Une poignée de morisques en Sicile

Ce billet aborde un micro-aspect de l’histoire morisque. Pour une introduction sur qui étaient les morisques et quelles furent les grandes lignes de leur histoire, je vous renvoie à un article de vulgarisation que j’ai écrit pour Dire (les braves liront plutôt ma thèse). L’une des orientations actuelles de l’historiographie sur les morisques porte sur la diaspora, terme entendue généralement comme « les morisques hors d’Espagne ». Étude féconde, qui internationalise la question morisques et pose également la question de l’insertion du drame de la minorité dans la grande histoire géopolitique de la Méditerranée comme dans l’histoire culturelle de la région, cette tendance donne lieu à de nombreuses autres études. J’avais évoqué dans un précédent billet le cas du Maroc. Quelques généralités apparaissent rapidement et donnent l’habitude de quelques précautions méthodologique:

1) la diaspora morisque commence bien avant l’expulsion de 1609-1614. En effet, les réseaux de communication qui ont pu exister entre les musulmans d’Espagne et le reste du monde musulman ne se sont jamais entièrement taris et une circulation est demeurée entre les musulmans d’Espagne avant et après la conversion forcée.

2) La diaspora morisque tend à conserver son identité dans les pays où elle se retrouve. Certaines communautés ont préservé leur identité jusqu’à nos jours, notamment dans les pays du Maghreb. Cela semble moins être le cas dans les pays chrétiens où quelques communautés se sont formées mais n’ont pas été durables.

3) Au cours du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle, les morisques se sont efforcés de se rapprocher des cercles du pouvoir là où ils le pouvaient et ont pesé jusqu’à un certain point sur la diplomatie de pays comme le Maroc et l’Empire ottoman.

Voici qu’en 2016 paraît un article sur les morisques en Sicile, un cas bien peu traité[1]. Le livre qui traitait de la question de la diaspora morisque de la manière la plus complète à ce jour était le gros volume dirigé par Mercedes García-Arenal et Gérard Wiegers, paru en 2014[2]. Or, on n’y comptait aucun chapitre sur le cas sicilien (ou plus largement sur l’Italie). La bibliographie de ce nouvel article sur les morisques indique que quelques contributions existaient dans des revues italiennes, peu connues des historiens des morisques. Sinon, les travaux d’Anita Gonzalez-Raymond sur l’inquisition des îles permettaient d’avoir quelques indications sur les morisques et les renégats de la Sicile et de la Sardaigne. Louis Cardaillac, l’un des plus importants spécialistes des morisques en France, y avait également consacré un texte, contre lequel s’inscrit la contribution présentement sous discussion. Cardaillac, en digne héritier de Braudel, avait envisagé la question morisque comme un conflit entre civilisations, ou plus exactement un « recouvrement de civilisation » pour reprendre l’expression employée par Braudel. Asher Salah se positionne contre cette conception, en historien du XXIe siècle qui ne peut manquer de rapprocher cette interprétation de la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington – il en emploie l’expression sans nommer l’auteur. Asher Salah défend l’idée que la position centrale de la Sicile en Méditerranée et les enjeux stratégiques qu’elle soulève ont fait en sorte que la question morisque y a été abordée d’une tout autre manière qu’en Espagne.

Son étude est fondée sur les archives de Simancas – donc des archives d’État associées à la dynastie des Habsbourgs, qu’il complète par un examen des procès de l’inquisition, semble-t-il en se fondant sur les études Louis Cardaillac, Anita Gonzalez-Raymond et Raphaël Carrasco (tous des historiens de Montpellier). Les premiers morisques qu’il retrouve sont assez atypiques: le 20 août 1610, un an après le commencement de l’expulsion des morisques dans le royaume de Valence, huit chrétiens qui avaient été réduits en esclavage à Tunis trouvent refuge en Sicile. Ils sont accompagnés de trois morisques, la complicité desquels avait rendu possible leur évasion. En récompense de leur aide, ces trois morisques demandent à pouvoir s’installer en Sicile ou à pouvoir retourner en Espagne. On leur donnera finalement le droit de s’établir en Sicile, mais on leur interdira la péninsule ibérique. Inspiré par leur geste héroïque, le vice-roi de Sicile les prendra à son service.

Il semble qu’à la suite de l’expulsion, d’autres morisques parvinrent en Sicile. Le 9 juin 1611, le vice-roi, le duc d’Osuna, ordonna que tous les morisques nés en Espagne et résidant en Sicile « qu’ils soient venus directement d’Espagne ou qu’ils soient venus par la Berbérie ou d’autres lieux » se présentent aux autorités, ou soient déclarés par leurs maîtres s’ils en avaient, sous peine de confiscation de leur propriétés et de réduction en esclavage. L’initiative ne viendrait pas du vice-roi, mais de Madrid. Le recensement ne donne lieu qu’à une poignée de déclarations, toutes faites par des maîtres de domestiques moriques: trente et une femmes et dix-neuf hommes, pour les deux tiers originaires des pays de la Couronne d’Aragon – ce qui est logique puisque ce sont les plus méditerranéens. Toutes les déclarations proviennent de la ville de Palerme, ce qui laisse penser, soit que les morisques de Sicile se concentraient dans la capitale, soit que seuls des morisques de la capitale, employés par des officiers espagnols ou par des membres de l’aristocratie locale, furent déclarés. Salah souligne aussi la jeunesse moyenne des morisques recensés. Il me semble qu’il faut examiner ce recensement en fonction de ses biais d’échantillonnage: le plus grand nombre de femmes et la jeunesse sont des traits qui viennent sans doute avec le fait que ce sont en majorité des domestiques ou des esclaves qui ont été recensés.

Il ne s’agit donc sans doute que d’une poignée de morisques et même s’il y en avait peut-être d’autres  en campagne il est peu probable que la population morisque de Sicile ait été très élevée. Elle posait cependant un problème politique, un problème de principe, car la Sicile était intégrée dans la Couronne d’Aragon: fallait-il étendre à celle-ci les décrets d’expulsion qui avaient frappé les différents royaumes d’Espagne? Deux groupes se sont affrontés, ceux qui souhaitaient étendre à la Sicile les décrets d’expulsion et ceux qui ne le souhaitaient pas. Le vice-roi, qui a répété plusieurs fois dans ses lettres que les morisques présents en Sicile souhaitaient être de bons chrétiens et étaient en général très jeunes, était plutôt du second groupe. Il n’eut pas gain de cause. Au printemps 1612, l’ordre fut donné d’expulser les morisques de Sicile… mais Osuna ne semble pas avoir été très zélé à appliquer l’ordre, pour employer un euphémisme. L’inquisition de Sicile intente une cinquantaine de procès à des morisques entre 1610 et 1614, mettant au jour un certain nombre de pratiques musulmanes. Il peut y avoir plusieurs procès à certains individus, mais ce nombre rappelle néanmoins les limites du recensement de 1611.

L’enjeu morisque continue de se présenter aussi sous la forme des tentatives faites par des morisques de traverser la Méditerranée pour aller vivre en terre chrétienne. En 1613, un navire français est intercepté, avec 11 morisques à son bord qui cherchaient à se rendre à Marseille pour y vivre en chrétiens. Les membres du conseil d’Aragon, à Madrid, penchent pour une politique de dissuasion visant à empêcher les morisques de retraverser la mer: les uns voudraient renvoyer ceux qui ont été interceptés en Tunisie avec le message que les suivants seraient réduits en esclavage, les autres voudraient passer directement à la réduction en esclavage. Une autre affaire au cours de ces années tourne autour d’un dénommé Luis de Zapata, que l’inquisition accuse d’être lié à la mise à mort d’un prêtre pisan à Tunis, mais que le duc d’Osuna protège, l’abritant en son palais. La même année, ce dernier prétendait pourtant à la couronne qu’il n’y avait pas de morisques en Sicile. Les dernières mentions que Salah a retrouvé, dans les archives de Simancas, sur les morisques en Sicile concernent encore Zapata et sont datées de 1616: Osuna rapporte avoir intercepté trois lettres en provenance de la ville de Grenade, écrites par un fonctionnaire nommé Juan Calvo et adressées à deux morisques parents de Luis de Zapata: son neveu Felipe de Padilla, à Palerme, et un certain Rodrigo de Zapata qui vivait à… Avignon, en France. Par la suite, il y a encore quelques mentions des morisques dans les archives de l’inquisition, mais le nombre de causes chute rapidement et cessent après 1639.

L’étude se fondant surtout sur des archives d’État, la chronologie qui s’en dégage est celle des affaires d’État. Que les principaux documents découverts par Salah se situent entre 1610 et 1616 révèle surtout un temps de la politique, celui des années contemporaines et suivant l’expulsion – les principaux moments forts de l’expulsion étant en 1609 et 1610 et elle se termine en 1614. Comme l’indique l’auteur, ces documents semblent indiquer une tension forte lors de ces années entre le vice-roi et l’inquisition. La posture conciliante du vice-roi est intéressée: Salah indique que ses motivations sont liées au rôle d’intermédiaires que peuvent jouer les morisques dans le rachat de captifs chrétiens dans les cités du Maghreb ou dans des réseaux d’espionnage. Jouissant de l’éloignement avec la couronne et de l’autonomie qu’elle lui conférait, Osuna se permettait d’ignorer les ordres qui contrevenaient à ses préférences, d’où la tolérance dont ont pu jouir les quelques dizaines de morisques de Sicile. Dans un ouvrage d’il y a quelques années, Wolfgang Kaiser indiquait qu’à l’époque moderne, la tolérance relevait de la décision du prince et « signale l’arbitraire comme signe de souveraineté »[3]. Dans ce cas-ci, la tolérance est de fait plutôt qu’édictée, ce qui exclut une interprétation en termes de souveraineté, il semble bien en revanche que le statut du vice-roi soit en jeu, comme homme de pouvoir disposant d’une autonomie et décidant de politiques ou comme simple exécutant du roi. À cet égard il aurait été intéressant d’aller au-delà des procès inquisitoriaux et de consulter les correspondances des tribunaux. Les tensions entre le vice-roi et l’inquisition dans les années suivant l’expulsion tenaient-elles à une politique inquisitoriale dirigée spécifiquement contre les morisques? Le Saint Office se mettait-il plutôt au service de la couronne, pour affaiblir le vice-roi?

Quelques autres remarques: l’auteur semble avoir commencé son enquête en 1609, avec le commencement de l’expulsion. Or, les départs de morisques de la péninsule et leurs circulations méditerranéennes précèdent largement l’expulsion, comme le confirment de nombreuses autres études. On le voit très bien au Maroc, dont j’ai déjà parlé et où les communautés morisques se forment avant l’expulsion générale. Il serait intéressant de voir ce qu’il en est en Sicile: la petite communauté est-elle le fruit d’une implantation antérieure qui accueille les nouveaux venus, ou est-elle essentiellement un lieu de passage et de négociations? Dans tous les cas, cette étude est cohérente avec d’autres qui montrent l’intensité des circulations morisques dans la Méditerranée à la suite de l’expulsion: soit nous trouvons des professionnels des circulations – navigateurs, espions, passeurs, négociateurs – soit des tentatives de morisques sincèrement chrétiens (mais la couronne espagnole n’en avait cure) de trouver une terre chrétienne où vivre en paix, soit des réseaux familiaux. La disparition de la communauté après 1639 pourrait être confrontée à des sources locales. En effet, les sources d’État de Simancas et les sources inquisitoriales ne traitent pas forcément de communautés sans histoires et le règne de Philippe IV, sauf la dernière tentative des hornacheros de rentrer en Espagne en 1663, est généralement le dernier moment où les morisques apparaissent dans les affaires d’État. Cette disparation, fruit d’une assimilation ou d’une migration, paraît cependant plausible pour une petite communauté vivant en terre chrétienne. Au contraire, comme je l’ai dit au début du billet, certains morisques du Maghreb, plus nombreux, on put conserver leur identité jusqu’à nos jours.

Notes

[1] Asher SALAH, « Moriscos in sicily in the Years of the Expulsion 1609-1614 », Journal of Levantine Studies, 2016, vol. 6, pp. 333‑355. Sauf mention contraire, toutes les informations de ce billet proviennent de cet article.

[2] Mercedes GARCÍA-ARENAL et Gerard WIEGERS (éds.), Los moriscos: expulsión y diáspora. Una perspectiva internacional, Valencia, Granada, Zaragoza, Universitat de Valencia, Universidad de Granada, Universidad de Zaragoza, 2013, 482 p.

[3] Wolfgang KAISER, « Vies parallèles et vie commune dans le monde urbain », in Des religions dans la ville. Stratégies de coexistences dans l’Europe des XVIe-XVIIIe siècles, Rennes, Presses Univ. de Rennes, 2010, p. 191.

Le créateur interpellé

Avec tous les débats sur SLÄV et Kanata, j’ai eu l’occasion de rappeler que j’avais publié une brève sur ce blogue il y a deux ans. J’y rapportais un extrait d’un livre de Noiriel dans lequel il expliquait que, interpellé sur l’usage du mot « populace » dans un discours pour désigner les ouvriers, Victor Hugo avait changé son vocabulaire pour préférer « misérables » qui permettait de jouer sur la polysémie. L’écrivain, par son oeuvre, devint un allié de ses lecteurs ouvriers. Cet extrait montre à la fois une relation d’interdépendance entre le créateur et son public, que celui-ci peut utiliser à son avantage pour influencer celui-là.

Je me suis rappelé par la suite qu’après avoir écrit le livre où il rapportait cet extrait (la première édition date de 2007), Noiriel lui-même s’est retrouvé dans une situation semblable. Comment allait-il réagir? L’affaire commence en 2009. Noiriel s’impliquait dans les mouvements anti-racistes par le biais du théâtre engagé. Ses amis du théâtre et lui avaient convenus de monter un spectacle de sensibilisation au racisme en mettant le rire au coeur de la pièce. « Dis-moi de qui tu ris, je te dirai qui tu es. »[1] Ils chargèrent l’historien du groupe de dénicher un personnage historique qui serait au cœur de la pièce. Au détour de ses recherches, ce dernier avait croisé une brève mention d’un clown tombé dans l’oubli : Chocolat. Il choisit de le mettre au cœur de l’histoire et de centrer le récit sur les stéréotypes, car toutes les traces qui restaient de Chocolat étaient passées par un intermédiaire raciste qui avait imprégné la source de ses préjugés. On savait qu’il avait été esclave à Cuba, qu’il avait sans doute transité par l’Espagne avant de se retrouver au cirque à Paris. On avait des discours sur lui. Mais qu’avait-on d’autre ? Une première mouture de la pièce, ainsi qu’un livre sur ses recherches, fut le résultat de cette approche par les représentations.

J’ai découvert le destin fabuleux du clown Chocolat à l’occasion d’un petit spectacle d’éducation populaire créé par l’association DAJA, qui avait pour but de sensibiliser le public aux questions de discriminations. Les rares documents que j’ai pu rassembler pour écrire le texte de ce spectacle m’ont incité à mettre l’accent sur les stéréotypes dont avait été victime cet artiste en raison de sa couleur de peau (thème de mon premier livre). Mais au cours d’un débat ayant suivi une représentation devant des classes d’un lycée professionnel de la banlieue parisienne, un élève d’origine africaine est intervenu avec véhémence pour nous reprocher (avec ses mots à lui) de présenter le clown Chocolat comme une victime passive. Il nous a fait comprendre qu’il était impossible qu’un être humain puisse subir continuellement les insultes et le mépris de la société dans laquelle il vit sans réagir d’une manière ou d’une autre.

Cette intervention m’a beaucoup perturbé parce que j’avais critiqué moi aussi cette tendance à la victimisation que véhicule l’historiographie antiraciste. Avec les membres de l’équipe travaillent sur le projet, nous avons commencé à rectifier le tir et je me suis remis au travail pour tenter de comprendre comme le jeune esclave cubain avait pu réagir face aux humiliations qu’il avait vécues. L’intervention de cet élève de LEP montrait clairement que les enjeux de mémoire peuvent bousculer les prétentions de l’histoire savante. J’ai compris que mes premières recherches étaient affectées d’un double biais. D’une part, en cherchant à dénoncer le racisme, j’avais occulté les formes de résistance que le clown Chocolat avait lui-même développées pour y faire face. D’autre part, en tant qu’historien habitué à travailler sur les archives écrites, je n’avais pas été capable de repérer les moyens que peut mobiliser un homme qui ne maîtrise pas le langage public pour défendre sa dignité. J’étais donc placé face un [sic] nouveau défi. Il fallait que je rebrousse mon chemin pour faire retour vers l’histoire-science à partir de l’histoire-mémoire, afin de retrouver les traces de la personne qui se cachait derrière le personnage de Chocolat.[2]

De cette nouvelle recherche, une nouvelle mouture du spectacle est née, mais aussi un nouveau livre, fort volumineux, ainsi qu’un film sur Chocolat et tout un dispositif mémoriel :

Pour conclure, je voudrais insister sur le fait que ce livre n’est qu’un élément dans un dispositif mémoriel bien plus vaste et dont les résultats ont dépassé nos espérances. Une plaque commémorative a été posée le 20 janvier 2016 par le maire de Paris au 251, rue Saint-Honoré (là où se trouvait le Nouveau Cirque). Une autre au cimetière de Bordeaux où a été enterré Chocolat. Des initiatives se préparent à Bilbao et à La Havane. L’engouement que suscite ce personnage tient au fait que son histoire permet d’aborder une multitude de questions qui concernent notre passé collectif, mais aussi notre présent ; concernant les stéréotypes, les discriminations, les formes de résistance populaire à la stigmatisation, les apports culturels des Français venus d’ailleurs à notre patrimoine commun. Pour que la mémoire du clown Chocolat soit toujours vivante, nous avons créé un site internet auquel je renvoie les lecteurs : www.clown-chocolat.com.[3]

Je dois admettre que je me fis dans cette histoire à la parole de Noiriel, qui parle de lui-même, avec tous les biais que cela comporte. Par acquit de conscience, j’ai fait une petite recherche sur internet pour voir si des polémiques avaient accompagné sa démarche. Je n’ai rien trouvé de flagrant. Ce qui est commun à l’histoire de Victor Hugo et celle de Noiriel, c’est que les critiques ont été entendues et que les correctifs ont été féconds. Victor Hugo n’a pas seulement commencé à utiliser le terme « misérables », il a construit autour l’un des plus grands classiques de la langue française. Noiriel a écrit un nouveau livre et mis en place tout un dispositif pour restituer l’homme Chocolat à la mémoire collective. Il faut, je crois, voir dans la critique son potentiel créateur.

Notes

[1] Gérard NOIRIEL, Chocolat : la véritable histoire d’un homme sans nom, 2017, p. 23.

[2] Ibid., p. 8‑9.

[3] Ibid., p. 20‑21.

Pour soutenir ce blogue:

Il est possible de faire un don sur la page tipeee

Limites de l’extension coloniale espagnole et cartes de l’empire

Ce billet porte sur les limites de l’extension coloniale espagnole, principalement sous la dynastie des Habsbourgs. Il prétend également montrer quelques limites des cartes historiques que nous utilisons souvent. Il ne s’appuie pas sur une revue exhaustive, mais essentiellement – et cela fait partie de l’objectif – sur des cartes aisément accessibles à partir d’une recherche google. Sans exposer le détail, il prétend donner quelques indications pour aider les lecteurs à garder une distance critique face à quelques cartes qu’on peut trouver dans les manuels d’histoire et quelques repères à vérifier.

Si on cherche des cartes de l’Empire colonial espagnol au temps de sa grandeur, il est possible, et même probable, qu’on trouve des cartes rapportant son extension géographique maximale, au XVIIIe siècle. Or, l’extension géographique maximale de l’empire espagnol ne correspond pas au moment où l’Espagne apparaissait comme la principale puissance européenne, sinon la première puissance mondiale (quelques empires asiatiques ayant cette prétention). Dans la mesure où nous avons tendance à associer « puissance » et « extension géographique », nous avons une certaine tendance à vivre cette contradiction comme une dissonance cognitive. En conséquence, on associe une carte plus tardive à une situation antérieure. Parfois, la carte est accompagnée d’une date, mais sert à illustrer un passage portant sur l’Espagne des Habsbourgs, ce qui fait qu’on rapporte plutôt la carte aux Habsbourgs qu’à la date, même si celle-ci est plus tardive. D’autres fois – plus fréquemment que je ne le croyais d’ailleurs, car je l’ai beaucoup trouvée sur internet en préparant ce billet – on montre une carte antérieure, où le sud de l’Argentine et du Chili est exclu des frontières espagnoles.

L’une des cartes les plus caricaturales que j’ai trouvées peut être vue, au moment d’écrire ces lignes, en en-tête de l’article wikipédia sur l’empire espagnol. La légende précise qu’il s’agit d’une carte « anachronique, à différentes périodes ». Il y a donc une certaine honnêteté: l’empire espagnol n’a, à aucun moment de son histoire, ressemblé à cela. Elle inclut des revendications, remonte très loin au nord, amalgame des territoires qui n’ont jamais appartenu à cet empire aux mêmes époques (l’Allemagne et le sud du Chili, par exemple), les possessions espagnoles et portugaises (j’aborde ce point plus loin) et peint le tout sans égard aux types de dominations variables auxquelles ces différentes régions ont pu être sujettes. Ainsi l’Allemagne n’a jamais « appartenu à l’Espagne » d’un point de vue juridique. Simplement, Charles Quint fut à la fois roi de Castille, d’Aragon et Empereur [d’Allemagne]. Honnête sur son anachronisme, elle n’en alimente pas moins des images de grandeurs qui ne correspondent à aucune réalité historique concrète.

On trouve sur les différentes cartes de l’empire espagnol certains flottements. C’est le cas en particulier de la frontière nord de l’Empire. Les cartes tracées aujourd’hui hésitent à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, comme si ceux qui les traçaient hésitaient à montrer que ce qui correspond au territoire étasunien aujourd’hui appartint à une autre puissance occidentale auparavant. Mais n’exagérons rien: la présence espagnole, puis mexicaine, sur certains territoires est intégrée au récit national étasunien, dont certains passages – fort Alamo, l’annexion de la Floride – seraient incompréhensibles si cette présence espagnole n’était pas d’abord reconnue. Toute la question est de savoir jusqu’où on reconnaît la présence espagnole.

On voit ici une carte assez minimaliste où la Floride est espagnole, mais où le territoire espagnol ne remonte pas trop loin au nord du Rio Grande. Certaines cartes ont une approche plus maximaliste, intégrant au nord de l’Empire non seulement les territoires occupés, mais aussi ceux qui sont revendiqués par la couronne espagnole, donnant l’impression d’une extension couvrant la majorité de l’Amérique du nord, alors que la présence espagnole y était faible, voire anecdotique. On peut prendre celle-ci comme exemple.

Il y a aussi des codes graphiques qui donnent à l’oeil des informations qui peuvent induire en erreur. Par exemple, si la frontière nord est délimitée avec des petits angles et un découpage rectiligne, nos habitudes par rapport aux cartes tendent à décoder l’information comme précise: c’est le découpage des frontières « réelles ». En réalité, cela signifie généralement que, pour construire la carte, son concepteur a pris une carte des états américains et a colorié ceux où il estimait devoir indiquer une présence ou une domination espagnole. La précision de la carte ne renvoie donc pas à une information historique, mais plutôt à l’état actuel des frontières des états américains, produisant un puissant anachronisme. Une autre manière de dessiner la frontière nord est de tracer une courbe. L’oeil est alors immédiatement avertit qu’il y a imprécision: les frontières juridiques n’étant jamais dessinées selon des courbes harmonieuses, ce type de découpage se retrouve donc surtout sur des cartes historiques qui représentent des « aires d’influences » approximatives. A priori, ce type de tracé paraît plus honnête, car il indique les limites de nos capacités à cartographier la chose. Mais l’approximation peut aussi avoir des effets pervers, et avoir l’effet par exemple de « gruger » un peu plus de territoire qu’il ne faudrait.

Quant à ce qu’il faut inclure au sein de la carte, l’un des problèmes est de savoir si une présence ou une revendication espagnole justifie de dire que l’endroit est inséré l’empire espagnol, alors qu’existent sur place des populations qui n’en reconnaissent pas forcément la souveraineté et décident de leur organisation interne et politique externe par elles-mêmes. Mais il existe d’autres problèmes, par exemple le statut des colonies portugaises. En effet, en 1580, Philippe II devient roi du Portugal. Pour autant, le Portugal n’est pas annexé à la Castille et il préserve l’autonomie de ses institutions. Certes, ayant le même roi, leurs politiques tendront à converger, ce qui n’empêchera pas des rivalités entre castillans et portugais. Cette situation se terminera en 1640, lorsque le Portugal se soulèvera contre les politiques fiscales du comte-duc d’Olivarès, renverra son roi et s’en choisira un indépendant.

Ici par exemple, la carte est relativement minimaliste et conservatrice quant à l’étendue des frontières (on ne s’aventure pas trop au nord, on n’annexe pas toute l’Argentine ni tout le Chili), mais inclut les colonies portugaises comme partie du même empire. On note que le titre de la carte précise « bajo el reinado de los Austrias », autrement dit la dynastie des Habsbourgs, évincés d’Espagne après la guerre de Succession d’Espagne au début du XVIIIe siècle. Cette précision, qui cette fois est prise au sérieux, oblige à se concentrer sur une extension antérieure au XVIIIe siècle. Cette autre carte monte beaucoup plus au nord, respecte les mêmes limites au sud et distingue deux couleurs pour les empires espagnol et portugais.

Mais j’ai gardé le meilleur pour la fin. L’un des problèmes de ces cartographies, c’est qu’une fois la zone recouverte et entourée, les limites du pouvoir n’y apparaissent plus. Le problème apparaît à différents niveaux pour trois régions en particulier: le Chili, l’Amérique centrale et le Yucatan.

J’ai évoqué à quelques reprises les cartes qui marquent les limites de l’extension coloniale vers le sud du Chili. C’est que la région centrale de ce qui correspond aujourd’hui à ce pays a férocement résisté à l’expansion espagnole, ce que les cartes les mieux construites montrent. Cette résistance était due à trois grands facteurs. Le premier était l’absence de centralisation étatique au Chili (contrairement au Pérou, la Bolivie et l’Équateur, recouverts par l’empire Inca), qui rendait impossible la reproduction des mécanismes de la conquête du Mexique et du Pérou: décapiter l’empire central, reprendre ses structures de dominations, les modifier par la suite lorsque le pouvoir est suffisamment ferme pour que ce soit possible.  Le second facteur était la tradition guerrière des groupes habitant la région, bien préparés à faire face à des envahisseurs et à mener une guerre de harcèlement. Le troisième facteur, enfin, était la relative faiblesse des richesses de ces régions. L’absence de métaux précieux en particulier a rendu les expéditions vers le Chili très peu rentables pour les conquistadores. Combiné à la résistance des Mapuches (Araucans) et des Huiliches (plus au sud), cela a rendu difficile de recruter des volontaires pour les expéditions vers ces régions. La conquête, qui jusqu’alors s’auto-organisait à partir de financements et d’initiatives privées (qui demandaient ou devançaient une autorisation royale), menées par des soldats très motivés à poursuivre la conquête jusqu’au bout, dû alors être reprise par le financement royal. Les soldats avaient alors comme principale motivation de toucher leur solde pour l’expédition, sachant qu’ils avaient peu de butin à espérer. La première expédition privée vers le Chili fut menée en 1535 par Diego de Almagro, qui s’était appuyé sur les aventuriers attirés par la conquête du Pérou, mais trop tard pour en tirer les fruits. Face à l’échec, Almagro revint au Pérou où s’amorçant une guerre entre ses partisans et ceux des frères Pizarre. La seconde tentative d’origine privée est venue de Pedro de Valdivía, dans une expédition qui regroupait les partisans défaits d’Almagro. Indésirables au Pérou où ils avaient été vaincus, ils n’avaient plus que le Chili où se tailler une place. Ils gagnèrent beaucoup de terrain, mais furent massacrés à Tucapel en 1553. Des tentatives pour pousser plus au sud la frontière furent tentées pendant le règne de Philippe II. À défaut d’y gagner de grandes sources de revenus, les côtes chiliennes pouvaient être intéressantes pour les navires qui contournaient l’Amérique par le sud. Mais l’Espagne ne dépassa pas la région du Biobío, au centre du Chili actuel. Les Mapuches demeurèrent indépendants jusqu’au XIXe siècle[1]. Cette limite de l’extension apparaît sur la plupart des cartes centrées sur les Habsbourgs, mais se retrouve gommée sur une carte comme la carte anachronique mentionnée au début du billet.

Une autre région où on peut noter les limites de la domination espagnole avant le XVIIIe siècle est la région Maya, correspondant au Yucatan et au Guatemala actuels. A priori, cela surprend davantage, car nous avons le sentiment d’être situé au coeur de l’empire. Le Yucatan était sur le chemin des Espagnols lorsqu’ils se rendirent dans l’Empire aztèque. Il se trouve en effet entre Cuba et Veracruz. Or, les Mayas résistèrent férocement à toute tentative d’invasion espagnole. L’une des explications tient peut-être précisément avec leur proximité avec la première région d’expansion espagnole, les Antilles. Les Mayas étaient bien placés pour connaître le sort réservé aux Taïnos, puisque ceux d’entre eux qui fuyaient les îles dévastées parvenaient parfois au Yucatan. De plus, quelques naufragés espagnols se retrouvèrent parmi les Mayas. L’un d’eux, Gonzalo Guerrero, y fit sa vie et se maria parmi eux. Il les instruisit dans les méthodes de combat des Espagnols et leur appris à fabriquer des arbalètes. Des prisonniers indiens faits par les Espagnols trouvèrent parfois refuge chez eux et les encouragèrent à mener la guerre aux Espagnols. De sorte que quand ces derniers parvinrent sur les côtes du Yucatan, ils furent généralement accueillis avec hostilité, souvent carrément par une volée de flèches et il était extrêmement difficile d’engager le moindre pourparler avec eux (Cortés y parvint une fois, avant de partir vers l’empire Aztèque moins hostile). Après la chute des Aztèques, Francisco de Montejo tenta la conquête du Yucatan, ne parvenant qu’à prendre quelques places. Son fils parvint à construire une certaine implantation espagnole dans l’est de la péninsule (Tulum, qu’il conquit) et le nord (Mérida, qu’il fonda). Mais plus au sud, un État indépendant, le Petén Itza (actuel Guatemala) résista à toute tentative d’invasion jusqu’en 1697, et « fut pendant de longues années le refuge de tous les Mayas qui fuyaient la domination hispanique. » Un exemple similaire peut être trouvé du côté du Costa Rica, la région de Talamanca demeurant insoumise encore au XVIIIe siècle, plus longuement encore que le Petén Itza [2].

D’autres approches cartographiques permettent de nuancer la présence européenne en Amérique à l’époque moderne. On trouve chez Frenette[3] une carte de l’Amérique du Nord qui distingue les établissements, points d’appuis et régions à forte densité de peuplement des régions où la présence est faible. C’est une approche intéressante. Pour autant, elle ne répond qu’à des questionnements portant strictement sur la présence européenne: cette approche ne donne aucun aperçu sur les populations autochtones. Nous pourrions imaginer une carte plus complexe qui réinsérerait les autochtones dans le jeu politique de l’époque puisque, même à puissance réduite, ils furent bien présents et tenaient au moins en partie les rênes de leur destinée. Ce type de cartographie bouleverserait notre mémoire de cette époque. Il serait précieux non seulement pour notre compréhension de cette histoire, mais sans doute également pour les premières nations qui s’y verraient resituées à leur juste place dans l’histoire.

Notes

[1] Georges BAUDOT, La vie quotidienne dans l’Amérique espagnole de Philippe II, XVIe siècle, Paris, Hachette, 1981, p. 66.

[2] Ibid., p. 55-56, 56 pour la citation.

[3] Une carte que je n’ai pas retrouvée sur internet, malheureusement et trop lourde pour que je puisse la télécharger sur ce blogue. On peut la trouver dans aYves FRENETTE, Marc ST-HILAIRE et Étienne RIVARD (éds.), La francophonie nord-américaine, Québec, Presses de l’Univ. Laval, coll. « Atlas historique du Québec », 2012, p. 6.

Pour soutenir ce blogue:

Il est actuellement possible de faire des dons sur la page tipeee

Survivre et influencer: l’activisme radical défensif

« On ne fait rien si on ne fait pas de bruit. Il faut être discuté, maltraité, soulevé par le bouillonnement des colères ennemies. »

– Émile Zola.[1]

Je fais rarement de billets sur l’actualité. Je préfère réfléchir après la bataille, quand l’émotivité est en baisse. Pas le meilleur moyen de faire du clic, je sais. Tant pis. Cependant il se trouve que depuis quelques temps je fais des lectures sur les mouvements sociaux et l’influence. J’ai noté quelques passages que j’avais envie de partager mais que je ne voyais pas encore comment rassembler. Je vois passer beaucoup de discours sur la radicalisation de l’activisme de gauche, sur les « social justice warrior » et les mouvements sociaux. L’article de Vanessa Destiné est l’une des contributions récentes les plus pertinentes à cet égard. Plusieurs de ces critiques ont percé à l’occasion de la polémique sur Släv. Or, si la critique est permise, voire espérée, je crois que les quelques notes que je prends ici aident à mettre à distance quelques facilités intellectuelles, habitudes de pensées et idées reçues sur les mouvements sociaux. Elles ne facilitent pas forcément la réflexion : elles aident plutôt à exiger davantage de soi. Commençons par une distinction utile proposée par Michel Wieviorka, un sociologue s’étant intéressé au racisme et aux mouvements sociaux. Disciple d’Alain Touraine, considéré par Noiriel comme un « intellectuel de gouvernement » de gauche[2], il n’a rien d’un radical, il adopte au contraire la posture du monsieur modéré. Voici un outil conceptuel qu’il propose pour  l’analyse des mouvements sociaux :

Par ailleurs, un mouvement social possède toujours non pas une, mais deux faces, qui se présentent sous des modalités extrêmement variables d’une expérience à une autre ou, pour une même expérience, d’une période à une autre, voire d’une conjoncture à une autre. La face offensive du mouvement correspond à la capacité de l’acteur de définir un projet, une visée, une utopie, et à mettre en avant, en s’appuyant sur une identité forte, une conception alternative de la vie collective ; cette face est plus disposée à la négociation que la face défensive du mouvement, où l’acteur est d’abord soucieux de ne pas être détruit ou ravagé par la domination subie, et où il s’efforce de pouvoir exister, vivre, sauver sa peau, son intégrité morale et physique.[3]

Ce passage et les distinctions qu’il propose sont très intéressants pour éviter quelques simplifications abusives. Les critiques des mouvements sociaux radicaux insistent volontiers sur leur « agressivité » et leur volonté de transformer la société de fond en comble, sans traces de compromis. Ce faisant, il leur donne l’image d’un groupe menant une offensive généralisée. Pourtant, à lire Wieviorka, il semble plutôt que ces traits représentent, pour l’essentiel, la facette défensive du mouvement. J’ai pu parler à des activistes lucides sur leur propre radicalisation qui avancent les réactions agressives aux propos les plus modérés comme la cause principale de cette évolution. Webster s’en fait aussi l’écho lorsqu’il dit « La réaction des militants à SLĀV vient d’une accumulation. La plupart du temps, leurs arguments passent dans le beurre. » Volet défensif, donc, cherchant à préserver son intégrité morale en particulier et conscient de bénéficier de peu d’écoute.

On peut trouver dans le livre de Srdja Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes, un passage qui décrit assez bien le passage d’un mouvement social d’un mode défensif à un mode offensif. Il traite du mouvement des droits des homosexuels aux États-Unis, attribuant à Harvey Milk l’influence pivot du passage d’un stade à un autre :

Le mouvement national pour les droits des homosexuels mit quelques décennies à suivre la stratégie de Milk, mais il finit par s’y résoudre. Dans les années 1980 et 1990, la plupart de ses efforts visaient à organiser ses propres rangs comme une faction politique insulaire, et peu de gens hors de la communauté gay s’en souciaient suffisamment pour se joindre à ses marches ou soutenir ses efforts en matière de législation. Puis, le mouvement connut son « moment Milk ». Il se mit à penser non plus en termes d’absolus moraux, mais en termes de motivations individuelles. Il reconnut que la plupart des gens ne s’engagent dans un combat que lorsqu’ils s’y sentent directement impliqués. Comme l’a montré l’expérience, les problèmes des gays n’avaient pas affecté jusque-là les hétérosexuels américains de façon significative. Pour l’essentiel des Américains, les crises affectant la communauté gay — depuis l’épidémie de sida des années 1980 jusqu’aux tentatives ultérieures de mettre fin à une série de discriminations — n’étaient tout simplement pas leur affaire. La plupart des gens ne sont pas gays et ils ont bien d’autres choses à penser.

Mais tout cela changea quand le mouvement gay se mit à envisager le problème sous l’angle de ce qui pouvait faire sens pour les hétéros. Pour les amener à rejoindre sa cause, il s’ouvrit sur l’extérieur. Il se tourna vers les mères, les pères, les frères et les sœurs et les amis des gays, les invitant à venir manifester avec eux. En intégrant le grand public à sa cause, le mouvement pour les droits des homosexuels cessait d’être défini par des slogans comme « Les pédés sont là » et des parades où défilaient tous les personnages du groupe Village People avec des piercings au bout des seins. De nos jours, dans une parade gay, vous risquez surtout de trouver des pères américains d’âge moyen légèrement bedonnants, qui défilent en portant une pancarte disant qu’ils soutiennent leurs enfants et qu’ils les aiment quoiqu’il advienne. Et quand même un fervent Républicain comme Dick Cheney se déclare publiquement en faveur du mariage gay parce qu’il aime sa fille lesbienne, vous pouvez vous dire que la société est en train de changer.[4]

Il faut lire ce passage en tenant compte de qui est Popovic et de ce qu’il s’efforce de faire. Il n’est pas un spécialiste de sciences sociales qui s’efforce de comprendre comment change une société. C’est un activiste chevronné, fort de sa propre expérience, d’années de formation de militants et de lectures sur les mouvements sociaux, qui cherche à décrire les choses du point de vue des petits groupes militants isolés : que faire pour changer la société? Popovic explique qu’ils doivent construire des campagnes commençant par de petites victoires et que pour les remporter ils doivent définir des objectifs qui mettent la majorité de la population de leur côté. Cet exposé tactique est au cœur du second chapitre, dont je viens de tirer cet extrait. Popovic est un défenseur de l’activisme non violent, il insiste constamment sur le fait que la principale arme dont disposent les activistes est la force du nombre. Son exposé tend cependant à corroborer celui de Wieviorka : les mouvements « offensifs », qui partent à la conquête des gains et transforment profondément la société sont pacifiques, ils font des compromis (poser le gays comme « fille de », « frère de » etc… peut être critiqué comme une manière de ne pas leur accorder de valeur en tant qu’eux-mêmes ; mais la tactique permit d’obtenir des gains – c’est donc un compromis). Est-ce à dire que la facette défensive n’a pas lieu d’être, qu’elle est contre-productive ? Popovic semble le suggérer, mais encore une fois c’est parce que tout son projet est de proposer une stratégie pour construire un mouvement offensif, il n’a donc pas intérêt à vanter les mérites de la facette défensive. Pourtant, le passage retenu de Wieviorka invite à ne pas faire cette conclusion trop vite. Peut-on imaginer  le mouvement des droits homosexuels dans sa « phase Milk » (offensive) aurait pu être efficace si, auparavant, sa phase « défensive » n’avait contribué à organiser le mouvement ? Peut-on imaginer que les arguments forgés pendant cette première phase ont pu être récupérés par les alliés du mouvement lors du passage à l’offensive, précisément parce qu’ils avaient déjà été formulés et martelés, qu’ils étaient donc plus connus qu’il n’y paraissait ?

Pour illustrer cette possibilité, passons à un autre activiste, un environnementaliste, qui est également chercheur en sciences sociales. Il s’agit du psychologue social Serge Moscovici. Comme chercheur, il s’est intéressé aux sources du changement social. Il a ainsi cherché à observer et théoriser l’influence de ce qu’il appelle les « minorités actives ». Il y a un lien évident entre ses travaux et son activisme : le chercheur en science sociale cherche dans ses travaux les outils pour imaginer une action efficace. Je reviendrai sans doute éventuellement sur ces travaux, parce qu’il y a beaucoup à en dire. Pour le moment, l’extrait que je présente provient d’une entrevue avec une revue de vulgarisation, Sciences humaines:   

L’influence d’un groupe provient de ce que j’appelle le style de comportement, c’est-à-dire la manière dont ce groupe organise ses discours et ses conduites. Or, les minorités actives présentent deux caractéristiques essentielles. D’une part, elles transforment assez facilement un problème en conflit. Des minorités actives ont opéré cette transformation à propos du statut des immigrés en France, de l’avortement aux États-Unis ou de la liberté de pensée en Union soviétique. Par ailleurs, les minorités ont généralement un style de comportement résistant, en ce sens qu’elles maintiennent leurs positions sans faire de concession. Elles réunissent des gens particulièrement zélés, voire fanatiques. Cela a pour effet de créer des conflits non seulement sociaux, mais aussi psychologiques, chez les individus qui entendent ou lisent leurs arguments.

Des centaines d’expériences ont montré que les minorités sont capables de modifier les conceptions et les attitudes des gens qui n’en font pas partie. Au début, cette influence est souvent latente, c’est-à-dire que les gens changent de manière différée. Par exemple, l’influence est inexistante à la fin d’une expérience, mais se manifeste chez le sujet trois semaines après. Cela a notamment été mis en évidence au cours d’expériences classiques sur la modification de la perception des couleurs. Un autre aspect étonnant est que l’influencé change sans s’en rendre compte. L’impact de la minorité est d’autant plus important qu’il est nié.[5]

« Transformer un problème en conflit », « résister », « sans faire de concession » et « zélés, voire fanatiques » : voici réunis dans cet extrait assez de traits pour montrer que les « minorités actives » de Moscovici ont le comportement d’un mouvement social « défensif » selon Wieviorka. Or, que dit Moscovici, que ne disent pas les deux autres auteurs ? Que ce type de comportement exerce une influence différée et sur le long terme. Cette affirmation — si on souhaite la critiquer, encore faut-il le faire en s’intéressant à la méthode et aux données recueillies par le psychologue social — suggère qu’il faut manipuler avec prudence l’argument « d’effet backlash » souvent brandi contre les mouvements sociaux : que leur comportement aliène le public et nuit à la cause. Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’effet backlash, comme me l’a demandé un ami à qui j’ai soumis cet extrait ? Sans doute pas, car l’influence identifiée par Moscovici n’est pas un effet immédiat et il n’est pas exclu qu’un effet backlash existe à court terme. Par ailleurs, le passage des petits groupes étudiés par la psychologie sociale aux grands groupes des débats sociaux pose toujours problème. Il n’est pas exclu que l’influence exercée par les minorités actives ne se concrétise vraiment que lors du passage en mode offensif et inclusif, selon le souhait de Popovic. Il n’en reste pas moins qu’il est difficile de brandir l’argument d’une simple nuisance, car il y a de fortes présomptions que ces mouvements, pour bruyants et désagréables qu’ils puissent paraître, exercent bel et bien une influence et, par conséquent, que leur comportement n’a rien de contre-productif. Moscovici reprochait déjà, dans les années 1980, au mouvement écologiste d’avoir cessé de se comporter en minorité et d’en avoir perdu sa vitalité. La politique « offensive » comporte donc des risques, même si elle a ses promesses tout à fait démontrées par le livre de Popovic.

Notons cependant que le comportement d’influence indiqué par Moscovici est un comportement allant du groupe minoritaire vers l’extérieur et que Wieviorka souligne le besoin de solidarité dans la survie. Cela amène à reconsidérer les comportements de l’article de Vanessa Destiné mentionné en début de billet : ils ne sont pas tant inquiétants, me semble-t-il, tant qu’ils se dirigent vers l’extérieur que lorsque les activistes se les adressent entre eux, menaçant leur cohésion interne. Enfin, le passage à l’offensive implique un travail de dédiabolisation des gens de la minorité. Ils ont un certain pouvoir sur la chose, mais pas un pouvoir absolu. Reste, n’en déplaise à certains, une responsabilité de la majorité de se mettre à l’écoute.

Notes :

[1] Cité dans Gérard NOIRIEL, Immigration, antisémitisme et racisme en France, XIXe-XXe siècle : discours publics, humiliations privées [2007], Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2014, p. 253.

[2] Gérard NOIRIEL, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Marseille, Agone, 2010, p. 195.

[3] Michel WIEVIORKA, « Après les nouveaux mouvements sociaux », in Neuf leçons de sociologie, Paris, Fayard, 2010, p. 138‑139.

[4] Srdja POPOVIC, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, 2015, p. 45.

[5] Serge MOSCOVICI et Jacques LECOMTE, « « L’influence n’est pas la manipulation ». Entretien avec Serge Moscovici [1994] », in Le Pouvoir. Des rapports individuels aux relations internationales, Paris, Sciences Humaines, 2002, p. 93.

Pour soutenir ce blogue:

Il est possible de faire un don sur la page tipeee

Modifications:

Une semaine après la mise en ligne initiale de ce billet, j’ai ajouté la citation d’Émile Zola qui figure maintenant en exergue.

Ceux qui ont compris l’Histoire… et l’expliquent aux historiens

En 1936, Lucien Febvre se fendait d’un article intitulé « Deux philosophies opportunistes de l’histoire. De Spengler à Toynbee », qu’on peut retrouver dans la compilation Combats pour l’histoire (p.147 et ss.). Un paragraphe n’est pas sans rappeler une situation actuelle. Le paragraphe est d’une mordante ironie :

Les historiens ont le privilège, depuis quelques années, d’être mis sur la sellette par un lot varié d’hommes remarquables — poètes, romanciers, journalistes, essayistes — qui, distrayant en faveur de Clio quelques moments d’une vie dédiée à d’autres cultes, comprennent instantanément (ils l’assurent du moins) ce que des années d’études exclusives n’ont jamais laissé les historiens capables de saisir et d’exprimer. Après quoi, avec une charité nuancée, chez les uns d’ironie française, chez les autres de fureur germanique ou d’humour anglais, ces esprits brillants et rapides nous communiquent, en quelques traits de flamme leurs découvertes ou leurs systèmes.

Est-ce là la réaction corporatiste d’un historien face à qui viendraient marcher sur ses plates-bandes sans être pourvu des lettres patentes appropriées? À la suite, il se demande que faire face à ces sommes proposées aux historiens :

Que faire? Les remercier sans fausse honte; examiner en toute sincérité leurs critiques; nous rendre ou résister? Oui, si nous voyons en eux des camarades de combat, et qui peuvent nous toucher soit par des arguments rationnels, soit par des appels au sentiment : car après tout, historiens, nous vivons dans la même atmosphère de crise que les autres hommes nos contemporains — et il nous faut, pour persévérer, de la confiance en nous et en nos œuvres. Non, si, derrière un paravent d’histoire, nous décelons chez ces hommes la séduction d’erreurs et d’illusions. Non, résolument non, si dans leurs écrits nous constatons l’action d’un poison de l’esprit. Et voilà qui nous oblige à un long examen.

Il admet donc, en principe, que le dilettante peut offrir à l’historien une vision de l’histoire qui présente de l’attrait : voici donc ce dilettante devenu un « compagnon de combat ». Reste l’autre option, celle de ceux qui présentent, soit des erreurs de bonne foi, soit des « poisons de l’esprit ». Et, pour distinguer les compagnons de combat des autres, « un long examen ».

D’un livre d’Oswald Spengler qui, de sa parution en Allemagne en 1922, annonçait le déclin de l’Occident, Febvre, sans parvenir à cacher totalement les moqueries qu’il lui inspire, indique néanmoins, fidèle au credo des Annales :

Ne le jugeons point ; juger n’est pas le fait d’un historien ; essayons de le comprendre, ce qui veut dire, en l’espèce, de mettre son livre, et son succès, en rapport avec les besoins d’une Allemagne dès lors en gestation de ce qui allait devenir le national-socialisme hitlérien.

Encore faut-il garder une petite gêne avant d’accorder à Febvre ses prétentions : le ton laisse voir le jugement. Mais c’était aussi le style de l’époque. L’effort de compréhension, cependant, est sincère : Febvre examine tour à tour l’état de l’historiographie allemande, très technicienne et peu portée sur les synthèses; le besoin d’une partie du public allemand pour ce qu’offrait Spengler; la sensibilité conservatrice exprimée par celui-ci et les rencontres avec les sensibilités des futurs nazis; la rupture finale entre ceux-ci et celui-là. La lecture de cet article est propre à donner des pistes sur la manière dont le conservatisme peut nourrir malgré lui le fascisme, mais aussi sur ce qui les distingue.

L’examen consacré à Toynbee ensuite est plus long, plus charitable également. La démarche n’est en somme pas tout à fait celle consacrée à Spengler : il examine moins la réception, davantage les idées tout en terminant sur quelques constats lapidaires :

Concluons en deux mots. Ce que A Study of History nous apporte de louable n’a pas grand’chose de neuf pour nous [les historiens]. Et ce qu’il nous apporte de neuf ne vaut pas grand’chose pour nous.

De Toynbee, Febvre critique notamment l’implicite règle qui voudrait que « l’histoire se répète ». Certes, dira Febvre, mais à un niveau de généralité non sans poésie, mais sans grande utilité. »Les hommes vivent, aiment et meurent. »

 

Pour soutenir ce blogue:

Page tipeee