Satire des notes de bas de page

J’achève actuellement la lecture d’un ouvrage d’Anthony Grafton, Les origines tragiques de l’érudition. Une histoire de la note de bas de page. Petit livre touffu, au fil conducteur pas toujours facile à suivre, il fourmille de petites trouvailles plaisantes. Je reviendrai peut-être à un autre moment sur l’ensemble, mais pour aujourd’hui, je me contenterai d’une curiosité qu’on y apprend.

L’histoire se situe au XVIIIe siècle, dit « Siècle des Lumières » et la note de bas de page fourmille. Ce n’est pas tant la note érudite qui a la faveur des philosophes — quoique les antiquaires et les juristes, eux, la chérissent — que la note de bas de page littéraire, polémique et satiriste. Le trait tiré au bas de la page est l’annonce des développements où l’auteur ridiculise ses adversaires à qui mieux mieux.

Or, en Allemagne le festival des notes infrapaginales atteint des sommets d’intensité. Les lecteurs sont parfois friands d’un livre pour la seule vivacité des passes d’armes observables dans le sous-sol du texte. Si bien qu’il fallait que la note infrapaginale fasse elle-même l’objet d’une satire.

Voilà qu’en 1743, l’inévitable se produit et il prend pour titre Inkmars von Repkow Noten obne Text, écrit par un certain Rabener. L’auteur annonce la couleur : il n’écrit que pour la gloire et la fortune. Or, à quoi bon écrire un livre ? Ce n’est pas là ce qui intéresse les lecteurs : ces derniers ne cherchent que le commentaire que l’auteur adressera à d’autres auteurs. Autant passer directement à ce qui importe : voilà un livre qui n’aura que des notes de bas de page — écartons le superflu !

Notons que la satire formule à la note infrapaginale un reproche classique, encore fréquemment formulé aujourd’hui et que j’avais noté dans mon précédent billet sur la question : l’auteur abusant des notes n’assumerait pas son propos, voire ne penserait pas par lui-même.

Certains — écrit Rabener — dont on aurait juré que la Nature leur avait tout permis, sauf un destin de savant, et qui, sans jamais penser par eux-mêmes, glosent les pensées des Anciens et celles d’autres grands hommes, sont devenus eux-mêmes grands et redoutables ; et ceci grâce à quoi ? Grâce à des notes.[1]

Rabener a réussi son coup. Son livre fut un succès de librairie — je l’achèterais peut-être moi-même ! – et a déclenché rire sur rire, les gorges chaudes se déployant sur la longue durée. Forcément : la seule idée de ce livre me fait moi-même rire aujourd’hui.

Référence

[1] Cité par Anthony GRAFTON, Les origines tragiques de l’érudition : une histoire de la note en bas de page, Paris, Seuil, 1998, p. 99.

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Les larmes de Sepúlveda

J’avais il y a peu écrit un court billet sur Juan Ginés de Sepúlveda, l’adversaire de Bartolomé de Las Casas lors de la controverse de Valladolid. J’y indiquais deux citations grappillées dans ma bibliothèque en rappelant pourquoi il était moins connu que Las Casas et qu’il était nécessaire de le comprendre un peu pour comprendre les dynamiques de son époque. Aujourd’hui, rapidement, je reviens avec une autre citation. Celle-ci concerne moins ses idées sur la conquête de l’Amérique que la manière dont il a appréhendé la controverse avec Las Casas.

Sepúlveda, traducteur d’Aristote, s’était aussi fait connaître entre autres dans les années 1520 par des ouvrages polémiques contre Luther (1526) et un ouvrage faisant la promotion de la guerre contre les Turcs (1529), qui étaient alors sur l’offensive dans la Méditerranée et les Balkans. Il devint chroniqueur de l’empereur à partir de 1536. Au début des années 1530, la question de la menace turque avait entraîné des débats intenses sur l’opportunité de leur faire la guerre. Nombre d’intellectuels, parfois mineurs, parfois de premier plan comme Érasme, Vives et Luther, se sont commis sur cette question. Or, au même moment, chez les étudiants de Salamanque et Valladolid, se développait autour de l’école du droit naturel l’idée que même une guerre défensive était incompatible avec les idéaux chrétiens. Pour Sepúlveda, qui avait fait la promotion de la guerre contre les Turcs quelques années plus tôt, ce courant était une menace aux intérêts de la chrétienté. Il écrit donc un traité (dit le premier Democrates,parce qu’il était écrit sous la forme d’un dialogue où le personnage représentant les idées promues par Sepúlveda s’appelait Democrates), publié en latin en 1535 et en espagnol en 1541, pour affirmer l’idée que la guerre et la religion chrétienne étaient compatibles.[1] 

Ce qui amena Sepúlveda à se heurter à Las Casas, c’est qu’il poussa plus avant sa démarche. À ce point, Sepúlveda s’était montré davantage préoccupé par la discussion des enjeux du pouvoir par la lecture d’Aristote et la question de la menace ottomane. C’est en étendant sa réflexion à d’autres débats en vogue qu’il en vint à s’intéresser à ce qu’on appelait les « Indes », dans un traité reprenant le dialogue entre Democrates et son interlocuteur, Leopoldo (qu’on appelle communément le Democrates secundus, écrit dans la deuxième moitié des années 1540). Il y adaptait les idées d’Aristote aux « Indiens » tout en acceptant la prémisse que ces derniers étaient, au moins provisoirement,inférieurs intellectuellement. À Leopoldo, Democrates disait :

Une d’elles, la mieux applicable aux barbares vulgairement appelés Indiens, dont tu sembles t’être chargé de la défense, est la suivante : lorsque ceux dont la condition naturelle est qu’ils doivent obéir à d’autres refusent leur autorité, ou lorsqu’il n’y a pas d’autre moyen, il faut les dominer par les armes ; une telle guerre est juste, selon l’opinion des plus éminents philosophes.[2]

Dans le précédent billet que j’ai écrit sur cette question, on peut voit que cette « domination » n’impliquait pas pour lui une mise en esclavage, et Sepulveda combattit sur cette question ceux qui simplifiaient sa thèse pour justifier une mise en esclavage des « Indiens »[3]. Il reste que les idées défendues permettaient la défense du système des conquêtes militaires et de la répartition des conquis en encomiendas, deux pratiques auxquelles Las Casas s’opposait. Aussi celui-ci attaqua-t-il le Demorates secundus dès qu’il en apprit la rédaction, faisant jouer ses contacts au Conseil de Castille et au Conseil des Indes pour en empêcher la publication. Sepulveda répliqua en demandant l’examen d’un ouvrage controversé de Las Casas et en attaquant son adversaire sur sa réputation d’homme toujours au milieu des polémiques. C’est cet engrenage qui mena à l’organisation, quelques années plus tard, de la polémique de Valladolid, sur laquelle je ne reviendrai pas ici, faute de temps.

Je me contenterai de rappeler qu’après la controverse de 1550, Sepúlveda ne put publier ses écrits. Ces derniers étaient cependant connus des conquistadores, qui en récupéraient l’argumentation pour défendre leurs intérêts, tandis que Bartolomé de Las Casas poursuivait ses attaques, allant jusqu’à publier — sans autorisation de le faire — sa version de la controverse de Valladolid à Séville en 1552.

C’est dans ce contexte qu’on retrouve des correspondances de Sepúlveda, où il se plaint de la situation. Sepúlveda semble avoir été désireux de passer à autre chose et il reprochait à Las Casas de ne pas le laisser tranquille, de multiplier les attaques, insinuant que Sepúlveda défendait « des choses contraires à l’esprit évangélique et à toute la chrétienté », défendait les pratiques tyranniques des encomenderos et d’être un « exterminateur du genre humain qui va semant un aveuglement mortel. » Un passage de la lettre indique :

Il m’a ainsi placé dans la nécessité de défendre mon honneur. […] J’aurais sans doute souffert et laissé sans réponse ses injures à mon égard, si elles n’avaient pas été liées à la cause commune et n’avaient constitué un affront et un outrage à Dieu, en répandant des doctrines impies à l’égard des rois et des nations, en les accusant de tyrannie et de spoliation, et envers le public en faisant imprimer ses écrits sans autorisation.[4]

Dans l’analyse des différences entre Las Casas et Sepúlveda, il y a certainement des logiques intellectuelles, qui ont été longuement analysées par plusieurs auteurs. Mais la controverse n’avait pas la même signification pour l’un et l’autre. La carrière de Sepúlveda était typiquement celle d’un homme de lettres, qui développait un système d’idée et n’avait jamais mis les pieds en Amérique. Las Casas, au contraire, a été témoin (et partie, au début de sa vie) des exactions commises par les conquistadores envers les peuples conquis en Amérique. Là où Sepúlveda voyait un débat d’idée, Las Casas voyait d’abord des gens de chair et de sang[5]. De même, là où Sepúlveda voyait une étape dans sa réflexion, Las Casas avait fait de cette question le combat de toute sa vie.


Notes

[1] Bernard LAVALLÉ,Bartolomé de Las Casas: entre l’épée et la croix, Paris, Payot, coll. « BiographiePayot », 2007, p. 185. Pour la date des écrits, Henry MÉCHOULAN,Le sang de l’autre: ou, L’honneur de Dieu: indiens, juifs, morisques dans l’Espagnedu Siècle d’or, Paris, Fayard, coll. « La Force des idées »,1979, p. 279.

[2] Citations par Bernard LAVALLÉ, Bartolomé de Las Casas, op. cit., p. 185.

[3] Ibid., p. 187.

[4] Cité par Lavallée qui n’en précise malheureusement pas la date, mais qui est probablement postérieur à 1552. Ibid., p. 195.

[5] Ibid., p. 187.

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Penser avec des notes de bas de page

Les historiens le savent, leurs collègues des disciplines voisines aussi, les historiens sont friands de notes de bas de page jusqu’au fanatisme. C’en est pratiquement un running gag. J’ai fait des memes sur le sujet. Non seulement nous voulons toutes les références, mais nous ne voulons pas qu’elles apparaissent en format (auteur-date) dans le texte (qu’on trouve souvent — sans doute avec quelque exagération — insuffisamment précis et disgracieux) ; plus encore, nous bondissons d’indignation lorsque l’éditeur ose — l’infâme — renvoyer ces précieuses informations référentielles dans les fins-fonds des pages de fin de volume. Le crime ultime serait-il la note de fin de chapitre, qui force l’historien à une inconfortable navigation dans le livre ? Que non, il existe aussi l’aberration des notes dans un volume séparé ! Mais l’indignité suprême demeure, en fin de compte, la complète absence de références.

Les historiens écrivent aussi sur l’importance fondamentale de la note de bas de page. Si ce sont les méthodistes qui l’ont systématisée au point de faire de la discipline historique la Corée du Nord de la note infrapaginale, aujourd’hui nous préférons citer Marc Bloch. Antoine Prost le fait dans cette introduction à la méthode historique que sont les Douze leçons sur l’histoire, ce billet du blogue Devenir Historien le fait également, et bien d’autres par ailleurs. Non seulement le passage de Bloch est merveilleusement écrit, mais il semble qu’il ait magistralement tout dit lorsqu’il écrit, dans l’Apologie pour l’histoire :

Mais lorsque certains lecteurs se plaignent que la moindre ligne, faisant cavalier seul au bas du texte, leur brouille la cervelle, lorsque certains éditeurs préten­dent que leurs chalands, sans doute moins hypersensibles en réalité qu’ils ne veulent bien les peindre, souffrent le martyre à la vue de toute feuille ainsi déshonorée, ces délicats prouvent simplement leur imperméabilité aux plus élémentaires préceptes d’une morale de l’intelligence. Car, hors des libres jeux de la fantaisie, une affirmation n’a le droit de se produire qu’à la condition de pouvoir être vérifiée ; et pour un historien, s’il emploie un document, en indiquer le plus brièvement possible la provenance, c’est‑à‑dire le moyen de le retrouver, équivaut sans plus à se soumettre à une règle universelle de probité.[1]

Il est d’autant plus jouissif de le lire que l’extrait écorche au passage ceux qui parmi les éditeurs sont les plus réticents aux notes infrapaginales. Ceux qui, par le pouvoir qu’ils ont d’accepter ou de refuser un manuscrit, contraignent les historiens normalement constitués à composer avec la déchéance de l’invisibilisation des références, constituent un objet de rancœur contre lesquels on murmure dans les couloirs des départements d’histoire. A contrario, les éditeurs qui accueillent la note infrapaginale apparaissent comme de preux chevaliers défenseurs de la vérité orpheline. Car oui, lorsque coupée des sources qui l’abreuvent, la vérité ne peut qu’être orpheline, une pauvrette qui ne survit d’ailleurs pas bien longtemps tant la soif lui enfle la gorge.

Cependant la note de bas de page, qui vaillamment assure toujours l’essentielle vérifiabilité de l’information, est contestée et ses supporteurs doivent constamment la défendre contre différents arguments.

Une critique — le croirait-on ? – est venue de l’intérieur. Michel de Certeau, grand historien — et bien d’autres choses — s’il en est, signale l’effet de pouvoir qui résulte de la citation et de son inévitable acolyte la note infrapaginale. Antoine Prost, qui s’inspire aussi du texte de Certeau, renchérit en signifiant le « double jeu » de la référence :

D’une part, elle permet la vérification des dires du texte ; à ce titre, elle est ce par quoi le texte échappe à l’argument d’autorité. La référence signifie : “Ce que je dis, je ne l’ai pas inventé ; allez voir vous-mêmes, vous parviendrez aux mêmes conclusions.” Mais, d’autre part, elle est aussi indice visible de scientificité et exposition du savoir de l’auteur ; à ce titre, elle peut fonctionner comme argument d’autorité. Certains historiens manient même l’apparat critique comme une arme de dissuasion ; il leur sert à intimider le lecteur en lui signifiant l’ampleur de ses ignorances, et par là même à lui inspirer le respect pour un auteur aussi savant.[2]

Et la critique est juste, du moins dans certains cas. Voici par exemple qu’on peut évoquer un court essai de l’historien arabisant Gabriel Martinez-Gros, Une brève histoire des empires[3], par ailleurs fort suggestif, dont les notes infrapaginales sont curieusement déséquilibrées. Dans cette approche comparative, l’auteur cite beaucoup : des références sur la Chine, l’empire assyrien, l’Inde, la civilisation hellénistique, l’Empire romain… mais pas les civilisations arabes, qu’il traite cependant beaucoup puisque c’est sa spécialité. Pourquoi ? Précisément parce que c’est sa spécialité : confiant en tout ce qu’il rapporte sur ce monde, sachant bien que sa réputation n’y est plus à faire, il passe outre la justification de chacune de ses affirmations. Au contraire, sur les autres civilisations traitées, il renvoie la responsabilité des erreurs qu’il aura pu faire aux auteurs des livres — classiques — qu’il a consultés. Cela produit un résultat paradoxal : les civilisations qu’il connaît le moins sont alors celles où les informations sont le plus aisément vérifiables, tandis que celle qu’il connaît le mieux est aussi celle où il donne à son lecteur le moins l’occasion d’approfondir le propos. En connaissant bien l’auteur, on sait que tout ce qu’il affirme sur les empires arabo-musulmans dans cet essai reprend des propos défendus et justifiés ailleurs[4]. Cela ne change pas le fait que dans cet essai, l’usage des références infrapaginales est essentiellement défensif, négligeant les autres rôles qu’elles doivent normalement jouer. L’usage défensif de la référence, tout comme l’usage offensif, l’exercice par lequel on intimide le lecteur par l’étalement de sa science, confinent parfois au name-droping abusif.

Voilà donc une première critique, qui nous mène à la seconde, plus commune. C’est en effet de celle-ci que doivent le plus souvent se défendre les universitaires rompus — pour ne pas dire complètement conditionnés — à la citation. On leur dira que citer revient à ne pas assumer ses propos, qu’il faut avoir le courage de ses idées, qu’il faut savoir penser par soi-même. Penser par soi-même ! Graal d’une société individualiste. Ne rien devoir à quiconque de sa pensée et faire de sa pensée une authentique émanation de soi : ne serait-ce pas là ce qui se cache au fond derrière ce reproche ? Celui qui cite beaucoup refuserait-il de penser par soi-même ? À cela on peut répondre comme sur le blogue Devenir historien qu’il faut « rendre à César ce qui appartient à César ». Mais cette partie de la réponse risque de concéder qu’on n’exprimerait que la pensée d’un autre. Mais l’autre partie de la réponse est plus intéressante : elle s’attaque au mythe même de la pensée autonome. Les faits ne sont pas de purs produits de la pensée : il faut les chercher hors de soi (fût-ce par le biais de la médiation de notre pensée, incontournable, mais ça n’y change rien). Et dès lors, indiquer à autrui où les observer soi-même. C’est la règle de vérifiabilité. Mais même les idées, nous les construisons le plus souvent en dialogue avec autrui, suivant des dispositions puissantes implantées en nous[5]. Ainsi nous ne construisons pas nos idées isolément des autres, mais au contraire par l’activité de Penser avec [et] penser contre[6].

Mais il y a, à mon sens, davantage, qu’on n’a pas à ma connaissance encore tenté de montrer. Cela consisterait à partir des constats faits plus haut pour se demander comment l’habitude de la référence affecte la manière même de penser de ceux qui la pratiquent — et j’oserais dire, de ceux qui la pratiquent bien. Cette réflexion s’inscrirait dans la lignée de celles proposées par des historiens sur la manière dont la pratique de l’histoire transforme l’historien même. Antoine Prost y a consacré un chapitre, il mentionne également l’expérience de Michelet[7]. L’habitude de citer transforme-t-elle le mode de pensée ?

Ce questionnement m’est tranquillement venu à partir d’un constat : on propose souvent comme règle d’éthique de la discussion d’attaquer les idées, mais non les personnes. Cette règle simple, si respectée, permettrait de critiquer autrui sans froisser l’interlocuteur. Et pourtant, j’ai constaté d’expérience que cela ne fonctionne pas, du moins pas avec tout le monde. C’est qu’en réalité, bien des gens n’établissent pas une distinction nette entre leurs idées et leur personne. En vertu du mirage de la pensée autonome, ils considèrent que celles-là sont une émanation directe de celle-ci.

C’est sur ce point qu’on peut espérer des notes de bas de page un levier transformateur important. Pressé par les impératifs de la transparence, le citateur est mis en demeure par son lecteur de révéler tout l’échafaudage de sa pensée : d’où viennent les informations, de quelles archives, de quelles études, quelles idées a-t-il emprunté à ses lectures, quels raisonnements emploie-t-il qui sont plus amplement explorés ailleurs ? De procéder ainsi à l’affriolant effeuillage de son raisonnement, l’auteur doit alors procéder à un exercice d’auto-examen, car pour tout révéler, il doit connaître l’ensemble sous toutes ses coutures. Par cet exercice, l’auteur met à distance ses idées : je pense ceci, parce que je l’ai lu là ; je pense cela, parce que si je tiens compte de ce que j’ai lu là et ailleurs et que je les croise, c’est cela qui doit en résulter. À passer tout l’édifice de sa pensée au crible impitoyable des extériorisations, l’auteur découvre qu’il a emprunté davantage qu’il n’a façonné les matériaux et que, outre une ou deux pièces qu’il aura ajoutées au bâtiment, son rôle aura surtout été de procéder à l’assemblage et que les fondations de son ouvrage peuvent être trouvées dans les notes infrapaginales. Il en résulte un mélange particulier de fierté (« j’ai assemblé tous ces matériaux ! ») et d’humilité (« je dois tant aux autres… »). Mais, plus important, il en résulte un certain degré de mise à distance de ses idées : il en est certes l’architecte, mais elles ne sont pas une extension de soi, elles sont avant tout un assemblage de matériaux extérieurs. Cette distance facilite l’examen de l’idée, mais aussi de sa structure et ses échafaudages. Il est plus aisé d’accepter qu’une pièce doive y être remplacée, on peut même avoir la curiosité de voir quelle forme prendra l’ensemble une fois la modification faite.

On en retire donc deux grands bénéfices : une vision plus claire des matériaux dont on a fait sa pensée, et une désidentification de soi et de l’idée qui la rend plus aisée à critiquer, à modifier. En somme, l’auteur qui a pris au sérieux l’exercice de penser avec des notes de bas de page aura accru son pouvoir sur ses idées et diminué la puissance que l’idée exerce sur lui. Si, du moins, l’exercice a été tenté en mettant l’accent sur une véritable éthique de la vérité plutôt que pratiqué comme un procédé de défense ou d’intimidation du lecteur.

Revenons donc à la note infrapaginale : pourquoi en bas de page ? Pourquoi la note de fin de volume ne suffirait-elle pas à l’exercice ? Outre qu’il faut deux signets pour lire un livre avec des notes de fin de volume, ce qui n’est pas pratique, je pense qu’il vaut la peine d’habituer le lecteur au spectacle de la « morale de l’intelligence » à laquelle référait Marc Bloch. Contrairement à certains auteurs qui estiment que la note infrapaginale est dispensable dans les ouvrages de vulgarisation[8], il me semble que ce sont précisément ces lecteurs qui trouveraient le plus grand bénéfice à y être mieux exposés. Il ne s’agit pas seulement d’enseigner à citer ses sources, mais de favoriser une socialisation à la note de bas de page (là je commence à sonner comme un illuminé, non ?), c’est-à-dire, par l’exemple, la fréquentation et l’accoutumance, l’acquisition des « manières de faire, de penser et de sentir »[9] qui correspondent à l’éthique de la vérité soutenue par ce dispositif en apparence si innocent qui loge au pied du feuillet. Pour favoriser cet apprentissage, il ne convient pas de proposer des discours de vulgarisation qui seraient faits d’une pâte lourde et uniforme, mais d’offrir au profane le même discours feuilleté[10] que les spécialistes dégustent entre eux ; tout au plus adaptera-t-on l’information exposée aux soubassements pour la rendre plus accessible. En effet, il n’est pas rare que les spécialistes se contentent, dans les références, d’une hermétique codification de sigles en référence aux archives et revues consultées — ce qui rebutait le jeune lecteur que j’étais en entrant à l’université. On y fera donc des notes plus littéraires, lisibles, racontant « nous le savons par les archives de Madrid, etc. ». On notera que sous cette forme plus littéraire, la référence devient malaisée à introduire dans le corps du texte sous la forme d’une simple parenthèse auteur-date : voici donc mon école qui triomphe, la note infrapaginale démontrant sa supériorité.

Notes

[1] Marc BLOCH, Apologie pour l’histoire ou le Métier d’historien [1949], Paris, Armand Colin, 1952, p. 52‑53.

[2] Antoine PROST, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Seuil, 2010, p. 268‑269. Prost s’appuie beaucoup, dans ce passage, sur « L’opération historiographique », qu’on trouve dans Michel de CERTEAU, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975, 527 p.

[3] Gabriel MARTINEZ-GROS, Brève histoire des empires: comment ils surgissent, comment ils s’effondrent, Paris, Édítions du Seuil, coll. « La couleur des idées », 2014, 215 p.

[4] Notamment dans la première partie de Gabriel MARTINEZ-GROS et Lucette VALENSI, L’islam, l’islamisme et l’Occident: genèse d’un affrontement, Paris, Éditions du Seuil, 2013.

[5] Charles TAYLOR, Grandeur et misère de la modernité [1991], Montréal, Bellarmin, 2013, p. 48‑50.

[6] J’emprunte l’expression au titre de l’ouvrage par lequel j’ai découvert Noiriel. C’est même précisément à cause de ce titre que j’avais eu envie de lire ce livre: Gérard NOIRIEL, Penser avec, penser contre. Itinéraire d’un historien, Paris, Belin, 2014, 313 p.

[7] Antoine PROST, Douze leçons sur l’histoire, op. cit., p. 98, 331‑346.

[8] Ibid., p. 264.

[9] Guy ROCHER, Introduction à la sociologie générale, Québec, Hurtubise, 2010, p. 132.

[10] L’expression d’écriture « feuilletée » vient de Michel de Certeau, « L’opération historiographique ».

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L’individualisme nazi

Avec mes amis, je fais souvent des blagues sur l’extrême lenteur avec laquelle je lis les Essais sur l’individualisme, de Louis Dumont[1]. Ça fait deux-trois ans que je l’ai acheté et j’ai tendance à toujours relire le premier essai, puis, au lieu de progresser dans le bouquin, à le relire parce que j’en ai oublié le contenu. Et pourtant, cette semaine, j’ai lu deux des essais : le troisième et le quatrième. C’est de ce dernier, intitulé « La maladie totalitaire », dont je souhaite parler aujourd’hui. Cet essai me paraît intéressant à plus d’un titre. D’abord, j’avais montré dans mon billet sur le fascisme italien et la mafia que le trait dominant du fascisme était l’exercice de la violence (plus que la discipline ou l’ordre comme le croient certains) ; l’essai de Dumont parvient, par des voies très différentes, à une conclusion similaire pour le nazisme hitlérien. L’autre intérêt est de montrer que derrière une idéologie qui semble faire primer le collectif sur l’individuel, on peut en réalité trouver une idéologie profondément individualiste. Pour Louis Dumont, la violence du nazisme tient justement à un individualisme qui placé en son cœur le concept de « race ». Mais avant, quelques mots sur l’organisation des Essais et la place que « La maladie totalitaire » y occupe.

Présentation

Louis Dumont est anthropologue, de l’école durkheimienne, et s’est fait connaître d’abord par des travaux portant sur l’Inde, où il a étudié en particulier les systèmes de parenté et le système des castes. Après plusieurs publications, ces travaux ont abouti dans l’opus magnum qui l’a fait connaître, Homo hierarchicus, ouvrage théorique qui part de l’étude du système des castes pour tenter de comprendre les principes généraux de la hiérarchie et le fonctionnement d’une société dite « holiste », par opposition à une société dite « individualiste » comme la nôtre. C’est par la suite qu’il fait paraître trois ouvrages complétant la série qui l’a fait connaître, soit Homo Aequalis I : Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, dans lequel il étudie les sociétés individualistes occidentales, puis les Essais sur l’individualisme, et enfin Homo Aequalis II : L’idéologie allemande : France-Allemagne et retour, qui complète sa réflexion. Les travaux de Louis Dumont reposent sur l’idée que notre individualisme nous est quasiment impossible à comprendre si nous ne pouvons pas le comparer à sa contrepartie, le holisme. Ayant ainsi situé l’œuvre de Dumont, je me dois de préciser que j’ai somme toute peu lu son œuvre : trois essais (plus l’introduction), tous dans le recueil Essais sur l’individualisme.

Les Essais sur l’individualisme rendent compte de différentes études menées par Dumont à l’intérieur d’un grand projet d’étude de l’idéologie moderne, construites sur trois axes de recherches :

1. L’étude de la genèse et du développement historique de l’individualisme

2. L’étude comparative de différentes variantes de l’individualisme, en particulier la France et l’Allemagne.

3. L’étude de ce que fait l’individualisme lorsqu’il est mis en œuvre

L’étude que Louis Dumont fait de l’hitlérisme s’inscrit en particulier dans ce troisième axe de recherche, tout en devant beaucoup au second. Effectuée dans les années 1970, elle était demeurée inédite jusqu’à la publication des Essais en 1983.  Dans cet essai, il s’agit d’étudier chez Hitler les éléments relevant du holisme et ceux relevant de l’individualisme et de chercher comment ils s’articulent les uns aux autres.

L’individualisme, il faut le préciser, ne concerne pas l’individu physique : celui-ci se retrouve dans toutes les cultures. Pour parler d’individualisme, l’individu doit être un être moral considéré comme indépendant, autonome et « non social ». L’individualisme est une idéologie au sein de laquelle cet individu moral est considéré comme la valeur la plus haute.

Le holisme, à l’inverse, est une culture ou une idéologie où la société est traitée comme un tout et comme la valeur suprême. (p.37)

Si Louis Dumont s’intéresse à l’hitlérisme, c’est pour deux raisons. D’abord, parce qu’il est commun de définir le totalitarisme — qu’il soit fasciste ou bolchévique — comme le fait d’idéologies holistes, mettant le tout devant l’individu. Or, c’est bien dans la modernité qu’apparaissaient les totalitarismes, ce qui est curieux si l’idéologie moderne est intrinsèquement individualiste. D’autre part, on a, dit Dumont, « abusé des explications par la continuité historique » (p.153) pour rendre compte du phénomène nazi, soit qu’on trace un lien entre antijudaïsme médiéval et antisémitisme nazi, soit qu’on explique le nazisme par un pangermanisme né au début du XIXe siècle. Or, ces explications ne permettent pas d’indiquer ce qui s’est passé dans les années 1920 pour faire émerger le nazisme. Il faut donc rendre compte à la fois des continuités, mais aussi des ruptures et expliquer comment celles-ci peuvent surgir dans un monde qu’on croyait moderne et individualiste.

Les premières pages de l’essai de Dumont comportent un long préambule difficile à résumer et — du propre aveu de l’auteur — un peu trop spéculatif, sur lesquelles je passerai parce qu’il ne me semble pas nécessaire pour comprendre l’essentiel. Qu’il suffise de dire qu’en 1918, les Allemands avaient l’habitude de composer avec des logiques individualistes dans le domaine de la culture et holistes dans celui de l’État et qu’après la guerre, la question de la manière de concilier les deux n’allait plus de soi.

Dumont pose alors sa thèse sur le totalitarisme, qu’il entend vérifier par une analyse de Mein Kampf:

« J’écrivais naguère que le totalitarisme est une maladie de la société moderne qui “résulte de la tentative, dans une société où l’individualisme est profondément enraciné, et prédominant, de le subordonner à la primauté de la société comme totalité”. [italiques dans le texte] » p.163

La démarche est simple : relever d’abord les éléments holistes dans la prose hitlérienne et comment ils sont mis en œuvre, puis relever les éléments individualistes dans le même texte et enfin dégager l’interaction entre ces différents éléments. Avec les éléments holistes, il relève également les oppositions aux éléments traditionnellement associés à la modernité (économisme, égalitarisme, primat de l’homme sur la nature, notamment).

Traits holistes

Quels traits holistes Dumont inventorie-t-il ?

Premier trait holiste, la description de la « race aryenne » en revêt toutes les caractéristiques, car Hitler lui attribue à l’Aryen la capacité à faire passer son intérêt personnel au second plan par rapport à l’intérêt de la communauté. À l’opposé, il décrit la « race juive » comme foncièrement individualiste. Il y a donc une ambiguïté, puisque toute race ne serait pas « holiste », un trait rare dans les idéologies de ce type. Cela se compense d’une ambiguïté supplémentaire, puisque la « race aryenne » elle-même, divisée en quatre groupes, n’existerait que par son opposition à la « race juive ».

Second trait holiste, Hitler subordonne l’économique au politique en niant à l’économie toute autonomie.

La négation de l’égalitarisme représenterait un troisième trait, mais très ambigu. En effet, Hitler voit en l’égalitarisme une invention juive pour détruire le système politique allemand. Toutefois, il lui arrive d’emprunter au langage de l’égalité (mais au sein de la seule race supérieure) et on retrouve chez lui un certain nombre de traits empruntés à cette vision qui seront examinés plus loin.

Un trait systématiquement rencontré dans les sociétés holistes, et c’est le dernier point de cette partie de l’inventaire auquel Dumont accorde son attention, est l’admission d’une structure hiérarchique. Or, il hésite à retrouver ce trait dans Mein Kampf. Il peut sembler étrange qu’on ne voit pas de principe hiérarchique dans un régime qui a apporté autant d’importance et de révérence au chef. Cependant, au plan théorique, Dumont distingue le pouvoir de la hiérarchie proprement dite. Dans une société holiste, la hiérarchie est une valeur en soi et l’obéissance due au supérieur hiérarchique découle de cette valeur. Au contraire, chez les nazis, le chef a le pouvoir parce qu’il est considéré comme le plus fort. De plus, contrairement aux structures hiérarchiques complexes des sociétés holistes, le nazisme représente le subordonné directement soumis au chef. La masse est un agrégat d’isolats.

Traits individualistes

C’est à ce point que Dumont passe à l’analyse de l’individualisme hitlérien. Car précisément c’est dans la conception du pouvoir d’Hitler que s’exprime le plus fortement son individualisme. La valeur fondamentale, au cœur de toute la pensée du nazi, c’est la lutte de tous contre tous (p.178). Pour Dumont, il s’agit là du principe cardinal, le seul pleinement cohérent dans le comportement d’Hitler.

Autre trait individualiste, qui découle du premier, Hitler est hostile à la royauté, la noblesse et toute forme de rang héréditaire. Il y a là une forme d’égalitarisme, dans le sens d’une opposition au principe hiérarchique des sociétés d’ancien régime. Commander, pour Hitler, n’est pas une question de hiérarchie, mais de pouvoir, au sens où n’importe qui peut commander, pour peu qu’il s’impose. Hitler a également beaucoup favorisé la concurrence entre ses officiers, transposant ainsi dans leurs relations la logique de concurrence du libéralisme.

Concluant l’inventaire, Dumont souligne que toutes les ambiguïtés relevées dans les traits holistes dépistés peuvent s’expliquer par le primat de la lutte de tous contre tous, principe individualiste central. C’est même ce trait qui rend la notion de race indispensable à Hitler. En effet, chez lui le primat de cette lutte est si puissant et généralisé qu’il en devient difficile de concevoir toute collectivité fonctionnelle. « Le seul résidu [de peuple] que son [à Hitler] individualisme — caché — pouvait tolérer en matière de communauté était la “race” : les gens pensent de même, et — idéalement au moins — ils vivent ensemble parce qu’ils sont physiquement matériellement identiques. » (p.185) conclut Dumont, démontrant son interprétation d’une citation d’Hitler très éloquente.

Remarques finales

Suite à cette analyse très intéressante, Dumont ajoute un développement qui laisse sceptique, frisant la psychanalyse. Il suggère que la volonté d’Hitler d’éliminer les Juifs (qu’il décrit systématiquement, on se le rappelle, comme individualistes) serait l’expression de son désir d’éliminer l’individualisme qu’il ressentait en lui-même. Cette spéculation nous écarte, à mon avis, de l’analyse du texte.

Vient ensuite une considération, plus normative, méritant davantage d’attention : Hitler n’est pas le seul à avoir conçu les rapports humains comme étant essentiellement des rapports de pouvoir. En fait, la politologie contemporaine table beaucoup sur cette idée. Ce phénomène inquiète Dumont, car, dit-il :

« une fois de telles prémisses admises, on ne voit pas, Hitler aidant, ce qui peut empêcher celui qui en a les moyens d’exterminer qui bon lui semble, et l’horreur de la conclusion démontre la fausseté des prémisses. La réprobation universelle montre un accord sur des valeurs, et le pouvoir politique doit être subordonné aux valeurs : L’essence de la vie humaine n’est pas la lutte de tous contre tous, et la théorie politique ne peut pas être une théorie du pouvoir, mais une théorie de l’autorité légitime. » (p.186-187)

À cela, je dois admettre quelques réserves, puis une adhésion. En premier lieu, l’état de la politologie ne m’inquiète pas autant que Dumont : la politologie n’est pas censée être une discipline normative, mais analytique ; en ce sens, la légitimité est hors de son champ, sauf pour déterminer comment elle se construit. L’importance que la science politique accorde à la notion de pouvoir s’en trouve donc mise à l’écart, sauf si quelqu’un devait la retourner en notion normative. La discipline qui formule le plus de propositions normatives en matière de politique n’est pas la politologie comme telle, mais la philosophie politique. Or, en philosophie politique, les courants dominants dont j’ai connaissance ne subordonnent pas les valeurs au pouvoir. John Rawls, sans doute le plus influent, met une théorie de la justice au centre de sa réflexion, comme plusieurs philosophes politiques majeurs (Sandel, Sen, Klimlicka, et bien d’autres…). Les néo-républicains accordent davantage d’importance au pouvoir, mais c’est dans le cadre d’une réflexion portant sur la liberté. S’il y a danger, il ne me semble donc pas qu’il vienne de là.

Louis Dumont est mort, il n’a donc pas connu les récents développements inquiétants. Mais des leaders politiques obsédés à l’idée de se dire qu’ils sont toujours les meilleurs, qu’ils sont les winners et leurs adversaires des losers n’ont peut-être pas une théorie politique très articulée, mais expriment, et bon nombre de leurs supporteurs avec eux, par la dichotomie winner/loser au cœur de leur discours, la même logique de lutte de tous contre tous qui inquiétait Dumont.

Référence

[1] Louis DUMONT, Essais sur l’individualisme: une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Paris, Éd. du Seuil, coll. « Points Essais », n˚ 230, 1991, 310 p.

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Le fascisme corrompu

L’Italie fasciste de Mussolini était un régime corrompu. Cette affirmation peut sembler contre-intuitive, mais elle est vrai, et il me semble important d’en parler. Il m’est en effet venu à l’esprit que parfois les mouvements extrémistes, qu’ils soient religieux ou fascistes, puisent une partie de leur pouvoir de séduction à l’idée que leur extrémisme les mettrait à l’abri de la corruption. Dans des sociétés gangrenées par la corruption, ces mouvements peuvent faire miroiter la promesse d’en finir, soit parce qu’ils se drapent dans une vertu factice, soit parce qu’ils prétendent détenir une force toute-puissante, incorruptible parce que n’ayant besoin de rien venant de l’extérieur.

Concernant le fascisme historique, une telle affirmation est fausse. Le fascisme italien a été un régime profondément corrompu, incapable malgré ses prétentions de lutter contre la mafia.

Je reprendrai ici, pour l’essentiel, la démonstration de Jacques de Saint Victor, historien de la mafia, dans son livre Un pouvoir invisible. Les mafias et la société démocratique XIXe-XXe siècle, un livre que j’ai déjà cité ici, en recourant pour des éléments de contextualisation au profil historique du fascisme italien dressé par Emilio Gentile, un livre déjà cité ici.

Au début du XXe siècle, les organisations mafieuses prospéraient en Sicile, en Calabre et à Naples, où elles dominaient la haute société comme les campagnes. J’ai déjà dit dans mon précédent billet sur la mafia comment cette situation s’est fabriquée à partir d’une libéralisation brutale d’une société féodale qui n’avait connu aucune transition.

C’est vers cette époque que naissent les premières organisations qu’on appelait — ce qui risque de conduire à des contresens aujourd’hui — des fascis. Il s’agissait d’organisations de paysans ou d’ouvriers, dont le nom renvoyait à une certaine conception de la solidarité. Ce nom sera plus tard récupéré par les fascis di combattimento, qui réunissaient cette fois des anciens combattants de la Grande Guerre et sont les fascistes mussoliniens.[1]

Face à l’émergence des premiers fascis, ceux qui avaient un caractère syndical et socialiste, les mafias furent d’abord tentées de les infiltrer, mais, l’idéal d’émancipation collective proposé menaçant leurs intérêts, ils firent rapidement cause commune avec les grands propriétaires terriens (du reste, plusieurs grands propriétaires terriens étaient eux-mêms mafieux) pour briser les fascis, notamment par des campagnes d’assassinats. Le combat contre les syndicats, fascis ouvriers ou agricoles, ou partis socialistes étaient, à la même époque, assumé ailleurs par les fasci di combattimento et leurs sections de combat, les squadristes. Cette organisation en parti-milice, populaire auprès des classes moyennes, traduisait le sentiment de celles-ci que le gouvernement ne protégeait plus leurs intérêts et qu’elles ne pouvaient défendre leur propriété qu’en s’organisant elles-mêmes[2]. Or, à l’exception de petites sections en Sicile et dans les Pouilles, les fascistes-squadristes n’étaient vraiment implantés que dans le nord. Saint-Victor n’en parle pas, mais on peut faire l’hypothèse que, dans les régions où la mafia était implantée, le besoin d’une force de combat contre les socialistes s’était moins fait sentir chez les possédants, d’où l’absence des squadristes en Calabre et dans la région napolitaine en particulier, et une présence réduite en Sicile.

À leur arrivée au pouvoir, les fascistes mussoliniens prétendirent écraser les mafias, en particulier la mafia sicilienne. C’est que les fascistes, qui se concevaient eux-mêmes comme « totalitaires »[3], ne pouvaient admettre l’existence d’une « organisation privée [qui] concurrence l’État sur son propre territoire »[4]. L’agent de la répression fasciste contre la mafia était le préfet Cesare Mori, surnommé « le préfet de fer ». Celui-ci s’attaqua à la mafia sans avoir de connaissances exactes sur ce qu’elle était réellement. Il cibla les groupes les plus violents, qui appartenaient aux basses classes de la société et étaient surnommés « la mafia militaire ». Il multiplia également les arrestations arbitraires contre ceux qu’il soupçonnait (souvent avec raison) d’être des chefs mafieux dans les classes moyennes. Enfin, il mena d’authentiques opérations militaires contre des places fortes mafieuses en campagne, des attaques qui pouvaient se transformer en des opérations de siège en bonne et du forme[5]. L’action de Mori contre la mafia commença en 1925, ce qui correspond à la deuxième phase de renforcement du pouvoir mussolinien. En effet, suite à la marche sur Rome (octobre 1922) et son accession au pouvoir à la tête d’une coalition, Mussolini a passé les années 1923 et 1924 à implanter des fasci di combattimento dans le sud de l’Italie, où son parti était peu présent[6]. Après cette politique d’extension de la présence, la deuxième vague de consolidation a commencé en 1525. Elle comportait deux volets : la transformation des structures juridiques pour exclure l’opposition (abolition de la liberté d’association, fascisation de la presse, peine de mort pour les crimes contre la « sécurité de l’État », surbodination du parlement au chef de l’État, etc.) et la répression violente des groupes d’opposition. Éventuellement, la violence squadriste sera neutralisée par le Duce pour éviter de trop inquiéter son bourgeois, mais pas avant d’avoir éliminé ou désorganisé autant de groupes antifascistes que nécessaire[7]. L’action de Mori, commencée en 1925 contre la mafia, peut donc être comprise dans ce contexte de consolidation du pouvoir fasciste. En 1928, il avait fait emprisonner 11 000 personnes. Pourtant, Mori épargna toujours les aristocrates et autres personnes particulièrement influents, qui étaient souvent mafieux et membres du parti fasciste. Ces derniers, face à l’action décisive menée contre la mafia, avaient progressivement sacrifié les clans de la basse mafia qu’ils avaient naguère protégés, tout en renforçant constamment leurs liens avec le parti. En 1929, ils étaient pratiquement intouchables. Après que Mori s’en soit pris, en 1928, à quelqu’un d’un peu trop haut placé, ils répliquèrent en faisant jouer leurs contacts chez les fascistes et convainquirent Mussolini en personne que Mori en faisait trop. Il fut renvoyé en 1929[8].

Le régime fasciste ne s’attaqua jamais à la haute mafia. Il avait certes ébranlé de nombreux clans de la basse mafia, ce que le régime libéral antérieur n’avait pas réussi ; mais on peut argumenter que finalement, tout ce qu’il obtint fut la consolidation et la centralisation de la mafia. Or, en 1930, la crise économique frappe en Italie comme ailleurs : le terrain est posé pour que les mafias prospèrent sur la misère ainsi créée. Parallèlement, le régime fasciste célébra les dix ans de son arrivée au pouvoir en décrétant, en 1932, une large amnistie pour les opposants politiques emprisonnés. Il cherchait à démontrer par ce geste qu’il ne les craignait plus et était confiant en sa solidité[9]. Mais cette amnistie fit également sortir de prison de nombreux mafieux, qui purent ainsi reprendre leurs activités sous la protection des mafieux qui avaient intégré le parti fasciste[10]. Les squadres subsistants étaient alors souvent dirigés par des mafieux. La pénétration des différentes mafias au sein du parti fasciste était telle que des rivalités au sein du parti pouvaient trouver leur origine dans les conflits internes entre différents clans de la mafia. La mafia se rendait aussi utile au régime. Depuis qu’elle s’était implantée aux États-Unis, la mafia italienne avait les moyens d’y agir, car même lorsque les clans américains commencèrent à s’américaniser (vers 1920), les échanges de service entre clans américains et italiens étaient nombreux. Ils avaient l’habitude par exemple d’échanger leurs tueurs pour brouiller les pistes[11]. L’un des seconds de Lucky Luciano, un certain don Vito Genovese, avait fui la justice américaine en 1937 en se réfugiant en Italie et devint un proche de Mussolini. Les tueurs de la mafia américaine assassinèrent alors plusieurs opposants politiques au fascisme qui s’étaient réfugiés aux États-Unis, en échange de quoi les fascistes laissèrent les trafics mafieux s’épanouir[12]. Les liens entre le fascisme et la mafia perdurèrent jusqu’au débarquement des Alliés en Sicile, moment où, fidèle à son pragmatisme criminel, la mafia commença à retourner sa veste. Selon l’avis de Saint-Victor : « Loin de marquer un recul de la mafia, la période fasciste contribua plutôt à la renforcer. »[13].

Aujourd’hui, le sentiment que le régime fasciste fut un opposant féroce de la mafia repose sur trois éléments :

  1. Les campagnes militaires comme celles de Mori furent très visibles et brutales et marquèrent les esprits. C’est davantage que ce que le régime démocratique de la « gauche transformiste » était parvenu à faire.
  2. La propagande fasciste avait intérêt à présenter ses opérations comme un succès. De même, les groupes mafieux, qui ont toujours préféré l’anonymat, avaient également intérêt à ce que tous croient qu’ils avaient été éliminés, alors qu’ils avaient en fait intégré les rangs fascistes, au point de parfois utiliser le parti à leurs propres fins.
  3. Enfin, lorsque les Alliés prirent le pouvoir en Italie, la mafia se présenta à eux comme ayant été partout et toujours durement persécutée par le régime fasciste. Ils parvinrent ainsi à se positionner comme les alliés objectifs des Alliés, les aidant à tenir le pays contre les fascistes et n’allaient pas tarder à se présenter comme un outil indispensable pour lutter contre les communistes[14].

Mais cette image n’est bien sûr que propagande, qui convenait à tous les partis d’une certaine importance dans cette construction. Comme on l’a vu, la mafia s’est renforcée grâce à son intégration au régime totalitaire. Cela peut sans doute s’expliquer par la nature même du régime. Fondé sur la violence, le fascisme s’est épanoui là où il pouvait la faire accepter au nom de la lutte contre le socialisme et il lui fut difficile de pénétrer là où existait une force violente remplissant la même fonction, la mafia. Au moment où il pénétrait dans le sud, il a eu davantage besoin de cette force organisée que de la détruire. Ne pouvant s’imposer que par la violence, il avait besoin de transiger avec ceux qui étaient véritablement en mesure de la pratiquer. Regarder le régime fasciste sous cet angle permet de percer à jour l’un des plus grands mythes du fascisme, l’idée qu’il serait le régime de « la loi et l’ordre » poussé dans ses logiques les plus extrêmes. Cet idée rend les partis d’extrêmes-droite parfois séduisants pour les électorats d’aujourd’hui, excédés par la corruption, car nombreux sont ceux qui s’imaginent que ces partis de la loi et l’ordre seraient par nature imperméables à la corruption. Pourtant, c’est bien sa nature même — la violence et non l’ordre — qui a rendu le régime fasciste aisément corruptible.

Notes

[1] Emilio GENTILE, Qu’est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation, Paris, Gallimard, 2004, p. 28.

[2] Ibid., p. 41.

[3] Ibid., p. 108.

[4] Jacques de SAINT VICTOR, Un pouvoir invisible. Les mafias et la société démocratique, XIXe-XXIe siècle, Paris, Gallimard, 2012, p. 126.

[5] Ibid., p. 127.

[6] Emilio GENTILE, Qu’est-ce que le fascisme?, op. cit., p. 41.

[7] Ibid., p. 44‑47.

[8] Jacques de SAINT VICTOR, Un pouvoir invisible, op. cit., p. 129.

[9] Emilio GENTILE, Qu’est-ce que le fascisme?, op. cit., p. 50.

[10] Jacques de SAINT VICTOR, Un pouvoir invisible, op. cit., p. 130.

[11] Ibid., p. 117.

[12] Ibid., p. 138‑139.

[13] Ibid., p. 132.

[14] Emilio GENTILE, Qu’est-ce que le fascisme?, op. cit., p. 130, 139‑145.

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Deux citations de Sepulveda

La semaine dernière, une amie préparant un exercice pédagogique m’écrivait un message pour me demander si j’avais des citations de Juan Ginés de Sepúlveda. Ce dernier, grand penseur du XVIe siècle, est surtout connu comme celui qui a donné la réplique à Bartolomé de Las Casas, le « défenseur des Indiens ». J’avais déjà dit quelques mots de Las Casas ici, en me centrant sur des aspects moins connus de sa vie. L’épisode le plus connu de sa vie est cependant la controverse de Valladolid. Alors que les débats sur les droits des « Indiens » (les différents peuples autochtones d’Amérique conquis par les Espagnols ou vivant dans leur voisinage) lancés par Las Casas et d’autres religieux faisaient rage, la couronne a organisé une rencontre entre ce dernier et un contradicteur. Le débat, tenu en les circonstances, devait permettre aux décideurs de cerner les enjeux.

Las Casas est aujourd’hui beaucoup mieux connu que son adversaire. Il y a à cela deux raisons : d’abord, parce qu’il a remporté, à Valladolid, une certaine victoire. En effet, à la suite de la controverse, Sepulveda eut l’interdiction de publier son argumentation, un geste qui marque la préférence de la couronne pour les thèses de Las Casas. Ce n’est pas tant par grandeur d’âme que le souverain a fait ce choix, mais plutôt parce que les thèses de Las Casas, dans leur version la plus modérée, permettait à la Couronne de se poser en défenderesse des « Indiens » et de justifier ainsi sa politique visant à réduire le pouvoir et l’influence des encomenderos (voir ici) en Amérique. Lorsque cette victoire sera acquise, les agents du pouvoir royal se montreront beaucoup moins favorables aux disciples de Las Casas. Quoi qu’il en soit, les thèses de Sepulveda ne furent pas publiées avant le XIXe siècle, ce qui est l’une des raisons pour lesquelles elles sont moins connues. L’autre raison, tout simplement, est que tout le monde préfère entendre parler du « héros » plutôt que du « méchant » de l’histoire. Juan Ginés de Sepulveda mérite pourtant d’être connu, ne serait-ce que parce que la connaissance de ses idées est nécessaire pour comprendre son époque. L’homme n’était d’ailleurs pas un « deux de pique », comme on dit. Chroniqueur de l’Empereur, théoricien politique, bon connaisseur du grec, c’était probablement l’un des meilleurs traducteurs d’Aristote de l’époque. C’est d’ailleurs sur les thèses d’Aristote que s’appuie une bonne partie des idées de Sepulveda sur l’inégalité humaine.

J’ai retrouvé dans ma bibliothèque deux petits extraits de ses écrits. La première reproduit une partie de son argumentation sur l’inégalité humaine, justifiant la conquête de l’Amérique, d’après un traité sur « les causes de la guerre juste ».

« C’est pour cela que les fauves sont domptés et sont assujettis à l’empire de l’homme. Pour cette raison, l’homme commande à la femme, l’adulte à l’enfant, le père au fils : c’est-à-dire que les plus puissants et les parfaits l’emportent sur les plus faibles et les plus imparfaits. Cette même situation se constate entre les hommes ; puisqu’il y en a qui par nature sont seigneurs d’autres qui par nature sont serfs. Ceux qui devancent les autres par la prudence et par la raison, même s’ils ne l’emportent pas par la force physique, ceux-là sont, par nature même, les seigneurs ; par contre, les paresseux, les esprits lents, même s’ils ont les forces physiques pour accomplir toutes les tâches nécessaires, sont par nature des serfs. Et cela est juste et utile qu’ils soient serfs, et nous le voyons sanctionné par la loi divine elle-même. Puisqu’il est écrit dans le livre des proverbes : “Le sot servira le sage.” Telles sont les nations barbares et inhumaines, étrangères à la vie civile et aux mœurs paisibles. Et il sera toujours juste et conforme au droit naturel que ces gens soient soumis à l’empire de princes et de nations plus cultivés et humains, de façon que, grâce à la vertu de ces dernières et à la prudence de leurs lois, ils abandonnent la barbarie et se conforment à une vie plus humaine et au culte de la vertu. Et s’ils refusent cet empire, on peut le leur imposer par le moyen des armes et cette guerre sera juste ainsi que le déclare le droit naturel… En conclusion : il est juste, normal et conforme à la loi naturelle que les hommes probes, intelligents, vertueux et humains dominent tous ceux qui n’ont pas ces vertus. »[1]

La seconde est l’extrait d’une lettre qui précise les objectifs de Sepulveda, qu’on a souvent accusé de vouloir réduire les « Indiens » à l’esclavage. Henri Méchoulan, un historien qui n’est pas du genre à vouloir « excuser » qui que ce soit, la cite pour rappeler que la justification de la conquête, à des fins religieuses, n’implique pas pour Sepulveda la réduction des conquis en esclavage.

« Moi, je ne soutiens pas que les barbares doivent être réduits à l’esclavage, mais qu’ils doivent seulement être soumis à notre domination. Je ne soutiens pas que nous devons les priver de leurs biens, mais uniquement les soumettre, sans commettre contre eux la moindre injustice. Je ne soutiens pas que nous devons abuser de notre domination… En premier lieu, nous devons les arracher à leurs coutumes païennes et ensuite, avec affabilité, les pousser à ce qu’ils adoptent le droit naturel et, grâce à cette magnifique propédeutique à la doctrine du Christ, les attirer avec la mansuétude apostolique et des paroles d’amour à la religion chrétienne. »[2]

À ce point, il faut rappeler que même s’il ne préconise pas l’esclavage, c’est néanmoins une sujétion au moins provisoire qui est à l’ordre du jour pour lui. Au nom du christianisme, mais aussi au nom d’une conception de l’être humain comme être perfectible, une conception commune chez les humanistes de l’époque. Coluccio Salutati avait ainsi écrit que « puisque s’instruire est le propre de l’homme, et que les gens cultivés sont plus humains que les incultes, les Anciens ont bien nommé l’étude en l’appelant humanitas »[3]. Le mot « civilisation » n’existait pas encore[4], mais nous voyons poindre chez Sepulveda, pas encore tout à fait émergés de leur matrice chrétienne apostolique, les balbutiements de l’idée d’une mission civilisatrice qu’auraient les Européens.

Notes

[1] Sepulveda, Dialogum de justis belli causi, cité à partir des notes de cours de Claude Morin, inédit, 2001, p.91.

[2] Lettre à Francisco de Argote, cité par Henry MÉCHOULAN, Le sang de l’autre: ou, L’honneur de Dieu: indiens, juifs, morisques dans l’Espagne du Siècle d’or, Paris, Fayard, coll. « La Force des idées », 1979, p. 64.

[3] Cité par Peter BURKE, La Renaisance européenne, Paris, Seuil, 2000, p. 42.

[4] John HALE, La civilisation de l’Europe à la Renaissance [1993], Paris, Perrin, 2003, p. 365.

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Christophe Colomb, esclavagiste

J’avais normalement prévu de poursuivre avec ma discussion de La Grande déception, mais le travail en ce moment m’empêche de lui accorder toute l’attention que je souhaitais y mettre. En attendant, voici donc une brève avec des extraits de textes sur Christophe Colomb et l’esclavage. Ici je m’en tiens à l’esclavage au sens le plus strict du terme et n’inclus pas d’autres formes de travail forcé – comme les corvées imposées de l’encomienda – dans la définition de ce terme.

Colomb s’est établi à Lisbonne, où il a appris avec son frère Bartholomeo Colomb le métier de dessinateur de cartes. C’est largement le développement de cette expertise qui lui donnera les moyens d’imaginer sa fameuse expédition de 1492. Mais entre-temps, il a travaillé comme homme d’affaires. Il participera ainsi à des voyages en Afrique, le long de la côte de Guinée et au Cap-Vert. C’est à cette occasion qu’il se familiarisera avec la traite des esclaves. Désormais, la découverte d’humains tend souvent, dans son œil, à voisiner la découverte d’une marchandise.

Dès la fin de son premier voyage, il pense aux habitants de l’île d’Hispaniola comme étant facile à soumettre. Il en ramène quelques-uns — consentants — en Espagne pour les présenter aux souverains. Mais il écrit déjà :

Je les ramènerai plus tard en Espagne pour leur apprendre notre langue. D’ailleurs, Leurs Altesses pourraient tous les emmener ou les tenir tous captifs, car il suffirait de cinquante hommes pour leur faire faire tout ce qu’on voudrait.[1]

C’est au troisième voyage qu’il passe à l’acte et qu’il élabore plus systématiquement l’idée d’une traite.

Il est d’usage d’employer beaucoup d’esclaves noirs en Castille, en Aragon, au Portugal, en Italie, en Sicile et dans les îles Canaries, et je crois qu’il n’en vient plus autant de Guinée. Or un seul de ces Indiens vaut bien trois Noirs.

Je me suis trouvé aux îles du Cap-Vert, ou l’on a une grande traite d’esclaves, et j’ai vu qu’on les payait huit mille maravédis…

On pourrait tirer quarante millions si l’on ne manque pas de navires pour venir ici.[2]

Ce projet sera récusé par les Rois Catholiques. Isabelle ne voit pas les choses sous le même angle que Colomb. Pour elle, ces « Indiens » sont déjà ses sujets et il ne peut être question d’en faire des marchandises. Du reste, la junte de juristes qu’elle réunit à cette occasion est formelle : le comportement de Colomb n’est pas conforme au droit.

Notes

[1] Cité dans Jean FAVIER, Les grandes découvertes, d’Alexandre à Magellan, Paris, Fayard, 1991, p. 485.

[2] Cité dans Ibid., p. 575‑576.

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Les guerres civiles péruviennes (4): le soulèvement pizarriste, deuxième partie

J’avais terminé le précédent billet avec la victoire de Gonzalo Pizarro sur le vice-roi Nuñez de Vela. Celui-ci reprend à partir de la contre-offensive royale. La victoire n’était pas acquise d’avance : en effet, le Pérou était difficile d’accès à partir de l’isthme de Panama.

Situation du Pérou

Les Nouvelles Lois de 1542 ont suscité une opposition des colons dans l’ensemble des colonies espagnoles, mais seul le Pérou était entré en rébellion ouverte. On évoque parfois, pour l’expliquer, l’habileté politique supérieure du vice-roi du Mexique[1]. D’autres facteurs existent. D’abord l’isolement politique du Pérou par rapport aux autres colonies : à l’abri de la forêt amazonienne difficile à franchir, la principale voie d’accès au Pérou passait par la navigation depuis l’isthme de Panama vers le sud. Or, il s’agissait d’une navigation à contre-courant, très difficile. Le Pérou était donc une sorte d’île qui pouvait se concevoir comme facile à défendre. Le Président La Gasca, un religieux nommé par Charles Quint pour régler les affaires du Pérou et qui apprit la mort du vice-roi à son arrivée, exprimait bien le problème : face à l’océan Pacifique et prenant connaissance des difficultés de la navigation, il écrivit que cette mer était comme « un rempart et défense du Pérou, pour qu’on ne puisse y aller. »[2] A contrario, étant donné les courants, il était extrêmement facile depuis Lima d’organiser un raid éclair vers Panama. Un autre motif pour lequel le Pérou entra en rébellion ouverte est sans doute que l’enjeu des encomiendas y avait été exacerbé par 9 ans de guerres civiles.

Bien qu’il restât encore au Pérou des partisans royalistes, ils étaient désormais dispersés en bandes chassées par les partisans de Gonzalo Pizarro. Du côté de la Colombie, des foyers royalistes demeuraient fermement implantés, mais la frontière était bien gardée depuis Quito. Renté à Lima, sans rivaux immédiats, Gonzalo Pizarro était en position de gouverner le pays — certains pensent même qu’il souhaitait se faire couronner roi. Il semble en tout cas probable que les pizarristes aient envisagé l’indépendance. « Dans la terre où nous vivons, nous servons le seigneur qui l’a conquise », avaient affiché les armées de Pizarro[3].

La stratégie de La Gasca

L’homme nommé par Charles Quint pour résoudre les affaires du Pérou est un religieux et un homme d’État d’expérience, Pedro de La Gasca. Ce dernier part pour l’Amérique en mai 1546. Méticuleux, humble, réfléchi et patient, il évite, contrairement au vice-roi malheureux, de précipiter l’affrontement. Il s’assure d’abord du contrôle de Panama et d’en éliminer les partisans pizarristes. S’il devait passer au Pérou, il devait absolument s’assurer que cette base arrière lui soit acquise. De là, il envoya de nombreux ambassadeurs à Pizarro, faisant miroiter la grâce royale s’il se rendait. La Gasca avait en effet compris que l’affrontement se ferait d’abord par la diplomatie plutôt que sur le champ de bataille. Il évitera par conséquent plusieurs mois de tenter le passage au Pérou, menant depuis l’isthme une campagne de propagande visant principalement à saper les soutiens de Gonzalo Pizarro. Les premiers à se rallier à La Gasca furent les conquistadors dont l’origine sociale était la plus élevée, ceux qui pouvaient espérer que leur famille jouisse d’entrées à la cour du roi d’Espagne : pour eux les promesses de prestige étaient plus grandes en Espagne qu’au Pérou — ce dernier n’était qu’un lieu où acquérir les richesses qui leur permettraient de s’élever en Europe. Au contraire, les partisans les plus loyaux de Pizarro avaient deux traits : ils étaient de trop petite noblesse, ou pas nobles du tout, pour espérer s’élever en Espagne malgré les richesses acquises ; ils étaient originaires de la ville de Trujillo ou ses environs, la patrie des frères Pizarro[4]. La Gasca pouvait aussi compter sur le soutien d’un grand nombre de religieux, qui avaient commencé à implanter des couvents au Pérou. Les dominicains, en particulier, étaient largement pénétrés des idées de Bartolomé de Las Casas, hostiles aux encomenderos et favorables aux Lois nouvelles, donc au pouvoir royal qui s’efforçait de les implanter. Les dominicains accueillaient dans leurs couvents ceux qui faisaient défection du camp pizarriste et propageaient au Pérou les messages de La Gasca, qui offrait le pardon à tous ceux qui rallieraient le camp du roi. L’un des coups de force de cette politique de La Gasca fut de rallier tous les conquistadores des terres voisinant le Pérou. Valdivia, qui occupait le nord du Chili, Benalcazar en Colombie et Diego Centeno, à Arequipa (entre le lac Titicaca et le Chili), se rallièrent à la cause royaliste. Les ralliements furent également facilités par un assouplissement des Lois nouvelles : plutôt que de supprimer les encomiendas immédiatement à la mort de l’encomedero, elles seraient héréditaires sur une seule génération.

Pendant que La Gasca menait sa campagne de ralliement, Gonzalo Pizarro s’efforçait de construire les symboles d’une légitimité royale : frapper monnaie, tisser une bannière où ses armes étaient surmontées d’une couronne, élaborer une cérémonie de couronnement. Les préparatifs étaient longs et Pizarro dû les interrompre pour forcer le blocus que les ralliements étaient en train de tisser autour de lui. Il battit Centeno à Huarina, près du lac Titicaca, une bataille qui passe pour la plus meurtrière (parmi les Espagnols) des guerres civiles[5]. Les affrontements entre Espagnols avaient tendance à être particulièrement meurtriers : la mort d’un Espagnol, c’était aussi remettre sur le marché des répartitions l’encomienda dont il bénéficiait peut-être[6]. Dans ce cas-ci, les tactiques meurtrières furent aggravées par le climat du lieu : les blessés abandonnés près du lac Titicaca moururent gelés suite à la bataille[7].

Mais pendant que Pizarro était occupé au sud, La Gasca avait finalement gagné Lima et faisait marche contre Pizarro, fort d’une armée deux fois plus nombreuse. L’affrontement, à Xaquixaguana le 9 avril 1548, fut moins un choc militaire qu’une poursuite de la tactique des défections : plusieurs capitaines et contingents d’arquebusiers abandonnèrent le camp pizarriste juste avant le choc[8]; les auxiliaires « indiens » se rangèrent sur le côté comme si la bataille ne les concernait pas[9]. Il ne resta bientôt plus qu’un faible contingent d’hommes loyaux à Pizarro, qui furent obligés de se rendre. Après un procès, Pizarro et ses derniers partisans furent exécutés. Si on réserva à Pizarro une mort digne, le plus cruel de ses capitaines Francisco de Carvajal, surnommé « le Démon des Andes », fut décapité, démembré publiquement et ses restes dispersés. Les encomiendas des derniers partisans de Pizarro furent redistribuées, mais ses propriétés furent, pour l’exemple, détruites et recouvertes de sel[10].

Le triomphe de la monarchie

L’habile politique de séduction et de pardon de La Gasca avait eu raison de la tentative de sécession pizarriste. La politique subséquente utilisa un mélange de ressorts déjà bien éprouvés — la redistribution des encomiendas — et de nouvelles approches. L’afflux de nouveaux Espagnols au Pérou, qui ne pouvaient espérer d’encomiendas, donnait un fort bassin de déclassés sur lesquels la couronne pouvait s’appuyer contre les encomenderos privilégiés. La construction d’une administration vice-royale permettait d’offrir de nouveaux débouchés à ces derniers. Le positionnement de la Couronne comme garante de la paix pouvait aussi rassurer bien des encomenderos lassés de remettre en jeu leurs gains à la roulette des guerres civiles. En effet, la dynamique qui s’était affirmée depuis la première guerre almagriste, c’était que les déclassés affrontaient les encomenderos, qu’on redistribuait les biens, jusqu’à la guerre suivante qui reproduisait le même schéma. Pour les conquistadors vieillissants en particulier, la promesse de paix était aussi la promesse de garder ce qu’ils avaient. Pour les plus agités, il restait les « opportunités », de plus en plus chimériques, occasionnées par les expéditions tardives. Les expéditions vers la forêt amazonienne étant particulièrement meurtrières, il semble que la Couronne en ait encouragé plus d’une simplement pour se débarrasser des conquistadors les moins dociles. L’imaginaire de la sécession avait subsisté parmi certains d’entre eux, et d’autres séditions eurent lieu, moins spectaculaires que le mouvement pizarriste. En 1560, une telle expédition, menée par Pedro de Ursúa, parcourut tout l’Amazone, un voyage au cours duquel les conquistadors s’entretuèrent. Le chef survivant eut le projet de reconquérir le Pérou et d’en chasser les représentants du roi : il s’appelait Lope de Aguirre et s’autoproclamait instrument de la colère de Dieu. Paranoïaque, inconstant et cruel, il n’avait pas le caractère pour mener à bien ce projet et mourut exécuté[11]. C’était un cas extrême, mais il se situait au crépuscule de l’époque de la conquête. Les derniers conquistadores étaient en passe d’être neutralisés et la dernière véritable menace pour la Couronne, les héritiers de Cortés au Mexique, le seraient bientôt également[12]. Outre ces politiques, la Couronne avait également pu profiter d’autres avantages, notamment au Pérou. Ainsi, les conquistadors péruviens ne bénéficiaient d’aucun gisement de fer local, ce qui, pour une partie de leur armement, les rendait dépendants des importations que la Couronne pouvait bloquer à Panama (ils bénéficiaient de bon salpêtre, donc de poudre à canon, par contre)[13]. Mais aussi, il semble que Gonzalo Pizarro n’ait pas eu les moyens de se doter d’une véritable légitimité comme roi ; sa personnalité y correspondait mal, son éducation était insuffisante, les symboles forgés sur place ne pouvaient rivaliser, ni avec le faste des cours européennes, ni avec la grandeur de la défunte cour inca. Sur le plan symbolique, il manquait donc aux sécessionnistes un imaginaire local capable de rallier les partisans[14]. La stratégie de La Gasca fonctionna largement parce que, malgré tout, la plupart des conquistadors estimaient qu’ils n’avaient qu’un roi et que celui-ci était en Europe.

Notes

[1] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro : conquistador de l’extrême, Paris, Payot, coll. « Biographie Payot », 2004, p. 300.

[2] Traduction libre de ma part, de l’extrait cité dans Marcel BATAILLON, « Sur la conscience géopolitique de la rébellion pizarriste », Cahiers du monde hispanique et luso-brésilien, 1966, no 7, p. 15.

[3] Cité par Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, Paris, Fayard, 1991, p. 522.

[4] Marcel BATAILLON, « Les colons du Pérou contre Charles Quint: analyse du mouvement pizarriste (1544-1548) », Annales. Économie, Société et Civilisations, 1967, vol. 22, no 3, p. 490‑491.

[5] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 528‑529.

[6] Marcel BATAILLON, « Les colons du Pérou contre Charles Quint », op. cit., p. 486.

[7] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 529.

[8] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 308.

[9] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 530.

[10] Ibid., p. 530‑531.

[11] Thomas GOMEZ, L’ invention de l’Amérique: mythes et réalités de la conquête, Paris, Flammarion, coll. « Champs », n˚ 360, 1992, p. 217‑222.

[12] Christian DUVERGER, Cortés et son double: enquête sur une mystification, Paris, Seuil, 2015, p. 213‑228.

[13] Marcel BATAILLON, « Les colons du Pérou contre Charles Quint », op. cit., p. 486‑487.

[14] Ibid., p. 489‑490.

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Les guerres civiles péruviennes (3): le soulèvement pizarriste, première partie

Le billet précédent s’était conclu par l’écrasement des troupes almagristes par le gouverneur du roi, Vaca de Castro, et par l’exécution de leur chef, Diego Almagro el Mozo. J’avais souligné que ce conflit marquait le moment où la couronne espagnole commençait à intervenir directement dans les affaires du Pérou. La nouvelle conquête n’était pas achevée, et n’avait pas encore montré tout son potentiel pour l’Espagne (les mines d’argent du Potosí ne seraient découvertes que quelques années plus tard), mais le butin des Pizarros, la densité de la population et le précédent du Mexique montraient déjà que la prise en main des territoires américains devenait un enjeu stratégique essentiel pour accroître la puissance de l’Espagne en Europe. Le soulèvement pizarriste fut une réaction à cette reprise en main. En terminant le billet que j’avais prévu consacrer à ces événements, j’ai constaté que j’avais nettement passé la limite de mots que je me fixe pour un billet, j’ai donc scindé le récit en deux. Cette première partie se termine essentiellement sur le point de non-retour du soulèvement.

Les ambitions de la monarchie

Pour consolider sa position après être arrivé au Pérou, Vaca de Castro commença par s’y comporter comme un chef conquistador parmi d’autres : il organisa de nouvelles expéditions pour occuper les combattants du jour d’avant et donner un nouvel élan à la conquête et il redistribua les encomiendas pour récompenser ceux qui l’avaient soutenu lors du second conflit almagriste et confisquer leurs biens à ceux qui n’avaient pas choisi le bon camp. Restait le problème de Gonzalo Pizarro. Francisco Pizarro, qui avait eu le titre de gouverneur au moment de la conquête, avait indiqué par acte notarié que si quelque chose devait lui arriver (être assassiné entre dans cette catégorie), son frère devait lui succéder comme gouverneur[1]. Pour Vaca de Castro, nommé gouverneur par la Couronne, Gonzalo pouvait donc représenter un rival dangereux, reposant sur une légitimité différente de la sienne. Aussi s’efforça-t-il de le tenir à distance en douceur. Il organisa une cérémonie au cours de laquelle il lui rendit hommage, le récompensa et l’envoya se reposer dans ses propriétés, une manière comme une autre de le tenir à l’écart des décisions[2].

Or, l’arrivée de Vaca de Castro pour mettre fin aux conflits opposant pizarristes et almagristes n’était que le commencement de l’intervention de la Couronne dans la conquête. Bien que la colonie péruvienne n’ait pas encore révélé tout son potentiel pour la politique impériale espagnole (les mines d’argent du Potosí étaient sur le point d’être découvertes, mais on n’y était pas encore), la richesse du butin récolté et la densité de population concernée, tant au Mexique qu’au Pérou était alléchante. En conflit avec les Valois de France, les luthériens d’Allemagne et l’Empire ottoman, Charles Quint avait des besoins financiers criants. Il lui fallait organiser les nouvelles colonies pour en retirer les impôts dont il avait besoin.

Le choc des « Nouvelles lois »

C’est dans ces conditions qu’il faut comprendre l’intérêt marqué par l’Empereur pour les idées défendues par Bartolomé de Las Casas. J’ai déjà dit un mot de ce religieux dominicain, choqué du traitement réservé aux « Indiens ». Bartolomé de Las Casas était convaincu que l’institution responsable de la « destruction des Indes » était l’encomienda, par laquelle on assignait le travail d’un certain nombre d’« Indiens » à un conquistador en récompense des services rendus, et en échange de la protection et l’évangélisation qu’il apporterait aux « Indiens ». C’était l’institution par laquelle les conquistadors épuisaient les autochtones qui leur étaient affectés, déstructuraient leur économie et favorisaient ainsi (involontairement, mais fatalement) la famine et la maladie qui l’accompagnait. Les multiples démarches de Bartolomé de Las Casas et de ses coreligionnaires de l’ordre dominicain ont porté fruit. En 1542, Charles Quint signait à Barcelone un ensemble de lois pour organiser les nouvelles conquêtes d’Amérique. Ces « Nouvelles Lois des Indes » (« nouvelles », parce qu’il y avait eu, en 1512, les « Lois de Burgos » mises à jour et remplacées par les lois émises depuis Barcelone) comprenaient notamment des dispositions pour limiter la portée des encomiendas. La plus importante d’entre elles était qu’on indiquait que celles-ci ne seraient pas héréditaires. Pour les encomenderos, le coup était rude. Il faut dire que Charles Quint n’était pas guidé que par bonté d’âme. Une trop grande puissance et une trop grande richesse des conquistadors risquaient de faire obstacle au renforcement de son autorité en Amérique, donc d’obtenir les richesses qu’il en espérait pour soutenir sa politique européenne. En faisant appel à lui pour prendre la défense des « Indiens », Bartolomé de Las Casas et les dominicains lui fournissaient un moyen et une légitimité pour attaquer la puissance de ses rivaux potentiels. C’est ainsi que peut s’expliquer que Charles Quint ait été favorable aux thèses lascasiennes alors même que, poussée à son aboutissement logique, la doctrine de Las Casas pouvait conduire à remettre en cause l’ensemble de la domination espagnole sur l’Amérique. Dans le cas du Pérou, une autre mesure rendit les Lois Nouvelles encore plus insupportables : tous ceux qui avaient pris part aux vendettas opposant les clans des Pizarros et des Almagros devaient être privés des encomiendas qui leur avaient été attribuées. Autant dire tout le monde[3].  Même Paullu Inca, le frère de Manco et « l’Inca fantoche » des conquistadors, s’était fait attribuer une encomienda, s’insérant ainsi dans le nouvel ordre du pouvoir mis en place par les Espagnols.

Gonzalo Pizarro contre le vice-roi

Pour appliquer les Lois Nouvelles, Charles Quint nomma un vice-roi du Pérou, ainsi que cinq auditeurs formant une chancellerie qui devait agir comme tribunal, organe de législation et d’administration. À l’arrivée du vice-roi Blasco Nuñez de Vela à Lima, les conquistadores les plus influents, de Cuzco, résolurent d’envoyer quelqu’un pour lui faire part de leurs plaintes et revendications contre les Lois Nouvelles. À leurs dires, Bartolomé de Las Casas avait falsifié les faits et avait été un encomendero particulièrement corrompu qui cherchait à se débarrasser de ceux qui avaient été témoins de ses forfaits, témoins qui se trouvaient désormais parmi les conquistadors du Pérou. Pour aller à la rencontre du vice-roi, les encomenderos firent appel au plus prestigieux d’entre eux : Gonzalo Pizarro. Celui-ci commença par mandater un émissaire en Espagne afin de plaider sa cause contre les émissaires du vice-roi. Puis, préférant à la voie de la conciliation celle de l’affrontement, il rassembla une armée de quatre cents Espagnols bien équipés, quelques pièces d’artillerie et quelques milliers d’auxiliaires « indiens » pour se porter à la rencontre du vice-roi, qu’il espérait bien intimider.

Dès lors, chacun comptait ses partisans ; la perspective de devoir entrer en conflit ouvert avec leur roi ne réjouissait guère bien des conquistadores qui firent défection du clan de Pizarro. Depuis son refuge de la forêt, Manco Inca pensa qu’il pourrait jouer le vice-roi contre Pizarro : il envoya en émissaire auprès du premier l’un des almagristes qui s’étaient réfugiés près de lui après la dernière guerre civile. Quel que soit l’accord auquel il parvint, toutefois, un malencontreux incident y mit fin : au retour de l’émissaire, l’Inca et lui jouèrent à une partie de boules et ce dernier, irrité pour une obscure raison, en frappa l’Inca et lui brisa le crâne. Manco désigna son successeur sur son lit de mort, qui exécuta l’Espagnol et ne poursuivit pas les démarches entreprises par son prédécesseur [4]. Entre-temps, les défections qui avaient frappé le camp pizarriste étaient telles que Gonzalo envisageait de prendre la fuite face au vice-roi : cependant, quelques importants partisans de celui-ci changèrent de camp à la dernière minute. Gonzalo Pizarro se retrouva en position de force.

La démarche d’intimidation porta quelque peu : à son approche, le vice-roi annonça qu’il suspendait pour deux ans l’application des Lois nouvelles. Comme Pizarro n’arrêta pas sa marche pour autant, le vice-roi envisagea de brûler la ville et de se retirer dans un site plus facile à défendre. Les auditeurs s’opposèrent à ce projet et firent mettre Nuñez de Vela aux arrêts par un capitaine qui leur était acquis ; le vice-roi parvint cependant à s’enfuir à l’occasion d’une émeute. Les auditeurs s’entendirent ensuite pour rendre à Pizarro le titre de gouverneur que ce dernier estimait lui revenir de droit. Le 28 octobre 1544, Pizarro et son armée, qui comptait désormais environ 1200 Espagnols, entrèrent à Lima [5]. L’ancien gouverneur Vaca de Castro s’enfuit à Panama ; l’expédition  envoyée à sa poursuite saccagea la ville [6] et Vaca de Castro se réfugia aux Açores où il attendit sans bouger la suite des événements. Le vice-roi, pour sa part, parvint à gagner Quito où, menant une campagne de propagande où il faisait passer Gonzalo Pizarro pour un tyran, il rassembla une armée considérable. Cependant, Gonzalo Pizarro, plus rusé, parvint à faire sortir le vice-roi de la cité et l’affronta sur un terrain favorable. Le vice-roi fut battu et tué à Añaquito, le 18 janvier 1546. Mais Pizarro triomphait, mais au prix d’une rébellion ouverte contre le roi.

Notes

[1] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro: conquistador de l’extrême, Paris, Payot, coll. « Biographie Payot », 2004, p. 303.

[2] Ibid., p. 296.

[3] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, Paris, Fayard, 1991, p. 519.

[4] Ibid., p. 521.

[5] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 303‑305.

[6] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 523.

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Culture et érudition

Voici un extrait pioché chez Antoine Prost, dans le troisième chapitre de ses Douze leçons sur l’histoire, qui porte sur la méthode critique chez les historiens. Sur ces douze leçons (qui sont en fait quatorze avec la nouvelle édition, quinze si on compte la conclusion), c’est la première qui porte sur la méthodologie, c’est dire s’il faut lui accorder de l’importance : la première chose à aborder dans la formation de l’historien, c’est la méthode critique. Je n’aborderai pas ici en détail tous les développements. La citation que je souhaite mettre en exergue porte sur un point très précis, celui du rôle de l’érudition.

Quel que soit l’objet sur lequel elle porte, la critique n’est pas affaire de débutant, comme le montrent bien les difficultés des étudiants aux prises avec un texte. Il faut déjà être historien pour critiquer un document, car il s’agit, pour l’essentiel, de le confronter avec tout ce que l’on sait déjà du sujet qu’il traite, du lieu et du moment qu’il concerne. En un sens, la critique, c’est l’histoire même, et elle s’affine au fur et à mesure que l’histoire s’approfondit et s’élargit[1].

Le principe qu’il décrit est ce qu’on appelle communément entre nous la « maîtrise de la bibliographie ». Autrement dit, il faut largement connaître les  études publiées sur un thème donné pour évaluer la qualité d’une nouvelle contribution sur ce thème. En règle générale, ce principe décrit par Prost me semble pouvoir être élargi nettement au-delà de la profession historienne et pouvoir se décliner en termes de spécialisation (qui demande une connaissance pointue du thème) ou de culture générale (qui demande d’avoir quelques connaissances sur le sujet, mais sans un savoir systématisé).

Le principal intérêt de ce type de remarques me paraît être de montrer l’intérêt des connaissances dans la mise en pratique de l’esprit critique, à une époque où on met généralement l’accent uniquement sur l’analyse de la cohérence interne. En effet, lorsqu’on met l’accent sur la seule analyse de la qualité interne d’un argument, on oublie le fait qu’il puisse bien se présenter, ou même reposer sur un travail relativement bien fait, mais néanmoins être faible, soit parce qu’il est contredit par des faits qui n’ont pas été pris en compte par la méthode. Or, il est très difficile de détecter ce type de faiblesses sans connaissances préalables : sans ces dernières, il est même probable qu’on n’aura pas l’idée de vérifier.

L’apport des connaissances n’est pas toujours préalable : lorsqu’un historien étudie une source donnée, il est rare qu’il ait déjà en main l’ensemble des connaissances nécessaires pour en proposer une analyse pertinente. Les questions qu’il se pose face à la source le guideront souvent dans la bibliographie. Mais pour cela, il faut être déjà dans une attitude de recherche. Le citoyen à qui on propose une nouvelle connaissance n’est, lui, généralement pas en « mode recherche » à ce moment précis ; l’envie de vérifier ne lui viendra que s’il constate un hiatus entre ses connaissances préalables et celle qu’on lui propose.

D’où l’intérêt, pour l’historien, de bien connaître sa bibliographie, et pour le citoyen, d’avoir une solide culture générale.

Note :

[1] Antoine PROST, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Seuil, 2010, p. 59.

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