Le « modèle ottoman » dans la modernité européenne – discussion critique

En cherchant à approfondir ma connaissance des relations entre luthériens et musulmans, je suis tombé, au détour d’un article de Ian Almond, sur la référence d’un article d’un historien turc, Tahsin Görgün, qui me semblait intéressant pour deux raisons. D’une part, Almond s’y réfère pour témoigner de l’ambiguïté des sentiments de Luther à l’égard des Turcs: la lecture de textes sympathiques au système ottoman et hostiles à l’aristocratie le perturbait en fournissant à la fois un modèle de vertu civique et en témoignant du risque d’une trahison des paysans chrétiens en faveur d’un ennemi, « infidèle » certes, mais perçu comme plus juste. À la lecture d’Almond, l’article de Görgün semblait contenir des informations intéressantes sur la perception du monde ottoman par les Allemands. D’autre part, le titre de l’article lui-même me semblait attrayant, car il suggérait que le système socio-politique ottoman ait pu fournir un modèle à la modernité européenne .

C’est bien là la thèse défendue par Görgün. Contestant l’historiographie occidentale qui analyse l’émergence de l’État moderne à partir de causes  endogènes (révolution militaire, monopolisation territoriale, humanisme politique, rupture religieuse de la Réforme, émergence du capitalisme, redécouverte du droit romain, recomposition politique à la suite des guerres religieuses), Görgün propose de les analyser à partir de causes exogènes . Sa prémisse de départ est que même si on suppose que les relations entre le monde européen et le monde ottoman furent fondés principalement sur un rapport antagoniste, l’influence mutuelle peut naître même dans une relation d’hostilité. Le faible imite le fort, écrit l’historien turc et, à l’époque moderne, le fort était l’Empire ottoman. Il était au coeur des préoccupations de chacun, tous s’informaient sur le monde turc à partir des sources disponibles, principalement des récits de voyageurs.

Si ces hypothèses me semblent en partie juste, il m’a semblé à quelques reprises que l’auteur forçait le trait ou en exagérait la portée. Du moins, l’espace d’un chapitre n’a pas semblé suffisant pour les étayer suffisamment. Cela n’invalide pas l’intérêt de la démarche. Lorsqu’on propose une démarche qu’on ressent comme nouvelle, il est fréquent qu’on force le trait pour provoquer la discussion. Par ailleurs, dans la mesure où le récit moderniste attribuant la modernité européenne à des causes strictement endogènes peut être perçu comme un eurocentrisme triomphaliste, le contre-récit forçant les causes exogènes peut être interprété comme une « subjectivité concurrente » destinée à ramener l’équilibre. Reste prendre au sérieux la proposition pour faire la part des choses.

Dans un premier temps, Görgün examine des textes des XVe et XVIe siècles pour examiner les perceptions du monde ottoman en Europe de l’Est, notamment dans le contexte précédent immédiatement la Réforme luthérienne. Entre quelques « centaines de textes », dit-il, il mentionne ceux de, Hans Rosenflüt, Georges de Hongrie et la préface qu’en a fait Luther et un texte anonyme. L’estimation de « centaines de textes » me laisse un peu dubitatif, en ce sens que les textes cités par Görgün et d’autres auteurs traitant de ce thème sont souvent les mêmes; par ailleurs, à l’époque des incunables, le nombre de textes produits et publiés n’est pas si élevé. J’aimerais donc savoir ce qui permet d’appuyer cet ordre de grandeur qui n’apparaît pas avec évidence au lecteur. Quoiqu’il en soit, les analyses des textes, quoique brèves, sont intéressantes. Elles construisent, d’une part, le thème du Turc comme une punition divine à l’encontre des chrétiens, dont les moeurs devraient être réformés, mais aussi de la critique du monde chrétien mise dans la bouche du Turc. Certains auteurs, en mettant leurs critiques dans la bouche du puissant ennemi, cherchent à se mettre à l’abri de représailles, mais aussi à associer les réformes nécessaires à la puissance turque. De même, si Dieu pouvait avoir envoyé les Turcs comme un châtiment, il pouvait aussi les avoir envoyé comme un « professeur », donnant l’exemple d’une société efficace capable de soutenir un empire puissant: prendre le modèle au sérieux pour le combattre serait alors une démarche rédemptrice. Pour l’essentiel, les critiques suggèrent que les chrétiens ont de mauvaises moeurs, que leurs institutions sont corrompues, qu’ils manquent de piété et qu’ils sont oppressés par leur aristocratie. L’élément anti-aristocratique s’avère particulièrement intéressant, car il permet de lier à la fois la critique fiscale et l’efficacité administrative.

La critique fiscale est un élément parmi les plus intéressants de l’analyse de Görgün – mais j’ai un biais parce que j’avais déjà commencé de mon côté à explorer cette piste après la lecture de L’appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande. La puissance turque a suscité une mobilisation chrétienne pour s’opposer à l’envahisseur, qui requérait de financer les croisades qui seraient lancées pour enrayer son avance. La papauté a ainsi levé des impôts à cette fin, qui sont rapidement devenus un enjeu politique. Görgün note que la réforme luthérienne s’est levée en partie comme une protestation contre l’alourdissement des impôts, dont les indulgences qui, d’après lui, étaient « principalement » (« mostly ») justifiées par la croisade contre le Turc. Sur ce point, il y a peut-être encore exagération. Certes, la menace turque a suscité une mobilisation financière aux multiples incarnations. La papauté a cherché à imposer son monopole de l’alun extrait de ses terres contre celui du Turc en utilisant l’argument de la croisade . De même, il ne fait pas de doute que les impôts levés à la suite des Bulles de croisade et les Annates ont été un enjeu politique. En Espagne, les Rois catholiques se sont efforcés de se les accaparer . En Angleterre, Henri VIII fit main basse sur les Annates en 1532 pour faire pression sur la papauté pour qu’elle lui accorde son divorce avec Catherine d’Aragon . Toutefois, les Annates, qui apparaissent au XIIe siècle, disparaissent et réapparaissent en Occident, ne semblent pas avoir été initialement un impôt de croisade, seulement y avoir été consacrés par la suite.  Il reste qu’à l’époque de Luther, Annates et guerre contre les Turcs étaient considérés comme étroitement liées et que Luther y voyait un système organisé de pillage des ressources de l’Allemagne (voir le texte de Luther et la note de Maurice Gravier, ). Cela suffit-il pour dire que les indulgences étaient « principalement » justifiées par la croisade contre les Turcs? Je ne le crois pas. Luther ne mentionne la croisade nul part dans les 95 thèses, qui constituent une charge à fond de train contre les indulgences (Voir la transcription francophone dans ). L’examen du « trésor indulgentiel de Wittenberg », soit la manière dont le duc de Saxe était parvenu à tripler ses ressources en misant sur le système des indulgences, n’accorde guère de place à la croisade . Gonflé ou pas, l’enjeu est de taille et il peut expliquer partiellement la concordance entre la croissance de l’empire ottoman et les débuts de la Réforme. Görgün souligne, de manière très intéressante, que les textes qu’il analyse présentent l’empire ottoman comme un lieu où la charge fiscale est plus légère, ce qui a certainement impressionné, et tenté, les contemporains. La critique anti-aristocratique, elle, se lie sans doute à la critique anti-fiscale dans le mesure où, dans l’Empire, la fiscalité nobiliaire devait également être lourde à cette époque, notamment parce qu’elle se présentait largement sous la forme de corvée, alors que, dans un premier temps, les Turcs exigeaient surtout des redevances en argent . Mais elle se présenta aussi comme une explication de l’efficacité turque, l’absence de noblesse similaire à celle des chrétiens étant présentée comme une garantie de compétence, les responsabilités n’étant pas attribuées en fonction des privilèges.

Dans ces dossiers du Turc comme châtiment divin, comme maître et comme prétexte à la critique des puissants, ajoutons aux pièces présentées par Görgün l’extrait d’un lamento vénitien anonyme (1570) cité par Delumeau, où deux pêcheurs tiennent le dialogue suivant:

Marino: Mais comme Dieu ne veut pas que le règne du Tyran [le sénat vénitien] pèse trop sur le monde, il a préparé, pour faire justice le Turc et le grand sultan.

Vettore: Celui-ci rafle ce qu’ils ont raflé / Et leur prépare guerre et souffrance / pour leur flanquer un bon coup sur la tête.

Marino: Alors, nous sesrons leurs frères très chers / et ils viendront avec nosu prendre, le cul nu / des crabes mous, des homards, des daurades /

Vettore: Ils ne traiteront plus les pauvres gens / de cocus, de connards, de voleurs ni de chiens / Et ne leur lavernt plus l’oeil de leur crachat .

Ainsi l’expansion turque aurait pu à la fois susciter un accroissement de la pression exercée sur les populations chrétiennes à proximité et les conditions de la critique de celle-ci. Dernier point intéressant: lorsque la Réforme aura éclaté et que les protestants seront en butte à la persécution catholique, la tolérance turque – certes différente de celle que nous valorisons aujourd’hui puisqu’elle se construit sur une juridiction différenciée pour les minorités religieuses – apparut comme un modèle tentant pour les luthériens.

Après cette analyse stimulante, Görgün enchaîne sur un passage qui m’a semblé d’un moindre intérêt, où il lit la représentation des vertus turques à « l’éthique protestante », selon l’expression de Max Weber. Le motif pour lequel il fait ce rapprochement n’est pas particulièrement clair. Il dit que les turcs présentaient les vertus qui furent adoptées par les protestants. On peut aussi soupçonner, puisqu’il cite Max Weber dans un texte sur la modernité européenne, qu’il suggère à mots couverts que le modèle des vertus turques pourrait avoir donné une impulsion au capitalisme occidental, chose qui apparaît souvent comme l’un des traits fondamentaux de la modernité (mais là, j’interprète). L’une ou l’autre thèse me semblent peu convainquantes. Les similarités entre islam et protestantisme, des musulmans l’ont observé dès le XVIe siècle pour en faire un usage polémique contre les catholiques, mais un usage purement instrumental, sans plus, du moins si on suit Cardaillac dans ses analyses . Quant à la tentation d’offrir les « vertus turques » en modèle, elle ne s’est pas moins fait sentir du côté catholique que du côté protestant, ce qui affaibli la thèse d’y trouver une source des spécificités luthériennes . Enfin, l’usage des analyses de Weber comme modèle de « l’éthique protestante » fait fit des critiques dont celui-ci a fait l’objet, en particulier sur la chronologie de la formation de cette éthique.

Enfin, Görgün aborde le dernier angle de son analyse, soit l’existence d’un modèle turc dans la construction de l’idéologie absolutiste, qui apparaît ici comme le modèle de la construction de l’État moderne européen. D’après Görgün, les théoriciens de l’absolutisme, renseignés – bien qu’imparfaitement – sur la société ottomane par les voyageurs et les ambassadeurs, y ont trouvé un modèle pour le type de société qu’ils souhaitaient construire. Pour exposer son idée – tout en admettant qu’il manque de l’espace pour en faire la pleine démonstration – Görgün expose quelques extraits de voyageurs décrivant le système politique ottoman, notamment Ogier de Busbecq, pour ensuite chercher en quoi il a pu intéresser des auteurs qu’il considère comme des théoriciens de l’absolutisme, soit Nicolas Machiavel, Jean Bodin et Thomas Hobbes.  Busbecq, ambassadeur d’Autriche dans l’empire ottoman, observait à la cour du Sultan une obéissance absolue de ses fonctionnaires. Il attribuait la puissance ottomane en partie au fait que l’appareil d’État fonctionnait indépendamment de l’aristocratie, contrairement à ce qu’on observait en Autriche. Par ailleurs, il insistait sur la discipline de l’armée ottomane, le moral de ses soldats qui avaient beaucoup connu la victoire et s’accommodaient sans broncher de conditions difficiles. Görgün rapproche ces analyses des préoccupations de Machiavel, qui observait l’incapacité italienne à faire face aux envahisseurs en raison d’armées indisciplinées, chicanières et de la division des États. Pour Görgün, Machiavel, qui percevait l’État ottoman comme un État doté d’un pouvoir central fort, a pu voir dans celui-ci le modèle qui aurait permis de combattre efficacement des envahisseurs. Ici aussi, il faut sans doute nuancer. Il ne fait aucun doute que, dans Le Prince, Machiavel opère un rapprochement entre l’État ottoman et la Perse antique, dans lesquels il voit des archétypes d’États forts centralisés. À l’opposé, il situe une autre puissance de son époque, la France, dotée de caractéristiques féodales. Il ne situe pas l’Italie sur ce spectre, mais en lisant entre les lignes, on voit rapidement qu’il lui attribue des caractéristiques similaires à la France. Or, Machiavel, comme le dit Görgün, dit de l’État ottoman qu’il sera très difficile à envahir, tandis que la France (et l’Italie), est facile à envahir, car l’ennemi extérieur pourra toujours profiter des discordes intérieures. En revanche, il dit aussi que l’Empire ottoman, s’il est envahi, sera facile à garder (car si la famille royale est tuée, il n’y restera pas d’aristocratie susceptible de contester le nouveau pouvoir), tandis que la France sera presque impossible à garder, le nombre d’aristocrates susceptibles de revendiquer le trône et de mener une révolte est trop grand pour qu’on puisse aisément tous les éliminer. L’analyse de Machiavel semble donc un peu trop nuancée.

Il me faut développer également deux autres objections possibles à cette analyse. D’une part, il me semble que  la proposition de Görgün souffre de trop regarder vers les auteurs dits « modernes » et insuffisamment vers les auteurs dits « médiévaux ». Or, la figure autoritaire centrale, garante de la paix, de la protection générale et de la justice n’est pas spécialement moderne: elle est au coeur de la théorie impériale médiévale, dont on retrouvera la formulation la plus articulée dans La Monarchie, de Dante , dont j’ai déjà parlé ici. D’autre part, il me semble que la réflexion de Görgün souffre d’une conceptualisation un peu trop approximative de ce que fut une monarchie absolue et des critères auquel on la reconnaissait au XVIIe siècle: le roi n’y apparaît pas forcément seul et l’aristocratie absente, mais plutôt un roi sacralisé nimbé du mystère d’État et entouré d’une aristocratie dont la fonction est de le magnifier; un ensemble d’éléments discutés par Arlette Jouanna , dont j’ai touché un mot ici. Le modèle turc aura servi, au XVIIIe siècle, à formuler l’archétype plus profane du despote, qui n’était pas forcément dévalorisé, mais il est moins certain qu’il ait pu servir de modèle à une monarchie sacrée. Ce point demanderait donc des analyses beaucoup plus fines et approfondies, ce qui ne veut pas dire que ces dernières ne se révèlent pas, en bout d’analyse, fécondes; il n’est pas impossible, par exemple, que les représentations italiennes du « Grand Turc » n’aillent pas jusqu’à suggérer une sacralité qu’on n’aurait pas pu écrire s’agissant d’un infidèle. D’autre part, on pourrait la trouver à demi-mot dans une formule comme « Il ne doit y avoir qu’un seul Dieu dans le ciel, et sur la terre un seul sultan » une formule dont retrouve différentes variations, notamment sous la plume de Bodin .  Görgün, bien qu’il évoque Bodin, n’a pas l’espace d’en développer l’analyse, ce qui est dommage, car il se pourrait que l’exemple soit meilleur que Machiavel: il semble bien que la défense de la raison d’État chez le théoricien français se centre sur l’analyse du fratricide prêté à l’ottoman comme un crime profitant à un bien supérieur . Görgün évoque également le roi James Ier Stuart d’Angleterre et Thomas Hobbes parmi les théoriciens de l’absolutisme ayant pu être inspirés par l’exemple turc, sans avoir non plus l’espace de les développer, ce que je regrette.  La conclusion de l’article ouvre, de manière classique, sur le besoin d’études plus approfondies et d’approches comparatives pour compléter l’article.

Je pense, pour ma part, par ce commentaire critique, avoir à la fois indiqué les potentialités heuristiques et quelques limites de la thèse défendue. On pourrait généraliser la réflexion à la démarche en elle-même: en forçant le trait, on force la discussion et met en valeur le potentiel heuristique d’une thèse en vue de pousser la recherche et le débat; mais ce faisant, on prête également le flanc plus aisément à la critique. À partir de là, c’est en raffinant et en nuançant l’analyse qu’on pourra déployer tout le potentiel de cette approche. Soulignons que, si les études sur les représentations des musulmans et des turcs en Europe ne manquent pas, l’approche défendue ici va un peu plus loin, en mettant l’accent sur l’articulation entre interaction et modèle d’action.

Bibliographie

Arlette Jouanna et le pouvoir absolu

À l’occasion de la publication de ma recension de Le Prince absolu, de Arlette Jouanna, dans le dernier numéro des Cahiers d’histoire, je me propose aujourd’hui de faire un double microrésumé. Ayant fait des comptes-rendus de Le Pouvoir absolu et de Le Prince absolu en 800 mots chacun, je compte aujourd’hui les résumer de mémoire, en un total de 600 mots.

Le Pouvoir absolu s’articule autour de l’histoire d’une expression, le « pouvoir absolu », qui est étroitement liée à l’histoire de la monarchie en France. En faisant l’histoire de cette expression, Arlette Jouanna montre quand et comment la monarchie française est devenue ce que nous appelons aujourd’hui une « monarchie absolue ». Les souverains de la Renaissance se pliaient à l’exercice de la vérification de leurs édits par le Grand conseil et les cours souveraines. Les magistrats chargés d’effectuer cette vérification tenaient leur tâche en haute estime, ils y voyaient un véritable sacerdoce divin, partagé avec le monarque. À cette époque, l’expression « pouvoir absolu » désignait un pouvoir d’exception, la possibilité pour les souverains de passer outre la vérification pour faire appliquer leurs édits, généralement en raison de l’urgence d’une situation. Un tel recours n’était pas utilisé à la légère, car il était mal vu et il pouvait être difficile de faire appliquer des décisions qui n’avaient pas fait l’objet de l’exercice de la vérification. La situation changea à l’occasion des Guerres de religion. À cette occasion, l’expression « pouvoir absolu » changea de signification, pour désigner la plénitude du pouvoir royal, le fait que le roi n’avait de comptes à rendre à personne et n’était lié par aucune loi. Deux grands facteurs ont favorisé cette évolution. D’abord, la longueur des guerres civiles, s’étendant sur près de quarante années. L’état d’urgence presque permanent engendré par cette situation a brouillé les frontières entre l’idée que le pouvoir absolu était un pouvoir d’exception et l’idée qu’il était une réalité permanente. Ensuite, la déchirure religieuse a remis en cause l’idée que la sagesse du gouvernement puisse être partagée par un grand nombre de magistrats. Ce que nous appelons aujourd’hui « l’absolutisme » peut être daté du règne de Charles IX où, de manière plus conservatrice, du règne de Henri IV et du traité de Nantes, où le roi s’impose comme arbitre des conflits religieux.

Le Prince absolu examine l’évolution de la monarchie absolue au cours du XVIIe siècle. Au début du XVIIe siècle, le débat sur la puissance absolue du souverain porta, non seulement en France mais aussi en Angleterre et en Espagne, sur les implications de la sacralité du roi. Recevait-il son pouvoir directement de Dieu ou par l’intermédiaire du pape ? Louis XIII trancha radicalement le débat en interdisant de débattre de la nature du pouvoir royal, pas même en sa faveur. La réflexion politique porta alors sur les motifs de l’obéissance et la part de liberté qu’il restait lorsque l’obéissance absolue était accordée. Ces réflexions contribuèrent à dissocier le domaine politique du domaine éthique. Entretemps, la délégation par le roi des affaires du gouvernement à des ministres contribua à dissocier l’État (mystérieux, incarné dans le roi, sacré) du gouvernement (technique, professionnel, sécularisé). Même l’opposition au roi absolu tendait à changer de forme, se portant sur les décisions plutôt que le pouvoir ou se faisant au nom de l’efficacité du service du roi. La dernière partie de l’ouvrage examine le règne de Louis XIV. Ce dernier, bien qu’il incarna la monarchie absolue de manière symbolique et pratique, mit aussi en place les conditions de son déclin. En voulant gouverner seul, il s’exposa à la critique comme un vulgaire ministre ; en révoquant l’édit de Nantes, il priva le monarque de son rôle d’arbitre des religions et du mystère qui l’entourait. Le XVIII siècle serait le siècle du despotisme éclairé plutôt que de l’absolutisme, le pouvoir sécularisé s’exposant de plus en plus à la critique des philosophes.

On trouvera des résumés plus détaillés dans mes comptes rendu, publiés dans Les Cahiers d’histoire

Le Pouvoir absolu. Naissance de l’imaginaire politique de la royauté, 2013, dans le volume 33, numéro 1, 2014, pages 195-198.

Le Prince absolu. Apogée et déclin de l’imaginaire monarchique, 2014, dans le volume 34, numéro 2, 2017, pages 189-191.

 

Le procès de civilisation (3): La sociogénèse de l’État

La troisième partie du Procès de civilisation, dans sa version française, commence après l’éclipse d’un peu plus d’une centaine de pages dans la version originale de l’ouvrage d’Elias. Je reviendrai sans doute un jour sur cette centaine de pages, disponible dans la traduction anglaise, mais je n’en ai pas achevé la lecture. Pour le moment, je traiterai donc de La dynamique de l’Occident comme s’il s’agissait d’un tout non-mutilé.

Rappelons les étapes du cheminement du raisonnement d’Elias dans La Civilisation des mœurs: dans la première partie, il établissait que la valeur « civilisation », à caractère aristocratique, s’était imposée comme une référence des nationalismes anglais et français, tandis qu’il était demeuré mineur en Allemagne, où ce rôle avait plutôt été joué par la kultur, notion bourgeoise. Si cette différence s’était imposée en Allemagne, c’était notamment parce que la noblesse y était demeurée hermétique à la bourgeoisie.

Ce point étant établi, Elias s’est ensuite tourné, dans la seconde partie du livre, vers le contenu de la notion de « civilisation ». Elle désigne le processus par lequel s’acquiert et se répandent les valeurs de la civilité: raffinement, pudeur, contrôle de soi, maîtrise de l’agressivité. Or, il semble bien que ce processus s’accélère avec l’affermissement de l’État moderne. C’est la piste qu’Elias suit dans La dynamique de l’Occident.

La première partie de La dynamique de l’Occident s’intitule « La sociogenèse de l’État ». Il s’agit pour Elias d’établir les conditions historiques qui ont amené l’établissement de l’État occidental. C’est la France qui lui sert alors de modèle. Le premier chapitre s’intitule La loi du monopole. Il s’agit pour lui d’expliquer les principes généraux qui présideront aux processus étudiés dans les chapitres suivants. En effet, l’État moderne se caractérise par un double monopole: celui de la violence et de la fiscalité. Ils sont complémentaires: « Les moyens financiers qui se déversent ainsi dans les caisses de ce pouvoir central permettent de maintenir le monopole militaire et policier qui, de son côté, est le garant du monopole fiscal » . Ce qu’il cherche à établir , c’est comment s’est formé ce monopole. Pour lui, c’est l’accroissement de la densité démographique, au XIe siècle, qui accroîtra le besoin des seigneurs féodaux d’accaparer les terres de leurs voisins et les lancera dans une dynamique de compétition militaire .  Celle-ci les engage alors das un processus de monopolisation du territoire et de la violence (voir ce billet pour les citations sur le processus de monopolisation) sur plusieurs siècles. Cependant, la monopolisation n’est pas la victoire d’un seul. Pour Elias, il se produit en effet un renversement au sein même du monopole, lorsque celui-ci atteint une certaine taille:

[…] la condition de dépendance se renverse de façon étrange à partir d’un certain seuil. [Car] dans la mesure même où la détention d’un monopole exige la mise en place d’une vaste administration et une division du travail très poussée, elle s’achemine vers un seuil à partir duquel les détenteurs du monopole se transforment en simples exécutants d’un appareil administratif aux fonctions multiples, exécuteurs peut-être plus puissants que d’autres, mais tout aussi dépendants et liés par toutes sortes de contingences Elias, .

Pour Elias, le moment où s’opère ce renversement est le moment où commencent à se distinguer les sphères « privées » et « publiques », en particulier la distinction entre le budget de la maison royale et le budget de l’État, un phénomène qu’il appelle plus loin « la socialisation du monopole de domination » . Ayant ainsi conceptualisé le processus de monopolisation, Elias l’applique ensuite au cas français.

Dans le deuxième chapitre, « La phase de concurrence libre (XIe-XIIIe siècles), Elias distingue le problème sociologique du problème historique: il devait y avoir une dynastie triomphante monopolisant le territoire, mais il n’y avait aucune raison pour que ce soient les Capétiens plutôt qu’une autre. Elias note par ailleurs les puissants incitatifs à « jouer le jeu » de la compétition: « si le voisin agrandit son domaine et se fortifie, le prince risque de se faire anéantir par lui ou de tomber sous sa dépendance; s’il tient à sa liberté, il doit choisir la voie de la conquête » . Lorsqu’il ne reste plus que quelques unités suffisamment puissantes pour rivaliser avec le pouvoir central, celui-ci se découvre cependant de nouveaux concurrents. C’est « La phase des apanages, XIVe-XVe siècles » (chapitre 3). Le mouvement de centralisation s’accompagne en effet, simultanément, d’un mouvement de décentralisation de chacun des grands ensembles. Les cadets de la dynastie, qui ont hérité de terres significatives en apanage(p.62), deviennent en effet des puissances avec lesquelles il faut compter. Tant que les grandes familles n’étaient pas sûres de leur puissance, les apanages étaient médiocres et ne permettaient aux cadets que de vivre pauvrement. Ils devinrent de vastes domaines à part entière au fur et à mesure que les grandes dynasties gagnaient en puissance. « La féodalité seigneuriale carolingienne s’est « contractée », comme on a dit, pour former une féodalité « princière » capétienne » . Le dernier stade du processus est exposé dans le chapitre 4, « La victoire du monopole royal (fin du XVe-XVIe siècle) ».

Avec la victoire du monopole royal, Elias en arrive donc à étudier « Le mécanisme absolutiste », objet du chapitre 5. Pour cela, il commence par évoquer la « socialisation » des monopoles, en rappelant que celle-ci tend à toujours accompagner la formation de ceux-ci. Or, à l’époque féodale, le type de propriété ne permet pas la formation de centralisations à grande échelle, ni très solide: puisque, pour tenir le territoire conquis, le seigneur doit en confier des parts à ses vassaux, la socialisation du monopole tend à le fragmenter rapidement . Il faut donc un peu plus que le simple processus de monopolisation pour « faire tenir » ensemble les terres conquises. C’est dans la division du travail social et la transformation des formes de la propriété qu’Elias trouve la réponse:

Le cycle qui menace à tout moment de disperser les grands domaines monopolistes ne se modifie et finalement ne se brise qu’au moment où, à la suite des progrès de la division des fonctions sociales, la disposition des moyens financiers remplace, comme forme dominante de propriété, la disposition des terres. Parvenu à ce stade, le grand monopole centralisé n’éclate pas […] mais il prend – tout en restant centralisé – peu à peu l’aspect d’un instrument au service de la société tout entière, société pratiquant la division des fonctions: autrement dit, il devient l’organe central de cette unité sociale que nous appelons aujourd’hui l’État .

La division du travail social complexifie en effet les types de relations sociales et le degré d’interdépendance de chacun.

Autrement dit, à mesure que les différentes phases du travail et les fonctions sociales se différencient, on note un allongement et une complexification de la série des actes individuels nécessaires à l’accomplissement de l’objectif social de chaque action considérée isolément. Par le fait l’organe central révèle son caractère spécifique: il devient l’organe suprême de coordination et de régulation pour l’ensemble des processus issus de la division des fonctions .

Voilà qu’à partir de la fin du Moyen Âge, plusieurs seigneurs féodaux ont triomphé de leurs rivaux immédiats et de tels États se mettent en place. La puissance de ces monarques est telle qu’on qualifie ces monarchies « d’absolutiste », s’étonne Elias, alors même qu’ils sont étroitement dépendants des actes d’une masse considérable d’individus. Qu’est-ce qui explique, alors, cette puissance? Pour l’expliquer, Elias commence par élaborer sa conception de l’interdépendance humaine, qui repose sur « l’ambivalence ouverte ou latente », ou même la « polyvalence » des intérêts. Ce « caractère propre à toutes les relations humaines » s’accentue au fur et à mesure que la division du travail se complexifie. « Au sein d’un réseau de ce genre, tous les individus, tous les groupes, ordres et classes, dépendent de quelque manière les uns des autres; ils sont des amis, des alliés, des partenaires potentiels dans l’action, mais ils sont aussi les représentants d’intérêts opposés, des concurrents, des adversaires en puissance » . Dans une situation aussi complexe, où il y a un prix à payer important pour chaque victoire, le pouvoir central peut plus aisément s’imposer comme arbitre des conflits, tant et aussi longtemps que ses décisions visent à maintenir l’équilibre en place. D’où la définition qu’il donne du « mécanisme absolutiste » et la règle qu’il propose comme clé pour comprendre les mécanismes sociaux de sa genèse (ou sociogenèse):

l’heure d’un pouvoir central fort dans une société à haut niveau de différenciation approche, quand l’ambivalence des intérêts des groupes fonctionnels les plus importants est si marquée, quand les centres de gravité se répartissent si également entre eux, qu’il ne peut y avoir, de quelque côté que ce soit, ni compromis, ni combats, ni victoire décisive .

Dans cette configuration, l’organe central – le monarque et son administration – détient le pouvoir car il se trouve en situation d’arbitre des forces en présence, notamment des conflits entre noblesse et bourgeoisie. Or, c’est arrivé à ce point que Louis XIV se retrouvera enchevêtré dans des réseaux d’interdépendances si complexes qu’ils engendrent – pour peu qu’il souhaite préserver sa position et survivre aux conflits qui pourraient éclater – leurs propres servitudes: « Les rois n’ont plus la liberté de disposer souverainement de leurs biens et de leurs domaines, comme à l’époque où l’interdépendance sociale était moins prononcée. Le gigantesque réseau humain sur lequel s’étend le pouvoir de Louis XIV a son inertie et ses lois propres, auxquels même le monarque doit se plier » . C’est à ce point du processus, pour Elias, qu’émerge une institution qui se dissocie avec la maison royale et devient « publique »: l’État.

Or, pour exister, l’État a besoin d’argent. Ni l’armée, ni la bureaucratie ne peuvent exister sans la fiscalité. Pour éviter toute concurrence, le pouvoir central doit par ailleurs s’assurer qu’il est le seul à détenir le pouvoir fiscal. C’est la question à laquelle s’attaque Elias dans le dernier chapitre de cette partie, La sociogenèse du monopole fiscal. Il note la nouveauté de l’État absolu pour les contemporains et trouve en ce monopole fiscal ce qui distinguait la monarchie absolue des principautés féodales. Il définit le processus ainsi:

[…] la propriété terrienne d’une famille de guerriers, son droit de disposer de certains sols t d’exiger de ses habitants des redevances en nature ou des services, font place, à la suite de la division progressive des fonctions, d’une série de luttes concurrentielles et éliminatoires, à la centralisation du pouvoir de disposer des moyens de contraintes militaires, des « aides » régulières ou « impôts » sur toute l’étendue d’un territoire infiniment plus vaste .

Il rappelle que l’impôt n’a pas la même signification à une époque ou une autre, ce qui fait que les prélèvements de l’époque médiévale ont pu être considérés comme intolérables:

Les prélèvements que les rois opèrent en ce temps de pénurie monétaire pèsent bien plus lourd que les impôts levés régulièrement dans une société plus marchande. Comme ces prélèvements ne sont pas une institution normale, personne n’en tient compte dans ses calculs, ils n’ont aucune incidence sur les échanges commerciaux et le niveau des prix; ils tombent comme une catastrophe imprévue et entraînent, de ce fait, l’effondrement de beaucoup d’existences .

Cependant, alors que les domaines royaux – et ceux de leurs concurrents – s’agrandissent, les villes prennent également leur essor et se dotent de milices. Logiquement, lorsque les rois doivent convoquer les forces militaire, ils font appel aux villes, qui préfèrent souvent, plutôt que d’envoyer leurs propres citoyens au combat, offrir de l’argent pour payer des mercenaires afin de combattre à leur place. Les villes organisent donc une première fiscalité pour payer ces sommes. Mais une certaine permanence de la fiscalité ne s’établira qu’à partir de la Guerre de Cent Ans . Deux conditions générales conditionnent le passage de « l’aide » féodale à l’impôt: l’émergence d’un secteur monétaire et d’un commerce important, d’une part, et la formation d’une dynastie centrale dont le pouvoir surclasse ses rivaux immédiats, d’autre part. Elle a également deux effets: entretenir la puissance du monarque et engendrer une administration chargée de collecter l’impôt .

Ayant établi ce qu’il croit être les conditions sociales d’émergence de l’État moderne, Elias peut alors envisager leurs conséquences sur l’ensemble des comportements au sein de la société. Ce sera l’objet de la dernière partie du Procès de civilisation.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue avant d’écrire ce billet:

Les pages 187 à 257 de Norbert Elias, The civilizing process, Oxford ; Malden, Mass, Blackwell Publishers, 2000, 567 pages.

Elias sur les mécanismes de monopolisation

J’ai, il y a longtemps, commencé une série sur Le procès de civilisation, l’ouvrage majeur de Norbert Elias. Le premier billet de cette série se trouve ici et le second ici. Je suis en train d’écrire le troisième. En attendant, voici un « hors-série » lié à ce troisième billet en cours d’écriture. Dans la partie de l’ouvrage que je résumerai dans ce billet, le concept de « monopolisation » est tout à fait central. J’ai décidé de regrouper ici les citations les plus significatives d’Elias sur ce sujet, ce qui permettra de réduire d’un bon millier de mots le billet à venir. Je pense par ailleurs qu’elles peuvent constituer une lecture intéressante en soi.

Elias explique pour la première fois le mécanisme de monopolisation dans l’extrait suivant:

Quand, dans une unité sociale d’une certaine étendue, un grand nombre d’unités sociales plus petites, qui par leur interdépendance forment la grande unité, disposent d’une force sociale à peu près égale et peuvent de ce fait librement – sans être gênées par des monopoles déjà existants – rivaliser pour la conquête des chances de puissance sociale, en premier lieu des moyens de subsistance et de production, la probabilité est forte que les uns sortent vainqueurs, les autres vaincus de ce combat et que les chances finissent par tomber entre les mains d’un petit nombre, tandis que les autres sont éliminés ou tombent sous la coupe de quelques-uns .

Le système logique de la libre concurrence tend donc naturellement vers la réduction progressive du nombre de concurrents jusqu’il n’y en ait plus qu’un: elle tend donc vers le monopole.

Elias explicite un peu la logique monopoliste:

Supposons, dans un espace social donné un certain nombre d’individus et un certain nombre de chances, chances en nombre insuffisant pour satisfaire tous les besoins. Supposons que chacun des individus rivalise avec une seule personne pour la conquête de ces chances; dans ce cas, il est peu probable que la lutte reste indéfiniment indécise, qu’il n’y ait pas de vainqueur, à condition toutefois que la concurrence soit libre et qu’aucune puissance monopoliste n’intervienne; il est plus probable que les duels se terminent alors par la victoire de l’un et la défaite de l’autre; or, les chances des vainqueurs s’en trouvent augmentées, celles des vaincus diminuées; on assiste à la réunion entre les mains de quelques-uns de chances multiples; les vaincus par contre sont éliminés de la compétition. À supposer que chaque vainqueur engage de nouveau le combat avec un autre vainqueur, le jeu recommence et une partie des individus s’empare des chances des vaincus; le nombre des personnes éliminées augmente; le processus se répète jusqu’à ce que, dans l’hypothèse optimale, un seul individu fasse main basse sur toutes les chances disponibles, les autres dépendant entièrement de lui .

Après avoir formulé quelques nuances et tendances complémentaires, il conclut:

Le processus de la formation de monopoles obéit donc, dans ses grandes lignes, à des lois structurelles extrêmement simples. Une place nettement assignable et un rôle positif reviennent à la libre compétition: elle consiste en une lutte d’un nombre relativement élevé d’individus, lutte dont l’enjeu est un ensemble de chances non encore soumis au monopole d’un seul ou d’un petit groupe. Une telle lutte éliminatoire précède chaque formation de monopole sociale; toute compétition libre et éliminatoire tend à la formation de monopoles .

Un peu plus loin, il rappelle qu’après la formation de monopoles territoriaux, le mécanisme, à notre époque, s’observe surtout dans le monde économique:

Quand on parle aujourd’hui de « concurrence libre » et de « formation de monopole », on songe en général d’abord à l’aspect qu’elles revêtent à notre époque. Pour nos contemporains, la « concurrence libre » est avant tout la concurrence pour des chances économiques, les combats acharnés que se livrent certaines personnes et certains groupes dans le cadre d’un ensemble de règles avec les seules armes de la force économique, combats qui aboutissent à l’accroissement des chances économiques de quelques-uns et à l’anéantissement, l’assujettissement ou au rétrécissement des bases économiques de beaucoup d’autres .

Voici maintenant un retour qu’il fait sur ce concept, dans le chapitre IV, où il explique notamment que les objectifs immédiats des individus tendent vers des résultats que personne n’a consciemment recherché:

En effet, le simple maintien de l’existence sociale dans un champ de « concurrence libre » implique l’expansion. Qui n’avance pas reste en arrière: la victoire entraîne – que ce soit ou non dans les intentions du vainqueur – la conquête d’une position de prédominance et le refoulement des rivaux dans une position de dépendance plus ou moins marquée. Qu’il s’agisse de la compétition pour la terre, les moyens d’action militaires, l’argent ou d’autres moyens de puissance sociale, les gains de l’un se font toujours au détriment des autres. Mais la victoire entraîne aussi, dans un délai plus ou moins long, l’affrontement avec un rival ayant accédé au même ordre de grandeur. Le vainqueur est forcé de reprendre sa marche ascendante, les autrs sont de nouveau condamnés à l’intégration, à la subordination, à l’humiliation, à la destruction. La transformation du rapport des forces, la conquête et la consolidation de positions de prédominance, qu’elles s’accomplissent par l’emploi de la violence militaire ou économique, par des conventions ou des ententes pacifiques, par la compétition, aboutissent nécessairement à une série d’éliminations et d’expansions, à des ascensions et des décadences, à des positions conformes ou contraires au sens de l’existence sociale des individus, elles s’acheminent inévitablement vers un ordre social nouveau, vers un ordre de monopolisation qu’aucun des intéressés n’a explicitement voulu ou prévu et qui met à la place de la concurrence sans monopoles la concurrence réglée par des monopoles. C’est seulement la formation de ce genre de monopoles qui rend possible l’organisation de la répartition des chances – et de la compétition – dans el sens d’une meilleure collaboration entre individus unis pour le meilleur et pour le pire .

Voici enfin une citation qui établit une fois pour toute le parallèle entre le processus de compétition militaire et le processus de compétition économique:

De même qu’on observe dans la société capitaliste du XIXe et surtout du XXe siècle, une tendance générale à la formation de monopoles économiques (peu importe que ce soit telle ou telle entreprise qui sorte victorieuse de l’épreuve et surclasse toutes les autres), de même qu’on note une poussée simultanée des États, surtout des États européens, vers l’hégémonie, poussée qui précède toute formation de monopoles, toute intégration, de même les luttes entre les maisons de guerriers médiévales et plus tard entre grands seigneurs féodaux et territoriaux s’orientent dans le sens de la monopolisation .

On voit, dans l’ensemble, que pour Elias, la libre concurrence – qu’elle soit politico-militaire ou économique – n’est jamais appelée à durer. Laissée à elle-même, elle n’est qu’une phase d’une évolution vers une situation de monopole.

Bibliographie