La dispute de Zurich et quelques autres

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer les disputes, comme l’un des moyens de diffusion de la Réforme protestante. Au coeur de cette brève, il y avait la dispute de Lausanne, telle que la rapportait Bernard Cottret.

Voici maintenant un extrait relatant les disputes de Zurich et résumant leurs conséquences, tout en évoquant quelques autres événements du même types ayant été tenus à l’époque. L’extrait provient de la synthèse sur le guerres de religion coécrite par David El Kenz et Claire Gantet, le premier étant spécialiste des guerres de religion françaises, la seconde de la Guerre de Trente Ans, en particulier de la mémoire allemande de cette guerre.

L’adoption de la Réforme par la cité de Zurich, en 1523, fait basculer une trentaine de cités helvétiques et allemandes. Le clerc Huldrych Zwingli (1484-1531) en appelle au Conseil de ville pour trancher le conflit religieux avec l’évêque de Constance. Devant le refus par l’évêque de toute intervention politique, le Conseil convoque, en janvier 1523, une dispute entre Zwingli et le vicaire général Johann Fabri devant 600 personnes. Il adopte le programme du premier, rédigé en Soixante-sept thèses et axé sur la supériorité de l’Écriture sur l’Église visible. Après une série d’actes iconolastes, une seconde dispute a lieu, en octobre 1523, devant 800 personnes, sur le seul thème, cette fois, des images et de la messe. Aux yeux de la hiérarchie romaine, ce type de dispute est une « révolution » car la communauté civique s’arroge le droit de décider en matière doctrinale, privilège ecclésiastique. À l’inverse, pour les Zurichois, la dispute émane de l’institution médiévale des assemblées communales et ecclésiastiques, qui toutefois ne se réfère plus qu’à l’autorité de la Bible. L’utilisation de la langue vernaculaire, l’exposition des thèses, propres à souligner les divergences, l’appel exclusif aux Écritures et la volonté d’une décision municipale placent l’Église catholique en position défensive face à l’idéal communautaire exalté par le s réformateurs: la dispute se réduit à un rituel public, sous forme d’une conjuration urbaine, qui officialise le choix de la Réforme. Considérée comme une décision prise à l’unanimité, l’orientation nouvelle engage dorénavant l’ensemble des citoyens. Les assemblées d’Obberbüren (1528) et de Kesswil (1529) qui rejettent le protestantisme sont exceptionnelles.

Les disputes ont été au coeur du commencement de la Réforme. L’extrait, cité dans l’autre billet, de Bernard Cottret, indique bien qu’elles dérivent en partie de la forme universitaire du débat. Elles s’observaient aussi au Moyen Âge, entre tendances opposées au sein du christianisme, ou entre chrétiens, juifs et musulmans là où ces différences religions étaient représentés. Les 95 thèses de Luther empruntent elles-même à la forme des débats universitaires de l’époque.

L’une des premières disputes significatives dans la diffusion de la Réforme fut celle de Leipzig, qui avait été organisée entre Eck, le vice-chancelier de l’université d’Ingolstadt, défenseur de la hiérarchie et de la tradition catholique, et Carlstadt, l’un des plus fervents disciples de Luther à ce moment. Voici comment Delumeau voit celle-ci.

La Dispute de Leipzig (juillet 1519) amena la rupture. Eck devait s’y mesurer avec Carlstadt, un des tout premiers disciples de Luther. Mais le professeur d’Ingolstadt ayant pris facilement l’avantage sur Carlstadt dans une discussion sur le lbire arbitre, Luther remplaça son ami. Les deux adversaires étaient maintenant de taille. Eck connaissait admirablement les Pères et les décrets des conciles, Luther possédait très bien les Écritures. L’un avait « une voix puissante et une mémoire prodigieuse »; l’autre « une voix claire et coupante, la parole abondante, riche de pensées et d’expressions, le ton tour à tour agressif, méprisant, impétueux, mordant ». Eck chercha moins à convaincre charitablement son antagoniste qu’à pousser vers des positions extrêmes le « docteur hyperbolique » [Luther] qu’il « était facile d’entraîner aux excès ». Rappelant le conflit qui, dans l’Église primitive, avait opposé Paul à Pierre, Luther conclut: 1º Que Paul était alors indépendant de Pierre, qui n’était donc pas le pasteur de toute l’Église apostolique; 2º Que Pierre n’était pas infaillible, puisque Paul l’avait convaincu d’erreur. Insistant d’autre part sur la fausseté de la donation de Constantin, l’Augustin [aka Luther, qui était issu de l’ordre des augustins] attaqua le pouvoir temporel des papes. Mais Luther précédemment avait fait appel au concile. Eck l’amena à reconnaître que le concile de Constance avait condamné des formules que lui, Luther, tenait pour chrétiennes, entre autres celles-ci: « Il n’est pas nécessaire au salut de croire que l’Église romaine est supérieure aux autres. » Alors à quoi bon l’appel au concile?

Rentré à Wittenberg, Luther chercha une justification à l’attitude qu’il avait adopté à Leipzig. Il la trouva dans la Première Épître de saint Pierre (I,9):

« Vous (Chrétiens), vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s’est formé, afin que vous annonciez les vertus de celui qui vous a appelé des ténèbres à une admirable lumière ».

C’est la théorie du sacerdoce universel. Désormais, sans nier l’utilité de toute hiérarchie, Luther ne verra plus de différence de nature entre prêtres et fidèles. Et si un simple fidèle est illuminé par l’Esprit, il en sait plus que tous les conciles. 

Au-delà du récit des événements et de l’importance respective de chacune des disputes rapportées dans ces différents extraits, on notera la différence de traitement selon les historiens. Cottret, El Kenz et Gantet mettent l’accent sur le système de la dispute, son cadrage et le passage d’un milieu contrôlé (universitaire, notamment) à un milieu hors du contrôle ecclésiastique (l’assemblée des fidèles). Quand on réfléchit à ce qu’implique l’analyse proposée par El Kenz et Gantet, on réalise que le dispositif de la dispute de Zurich était subversif, même si d’aventure la représentation catholique l’avait emporté, car le jugement final, prononcé par les représentants civils, contrevenait à l’autorité de la hiérarchie catholique. Autant dire que le format n’était pas neutre. Delumeau traite bien autrement la dispute de Leipzig. Il est vrai que, se situant au commencement du processus, elle ne montre pas les mêmes rapports de force. Cottret décrit la dispute de Lausanne, bien plus tardive, comme un dispositif de propagande bien rodé par les partisans de la Réforme. Au contraire, à Leipzig, les catholiques avaient pu imposer un de leurs poids lourds face à un théologien mal préparé (Carlstadt) et contraint Luther à faire évoluer ses doctrines pour faire face à ses contradictions. C’est justement sur ce point que le traitement de Delumeau se différencie de ceux des autres historiens cités : en historien qui n’a jamais caché son engagement chrétien, Delumeau s’intéresse davantage à la dimension doctrinaire de la dispute et décrit fort peu le dispositif qui l’a encadré, ne laisse pas savoir qui l’organisait ni qui devait juger du résultat.

Bibliographie

Renaissance et Réforme: l’avis de Peter Burke

À la fin du dernier mois de novembre, j’avais écris un billet sur la relation complexe de Luther avec l’humanisme. J’y rapportais notamment l’avis de Jean Delumeau, selon lequel, en raison de sa théologie du péché originel, les protestantismes étaient des antihumanismes. Selon lui, cela pouvait être corroboré par le faible nombre d’humanistes étant passés à la Réforme. Aujourd’hui, en complément de ce précédent billet, le son de cloche différent de Peter Burke, qui défend la thèse inverse.

[…] nous constatons que certaines des grandes figures de la Réforme approuvaient la Renaissance et considéraient ses acteurs comme leurs précurseurs. Luther estimait que c’était Dieu qui avait fait revivre l’hébreu, le grec et le latin (via la diaspora grecque de 1453), à des fins évangéliques, et encourageait son ami Melanchthon à enseigner les humanités à l’université de Wittenberg. Ulrich von Hutten publia en 1517 le traité de Lorenzo Valla sur la « Donation de Constantin », pour en faire une arme dans le conflit entre Luther et le pape. Zwingli et Calvin avaient tous deux reçu une solide éducation humaniste avant de devenir protestants. Calvin, par exemple, commença sa carrière intellectuelle par un commentaire sur le traité de Sénèque De la clémence. Critique féroce du néoplatonisme qui avait cours dans le cercle de Marguerite de Navarre, Calvin n’en cite pas moins plusieurs fois Platon dans son oeuvre majeure, L’Institution de la religion chrétienne. Son disciple Théodore de Bèze louait François Ier d’avoir ressuscité l’hébreu, le grec et le latin, « les portières du temple de la vraie religion » .

Comme je l’ai indiqué, la thèse défendue par Burke, celle d’une continuité entre humanisme et protestantisme, est la plus intuitive et la plus aisée à comprendre. Les arguments de Delumeau demeurent essentiels pour prendre une distance prudente et critique face à cette thèse et en voir les limites. Mais l’extrait de Burke montre notamment l’insuffisance des exemples donnés par Delumeau lorsqu’il s’agit de prétendre que peu d’humanistes sont passés à la Réforme.

Voilà une situation où le lecteur aura à s’interroger sur le guide qu’il suivra.

Bibliographie

Images d’historiens (2): l’historien-guide

Dans mon premier billet sur les « images d’historien », j’évoquais l’image d’historien-tisserand proposée par Carl E. Schorske, qui lui servait à discuter de sa conception des relations interdisciplinaires. L’image d’historien-guide, que je présenterai aujourd’hui, sert un autre dessein.

Dans une note de neuf pages publiée dans la London Book Review, l’historien Keith Thomas, un spécialiste de l’histoire de la magie en Angleterre à l’époque moderne, a traité de manière humoristique le problème des méthodes des historiens. De quelles méthodes parle-t-on ? La majorité des historiens n’en ont pas tant, dit-il : comme Geoffrey Barraclough, ils diraient qu’en lieu et place de « méthode », ils ont de vastes collections de matériels puisées de plus ou moins n’importe où. D’où, pense Thomas, que parler du détail de leurs méthodes n’aide pas souvent leur crédibilité : l’illusion de leur omniscience s’en trouverait dissipée par l’image d’un agrégat de fragments cousus ensemble comme une courtepointe (1). Thomas en rajoute une couche en décrivant son bureau en désordre, ses fiches de notes volant sous les tables, qu’il retrouve parfois des mois après la rédaction et d’autres anecdotes rigolotes rendant une image de désorganisation généralisée.

En conclusion du texte, Thomas cite la recension négative d’un de ses travaux faite par un historien plus jeune qui, critiquant la manière dont lui et d’autres auteurs appuient leurs affirmations de différents exemples : donner des exemples qui appuient un point de vue ne démontre rien, dit-il en substance. Loin de réfuter l’accusation, Keith Thomas la reprend pour en retourner le sens : voilà une très bonne description de sa méthode de travail, dit-il. Il s’agit en substance de lire aussi largement que possible de manière à « s’immerger dans le passé », afin d’aiguiser son jugement sur ce qui est ou n’est pas représentatif sans avoir à multiplier les débats épistémologiques sur chaque élément.

Les historiens, conclut-il, sont comme des guides locaux dignes de confiance. Idéalement, ils connaîtront le terrain sur le bout de leurs doigts. Ils reconnaîtront chaque habitant et auront un œil aiguisé pour distinguer les étrangers et les imposteurs. Ils n’ont sans doute pas une grande connaissance de la géographie du monde et ne sauront probablement même pas dessiner une carte. Mais si vous voulez savoir comment aller en un certain lieu, ils sont les seuls à pouvoir vous y emmener.

L’image du guide remplit donc chez Thomas un rôle épistémologique, c’est-à-dire qu’elle donne un élément de réponse à la question « quelle valeur donner à la connaissance produite par les historiens ? » Elle trouve sa pertinence dans un contexte où les historiens sont attaqués sur la « scientificité » et plus généralement la fiabilité de leurs travaux. Les connaissances produites par les historiens ne répondent pas forcément à des critères de scientificité, du moins pas dans la mesure où on prendrait la physique ou la chimie comme modèle de scientificité. De sorte que les historiens sont mis au défi de défendre la valeur de connaissances « imparfaites » ou « non scientifiques ». La réponse de Keith Thomas est de tracer une analogie avec une autre forme de connaissance non scientifique, celle du guide dans une région qu’il connaît comme sa poche. L’analogie est en effet séduisante : qui remettrait en question l’utilité d’avoir un guide connaissant bien un lieu où on s’aventure pour la première fois ? Et par ailleurs, comment nier que l’historien immergé dans la bibliographie et les archives d’une époque la connaît mieux que quiconque ? N’est-ce pas là une bonne raison d’accorder à l’historien au moins la fiabilité que nous accordons au guide?

Signalons cependant, comme en toute analogie, des limites. Elles apparaissent principalement lorsqu’on passe du singulier (« un historien spécialiste de l’Allemagne du XVIIe siècle ») au pluriel (« les historiens spécialistes de l’Allemagne du XVIIe siècle). Les guides forment rarement des « communautés de compétences », des communautés disciplinaires chargées d’assurer la validation des connaissances « guidologiques » ; tout au plus quelques-uns se regrouperont-ils pour échanger des tuyaux. Mais lorsque deux guides également qualifiés entrent en conflit sur le meilleur lieu à visiter, comment trancher ? Les guides n’ont pas forcément à le faire entre eux ; ils peuvent simplement s’entendre diverger d’opinion et définir chacun sa tournée. Mais le conflit d’interprétations entre historiens spécialistes d’un même sujet demande à être régulé dans les règles : signalement des désaccords, questionnement des sources, identification des critères ayant mené au désaccord, etc. Cela ne signifie pas que les débats seront « tranchés », mais du moins ne seront-ils pas ignorés. Et c’est précisément pour réfléchir à ce type de désaccord que des réflexions plus poussées que celles exigibles du guide existent. L’analogie n’en reste pas moins utile pour rappeler qu’une connaissance peut être utile sans être scientifique au sens de la physique.

 

Note

(1) Funfact1 : en ce moment, je joue beaucoup à Patchwork et l’image de la courtepointe vient certainement de là.

Funfact 2 : entre la courtepointe et la tapisserie, la distance n’est pas si grande.