’une image, d’une idée, d’une institution de tout. « Recevoir » des idées de façon créatrice, c’est les adapter à un nouveau contexte.

Burke schématise le processus de réception en deux phases.

  1. La décontextualisation des emprunts, leur délocalisation et domestication. Cette phase permet d’isoler des éléments intelligibles et maîtrisables par les créateurs locaux.
  2. Appropriation, sélection, recadrage et réinterprétation. Cette phase désigne davantage le processus créatif de la réception.

Pour désigner les transformations de sens et les mélanges culturels, Burke distingue « syncrétisme » et « hybridation ». Le syncrétisme, dans sa définition, est un processus conscient d’harmonisation d’éléments provenant de cultures distinctes. Le processus d’hybridation, lui, désigne des interactions plus informelles et généralement inconscientes entre des formes culturelles de différentes provenances. Je reviendrai dans un autre billet sur ce concept d’hybridation, sur lequel Burke a publié un petit livre.

Burke insiste également sur l’étude des acteurs, étudiés en termes de réseaux et de « cercles ». Autrement dit, sur l’interaction entre un ensemble d’acteurs qui détermine les modalités de réception. En effet, ce processus n’est pas individuel et ce sont, à son avis, du moins dans le cas de la Renaissance, les dynamiques des petits groupes qui agissent comme des agents d’innovation, « en particulier s’ils rivalisent avec d’autres et si leurs membres sont engagés dans des interactions sociales intenses » . Cette étude implique également celle des lieux et des institutions qui rendent possible leur rencontre.

Enfin, un dernier point qu’il construit est celui de l’interaction entre le contexte international et le contexte local, qu’il exprime par les notions de « centres » et de « périphéries ». Ces notions sont mouvantes et se définissent largement du point de vue de la perception des acteurs. Cette démarche vise surtout à souligner les défis particuliers posés par la réception dans un lieu perçu comme périphérique, qui implique une inventivité plus grande. Celle-ci sera méprisée et vue comme une corruption du point de vue du centre, mais comme un exercice de création et de syncrétisme du point de vue de la périphérie.

Pour bilan, je dirais que ce modèle m’intéresse et me semble avoir montré une certaine fécondité. En revanche, je ne suis pas certain qu’il permet, sans adaptation, une évaluation des rapports de force au sein de la culture, thématique qui m’intéresse, malgré les éléments de « centre » et « périphérie » qui tendent dans cette direction.

Bibliographie

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