Guerres civiles du Pérou colonial (2): Pizarristes contre almagristes

Mon précédent billet racontait comment les Espanols se sont insérés au sein des guerres civiles incaïques et en ont tiré profit pour faire la conquête de l’Empire inca. J’espère que le récit a laissé assez de place aux factions en présence pour montrer que les Incas n’ont pas été de simples dupes de l’histoire, que chacune des factions a manœuvré pour utiliser les Espagnols de Pizarro à leur avantage, alternativement. Pizarro et les siens se sont même plusieurs fois trouvés en difficultés face à ces manœuvres. J’avais terminé mon billet au moment où, Cuzco prise, ils commençaient à se trouver en position de force. J’avais par ailleurs évoqué à quelques reprises les conflits entre Francisco Pizarro et son partenaire Diego de Almagro. Enfin, j’avais mentionné le retrait de Manco Inca en périphérie de l’empire. Quelques précisions sur ce dernier sont nécessaires, car en relisant le dernier billet j’ai constaté que je suis passé un peu vite sur son cas et qu’on risquait de se tromper dans la chronologie.

La contre-attaque de Manco Inca

D’où venait Manco Inca ? Jeune homme doté de peu d’expérience politique, issu de l’establishment de Cuzco, la capitale inca, il était aussi le frère de Tupac Huallpa. Lorsque, après la mort des rivaux à la succession de l’empire, Pizarro avait eu besoin d’un nouvel Inca pour mener sa politique, il avait choisi Tupac Huallpa. Mais, comme on l’a vu dans le précédent billet, ce dernier mourut alors que les conquistadors étaient sur le chemin de la capitale. Manco fut le prétendant proposé par l’aristocratie de Cuzco pour lui succéder. Comme on l’a vu, Pizarro a joué double jeu au moment de la succession, en donnant le sentiment à la fois aux représentants de Cuzco et à ceux de Quito qu’il appuierait leur candidat. À l’approche de Cuzco, Manco Inca se porta au-devant des Espagnols. Jugeant l’alliance de Cuzco plus utile que celle de Quito à ce stade, Pizarro et ses lieutenants supprimèrent son rival et luttèrent contre les partisans de Quito avant d’arriver à Cuzco. Lorsqu’ils occupèrent la place, ils y trouvèrent une ville largement désertée par les forces susceptibles de la défendre. Sûrs de leur position de force, ils en profitèrent pour « couronner » Manco en ayant recours à tout le cérémonial et les lieux sacrés disponibles à Cuzco. Pendant un temps, Manco eut le comportement de pantin attendu des Espagnols, accompagnant ceux-ci à l’occasion de certaines expéditions, procurant des auxiliaires à leurs soldats, en échange de quoi il était traité par les Espagnols avec les égards dus à son rang. Pourtant, alors qu’Almagro venait de partir avec ses hommes pour le Chili et que Pizarro était occupé à distance de Cuzco, Manco Inca tenta de fuir la ville et fut capturé à quelques lieux de là. Dès lors, la troupe traita l’Inca en prisonnier, le chargeant de chaînes et l’humiliant[1]. Ce traitement dura un temps, jusqu’à ce que, en avril 1537, Hernando Pizarro rentre à Cuzco. Le frère de Francisco Pizarro prit immédiatement des mesures pour réserver à l’Inca un traitement plus digne, craignant que les humiliations ne mènent au soulèvement de la population de Cuzco. Dès lors, Hernando Pizarro et Manco Inca eurent de nombreux conciliabules. Pour montrer son amitié, Manco Inca révéla la cachette d’une statue d’or et s’en fut la chercher pour le conquérant. Il proposa ensuite un second cadeau, similaire, et alla le chercher dans une ville à une distance de quelque 40 kilomètres de Cuzco. Il n’en revint pas. L’expédition envoyée le chercher fut accueillie à coup de pierre et de flèches, et aussitôt un vaste soulèvement se fit et les Espagnols se retrouvèrent assiégés à Cuzco. Depuis sa captivité, Manco Inca était parvenu à orchestrer non seulement sa fuite, mais un soulèvement général dans toute la part du pays soumis à l’influence des Incas de Cuzco.

Pourtant le soulèvement était miné. Les Espagnols disposaient encore d’alliés, principalement chez des groupes indigènes qui profitaient de l’affaiblissement du pouvoir central inca et, aux marges de l’empire, de groupes opposés à ceux-ci. De plus, parmi, même, l’establishment de Cuzco, plusieurs firent défection de l’armée de l’Inca pour rejoindre le camp espagnol, cherchant chez ces derniers des alliés contre les lignages rivaux[2]. Ainsi, au moment même où les Incas retrouvaient leurs capacités de résistance face à l’envahisseur espagnol, les mécanismes de la guerre civile qui avaient permis au loup d’entrer dans la bergerie jouaient encore. Malgré ces faiblesses, le soulèvement de l’Inca Manco dura longtemps et plusieurs contingents espagnols furent massacrés, les cols de montagne leur furent interdits, les Incas ont développé de nouvelles tactiques pour faire face à la cavalerie et démontré qu’ils ne craignaient plus les armements et chevaux des Espagnols. Demeuraient cependant encore quelques méconnaissances des techniques de guerres européennes qui, en plus des divisions internes, jouèrent contre eux. Francisco Pizarro, à Lima, parvint à briser le siège mené contre lui ; son frère Hernando, qui tenait Cuzco, ne parvenait pas à en faire autant et attendait l’arrivée des secours lorsque Diego de Almagro revint du Chili[3].

Pizarristes contre almagristes

J’ai déjà évoqué les échecs successifs des Espagnols au Chili, notamment dans le billet sur les limites de l’expansion coloniale espagnole. Si le nord du Chili avait brièvement été conquis par les Incas, la domination de ces derniers y avait toujours été fragile et le pays n’avait ni les richesses ni la densité de population nécessaire pour intéresser réellement les Espagnols. En effet, les conquistadors comptaient sur deux facteurs pour s’enrichir : soit le butin amassé au cours de la conquête — qui fut considérable dans les grands centres des empires aztèques et incas — soit les encomiendas, le travail forcé d’un certain nombre d’autochtones accordés à un conquistador en échange de ses services lors de la conquête. En l’absence de richesse, le butin ne pouvait être pauvre et, en l’absence de densité de population, les possibilités de s’enrichir d’une encomienda étaient faibles. Déçus, Almagro et ses hommes voulurent rentrer au Pérou, revenir sur l’accord auparavant passé avec les Pizarros et revendiquer Cuzco pour leur[4].

Arrivé devant Cuzco assiégée, le plan conçu par Almagro fut de chercher l’alliance de Manco contre Hernando Pizarro. Pendant un temps, Manco se retrouva donc dans la position où il pouvait arbitrer de la victoire entre les deux clans, traitant avec Diego de Almagro, d’une part, et Hernando Pizarro, d’autre part. Il semble que Manco Inca ait eu à cette époque l’espoir qu’il pourrait utiliser Almagro contre Pizarro tout en convainquant Almagro de quitter le pays en échange de grandes quantités d’or [5]. À la fin, cependant, ce fut une occasion ratée. Convaincu par Pizarro qu’il ne pouvait à Almagro, Manco mit fin à la rencontre avec ce dernier. Almagro avait en outre à ses côtés, depuis son expédition du Chili, un dénommé Paullu qui avait également des prétentions au statut d’Inca. Manco se retira, laissant la voie libre à Almagro. Refusant toute conciliation avec Hernando Pizarro, celui-ci investit Cuzco et captura son adversaire. La troupe envoyée, depuis Lima, par Francisco Pizarro fut mise en déroute par les almagristes. Ainsi libéré de toute menace immédiate de la part du clan adverse, Almagro fit consacrer Paullu Inca et se retourna contre Manco Inca, qu’il contraignit à battre en retraite[6]. Il échoua cependant à le capturer et Manco trouva refuge de l’autre côté des Andes, à l’orée de la forêt amazonienne, en un lieu très difficile d’accès pour les Espagnols. Ce petit royaume, dernier résidu de l’Empire inca, demeurera en place, menaçant les Espagnols par des raids, jusqu’en 1570.

Désormais fermement établi à Cuzco, disposant d’un otage de choix en la personne d’Hernando Pizarro, Almagro neutralisa les partisans pizarristes et redistribua les encomiendas de la région à ses partisans. Il poursuivit ensuite dans la voie des provocations en fondant une petite cité près de Lima, cité fondée par Francisco Pizarro et occupée par ses partisans. En installant ses propres partisans dans la région, Almagro envoyait le signal qu’il comptait contester les encomiendas de la région de Lima également. Une ultime médiation fut tentée en novembre 1537, par un religieux, le père Francisco de Bobadilla, qui connaissait les deux adversaires. Lors de la rencontre, toutefois, Bobadilla se comporta davantage en juriste qu’en conciliateur : sur l’examen des documents connus, il donna raison à Pizarro, demanda à Alvaro de libérer ses otages et d’évacuer Cuzco sur la promesse que, si la Couronne confirmait ses prétentions, la ville serait restituée par Pizarro. Il n’en était pas question pour Almagro et la médiation échoua. De tractation en tractation, Almagro accepta cependant de libérer Hernando Pizarro. Mal lui en prit : aussitôt libéré, ce dernier devint partisan de la ligne dure contre les almagristes[7].

Les deux factions se rencontrèrent aux Salines, ainsi nommées pour les sources salées qui y coulaient. Plus nombreux et mieux équipés, les pizarristes l’emportèrent et un nombre important des partisans d’Almagro, incapables de fuir, furent massacrés sur place. Les autochtones ne semblent pas avoir pris à la bataille entre les factions espagnoles, mais regardèrent de loin, apparemment fort surpris, celles-ci s’égorger mutuellement. Il semble que l’idée courut parmi les spectateurs de profiter de l’occasion pour en finir avec les envahisseurs. Cependant, faute d’un commandement unifié capable d’en prendre l’initiative[8]. Il faut dire que les hiérarchies traditionnelles avaient été considérablement bouleversées par les multiples successions d’Inca, les guerres menées par les Espagnols avec des alliés indigènes et la promotion qu’il en résultait parfois[9]. Dans ces conditions les spectateurs se contentèrent de dépouiller les cadavres laissés sur place.  Almagro fut capturé par les pizarristes et exécuté à Cuzco plusieurs mois plus tard[10].

L’affrontement entre pizarriste et almagristes est généralement décrit comme une guerre civile entre Espagnols. Sachant le faible nombre des participants, le terme de guerre civile est peut-être un peu fort. En effet, bien que l’arrivée d’expéditions successives après celle initialement conduite par Francisco Pizarro ait gonflé les effectifs, les multipliant peut-être par dix, il y eut sans doute moins de deux mille Espagnols impliqués. Les enjeux étaient immenses, mais du point de vue des effectifs, c’était une querelle de bandes.

Le second conflit almagriste

La victoire des Pizarros suscita une nouvelle redistribution des encomiendas à ceux de leur faction. Les almagristes survivants furent réduits à la misère. Pour éviter une nouvelle révolte, Francisco Pizarro, le plus conciliant des frères, organisa plusieurs expéditions, notamment vers la Bolivie et le Chili, ou d’autres parties de l’ancien Empire inca, pour assujettir ces régions. Ces expéditions étaient largement composées d’anciens partisans d’Almagro. Ce faisant, Pizarro faisait d’une pierre deux coups : il éloignait les almagristes des centres vitaux de son empire en formation et leur donnait l’occasion de se tailler une nouvelle fortune, espérant que cela mettrait fin aux rancœurs entre les deux factions[11]. De plus, Hernando Pizarro fut envoyé en Espagne pour rapporter le récit des événements et plaider la cause des Pizarros. Ayant lui-même été partisan de la ligne dure envers les almagristes et un artisan de l’exécution de leur chef, cette mission était également un moyen de le mettre à l’abri d’une tentative d’assassinat[12].

Car les expéditions ne calmèrent pas réellement les tensions entre les adversaires. Tous les almagristes ne prirent pas part à celles-ci et elles ne furent pas toutes des succès. Un certain nombre des anciens partisans d’Almagro se regroupèrent à Lima. Là se trouvait le fils métis et l’héritier d’Almagro, Diego Almagro el Mozo. À l’occasion de la première guerre, Francisco Pizarro l’avait pris sous sa protection, eu égard à la longue amitié qui l’avait autrefois lié à son rival. Almagro père avait après tout été le plus ancien collaborateur de Francisco Pizarro. Mais c’est autour de lui que les almagristes déçus se regroupèrent. De plus, à Lima, de nouveaux Espagnols arrivaient, mais trop tard pour profiter des fruits de la conquête. Ils firent cause commune avec les almagristes. Francisco Pizarro fut attiré dans un piège et tué le 26 juin 1541[13].

Dès lors, les partisans d’Almagro el Mozo commencèrent à prendre progressivement les différentes cités du pays. Gonzalo Pizarro, qui était à ce moment le plus influant de sa fratrie, était éloigné dans une expédition qui ne porta pas fruit et la réaction de son clan fut lente à venir. Profitant de l’effet de surprise, les almagristes parcouraient le pays en arrêtant les plus riches des conquistadors, généralement pizarristes, pour leur soutirer leurs richesses. Des lieutenants pizarristes se soumirent, d’autres résistèrent. Sans doute soucieux d’alimenter la discorde, Manco Inca appuya Almagro en lui envoyant tous les équipements que ses raids avaient pu piller aux Espagnols[14].

Tandis que les combats faisaient rage, un nouveau gouverneur nommé par le roi arrivait, un dénommé Vaca de Castro. Il devint une figure de ralliement pour tous ceux qui cherchaient à échapper aux troupes d’Almagro. Quand Gonzalo Pizarro revint de son expédition, cependant, Vaca de Castro refusa son alliance afin de ne pas sembler prendre parti entre les deux factions. C’est donc comme représentant du roi, non comme pizarriste, qu’il affronta Almagro[15]. Contre les Pizarros ou contre le représentant de la couronne, Almagro el Mozo jouait sur la corde sensible des dépossédés. D’après Gruzinski et Bernand, « Il avait promis à tout homme qui tuerait un membre de la faction adverse de lui donner en récompense ses Indiens, ses biens et sa femme. »[16]. Les adversaires s’affrontèrent à la bataille de Chupas, en 1542. Mieux équipées et comptant dans leurs rangs des vétérans des guerres d’Italie, les troupes royalistes l’emportèrent contre les almagristes. Des autochtones, tels que Paullu Inca et quelques-uns des siens, se battaient aux côtés des almagristes [17]; d’autres, comme aux Salines, assistèrent sans intervenir au combat, puis pillèrent les dépouillent et égorgèrent les blessés des deux camps qu’ils purent trouver. Considéré comme un traître à la Couronne, Diego Almagro el Mozo fut exécuté peu après la bataille. Un certain nombre de ses partisans s’enfuirent dans les communautés autochtones qui jouissaient encore d’une certaine autonomie vis-à-vis des Espagnols. Cinq d’entre eux furent accueillis par Manco Inca[18].

Ce second conflit des « guerres civiles » (si on ne compte pas les guerres civiles entre Incas, dont j’ai parlé au premier billet), bien que ne mettant pas aux prises beaucoup plus de combattants que le premier, signale pour la première fois l’intervention directe de la Couronne au Pérou. Il faisait entrer l’évolution des événements dans une nouvelle phase, où les initiatives individuelles des conquistadores devaient être marginalisées et le pouvoir central renforcé. Cela ne se ferait pas sans de nouveaux conflits et de nouvelles guerres civiles. Je reviendrai sur celles-ci dans un prochain billet.

N.B. : Étant donné que je suis en période de déménagement, ce qui peut avoir des impacts sur ma disponibilité et sur mon accès internet, il n’est pas impossible que les prochains billets ne viennent pas avec la régularité habituelle. Nous verrons comment cela se présente.

Notes

[1] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro: conquistador de l’extrême, Paris, Payot, coll. « Biographie Payot », 2004, p. 221‑222.

[2] Ibid., p. 227‑228.

[3] Ibid., p. 225‑232.

[4] Ibid., p. 232‑233.

[5] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, Paris, Fayard, 1991, p. 491.

[6] Ibid., p. 491‑492.

[7] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 236‑250.

[8] Ibid., p. 251‑255.

[9] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 489.

[10] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 256‑261.

[11] Ibid., p. 266‑270.

[12] Ibid., p. 309‑313.

[13] Ibid., p. 279‑286.

[14] Ibid., p. 289‑293.

[15] Ibid., p. 292‑294.

[16] Citant le chroniqueur Zárate, Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 510.

[17] Ibid., p. 510‑511.

[18] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 294‑296.

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Guerres civiles du Pérou colonial (1): les guerres civiles incas

On dit souvent que les conquistadores espagnols en Amérique profitèrent des divisions des empires qu’ils rencontraient. C’est absolument vrai, mais on évoque moins d’autres aspects de la question. D’une part, si les Espagnols instrumentalisèrent les divisions, il n’est pas moins vrai que les factions en présence parvinrent plus d’une fois à instrumentaliser les Espagnols à leur fin. D’autre part, on oublie souvent les divisions qu’il y eut entre les conquérants. Mon objectif, dans cette série de deux billets, est de donner un aperçu — modestement, car je dois faire court — de la complexité de la situation. Au Pérou, la guerre civile rencontrée par les Espagnols chez les Incas se prolongea d’une, voire de deux guerres civiles entre Espagnols. Ces dernières, ainsi qu’une ébauche de conclusion, seront l’objet d’un prochain billet.

Le Pérou colonial fut la proie des guerres civiles dès avant la conquête des frères Pizarro, jusqu’à l’établissement d’une vice-royauté capable d’imposer son hégémonie, vers le milieu du XVIe siècle, disons de 1528 à 1548. L’Empire inca était un ensemble politique relativement centralisé, du moins davantage que l’empire aztèque. Divisé en quatre grandes régions administratives, il était connu de ses habitants comme le Tawantinsuyu. La machine administrative inca centralisait les revenus fiscaux à Cuzco ce qui, malgré l’existence d’un système redistribuant une partie des richesses, n’était pas sans engendrer quelques rancœurs chez les peuples les plus récemment conquis, d’autant que ces conquêtes ont pu être particulièrement violentes. Dans l’un de ses premiers contacts avec l’Empire inca, Francisco Pizarro s’est fait raconter que l’Inca Huayna Capac avait détruit une vingtaine de villages et massacré leurs habitants[1]. Les deux premières expéditions de Francisco Pizarro, qui furent de l’exploration et de l’errance sans grandes conquêtes, l’avaient amené avec quelques hommes près de la frontière de l’Empire inca. C’est sans doute de l’un de ces hommes que parti l’épidémie de variole qui frappa les Incas en 1528. L’Inca Huayna Capac et son héritier Ninan Cuichi n’en réchappèrent pas. L’Inca mourrait donc sans succession claire. L’un de ses fils, Huáscar, prit la succession avec l’appui de la plus grande partie de l’aristocratie de la capitale, Cuzco. Mais un frère rival, Atahualpa, contesta ses prétentions. Ayant mené des campagnes militaires dans le nord de l’empire, il jouissait de nombreux appuis dans la région de Quito (actuelle capitale de l’Équateur), où se trouvait une aristocratie régionale qui ambitionnait de gagner en importance dans l’empire, contre les élites de Cuzco. Quand Francisco Pizarro arrive à la tête de sa troisième expédition, avec une idée un peu plus précise de ce qu’il cherche cette fois, il arrive donc en pleine guerre civile, dont il peut observer les traces ou entendre les rumeurs au cours de sa progression. Huáscar disposait de forces supérieures et avait remporté aisément les premières batailles de la guerre, mais, imprudent, il s’était laissé surprendre et capturé par la suite. Atahualpa triomphait contre toute attente[2].

Pizarro utilisa non seulement les dissensions de l’Empire inca pour jouer un groupe contre l’autre au cours de sa progression, rencontrer Atahualpa, mais aussi pour justifier sa conquête en présentant ce dernier comme un usurpateur et un tyran. Il avait pris appui sur des inimitiés locales dans la région de Tumbles, qui avaient sans doute été avivées par la guerre civile[3]. Puis il avait profité du fait qu’Atahualpa jouait avec l’idée de se servir de lui pour soumettre quelques partisans de Huescar qui n’avaient pas encore été assujettis. Lors de la rencontre, Pizarro était pourtant accompagné de guerriers Cañaris, partisans de Huáscar[4]. Suite à la rencontre avec les officiers de Pizarro, Atahualpa décida plutôt d’attaquer celui-ci par surprise. La tactique échoua, car les Espagnols, méfiants, avaient tendu leur embuscade. C’est à l’occasion de cette rencontre que Pizarro captura Atahualpa. Peu après, il se rendit maître de Huáscar… qui fut assassiné sur ordre d’Atahualpa, pour éviter que les Espagnols ne se servent de son rival contre lui. Atahualpa, toujours prisonnier des Espagnols, avait cependant de nombreuses cartes en main. La sécurité et la capacité d’agir des Espagnols dépendaient de lui et des ordres qu’il transmettait. Ils avaient besoin de lui pour disposer de quelque marge de manœuvre et rassembler les métaux précieux de sa rançon. Toutefois, ces avantages étaient contrebalancés par un inconvénient important : la capitale avait soutenu son rival pendant la guerre civile et la loyauté de Cuzco ne lui était donc pas acquise. Un délégué de Cuzco, nommé Túpac Huallpa, se présenta en effet auprès de Pizarro pour lui expliquer qu’Atahualpa ne jouissait d’appuis que dans quelques régions du nord et accuser l’Inca de tous les crimes. La pression exercée par les partisans de Huáscar fut bientôt relayée par les hommes de la troupe espagnole : Atahualpa n’était pas le prisonnier qui pourrait leur permettre de progresser vers le sud. De leur côté, les représentants de la capitale cherchaient à se servir des Espagnols pour éliminer leur ennemi, qui risquait de saper leur influence au profit de l’aristocratie du nord. Cette convergence des intérêts mena à l’exécution de l’Inca[5]. Puisqu’ils avaient l’émissaire de Cuzco, Túpac Huallpa, sous la main, les Espagnols organisèrent une cérémonie pour en faire le nouvel Inca, car ils avaient besoin d’une figure régnante pour mener leurs politiques à travers celle-ci.

Entre-temps, un autre événement introduisait le germe des futures guerres civiles. Diego de Almagro, associé de Francisco Pizarro, arrivait au Pérou. Almagro avait pris une part capitale dans l’organisation et le financement de l’expédition de Pizarro, mais leur collaboration avait toujours été difficile. Lorsqu’ils rejoignirent la troupe de Pizarro, Almagro et ses hommes étaient bien décidés à toucher leur part du butin rassemblé lors de la capture d’Atahualpa et ils s’estimèrent finalement floués par le partage qui fut décidé. L’amertume devait par la suite couver entre les deux troupes jusqu’à éclater ouvertement quelques années plus tard[6]. Mais pour qu’elle éclate au grand jour, il manquait une étincelle qui arriverait quelque peu après la prise de Cuzco.

Pour parvenir à la capitale, les Espagnols jouèrent encore les rivalités des deux factions. L’Inca Túpac Huallpa mourut (assassiné ?) sur la route de Cuzco. Pizarro se retrouva dans la position d’arbitrer son successeur, en feignant auprès de chacune des factions de préférer son candidat[7]. À l’approche de la capitale, il rallia de plus en plus les anciens partisans d’Atahualpa et la faction rivale déserta la ville, la livrant aux envahisseurs. Cette victoire décisive fut le pôle à partir duquel les Espagnols commencèrent à gagner plus sûrement différentes régions de l’empire, en s’appuyant sur leurs alliances et des expéditions ciblées. Entre-temps, un  Inca indépendant, Manco Inca, se retirait dans une région marginale pour tenter de refaire ses forces.

À cette étape également, la tendance commence à basculer et, de guerre civile inca, la dynamique commence à ressembler à une guerre civile entre conquistadors. Car dès qu’ils commencent à se sentir sûrs de leur position, les Espagnols commencent à se quereller pour le butin. En prenant connaissance des nouvelles du Pérou, un ancien lieutenant de Cortés, nommé Pedro de Alvarado, qui venait de monter une expédition vers des îles du Pacifique, la détourna vers Quito, que l’expédition de Pizarro avait contourné. Il espérait ainsi profiter de l’émiettement de l’empire. Almagro se porta à sa rencontre ; puisqu’Alvarado n’avait aucune autorisation officielle, une partie de ses hommes étaient mécontents et souhaitaient éviter tout affrontement. Almagro sut tourner cette situation à son avantage, il s’entendit avec Alvarado pour lui payer une somme coquette en échange de laquelle il reprenait le commandement de ses hommes et le matériel qu’il avait apporté. En ajoutant la troupe d’Alvarado à la sienne, Almagro se retrouvait ainsi en posture de rivaliser avec Franscisco Pizarro et ses frères.

L’acte suivant de l’affrontement se produisit en Espagne, alors que les représentants des deux clans, envoyés à la couronne, faisaient le récit de la conquête, offraient au souverain espagnol la part du butin qui lui revenait (le cinquième) et cherchaient à faire préciser les récompenses de chacun. L’organisation initiale de l’expédition prévoyait que Pizarro serait le gouverneur des terres conquises, mais demeurait imprécise. Hernando Pizarro, frère de Francisco, plaida pour que la part dévolue à son frère se rende jusqu’à Cuzco. Almagro se faisait concéder un gouvernement au sud de la part dévolue à Pizarro. Or, au terme des manœuvres, un flou demeurait sur le gouvernement de Cuzco. Lorsque les nouvelles arrivèrent à la capitale inca, les deux camps passèrent près d’en venir aux mains. Mais des tractations de dernière minute entre Franscisco Pizarro et Almagro évitèrent, ou différèrent, l’affrontement : Cuzco resterait pizarriste. Almagro partirait à la conquête des terres du sud, au Chili[8]. J’ai déjà évoqué rapidement ce qu’il advint de cette expédition : elle déboucha sur de nouvelles guerres civiles. J’y reviendrai dans un prochain billet qui viendra compléter celui-ci.

Notes

[1] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, Paris, Fayard, 1991, p. 458.

[2] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro: conquistador de l’extrême, Paris, Payot, coll. « Biographie Payot », 2004, p. 123‑128.

[3] Ibid., p. 123.

[4] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 465‑466.

[5] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 165‑171.

[6] Ibid., p. 159‑165.

[7] Ibid., p. 184.

[8] Ibid., p. 202‑214.

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Les humbles, l’histoire sérielle et les études de cas

Bartolomé Bennassar est probablement le premier historien que j’ai lu avec l’envie de travailler un peu comme lui. Cela remonte à la lecture de L’homme espagnol, attitude et mentalités du XVIe au XIXe siècle, alors que j’étudiais, au bac, dans un cours de celle qui allait devenir ma directrice de thèse. Puis j’ai lu L’inquisition espagnole et, à la maîtrise, Les chrétiens d’Allah, un livre qui m’a complètement enchanté. On trouve dans l’introduction de ce livre un petit passage, sans grandes prétentions, mais tout à fait à propos pour le jeune étudiant que j’étais, qui a ouvert et marqué durablement ma conception de la méthode historique.

Bennassar appartient à l’école historiographique française, il est proche de la troisième génération des Annales, celle qui, pour étudier les mentalités, a eu recours à l’histoire sérielle, aux mentalités. Pour sa part, c’est largement à travers les sources inquisitoriales que Bennassar a construit ses séries. Dans Les Chrétiens d’Allah, il rappelle l’émergence de la microhistoire comme un défi à l’histoire sérielle. Cette dernière avait prétendu réintégrer les humbles au sein de la mémoire collective par le biais des statistiques. Bennassar cite François Furet (1963) :

La notion de classes inférieures évoque d’abord celle de nombre et d’anonymat […] L’histoire d’aujourd’hui le réintègre dans l’aventure humaine par l’étude quantitative des sociétés du passé, mais il y reste silencieux… Les classes inférieures […] analphabètes, et le plus souvent résignées […] n’ont laissé dans l’histoire écrite des sociétés précapitalistes que peu de traces, généralement dues à un curé de campagne ou à un intellectuel philanthrope. »[1] (cité par Bennassar, p.11)

Aussitôt l’a-t-il cité qu’il souligne l’imprudence des formules utilisées par Furet, née d’une sous-estimation « [d]es ressources de nos archives et [de] l’imagination de l’avenir. » Puis il enchaîne sur la réaction des microhistoriens.

Cependant, la résignation de François Furet au silence des humbles avait suscité un certain nombre de protestations au de contestations. L’une des plus vives vint de l’historien italien Carlo Ginzburg qui en profita pour sonner la charge contre l’histoire sérielle : il considérait que la massification propre à cette forme d’histoire effaçait les tensions sociales, noyait dans l’anonymat les ruptures et les dissidences et produisait des images de consensus à la fois factices et mystificatrices. Il opposait à l’histoire sérielle, devenue idéologiquement suspecte, les études de cas, susceptibles de rendre à des individus et à de petits groupes leur dimension historique. Il fondait son argumentation sur un exemple, admirable il est vrai, celui du meunier du Frioul Menocchio, héros d’un très beau livre, le Fromage et les Vers. Sans polémique, mais avec à-propos, d’autres historiens exhumaient de l’oubli des mémoires ou des journaux personnels rédigés par des artisans ou des prolétaires, qui sont maintenant dans les manuels et ont réussi leur évasion de l’anonymat : le Jacques-Louis Ménétra de Daniel Roche ; le Pierre-Ignace Chavatte d’Alain Lottin ou le Ventura Perez de Teófanes Egido…[2]

Vient enfin la synthèse propre de Bennassar, qu’il emprunte en réalité à Michel Vovelle.

À vrai dire, la controverse entre les défenseurs de l’histoire sérielle et les avocats des cases studies nous paraît être l’exemple même de ces faux débats dont les historiens français sont, croyons-nous, trop friands. Déjà, Michel Vovelle a formulé quelques réflexions de bon sens : « Un récit de vie, c’est très bien, jaillissant, bouleversant de nouveauté. Dix récits de vie, douze récits de vie : les récurrences apparaissent, les clichés, le fait, évident a posteriori, que ces témoignages individuels sont eux-mêmes reflet de modèles et de conditionnements reçus… » Certes, demeure « l’extrême richesse de témoignages à multiples facettes », mais, si on accumule les preuves de ce genre, à supposer qu’elles existent, au lieu de la spontanéité « on retrouve la norme ». L’étude de cas ne saurait devenir la panacée de la recherche historique tandis que l’histoire sérielle n’est pas condamnée à gommer les différences, à dissimuler les oppositions, à exclure les non-conformistes.[3]

La leçon de Vovelle, qui m’est parvenue par Bennassar, que tout cas trouve sa place dans les statistiques et que toute statistique cache en son sein une vie frémissante, m’est toujours restée. Il faut dire que Bennassar, s’il n’a pas formulé lui-même la leçon, la mettait merveilleusement en pratique. Car pour la plupart des statistiques données, on trouve sous sa plume un florilège d’exemples. Mieux : chaque fois qu’il le peut, Bennassar nomme les exemples choisis par leur nom. C’est alors toute la vie foisonnante d’une époque qui est donnée à voir au lecteur. Les Chrétiens d’Allah, qui utilise les deux méthodes, en est un magnifique exemple.

Mais ajoutons un extrait de Vovelle, provenant du texte même cité par Bennassar, mais un peu plus loin. Il rend hommage à Ginzburg, non sans une pétillante taquinerie. Car il souligne un enjeu épistémologie des études de cas : elles retrouvent souvent la norme, en s’y insérant, car le cas cité n’a rien d’exceptionnel, ou bien elles sont si différentes qu’on se demande si ces cas isolés peuvent bien être de l’histoire…

En réponse à ce dilemme, je suis particulièrement sensible à l’argumentation de Carlo Ginzburg, dans l’introduction qu’il a donnée à l’aventure de son meunier frioulan, en valorisant l’importance de l’“eccezione normale”. C’est à travers l’exceptionnel (qui n’est point l’anecdotique) que l’on peut découvrir un éclair de vérité, en témoignage irremplaçable. Si je voulais chicaner amicalement l’auteur, je le soupçonnerais un peu de vouloir gagner sur tous les tableaux : valorisant d’une part la trouvaille unique qu’il a faite, tout en disant qu’il y a des tas d’autres meuniers, et des Menocchio par dizaines… Non que je conteste la réalité bien cachée donc méconnue de toute cette contestation, populaire ou non. Mais c’est bien comme témoignage à la limite que l’histoire de ce héros obscur nous intéresse par elle-même, et au-delà d’elle-même.[4]

L’exceptionnel normal, j’en ai déjà parlé dans un précédent billet auquel je renvoie le lecteur désireux de quelques précisions. Carlo Ginzburg s’insère lui aussi parmi les historiens m’ayant le plus influencé. Reste un enjeu laissé de côté par ces différents débats : c’est que la statistique tend à gommer la manière dont différents phénomènes, classés en séries distinctes, convergent et s’articulent au sein de chaque cas.

Notes

[1] Cité par Bartolomé BENNASSAR et Lucile BENNASSAR, Les chrétiens d’Allah, L’histoire extraordinaire des renégats, XVIe et XVIIe siècle, Paris, Perrin, 2006, p. 11.

[2] Ibid., p. 12.

[3] Ibid., p. 12‑13.

[4] Michel VOVELLE, Idéologies et mentalités, Paris, Gallimard, 1982, p. 347‑348.

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Dissidence et innovation

Après mon billet sur l’expérience de Asch, je souhaitais m’intéresser à une autre expérience de psychologie sociale, plus tardive et moins connue, mais cependant importante pour comprendre l’influence qu’on peut avoir sur la société — ou du moins sur des petits groupes. Cette expérience est connue comme l’expérience « vert-bleu » et j’en avais initialement pris connaissance dans un encart qui accompagnait une entrevue très intéressante de Serge Moscovici sur les minorités actives, dont j’avais cité un extrait dans mon billet sur l’activisme radical défensif.  On indiquait dans cet encart que l’expérience « vert-bleu » était fondatrice de l’intérêt en psychologie sociale sur « les minorités actives » ou, si on préfère, sur l’influence que les minorités sont capables d’avoir sur la majorité. D’après la description (beaucoup trop succincte) qu’on pouvait en avoir dans cet encart, l’expérience présentait des similarités avec l’expérience de Asch. J’étais désireux d’en savoir plus. Comme l’entrevue de Serge Moscovici ne proposait pas la référence exacte de l’expérience, je me suis rabattu sur la liste de ses livres pour tenter de la repérer. Le livre « psychologie des minorités actives », ainsi qu’un nombre significatif de ses livres sont disponibles gratuitement sur Les classiques en sciences sociales. Au cours de mon feuilletage virtuel, j’ai d’abord confondu l’expérience dont il était question avec une autre, fort intéressante, mais très différente, initialement mise au point par Wharman et Pugh (1972) et détaillée aux pages 63 à 66 du livre de Moscovici et où il était également question des couleurs vert et bleu. Puis, j’ai trouvé la référence de la « vraie » expérience « vert-bleu ». En googlant celle-ci, j’ai constaté que la traduction française de l’article (version originale de 1969) avait été publiée deux ans plus tard et est également disponible sur Les classiques en sciences sociales.

Là où Asch s’intéresse à l’influence de la majorité sur l’individu, Moscovici se pose la question inverse : quelle est l’influence de la minorité sur le groupe ? Derrière cette interrogation, il y a une préoccupation distincte de celle de Asch. Comme je l’ai indiqué, Solomon Asch réagissait à la croissance du phénomène publicitaire, il s’interrogeait sur la manière de préserver l’autonomie individuelle face à l’influence du groupe, afin de s’assurer que la conversation démocratique ne soit pas parasitée par le conformisme. Moscovici écrit près d’une quinzaine d’années plus tard, la publicité est déjà un phénomène familier. En revanche, quelques années après 1968, les mouvements sociaux étaient au cœur des préoccupations et Moscovici, lui-même activiste, s’interrogeait sur les capacités des militants d’influencer le monde. Partant de cette perspective, il relit de manière critique les expériences de psychologie sociale sur les phénomènes d’influence qui suivent Asch. Moscovici a examiné avec attention des résultats de l’expérience de Asch concernant les bris d’unanimité. Comme je l’ai rapporté, Asch avait en effet testé deux variations principales sur les bris d’unanimité : soit la variation où un complice fournit la bonne réponse, avec le sujet de l’expérience, et la variation où le complice fournit une réponse différente de la majorité, mais différente de celle du sujet également. Ainsi, si le sujet de l’expérience a besoin de validation pour donner « sa » réponse, c’est la première variation qui obtiendra les meilleurs résultats ; s’il a surtout besoin d’un espace de liberté pour s’exprimer, la deuxième variation sera décisive. Or, c’est cette seconde variation est en effet très efficace, ce qui démontre que c’est l’unanimité du groupe qui est le facteur principal, son « style de comportement », dit Moscovici. Ce dernier note par ailleurs avec pertinence que l’augmentation du nombre de complices au-dessus de trois a eu peu d’incidence sur l’influence exercée sur le sujet. La consistance du groupe est donc un facteur plus important que son nombre (1). À ces analyses s’ajoute une critique de la manière dont Asch et d’autres chercheurs ayant marché dans ses pas perçoivent le sujet individuel : on suppose que l’influence ne peut être qu’un phénomène allant de la majorité à l’individu, que l’influence mène nécessairement au conformisme et que l’individu n’a d’autres choix que de se rallier à la majorité ou à une minorité. Sur ce point, je dirais que Moscovici juge Asch un peu trop sévèrement, car Asch accorde toujours à l’individu la capacité d’affirmer son point de vue, donc de ne se rallier ni à une majorité ni à une minorité. En revanche, Moscovici a raison de dire que Asch ne se pose pas les questions suivantes : « Que dois-je faire pour que la majorité adopte mon point de vue ? » et « Comment puis-je changer la conception des autres ? » Ces questions, celles typiquement que se posent les militants qui s’interrogent en termes tactiques, mènent Moscovici à poser que l’innovation peut être le fruit d’une forme d’influence.

Puisque Moscovici a retenu de l’expérience de Asch que la consistance du groupe est plus importante que son nombre, il pousse la logique plus loin : si un groupe minoritaire montre une forte consistance (2), exercera-t-il une influence sur la majorité ? Pour ce faire, le canevas principal de son expérience est articulé autour de groupes de six personnes : six individus, dont quatre sujets dits « naïfs » et deux individus complices, dits « les compères ». Comme Asch, Moscovici souhaite que ses sujets soient confrontés à des réponses dites « objectives » ; au lieu de la taille des lignes comme Asch, Moscovici choisi des couleurs. Les sujets se font dire qu’ils participent à une expérience sur la perception des couleurs et sont invités à identifier, parmi des cercles aux luminosités variables, ceux qui sont bleus et ceux qui sont verts. Un groupe contrôle est utilisé pour s’assurer qu’il n’existe aucune ambiguïté dans les réponses à donner. Cette absence d’ambiguïté dans les réponses rend l’expérience comparable avec celle de Asch, mais n’est pas justifiée de la même manière. En s’appuyant sur d’autres travaux, Moscovici explique qu’en cas de conflit de réponse, on peut réagir soit par une interprétation sur le stimulus (« conflit de réponse »), soit en attribuant la divergence à la nature des répondants (« conflit d’attribution »). Ce deuxième type d’interprétations du conflit est davantage utilisé lorsque la réponse est d’un type « opinion » que lorsqu’il s’agit d’un fait objectif. Si on suppose qu’il existe une réponse objective à la question posée, l’attribution peut porter sur une défaillance des facultés de la personne émettant la réponse divergence : par exemple, on peut supposer que cette personne a un défaut oculaire, par exemple. Pourtant, lorsqu’il y a plus d’un individu qui fournit la réponse divergente, il est plus difficile de se rabattre sur ce type d’interprétation : la réflexion tend alors davantage à se porter sur le stimulus. Dans la composition de son expérience, Moscovici s’efforce d’éliminer totalement le conflit d’attribution en faisant passer collectivement le test de Polack aux participants. Ainsi, il élimine de l’expérience les sujets naïfs, dont un défaut de perception des couleurs pourrait altérer les résultats de l’expérience, mais il permet aussi aux participants de constater que les compères ont une perception « normale » des couleurs.

32 groupes de six individus (incluant les deux compères) ont donc été soumis à six séquences où on commençait avec des essais préliminaires (sans influence des compères) puis six fois chaque suite de six diapositives. Moscovici ne précise pas le nombre de diapositives bleus ou vertes par suite. Toujours est-il que les compères répondent de manière constante « vert » pour des diapositives bleues (toutes les diapositives bleues ? Ce n’est pas clairement précisé, mais je crois que oui puisque l’objectif est de fournir une réponse cohérente). Dans 12 de ces groupes, les compères sont assis côte à côte alors que dans 20 ils sont assis de manière séparée dans le groupe (ce facteur n’a pas eu d’impact sur le résultat).

Des réponses vertes pour des diapositives bleues ont été enregistrées pour 8,42 % des réponses des sujets naïfs, alors que dans le groupe contrôle, le pourcentage est de 0,25 % (et encore, c’est un seul individu, donc vraisemblablement un accident peu représentatif). Des changements de réponse ont été enregistrés dans 43,75 % des groupes. Au total, 32 % des sujets naïfs ont changé de réponse au moins une fois. Il y a donc une influence notable de la minorité consistante sur les sujets de l’expérience. En revanche, si on compare ces résultats à ceux de Asch, on note cependant que l’influence est moindre : Moscovici ne traite pas de cette différence, mais il me semble qu’elle réfute partiellement l’idée selon laquelle le comportement du groupe est la seule ou la principale variable décisive dans l’expérience de Asch.

Malgré cette réserve, la consistance est néanmoins un facteur essentiel : une variation de l’expérience, soumise à 11 groupes, faisait varier la consistance des compères : ils donnaient un tiers de bonnes réponses et deux tiers de réponses vertes pour des diapositives bleues. Le nombre de réponses vertes données par les sujets naïfs tombe alors à 1,25 %, l’effet d’influence est donc presque annulé.

Mais Moscovici a soupçonné que l’influence pourrait aller plus loin que les réponses données : il est allé jusqu’à formuler l’hypothèse que l’influence de la minorité consistante pouvait avec jusqu’à la perception même que les sujets avaient des couleurs. Il se demande également si, parmi les sujets qui n’ont pas changé leur réponse, certains n’auraient pas néanmoins été affectés au niveau de leur perception. Pour vérifier cette hypothèse, il a imaginé une expérience complémentaire. Pour une dizaine de groupes, il a mené l’expérience de la même manière que dans l’expérience de base (avec des résultats similaires), mais, à la fin de l’expérience, un second chercheur a fait son entrée dans la pièce, expliquant qu’il s’intéressait pour sa part à l’effet de la fatigue sur la perception des couleurs. Les sujets sont disposés autour d’une table et écrivent leurs réponses derrière un cache, afin que les réponses soient individuelles. On montre alors, successivement, 16 pastilles de différentes gradations sur l’échelle vert-bleu. Trois pastilles vertes et trois bleues sont non-ambiguës, tandis que les autres présentent des nuances plus ambiguës. Elles sont présentées chacune dix fois pendant cinq secondes. Dans cette expérience, trois sujets ont été éliminés, car ils avaient eu une réaction de polarisation ; Moscovici souhaitant évaluer l’effet d’influence sur les autres sujets les a écartés, car la polarisation est un phénomène distinct. J’avoue ne pas bien comprendre les indicateurs utilisés pour rendre compte de cette partie (voir l’article p.15), mais Moscovici conclut que l’influence sur la perception des couleurs est plus grande que l’influence sur les réponses données. À l’appui de cette conclusion, on peut aussi utilement se tourner vers les réponses données au questionnaire post-expérimental.

Ce dernier n’est pas donné en annexe de l’article, mais on peut deviner les grandes lignes de son contenu à partir des analyses. La première partie des questions porte sur les couleurs. On interroge les sujets sur les nuances de couleur perçues. Ces questions servent surtout à analyser l’impact du groupe minoritaire sur les perceptions du groupe majoritaire et la manière dont l’influence s’exerce. La deuxième partie des questions porte sur la perception des autres participants à l’expérience, en notant chaque participant sur une échelle de 1 à 10 points, selon que cette personne était bonne ou mauvaise. On leur demande aussi de classer les participants selon qu’ils paraissent plus assurés ou non dans leurs réponses. La fonction de cette partie est surtout de déterminer comment les complices ont été perçus par les sujets de l’expérience.

Dans la section sur la perception des couleurs, on trouve la question « dans quelle mesure est-il possible de voir ces diapositives vertes ? », les sujets de l’expérience admettent davantage que ceux du groupe contrôle qu’il est possible de les percevoir ainsi. On leur demande également combien de nuances ils ont perçues dans les couleurs des diapositives : ceux du groupe contrôle n’en voient que deux alors que les groupes expérimentaux affirment avoir perçu davantage de nuances. Ceux qui ont changé leur réponse lors de l’expérience indiquent un nombre encore plus élevé de nuances. « Toutes ces données mettent en évidence l’effort de la majorité pour prendre en compte le point de vue de la minorité. À aucun moment il n’y a eu passivité, ni acceptation, ni rejet aveugle de la norme minoritaire », commente Moscovici.

Cependant, malgré ces efforts pour comprendre le point de vue de la minorité, malgré l’influence de la minorité sur leurs codes perceptifs et, dans une moindre mesure leurs réponses, les membres de la majorité ont généralement une opinion peu favorable de la minorité. Ils sont jugés moins capables de percevoir les couleurs, quoiqu’on leur accorde une plus grande assurance qu’aux autres participants. Les réponses sont neutres ou légèrement défavorables aux compères lorsqu’on demande avec qui les participants voudraient se retrouver dans une situation semblable ou voir diriger la discussion. De manière très intéressante, les deux compères ne sont pas jugés de manière identique : le premier est jugé plus sévèrement que le second, ce qui fait dire à Moscovici que le premier est perçu comme l’innovateur, tandis que le second sert qu’à démontrer, par l’exemple qu’il est possible que quelqu’un de « normal » adopte le point de vue divergent.

Dans la conclusion, Moscovici insiste sur le fait « qu’il est plus facile pour les minorités de changer le code des majorités plutôt que sur leurs réponses sociales, alors que la majorité aura plus d’influence sur les réponses verbales individuelles plutôt que sur leur code. » (p.21) La première partie me semble démontrée par son expérience, mais la seconde me laisse dubitatif et demanderait sans doute d’approfondir sa bibliographie. Moscovici note avec pertinence qu’il est fréquent que les minorités inspiratrices de changements sociaux (3) ne se voient pas reconnues leur influence. Néanmoins, parce qu’elles marquent les codes perceptifs de la majorité, celle-ci intègre des éléments promus par les minorités dans leurs manières de faire et de penser le monde. Reste en suspens, toutefois, la question de l’évaluation des phénomènes de polarisation : puisque Moscovici a construit son expérience de manière à neutraliser ceux-ci, il faut faire appel à d’autres réflexions pour chercher à comprendre comment fonctionnent ces phénomènes et à quel point le style des minorités actives risque ou non de les susciter.

Notes

(1) Si l’analyse de Moscovici me paraît dans l’ensemble fort juste, il utilise en revanche une formule qui me paraît aventureuse et sujette à critique : « Donc un groupe de trois personnes unanimes est plus influent qu’un groupe de huit personnes non unanimes. » Juste à première vue, cette affirmation me semble poser problème au regard des résultats en termes de style de comportement obtenus par Moscovici. Il faudrait d’abord préciser comment on identifie les groupes, dès lors que ce n’est pas sur la similarité de la réponse. Comment savoir si avec un dissident dans un groupe de huit, on n’a pas plutôt un groupe de sept unanimes? En effet, puisque Moscovici prétend qu’une minorité de deux dans un groupe de six peut être un groupe unanime, avec quel critère affirme-t-on qu’un groupe est un groupe ou n’en est pas un ?

(2) la « consistance » a les caractéristiques suivantes : la réponse du groupe est absolue, le point de vue est fermement maintenu, il est cohérent.

(3) la notion de minorité ici n’a aucune acceptation ethnique.

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