La démocratie du public (2): la crise des intellectuels

Dans ce billet (qui fait suite à celui-ci), je tenterai de voir ce que Noiriel retient de la notion de démocratie du public pour les besoins de son livre sur les intellectuels et si l’on peut en apprendre davantage sur cette notion grâce à celui-ci. Rappelons que la définition que nous utilisons d’« intellectuels » désigne les universitaires, chercheurs au moins par leur formation, qui interviennent dans le champ public, politique, pour appuyer une cause. Comme je l’ai indiqué ici, la posture d’intellectuel est le produit de la spécialisation des fonctions et, au moins à son origine, de l’illégitimité de passer de l’une à l’autre pour les spécialistes. C’est pourquoi l’intellectuel ne naît vraiment qu’à la fin du XIXe siècle, lorsqu’émerge une société de masse, où les fonctions se spécialisent et se séparent. La figure de l’intellectuel n’a donc pas habité la première phase des régimes représentatifs selon Manin, le parlementarisme, car celle-ci correspondait à une période où ni le monde politique ni le monde savant ne s’étaient professionnalisés.

Ces rappels effectués, qu’est-ce qui caractérise les intellectuels dans la démocratie du public?

L’impact de la démocratie du public sur le rôle des intellectuels se comprend bien sûr essentiellement par rapport aux médias. Cependant, à y regarder de plus près, il existe des liens plus complexes unissant les différents éléments de la démocratie du public à la situation des intellectuels. La démocratie du public s’est en effet accompagnée d’une croissance considérable des effectifs universitaires. Sous la poussée d’une économie dépendant d’une éducation de plus en plus poussée, le nombre des formations et des thèmes de recherche s’est significativement accru, entraînant une multiplication des profils intellectuels. « Le lien entre la compétence disciplinaire et la forme de l’engagement est devenu beaucoup plus complexe qu’au début du XXe siècle. »[1] Cette variété coïncide avec la diversification des enjeux politiques propres à la démocratie du public : « l’ampleur de la tâche des gouvernants s’est considérablement accrue au cours du dernier siècle : le gouvernement ne règle plus seulement les conditions générales de la vie sociale, il intervient dans toute une série de domaines (en particulier dans le domaine économique) par des décisions ponctuelles et singulières »[2].

La multiplication de champs d’intervention de l’État, la variété des groupes qui accèdent aux études supérieures et l’effondrement des structures d’intégration propres à la société industrielle sont autant de facteurs qui entraînent corrélativement la multiplication des « causes ». Alors que sous la démocratie de parti les enjeux de classe et de nation structuraient l’essentiel des conflits arbitrés par le champ politique, les groupes exprimant des revendications se sont diversifiés et les lignes de démarcation gauche-droite sont à redéfinir à chaque élection. Cela entraîne aussi une transformation dans le positionnement de l’intellectuel par rapport à ses groupes d’appartenance. En effet, toute la réflexion de Jean-Paul Sartre sur la condition d’intellectuel dépend de la dichotomie prolétaire/bourgeoisie. Pour Sartre, l’intellectuel est une créature paradoxale, créée par le capital pour que la bourgeoisie puisse profiter de la puissance de la technique, mais ne pouvant, en raison de l’engagement envers la vérité qu’implique sa fonction, que voir que le pouvoir bourgeois est une imposture. Traître à ses maîtres, mais suspect aux yeux de ses alliés prolétaires, l’intellectuel est voué à l’isolement et la traîtrise. C’est cette posture inconfortable qui lui assurait, aux yeux de Sartre, la valeur universelle de sa parole, qui n’était censée être attachée par aucune loyauté[3]. Cette posture d’isolement a connu un net recul dans la « démocratie du public », car la relative diversification des universitaires permet à certains d’entre eux de prendre la posture du porte-parole d’un groupe auquel il appartient. Il y gagne, car on lui concède volontiers cette légitimité de porte-parole; il y perd cependant au moins autant, car le public l’enfermera dans cette posture en refusant de voir une dimension universelle à sa prise de parole. Ce problème, Noiriel l’analyse en particulier par rapport aux « intellectuels critiques »[4]. Les intellectuels de gouvernement s’associant au pouvoir, ils peuvent difficilement représenter un groupe. Les intellectuels spécifiques, pour leur part, refusent cette posture, car elle rompt avec les valeurs d’autonomie scientifique qu’ils défendent. Le seul moment où les intellectuels spécifiques peuvent être les porte-paroles d’un groupe, c’est donc lorsqu’ils se font porte-paroles des universitaires  pour défendre leur statut.

L’accroissement de l’accès à l’université a par ailleurs augmenté le nombre des intellectuels, ce qui a fait reculer les journalistes sur le terrain des « faiseurs d’opinions », et ce, alors même que les mass-médias gagnaient en puissance. En contrepartie, les journalistes se sont retrouvés arbitres de la visibilité des intellectuels et susceptibles de départager les « vrais » (qu’il vaut la peine d’entendre) des « faux » (qui ne méritent pas de temps d’antenne). Les intellectuels se retrouvent alors dans une situation de marché dont les journalistes sont les médiateurs : ils sélectionnent les intellectuels « vendables » sur la base de la cause défendue et de l’habileté communicationnelle de ceux-ci. Mais pour donner plus de force à sa critique, pour qu’elle puisse aboutir à de véritables changements politiques, l’historien reprend à son compte la façon dont les problèmes sont posés dans l’espace public et le vocabulaire avec lequel les journalistes et les militants les discutent »[5], un procédé qui risque fort de se traduire par l’expression d’une dimension normative peu compatible avec la volonté de dire quelque chose allant au-delà des idées reçues.

Dans l’ensemble, cette dynamique profite aux « intellectuels de gouvernement », qui profitent de nouveaux réseaux pour gouverner l’opinion. Ces réseaux permettent à des intellectuels émergents de prendre place aux côtés de, et de concurrencer, les intellectuels de gouvernement déjà présents. Ceux-ci recherchent les caméras et développent un style coup de poing, en phase avec les intérêts des médias. Les « produits » intellectuels que lancent les réseaux médiatiques sont par définition éphémères, puisqu’ils reposent sur l’idée de « nouveauté ». Il faut donc sans cesse relancer la machine, trouver des sujets neufs en lien avec l’actualité et promouvoir des philosophes encore plus nouveaux que les précédents. »[6]. Les intellectuels critiques parviennent pour leur part à tirer leur épingle du jeu, dans la mesure où ils peuvent discuter des mêmes enjeux, dans un style aussi percutant (voire davantage) que les intellectuels de gouvernement, en se contentant de renverser les présupposés normatifs de ces derniers. Ils ne souffrent que d’un plus faible réseautage.

Les intellectuels les plus durement frappés par la « démocratie du public » sont les « intellectuels spécifiques », soit ceux qui s’efforcent de poser autrement les problèmes de l’actualité. Deux évolutions propres à la démocratie du public sont à l’origine de cette crise : d’une part, en étendant largement ses champs d’intervention, l’État a aussi donné un accès accru à l’université. Les universitaires, désormais plus nombreux, ont également profité de l’extension de l’espace public pour étudier des thèmes de plus en plus variés et de plus en plus spécialisés. De sorte que les disciplines tendent vers l’éclatement et suscitent par conséquent des luttes professionnelles pour le maintien de la cohérence de la discipline et le maintien du statut qu’elle procure. Ces luttes favorisent un repli sur soi des universitaires les plus spécialisés — le fond qui alimente les intellectuels spécifiques — et le contexte est par conséquent est peu propice à ce qu’ils interviennent en grand nombre dans la politique. Le second facteur est l’élargissement de l’espace public et l’accélération du rythme auquel il fonctionne. Cette rapidité est peu favorable au travail patient des spécialistes, mais surtout, elle accroît la puissance des « professionnels de la parole publique » que sont les journalistes et les politiciens. Il faudrait ajouter les relationnistes, plus nombreux et plus puissants que les journalistes, ces derniers étant par ailleurs débordés par la nécessité de leur propre autopromotion[7]. Or, si les intellectuels spécifiques se démarquent en posant autrement les problèmes de l’actualité, cela implique que les politiques et les journalistes ont mal posé le problème. « Les journalistes (ou les politiques) ne peuvent pas accepter que le sujet qu’ils ont intérêt à promouvoir soit considéré comme un “faux problème”. »[8] Les intellectuels s’exposent ainsi à la critique, mais le plus fréquent est plutôt que leurs propos soient détournés de leur sens. « Il est évident qu’aujourd’hui nos interventions publiques sont intégrées à l’avance dans les stratégies de communication développées par les gouvernants. »[9]. La puissance de la récupération médiatique est telle que les intellectuels spécifiques, mais aussi critiques préfèrent parfois se taire plutôt que de réagir dans les médias.

Ironiquement, on doit en effet noter que certains intellectuels critiques ont évolué vers la position d’intellectuels spécifiques au moment même où ces derniers perdaient l’accès aux médias. Ce fut le cas, par exemple, de Michel Foucault. Ce dernier a pu croire, à une époque de sa carrière que le succès de vente de ses livres était garant de la force de sa pensée et présageait d’une émancipation intellectuelle du peuple, qui serait capable de répondre à ses gouvernants, peut-être de s’en passer, mais « au lieu de répandre la pensée critique au-delà des cercles privilégiés, celle-ci s’est diffusée sous la  forme de slogans, tels que “La raison, c’est le Goulag”, qui ont obscurci la réflexion collective au lieu de l’éclairer. » En l’absence des rigidités frustrantes de l’académisme, la pensée a été prise d’assaut et gravement érodée par la toute-puissance du Marché[10].

En somme, il faut garder ces analyses à l’esprit lorsque vient le moment de reprocher aux intellectuels de ne pas prendre leur juste place dans les médias et de laisser, par conséquent, l’espace être occupé par des charlatans. C’est le reproche qu’Usul adresse aux intellectuels dans le premier vidéo de Mes Chers Contemporains. Il ne faudrait pourtant pas oublier que des forces sociales puissantes agissent derrière ce repli : la marche vers la spécialisation, la surpuissance des spécialistes en relations publiques, la soumission des médias aux logiques du marché. Pour que les intellectuels puissent réaliser un retour vers le public, ils doivent pouvoir le faire dans un format qui convienne à la fois à leur pensée et au public. Toute la question est de trouver lequel. Aujourd’hui, internet demeure l’un des supports vers lesquels se tournent ceux qui tentent de contourner les médias traditionnels, mais il est trop tôt pour savoir s’il peut réaliser ses promesses. Sans doute cet enjeu donne-t-il d’autant plus d’importance aux questions touchant la liberté numérique. J’en sais encore trop peu pour traiter ce thème. Mais au-delà, il faut bien noter que c’est la formation de structures capable de réaliser une certaine autonomie face au marché qui saura permettre de rehausser le débat public, internet ou pas. Ainsi, revoir les structures du financement des médias pourrait être l’une des solutions.

Notes

[1] Gérard NOIRIEL, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Marseille, Agone, 2010, p. 67.

[2] Bernard MANIN, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 2012, p. 281.

[3] Jean-Paul SARTRE, Plaidoyer pour les intellectuels, Paris, Gallimard, 1972, 111 p.

[4] Gérard NOIRIEL, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, op. cit., p. 135.

[5] Ibid., p. 131.

[6] Ibid., p. 165.

[7] Stéphane BAILLARGEON, « Média, médiation, immédiateté. Portrait du journaliste en hamster dans sa roue », Argument. Politique, société, histoire, 2013, vol. 15, no 2.

[8] Gérard NOIRIEL, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, op. cit., p. 264.

[9] Ibid., p. 266.

[10] Gérard NOIRIEL, Penser avec, penser contre. Itinéraire d’un historien, Paris, Belin, 2014, p. 149- 150,174.

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue avant d’écrire ce billet :

Cette étude

Aux sources de « l’opinion publique »

La notion « d’opinion publique » semble aujourd’hui aller de soi pour la plupart des gens. La manière dont les journalistes et les commentateurs font usage de ce terme, sans hésitations et sans définition, montre à quel point ils se sentent à l’aise avec ce concept. Comme beaucoup de termes populaires, son usage ne correspond à aucune définition précise. On pourrait approximativement regrouper les usages les plus fréquents sous la définition suivante : l’opinion publique est l’opinion la plus communément partagée au sein de la population. Cette définition est fort peu opératoire du point de vue des sciences sociales. Elle ne l’est pas davantage en politique. Dans un cas comme dans l’autre, le problème est de savoir ce que pensent les gens. C’est pourquoi on considère généralement que les sondages sont l’expression la plus forte de l’opinion publique. Or, les sondages manipulent l’opinion publique de plusieurs manières : en lui imposant ses catégories, dans lesquelles l’opinion doit se couler, ou en influençant les réponses par la formulation des questions et l’ordre de présentation des questionnaires. Ce type de constatations (entre d’autres) a fait dire à Pierre Bourdieu que l’opinion publique n’existait pas. La conclusion est sans doute excessive : bien qu’influencée et en partie construite par les sondeurs, l’opinion reflétée par les sondages demeure un mécanisme de représentation où les sondés ne sont pas dépourvus de pouvoir. En analysant les mécanismes qui réduisent la marge de manœuvre des sondeurs, Bernard Manin conclut qu’ils sont similaires à ceux qui permettent aux électeurs d’influencer les élus : ils sont privés du pouvoir d’initiative, mais pourvus d’un pouvoir de refus qui force les sondeurs à une certaine écoute .

L’exemple des sondages permet de saisir plus précisément ce que peut être l’opinion publique. Elle n’est pas tant l’opinion de l’ensemble de la population (qu’on appellerait alors le « public ») que l’opinion représentée dans la sphère publique, c’est-à-dire accessible à tous. Les travaux de Roger Chartier sur la notion de représentation peuvent aider à percevoir ce que signifie la représentation d’une opinion en public. Dans un article classique, Le monde comme représentation, il explique qu’à l’âge classique, la « représentation » prenait deux sens simultanément. Le premier sens est que la représentation est « ce qui donne à voir un objet absent ». La même définition, prise dans un sens politique ou juridique, signifie « tenir la place de quelqu’un, avoir en main son autorité ». Dans cette définition, il y a distinction nette entre la représentation et la chose représentée, qui est absente. Le second sens, à l’inverse, suppose que la représentation est de montrer une présence. Une personne est alors sa propre représentation. Or, très souvent, les deux sens parviennent à se confondre : la représentation est ce qui se présente et représente quelque chose .

La formulation est confuse? Tentons de la préciser par l’exemple.

Dans le cas particulier des sondages, on identifie aisément l’absent : l’opinion de la population, précisément, qu’il est impossible de voir. Dès lors apparaissent des instruments, des signes, qui prétendent la donner à voir : les sondages, mais aussi les vox-pops, le courrier des lecteurs, les sections de commentaires, les pétitions, les manifestations, les discours de quelques politiciens qui nous disent ce qu’ils ont vu « sur le terrain ». On séparerait volontiers ces signes de ce qu’ils représentent. Mais lorsque l’opinion influence, par exemple, l’action politique, ce qui se passe en réalité, c’est que ce sont les signes qui exercent cette influence. C’est donc avec une efficacité indéniable que les signes (par exemple les résultats des sondages) prétendent être l’opinion. On retrouve donc, dans le mécanisme des sondages, les deux significations de la représentation : le sondage donne à voir l’opinion, absente; simultanément, le sondage incarne l’opinion et lui donne une présence. Notons que l’ensemble des représentations de l’opinion publique ne donne pas une image « pure » ou « exacte » de « ce que pensent les gens ». Il s’agit d’images imparfaites dont la représentativité (cette fois au sens scientifique du terme) est toujours imparfaite, parfois carrément douteuse ou même trompeuse. C’est pourquoi la construction de l’opinion publique est un enjeu de luttes de pouvoir constant.

Roger Chartier souligne que la représentation s’est définie ainsi à l’âge classique en grande partie parce qu’elle y a acquis une nouvelle importance. Le raffermissement des États monarchiques (absolu, en France ou constitutionnel, en Angleterre) s’est en effet accompagné d’une multiplication des représentations symboliques des souverains, dont c’était l’un des principaux instruments de puissance. Ce phénomène s’explique par deux facteurs : un contrôle effectif du souverain sur un territoire étendu dans un contexte de croissance démographique et la monopolisation des instruments de la violence légitime par le monarque. Du premier facteur, il s’ensuit un allongement de ce que le sociologue Norbert Elias appelait des « chaînes d’interdépendance » — autrement dit, il existe de nombreux intermédiaires entre le souverain et le plus lointain de ses sujets —, ce qui implique que l’un ne peut connaître l’autre que par la médiation d’une représentation. Du second facteur, il s’ensuit la pacification des luttes de pouvoirs. Pour pacifier l’espace sur lequel il règne sans devoir recourir en permanence à la puissance armée, le monarque use de représentations symboliques de sa puissance, qui rappellent à ses sujets à tout moment qu’il détient les moyens de réduire toute résistance. Par ailleurs, les sujets ne pouvant recourir à la violence entre eux sans risquer de subir les foudres de la justice royale, ils doivent utiliser d’autres moyens, symboliques, pour mener les luttes de pouvoirs qui les opposent les uns aux autres. À la violence guerrière se substitue la violence symbolique .

Entre la situation du roi dans les monarchies de l’âge classique et celle l’opinion publique dans les régimes représentatifs, le sens du pouvoir s’est en quelque sorte inversé (au moins en principe, bien qu’il faudrait apporter des nuances considérables à cette affirmation; mais passons). On pourrait croire que c’est parce que les régimes représentatifs ont mis l’opinion publique au cœur de leur fonctionnement. Or, c’est plutôt l’inverse qui s’est produit : c’est l’opinion publique qui est à l’origine des régimes représentatifs contemporains. L’opinion publique, en effet, trouve son origine sous la monarchie absolue. Si on suit les analyses de Reinhardt Koselleck et de Benedetta Craveri, la structure même de la monarchie absolue a généré les mécanismes qui ont donné naissance à l’opinion publique.

Revenons d’abord à la question de la représentation. Pour que l’opinion publique puisse être représentée, dans le plein sens du terme, elle doit se donner à voir. Il faut donc que soient disponibles des instruments qui sont visibles du plus grand nombre (qui soient publics) et se donnent pour la présence de l’opinion dans les lieux publics. Le préalable à la genèse de l’opinion est donc celle d’un espace public. C’est cet espace que va créer la monarchie absolue, sans s’en rendre compte.

La monarchie absolue est née des guerres de religion. Le renforcement monarchique la précédait déjà, mais la monarchie française précédant les guerres de religion était limitée par différents procédés consultatifs et délibératifs qui limitaient le pouvoir du roi. Parce que les membres des conseils et des parlements étaient considérés comme des sages, initiés au même titre que le roi aux mystères de la justice, le roi était contraint de prendre en compte leur opinion. Les guerres de religion ont rompu les principes qui permettaient de maintenir aux côtés du roi ces sages habilités à juger de sa politique. En brisant le consensus religieux, elles ont également miné la confiance en la raison et la possibilité qu’elle pouvait être partagée par un groupe d’individus. Ainsi vers la fin du XVIe siècle, le monarque français s’est-il vu seul habilité à décider des politiques du royaume, car seul détenteur de la sagesse divine. Ce phénomène est fondateur de la monarchie absolue « à la française ». Grâce à ce nouveau statut, et à bien des guerres, le roi de France s’est élevé au-dessus de tous et s’est présenté comme le garant de la paix du royaume, par-delà la fracture religieuse . En Angleterre, l’élévation de la monarchie n’a pas été si radicale. Les Tudors ont suivi le modèle du renforcement monarchique qui prévalait dans la France du début du XVIe siècle. Les Stuarts, pour leur part, ont flirté avec le modèle de la monarchie absolue, mais échoué à l’imposer définitivement. En Angleterre, le modèle de la monarchie parlementaire a triomphé à la fois de la monarchie absolue et du Commonwealth. La Grande-Bretagne n’a pas pour autant été épargnée par les guerres de religion et c’est un Anglais, Thomas Hobbes, qui a livré l’une des théorisations les plus abouties du pouvoir souverain (voire de la monarchie absolue). En Angleterre comme en France, l’État a été présenté comme seul garant de la paix civile par-delà les fractures religieuses et le citoyen s’est vu contraint à une obéissance absolue. Cela a contraint les théoriciens de la monarchie absolue, Hobbes en tête, à poser le problème des limites de la monarchie. En particulier, si le citoyen était tenu à une obéissance absolue envers le monarque, quelle liberté pouvait-il espérer? La lecture proposée par Koselleck des écrits de Hobbes permet de cerner ce qui échappe légitimement à l’autorité monarchique. « Hobbes introduit l’État en tant que donnée qui retire aux convictions privées leur répercussion politique » . Autrement dit, les convictions des individus risquant de les amener à se faire la guerre, « la conscience morale, au lieu d’être une cause de la paix, est, dans sa pluralité subjective, une cause de la guerre civile. », l’État s’occupe de la politique et les individus doivent, quelles que soient leurs convictions, obéir à l’État. Ainsi, leurs convictions n’ont aucun impact politique. L’État est ainsi astreint à un devoir auquel il ne peut se soustraire, car il est la condition même de son existence : assurer la paix. Tant qu’il y parvient, son comportement est conforme à la raison (la raison d’État, bien sûr). Mais, « dans la mesure où l’homme comme sujet s’acquitte de son devoir d’obéissance, le souverain se désintéresse de sa vie privée. […] La nécessité d’établir une paix durable incite l’État à concéder à l’individu un for intérieur qui diminue si peu la décision du souverain qu’il lui en devient au contraire indispensable. » L’homme avait ainsi droit à un jugement moral, en tant qu’homme et non en tant que citoyen . C’est là l’embryon de l’opinion qui deviendra publique. Mais il faudra attendre John Locke, une génération plus tard, pour une première véritable réflexion sur la notion d’opinion publique . Du for intérieur, il fait un « législateur » parallèle à la loi publique : les citoyens, vivant en société, décident moralement de ce qu’ils jugent acceptable ou non, et cela a force de loi .

Tandis qu’en Angleterre Locke faisait de l’opinion un « législateur » parallèle au législateur étatique, en France on en faisait le public jugeant la loi du roi. L’un des effets de la monarchie absolue en France a été de réduire les espaces de délibération sur les décisions royales qui, auparavant, validaient — ou neutralisaient — ces décisions. Sans abolir ces institutions — conseil royal et parlements —, elle leur déniait toute compétence pour se prononcer sur l’opportunité ou non des ordres du monarque. Mais privées du pouvoir d’en délibérer, elles perdaient aussi, corrélativement, une grande capacité de leur pouvoir de faire obéir au roi. L’un des principaux objets de réflexion des politiques du XVIIe siècle, notamment Richelieu et ses publicistes, était les moyens par lesquels on pouvait obtenir l’obéissance volontaire des sujets. Or, bien que déniant que le peuple ait les facultés pour se prononcer sur une décision, ils demeuraient conscients qu’il était plus facile d’obéir à un ordre que l’on comprend. Aussi Richelieu a-t-il mis en place un appareil de propagande d’une ampleur inédite pour « fabriquer » l’opinion qui faciliterait l’obéissance au roi. Ainsi apparaissaient l’opinion d’un « public » (au sens d’un public assistant à une pièce de théâtre) dont la puissance allait s’affirmer du fait même de l’importance qu’on lui accordait : « Réduit encore à l’état des destinataires du spectacle orchestré à son intention par le pouvoir, il allait, sous l’effet de cette sollicitation permanente, se constituer à terme en tribunal portant son jugement sur l’autorité du roi » .

Mais le jugement individuel, réduit à un espace dépolitisé en France comme en Angleterre, ne peut encore, au XVIIe siècle s’exprimer au vu et su de tous. Il doit pratiquer une forme de retrait du monde pour s’exercer. Ce monde se construira par divers moyens au sein d’une société en construction. Pacifiée par l’État, il reste encore à cette société à créer des liens qui réunissent ceux qui ont été divisés par la crise religieuse. Processus difficile, il implique la création de lieux communs et d’une morale qui transcende les barrières religieuses. Voilà ce qui se construit tranquillement au XVIIe siècle. Premiers lieux où l’opinion s’exprime à l’écart du pouvoir royal : les salons de la bonne société. Ils apparaissent en France à la fin du XVIe siècle, précisément lorsque Henri IV fait triompher la monarchie absolue. La noblesse affronte alors une crise identitaire sans précédent : elle n’est plus détentrice du pouvoir politique, tandis que les nouvelles techniques militaires lui retirent la dignité d’être la « classe guerrière » de la société. Il lui faut alors reconstruire une identité qui lui permettra de réaffirmer ses privilèges : une supériorité fondée, non sur la pratique de la guerre, mais le sang et l’hérédité, dont le signe distinctif est le raffinement des mœurs. L’aristocratie française se partage alors entre deux mondes : celui, directement sous le regard du roi et soumis à lui, de la cour, et celui, en retrait du premier, des salons. Les aristocrates qui, comme Mme de Rambouillet, éprouvent de l’aversion pour la cour, se réfugient dans des salons où ils s’adonnent à leurs divertissements, au raffinement de leur « politesse », aux échanges galants ou philosophiques. Ce milieu se soustrait volontiers aux curiosités des serviteurs du roi, si ceux-ci demandent ce qui s’y passe ou ce qui s’y dit : il protège le secret de la vie qui s’y déroule, vie privée, après tout. Les salons furent le lieu où la noblesse française se reconstruisit un espace de liberté à l’écart du monarque .

Le secret par rapport au regard monarchique était également entretenu, de manière accentuée, par les loges maçonniques. Elles naissent à la même époque, se développent au XVIIe siècle en Angleterre et se diffusent en Europe à partir de la troisième décennie du XVIIIe siècle. Les loges maçonniques étaient rigoureusement apolitiques: « En Angleterre, par le refus de la politique, on voulait d’abord fonder, par-dessus les partis existants, une nouvelle unité sociale, tout en convainquant le gouvernement du caractère inoffensif de la société secrète et de la nécessité de la tolérer » . Elles se vouaient d’abord aux œuvres sociales et au service de la Vertu, demeurant soigneusement hors du domaine politique. « La bourgeoisie moderne dépasse ce for intérieur secret [de Hobbes] d’une morale de la conviction et se consolide dans des sociétés privées, mais ces dernières restent entourées du secret » . Les subtilités des implications du secret des francs-maçons sur l’autorité du monarque, nous les passerons sous silence. Qu’il suffise de noter qu’en distinguant soigneusement les domaines du politique et du moral et en attribuant le politique au souverain, on l’exposait à une critique morale.

Toutefois, pour s’exposer en public, la critique du prince absolu devra d’abord employer des moyens détournés, soigneusement séparés, eux aussi, du monde politique, de sorte qu’ils paraissent d’abord inoffensifs. Les théâtres furent l’un de ces moyens. « La juridiction du théâtre commence là où s’arrête le domaine des lois du monde », écrit Friedrich Schiller (cité par ). Le théâtre, envisagé comme institution morale, était l’antithèse de l’État, institution politique. Parce qu’il était en retrait du monde, le théâtre pouvait faire fi des bienséances : « Ici, les grands de ce monde entendent ce que, dans leur qualité de politiques, ils n’entendent jamais ou rarement : la vérité. Ce qu’ils ne voient jamais ou rarement, ils le voient ici : l’homme » (cité par ). Selon cette vision, le théâtre était un lieu public où les hommes de lettres peuvent se permettre de dire la vérité. Encore en discutaient-ils, de la vérité et de la morale, ces hommes de lettres. Au XVIIe siècle, Pierre Bayle revendique pour le monde des lettres une liberté absolue, car seule la critique impitoyable qu’ils s’adressent les uns aux autres peut faire voir la vérité. Un paragraphe de l’analyse de Koselleck à ce sujet mérite d’être cité en entier :

C’est au sein d’une liberté absolue qu’on peut déclencher le procès critique qui découvre la vérité. C’est pourquoi dans la République des lettres chacun est tout ensemble souverain et justiciable de chacun. La guerre civile, que l’État a éliminée, réapparaît inopinément dans le for intérieur privé que l’État a dû concéder à l’homme comme homme. La liberté absolue, la guerre de tous contre tous y règne en maître. Le but commun de tous est la vérité, et le vrai souverain du combat spirituel, c’est la critique que chacun exerce et à laquelle chacun se soumet. La souveraineté est sans pitié, chacun y participe. La démocratie totale que Rousseau concevra un demi-siècle plus tard est la République des lettres de Bayle étendue à l’État. Elle fournissait le modèle d’une forme d’État pour laquelle, fut-ce spirituellement, la guerre civile est légalisée et fonde la légitimité .

La République des lettres s’est ainsi donné les moyens d’effectuer une critique publique du pouvoir. Celle-ci s’exerçait « par les institutions qui ont constitué le public comme une instance de la critique esthétique : les salons, les cafés, les clubs, les périodiques. » De l’opinion publique, le peuple, toutefois, était exclu dans sa plus grande partie : la partie illettrée. L’opinion publique se constituera comme une « représentation » du peuple, où les représentants sont les « hommes éclairés » qui prétendent parler en son nom . L’opinion publique, au XVIIIe siècle, représentait le peuple, mais n’était pas le peuple : c’était le « public qui lit », autrement dit l’audience des discours lettrés .  L’un des traits qui firent précisément que l’opinion publique pouvait juger le roi, c’est qu’elle était vue comme la voix, non de la majorité, mais de la raison : le produit de la confrontation des divers arguments exprimés dans la République des lettres et soumis à la critique de tous contre tous. Aujourd’hui, on ferait plutôt jouer un tel rôle à une notion telle que le « consensus scientifique ». Quoiqu’il en soit, revendiquant pour elle la raison, l’opinion publique briguait les attributs de la souveraineté.

À la fin du XVIIIe siècle, l’opinion publique se permettait en effet de tout juger, notamment les tribunaux. L’avocat qui perdait sa cause pouvait déjà espérer faire pression sur le juge en faisant appel à l’opinion publique : il diffusait alors des pièces du procès et usait d’une écriture qui « puise ses modèles et références dans les genres à succès et qui donne une forme mélodramatique au récit » . À la veille de la Révolution française, il existait donc une conception d’un public souverain, capable d’exercer un jugement d’autant plus sûr qu’il était le fruit des hommes de lettres représentés comme un tout, ayant fait émerger la vérité par leurs critiques mutuelles, moral parce que libéré de toute influence politique. La notion d’opinion publique, à l’époque, était opposée à celle d’opinion populaire, versatile, changeante et déraisonnable. C’est pourquoi le peuple était représenté dans l’opinion publique, tout en en étant exclu, par des philosophes qui prétendaient « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » . Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que l’opinion publique pourra être étendue à la majorité de la population, par l’exercice de l’éducation publique et de la presse de masse. Mais par ce processus même, la prétention des hommes de lettres à parler au nom des opprimés s’en trouva considérablement fragilisée.

Bibliographie

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CHARTIER, Roger. “Le monde comme représentation [1989].” In Au bord de la falaise, 75–98. Paris: Albin Michel, 2009.
CRAVERI, Benedetta. L’âge de la conversation. Tel. Paris: Gallimard, 2002.
JOUANNA, Arlette. Le prince absolu. Apogée et déclin de l’imaginaire monarchique. L’esprit de la cité. Paris: Gallimard, 2014.
JOUANNA, Arlette. Le pouvoir absolu. Naissance de l’imaginaire politique de la royauté. Paris: Gallimard, 2013.
KOSELLECK, Reinhart. Le règne de la critique. Paris: Editions de Minuit, 1979.
MANIN, Bernard. Principes du gouvernement représentatif. Paris: Flammarion, 2012.
NOIRIEL, Gérard. Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question. Marseille: Agone, 2010.

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ai pas lu pour ce billet :

Luc BLONDIAUX, La Fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Seuil, 1998, p.34. Voir ici.

Notes sur la genèse de l’intellectuel québécois

Après les nombreux billets que j’ai consacrés au livre de Noiriel sur les intellectuels français (voir ici, ici, ici et ici), je voulais voir comment les enjeux se transposaient à la société québécoise. La forme politique n’étant pas républicaine et le développement universitaire beaucoup plus tardif ici, il est certain que l’analyse de Noiriel ne peut se transposer telle quelle. C’est pourquoi je me suis tourné vers deux des recherches pionnières sur les intellectuels québécois, un article d’Yvan Lamonde et le mémoire de Kathleen Leblanc. La bibliographie sur l’histoire des intellectuels québécois s’est beaucoup étoffée par la suite (il y a même une parution récente qui semble bien intéressante), mais je m’en tiendrai à ces ouvrages pour le moment. La question qui occupe ces deux recherches est celle de la genèse et l’identification de l’intellectuel canadien français. Lamonde se préoccupe de savoir si parler d’intellectuels au Québec au XIXe siècle est anachronique. Leblanc, suivant l’article de Lamonde de quelques années, se demande si les échos, dans la presse franco-canadienne, de l’affaire Dreyfus, événement fondateur de l’intellectuel français, a pu contribuer à faire émerger la figure d’un intellectuel canadien français. Les éléments de réponse qu’ils apportent ne sont pas décisifs, mais apportent leur lot de leçons sur les contours de cette question.

L’article d’Yvan Lamonde montre, à partir de l’examen d’un corpus réduit (il précise qu’il faudra élargir le corpus), que l’usage du terme « intellectuel », comme substantif, n’apparaît au Québec qu’en 1901, tandis qu’il apparaît en France dès 1882, pour se populariser à partir de l’affaire Dreyfus en 1898. Encore doit-on souligner qu’au Québec, l’usage demeure balbutiant après 1901, même sous la plume du sociologue Léon Gérin, le premier à l’utiliser.

L’étude menée par Katleen Leblanc montre que l’Affaire Dreyfus ne cristallise pas, au Québec, l’émergence d’un groupe qu’on pourrait appeler « intellectuels ». L’autrice, toutefois, peine à se résigner à cette conclusion et propose de nombreuses hypothèses en vue de trouver des intellectuels québécois à la fin du XIXe siècle . Ces hypothèses, centrées sur la pratique des journalistes et une définition vague des intellectuels, s’avèrent assez peu convaincantes car on ne voit pas bien pourquoi on accorderait aux écrivains et aux journalistes canadiens français la qualité d’intellectuel qu’on n’accorde pas à leurs collègues français. Certes, quand Léon Gérin emploie pour la première fois le mot en 1901, il doit bien désigner quelque chose de préexistant. Rien n’indique toutefois que ce quelque chose soit précisément québécois.

Néanmoins, il semble bien que les connotations des usages du termes « intellectuel » soient différentes en France et au Québec. En France, il oscille entre les usages négatifs et positifs, mais demeure marqué par les usages dépréciatifs. Avant l’affaire Dreyfus, il est surtout utilisé par des écrivains conservateurs, qui montrent généralement leur méfiance face aux « spéculations intellectuelles », à la rationalité « incorporelle », séparée de la vie, qu’ils attribuent à l’influence de la pensée d’Emmanuel Kant. Parfois, ils revendiquent l’appellation d’intellectuel, pour lui donner alors un sens très proche de « spirituel », proche d’un sens religieux. Le sens n’est pas encore totalement fixé, bien qu’à partir de la publication du « manifeste des intellectuels », il sera de plus en plus associé au monde savant et universitaire. Au Québec, l’expression ne revêt pas les connotations associées au kantisme. L’épithète « intellectuel » (plus souvent employée que le substantif) est souvent employée pour revendiquer le développement d’un « mouvement » intellectuel, preuve du développement des lettres au Canada français. « Mais cette volonté de faire la preuve d’un mouvement de progrès témoigne aussi d’un inachèvement, d’une absence relative de densité intellectuelle dans cette société. » Léon Gérin utilisa le premier le substantif en parlant d’une « classe d’intellectuels plus brillant que sérieux », formée d’hommes de lettres, dilettantes . Mais il faudrait retourner à la source et scruter cette citation de plus près: car si Gérin déplore le dilettantisme, cela n’exprime-t-il pas que, pour lui, l’idéal de l’intellectuel devrait, à l’inverse, être d’être « plus sérieux que brillant », si j’ose dire? Gérin inscrit cette critique de l’intellectuel au sein d’une critique des études classiques et d’une éducation formant des généralistes. Il faut rapprocher un tel combat de ceux menés par Durkheim (1893) et Weber (1920) à la même époque à la défense de la formation de spécialistes, seuls capables de dépasser l’affirmation de généralités pour faire des découvertes originales .

Léon Gérin et Édouard Montpetit ont sans doute, l’un et l’autre et chacun à sa manière, défendu l’idéal de l’intellectuel comme universitaire. Devant ses étudiants, Montpetit dit: « Je sais que le siècle est ailleurs et que notre civilisation est imprégnée d’arrivisme ; mais vous donnerez tort à notre temps en demeurant des intellectuels, malgré le dédain qu’on attache aujourd’hui à ce mot, quand il implique curiosité d’esprit, spéculation, pensée » . Dans son article, Lamonde tend encore à identifier les intellectuels à des « gens de lettres », dont il cherche l’atteinte d’une « masse critique » permettant son émergence. Ce n’est sans doute pas l’essentiel. Il faudrait plutôt chercher des producteurs de savoirs spécialisés et disposant d’une autonomie institutionnelle. Mais dans L’histoire sociale des idées, Lamonde renforce l’identification des intellectuels aux universitaires en écrivant que « l’émergence de l’intellectuel est devenue possible grâce en partie à l’Université, en même temps qu’une culture nationale prend des traits plus accentués. » . Il n’a toutefois pas encore fait la distinction que fait Noiriel en séparant les écrivains et les journalistes des intellectuels proprement dits, universitaires, car savants et jouissant d’une autonomie face aux impératifs de la politique ou de la vente des journaux. Sans vouloir prendre à tout prix le parti de la définition de Noiriel (qui souffre sans doute d’avoir tourné un peu les coins ronds dans l’analyse de la variété des usages du mot « intellectuel »), il faut bien reconnaître qu’il a un argument fondamental lorsqu’il souligne l’importance du partage des compétences dans l’autonomie des universitaires et, en conséquence, le déficit de légitimité qui frappe les intellectuels lorsqu’ils sortent de leur réserve. Mais, précisément, cette tradition républicaine franco-française, celle de la Troisième République, n’est pas bien présente au Québec, du moins pas encore. Il faudrait par ailleurs bien identifier par quels canaux elle y pénètre, si tel est le cas. À défaut d’un républicanisme « à la française », reste cependant la volonté de créer une profession savante, notée par Lamonde:

Edmond de Nevers observe, en 1896, que le professorat dans les collèges ne constitue pas, parce que clérical, une carrière permanente et rémunérée. Il insiste pour « que l’on comprenne bien que ce que l’on appelle les « Hautes Études » n’existe pas dans la province de Québec, et que tout est à créer ».

Il semble qu’on ait quelques indications qui plaident pour la pertinence du critère « noirélien » privilégiant les universitaires comme intellectuels, sous condition que l’université doit avoir d’abord atteint un certain degré d’autonomie. Ce qui distinguera sans doute le Québec de la France, c’est que le partage des compétences sera moins nettement délimité, que la faiblesse du bassin démographique encourage des liens plus étroits entre les milieux et, finalement, qu’une fois notre système formé, il a eu davantage de souplesse que celui des Français.

Bibliographie

LAMONDE, Yvan. Histoire sociale des idées au Québec, 1896-1929. Montréal: Fides, 2004.
LAMONDE, Yvan. “Les ‘intellectuels’ francophones au Québec au XIXe siècle: questions préalables".” Revue d’histoire de l’Amérique française 48, no. 2 (1994): 153–85.

« Dire la vérité au pouvoir » : une matrice unique?

Dans le dernier billet, j’annonçais que celui-ci serait consacré à quelques limitations que je crois discerner dans les analyses de Noiriel sur les intellectuels. Je ne suis pas spécialiste de ce thème, donc je ne peux confronter ses analyses à celles d’autres auteurs, encore moins à des sources directes. Je ne peux donc faire qu’une critique sommaire et fondée sur des éléments internes au texte. Par ailleurs, j’ai choisi de me concentrer à une seule critique, qui me semble être la plus importante.

Cette limitation réside, me semble-t-il, en ce que Noiriel semble souvent trop tenir à l’hypothèse selon laquelle l’ensemble des stratégies de légitimation des intellectuels français serait surgi de la matrice qui donne son titre au livre : « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés. » Car il lui faut parfois forcer un peu le trait pour montrer que certains types d’intellectuels « disent la vérité au pouvoir ». Il ne fait aucun doute que c’est la mission que se sont donnée les intellectuels dreyfusards et les intellectuels critiques. Mais est-ce là bien ce que font les intellectuels spécifiques? En proposant de poser autrement les questions sur les grands débats de société, ceux-ci s’adressent-ils au pouvoir? Si c’est bien le cas, la question fondamentale préserve toute sa pertinence : même dotés de compétences spécifiques, on peut douter qu’ils aient la légitimité pour guider les politiques. Mais comme le montre Noiriel lui-même, les intellectuels spécifiques estiment rarement que leurs interventions doivent influer directement sur les décisions politiques et préfèrent voir leurs interventions publiques comme des moyens pour relever le niveau du débat et participer à l’émancipation du peuple. Dans cette perspective, il est difficile de penser que les intellectuels s’adressent « au pouvoir », sauf à considérer que « le pouvoir » réside dans le peuple — un réflexe qui ne vient pas spontanément à l’esprit, même dans un régime représentatif à suffrage universel. La même remarque vaut pour les intellectuels de gouvernement : s’adressent-ils au pouvoir? Ici, le problème peut être détourné, puisqu’il demeure possible de redéfinir ce qu’on entend par « pouvoir ». Ainsi, nombre d’intellectuels de gouvernement se sont élevés contre un marxisme jugé hégémonique, et ce, même avant que la gauche ne s’empare du pouvoir. Il n’en demeure pas moins que la fonction de l’intellectuel de gouvernement est énoncée autrement ailleurs : il s’agit plutôt de guider l’opinion. Peut-on vraiment identifier l’opinion au pouvoir? Tout le problème, me semble-t-il, est que Noiriel semble hésiter sur le statut de l’énoncé « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés ». D’une part, il estime qu’il s’agit de la matrice de la variété des réponses apportées par les intellectuels français au problème de la légitimité de leurs interventions. Mais, d’autre part, il en vient à traiter cette maxime comme étant la définition d’un intellectuel, ce qui l’oblige à forcer le trait pour que certains de ses intellectuels soient conformes à cette définition. Or, il me semble qu’on ne peut avoir l’un et l’autre. Il me paraît plus fécond d’en rester au principe de la matrice, sans chercher à en faire l’unique matrice des réponses apportées par les intellectuels. On devrait donc pouvoir ouvrir la porte à d’autres familles de stratégies pour concilier le savant et le politique.

J’ajouterai que de cette limitation en découle une autre, sur laquelle je serai bref. Elle tient au format du livre, centré sur le point de vue des intellectuels dans leurs stratégies de légitimation. Cette limitation rend difficile de discerner des stratégies de conciliation du savant et du politique qui prendraient leurs racines dans l’initiative d’acteurs hors des milieux universitaires. Ainsi, les initiatives politiques pour recruter des savants, de même que les initiatives privées pour faire tenir aux savants un discours politique (les thinks thanks et fondations privées, par exemple), demeurent sous-traitées. Une étude située hors du contexte français aurait peut-être permis de mieux mettre en évidence de tels phénomènes, mais elles ne sont pas pour autant absentes de l’Hexagone.

Je terminerai sur une note rapide sur la pertinence de l’adaptation du propos en contexte québécois. Noiriel prend la précaution de situer l’émergence de l’intellectuel dans des évolutions qui, sans être identiques, sont similaires dans l’ensemble des pays d’Occident. Quelques indications, dans le livre lui-même ou ailleurs dans l’œuvre de Noiriel, permettent de cerner des éléments de transposition en contexte étasunien. Le principal facteur de différence, dans ce cas, étant que la démographie et l’ampleur du système universitaire étasunien produit un monde intellectuel moins centralisé et plus éclaté. Les liens d’interdépendances des intellectuels entre eux seraient donc plus relâchés. Au Québec, il faudrait partir de caractéristiques intermédiaires : notre système universitaire est à la fois plus décentralisé que le français et surtout plus petit. Quelles sont les conséquences de ces facteurs? Je ne saurais l’affirmer en toute certitude. J’avancerai cependant qu’il tend à produire des intellectuels forcés à faire preuve de plus d’éclectisme et à franchir plus souvent les frontières entre les différents rôles possibles.

Repenser le problème de l’anti-intellectualisme

Dans le premier billet que j’ai consacré à Dire la vérité au pouvoir, de Gérard Noiriel, je présentais les conditions d’émergence de la figure publique de l’intellectuel à la fin du XIXe siècle, telle que l’auteur l’expose dans le premier chapitre de ce livre. Dans le second billet, je présentais les principaux types d’intellectuels qu’il exposait dans la suite du livre, en les confrontant aux réflexions qu’il avait déjà exprimées dans trois différents chapitres de Penser avec, penser contre. Je devais faire un dernier billet pour compléter cette série, consacré à des réflexions éparses qui me sont venues à l’esprit, mais en y repensant je me suis dit que ces réflexions éparses risquaient de nuire au potentiel de discussion de chacune d’entre elles. Je fragmenterai donc ces différents billets, mais en établissant à l’avance leur nombre et leurs thèmes. En premier lieu, j’aborderai la question de l’anti-intellectualisme. En second lieu, je reviendrai sur certaines limites que je crois percevoir dans la méthode d’analyse de Noiriel et donc dans sa typologie. En troisième lieu, je tenterai un lien hypothétique avec les questions étudiantes. Enfin, je tenterai une esquisse très intuitive de ce qui distingue le milieu intellectuel français du milieu intellectuel québécois.

La première réflexion, et sans doute la plus importante, concernera donc l’anti-intellectualisme. Évoluant dans le milieu universitaire depuis longtemps, je me souviens avoir entendu et émis des lamentations sur le thème de la « montée de l’anti-intellectualisme » ou de « l’anti-intellectualisme québécois » depuis aussi longtemps que j’y suis. Selon le ton adopté, cette litanie laisse supposer que l’anti-intellectualisme serait propre, soit à une époque, soit à une culture donnée, soit aux deux. Elle laisse en tout cas supposer que les intellectuels seraient les victimes d’un anti-intellectualisme qui n’aurait rien à voir avec eux. Or, le livre de Noiriel remet radicalement en cause cette lecture de l’anti-intellectualisme. En effet, si, comme il le pense, l’intellectuel surgit d’une disposition spécifique des institutions qui sépare l’activité savante de l’activité politique, alors l’intellectuel et l’anti-intellectualisme ne sont que deux faces d’une même pièce.

Vu du Québec, ce constat n’est pas banal, notamment parce qu’il remet en cause une certaine vision mythique de la France que les Québécois véhiculent souvent (à laquelle je ne croyais plus depuis longtemps, puisque vivre en France a quelques effets) selon laquelle l’Hexagone, patrie des intellectuels, ne connaîtrait pas ou peu ce fléau de l’anti-intellectualisme (1). En réalité, l’anti-intellectualisme est aussi profond en France que l’est l’intellectualisme. C’est vraisemblablement parce que le déficit de légitimité de l’intervention savante en politique est d’autant plus ancré dans le républicanisme français que les intellectuels français ont développé des stratégies de légitimation aussi vigoureuses. Au fil des pages de Dire la vérité au pouvoir, on réalise que les luttes que se sont livrés les intellectuels de types différents (2) ont certainement contribué à miner l’ensemble des stratégies de légitimation intellectuelles. Mais, au surplus, on se rend compte que la question fondamentale qui est posée aux savants qui interviennent dans l’espace public est parfaitement légitime : au nom de quoi? Les réponses apportées par les intellectuels à cette question sont cruciales, car c’est d’elles que dépend la place qu’on fera au savoir dans le monde politique. C’est pourquoi il convient également à l’intellectuel d’écarter toute réaction effarouchée face à l’anti-intellectualisme et de prendre toute la mesure de la question et les failles respectives des diverses réponses apportées. Croire que la position de l’intellectuel en politique va de soi est sans doute la pire erreur qu’on puisse faire.

À bien lire Noiriel, on voit qu’il faut poser le problème d’une éventuelle « montée de l’anti-intellectualisme » différemment et plutôt interroger la situation des intellectuels eux-mêmes. En un sens, si l’intellectuel existe par son travail de légitimation, supprimer les causes de son déficit de légitimité supprimerait en même temps la figure même de l’intellectuel. Mais serait-ce un mal? la figure du savant, elle, pourrait bien survivre à celle de l’intellectuel. Quoiqu’il en soit, cette perspective demeure purement hypothétique. Ce qui importe surtout, c’est de prendre la mesure du défi posé: éviter que le savoir ne soit l’objet de manipulations politiques tout en s’assurant que le savoir alimente et rehausse nos débats publics. Pour cela, il faudrait mettre sous la loupe nos méthodes pour lier savoir et politiques et déterminer laquelle remplit le mieux cette ambition démocratique.

Note:

(1) Une récente émission de Radio-Canada animée par Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau — je remercie Ianik Marcil dont l’intéressant billet m’a permis d’en prendre connaissance — aborde en profondeur cette question des intellectuels. On y discute de quelques clichés que j’ai abordés dans ce billet, la discussion n’évite pas toujours l’écueil d’analyser l’intellectualisme et l’anti-intellectualisme comme deux phénomènes distincts, mais elle flirte aussi avec les analyses noiréliennes en posant de différentes manières la manière dont les universitaires investissent le champ du politique. Toutefois, on note que la plupart des définitions proposées de l’intellectuel (celle de Le Goff excepté) au cours de cette émission correspondent en fait à des justifications, telles que les analyse Noiriel. En diffusant de nombreux extraits d’entrevues d’intellectuels québécois de la Révolution tranquille, cette émission montre à l’œuvre les exercices de justifications de même nature que celles qu’identifie Noiriel. Il faudrait les étudier systématiquement pour voir si la typologie est la même, mais d’emblée le problème fondamental semble identique, hier comme aujourd’hui : la légitimité de l’intellectuel et la nature de son rôle demeurent problématiques, car ils logent dans un espace social indéfini.

(2) Je dis de type différent davantage que de partis opposés, car il semble que l’affiliation politique soit moins décisive que le type de stratégie adopté pour lier savant et politique. C’est particulièrement vrai pour les intellectuels de gouvernement qui, de droite ou de gauche, modèrent leurs critiques les uns envers les autres, car ils évoluent dans les mêmes réseaux de pouvoir. Non seulement cette situation les amène à tisser des liens d’interdépendance (ils veulent que leurs collègues les invitent dans leurs colloques après tout), mais puisqu’ils partagent une même vision des liens entre le savant et le politique, ils peuvent respecter leurs collègues qui adoptent la même ligne de conduite qu’eux. Il en va autrement, par exemple, des intellectuels révolutionnaires pour qui le comportement des intellectuels de gouvernement est parfaitement illégitime.

Des types d’intellectuels

Mon précédent billet sur Dire la vérité au pouvoir, livre de Gérard Noiriel portant sur l’histoire des justifications utilisées par les intellectuels pour leurs interventions publiques, présentait l’ouvrage et le premier chapitre (sur quatre) de celui-ci. Si j’ai consacré tout un billet à un seul chapitre, c’est que celui-ci présente l’essentiel de ce qu’il y a à comprendre, d’un point de vue théorique, sur le sujet, en présentant la configuration sociale spécifique qui a donné naissance à la figure publique de l’intellectuel. Les trois chapitres suivants, consacrés chacun à un profil type d’intellectuel et son évolution à travers le temps, illustrent à leur manière la thèse principale (dans ce billet, tous les numéros de pages sans précision de volume renvoient à ). Dans ce billet, j’exposerai les différents profils analysés à l’intérieur de ces chapitres, pour y ajouter des éléments que Noiriel avait discutés à propos de l’engagement intellectuel dans Penser avec, penser contre, en particulier dans les chapitres consacrés à Pierre Bourdieu, Michel Foucault et Richard Rorty.

L’intellectuel révolutionnaire

L’intellectuel révolutionnaire est celui qui prend la défense des travailleurs en prônant l’action révolutionnaire. Les prototypes de ce type d’intellectuel, Sorel et Peguy pour la première génération, Nizan et Sartre pour la seconde, sont des marxistes en rupture avec le milieu universitaire, qu’ils accusent d’avoir trahis les travailleurs pour se mettre au service de l’État. C’est là la double compétence dont ils se targuent pour investir le débat public : leur connaissance du marxisme mis au service de l’action révolutionnaire, par la destruction de l’idéologie bourgeoise, et leur connaissance intime du milieu universitaire, dont ils sont sortis pour vivre comme les travailleurs, dans la pauvreté. Cette rupture avec le milieu universitaire et l’utilisation des compétences philosophiques et littéraires acquises lors de leurs études leur permettent de faire le lien entre le savant et le politique. On peut également identifier des intellectuels révolutionnaires de droite, prônant la destruction de la IIIe République et sympathiques au national-socialisme, mais historiquement, ils échouèrent largement dans leur travail de légitimation en raison de leurs liens avec les milieux mondains.

C’est Jean-Paul Sartre qui a donné sa version la plus achevée à la réflexion des intellectuels révolutionnaires sur le rapport entre savant et politique, en publiant en 1970 le Plaidoyer pour les intellectuels. Sartre revendique la posture de « celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » et de l’écartèlement entre les classes bourgeoises et prolétaires. Si l’intellectuel révolutionnaire est issu des milieux bourgeois et/ou formé par eux, alors il ne peut remplir sa mission révolutionnaire qu’au prix d’une trahison et d’un travail sur soi. Parce qu’ayant déjà trahi, il apparaît forcément comme suspect, mais c’est ce phénomène même qui lui permet de revendiquer une posture universelle (pp.97-102): n’était parfaitement identifié à aucun groupe, il est en quelque sorte de tous.

À l’époque même de la publication du Plaidoyer, la dernière grande génération d’intellectuels révolutionnaires, représentée notamment par Régis Debray, était en voie d’être éclipsée par de nouvelles figures d’intellectuels. Le descendant le plus direct du révolutionnaire, c’est l’intellectuel critique. Contrairement au révolutionnaire, l’intellectuel critique ne rompt pas avec le milieu universitaire pour vivre parmi les prolétaires. Les intellectuels critiques estiment qu’il n’est pas de leur ressort d’instruire les masses du fait qu’elles sont dominées, mais de détruire les idéologies dominantes afin de laisser la voie libre à la révolte des masses. Pour eux, c’est le carcan idéologique qui emprisonne les dominés qui empêche ces derniers de se révolter contre l’oppression. C’est pourquoi ils considèrent leur philosophie critique comme une action de dénonciation politique. C’est également pourquoi ils élaborent généralement des systèmes de pensée polyvalents, qui doivent leur permettre d’attaquer toute forme de pensée jugée oppressive. Les Derrida, Foucault (dans la première partie de sa carrière), Deleuze et Rancière sont des exemples de ce type d’intellectuel. Chez les historiens, on retrouve Albert Mathiez et Pap Ndiaye.

L’intellectuel de gouvernement

Les intellectuels de gouvernement se situent à l’opposé des intellectuels révolutionnaires. Ils cherchent à améliorer le sort du peuple en intégrant les réseaux du pouvoir et en participant au gouvernement. Leurs réseaux denses les amènent à effectuer des tâches souvent influentes pour le compte du gouvernement, tel que l’élaboration du programme scolaire d’histoire de la IIIe république dans le cas de Charles Seignobos ou les cours d’éducation civique dans le cas d’André Siegfried. À partir de la fin des années 1970, suivant l’exemple de Raymond Aron avec plus ou moins de bonheur intellectuel, mais un succès certain, les « nouveaux philosophes » se donnent pour tâche de « combattre le totalitarisme » (réel ou imaginaire). Ces intellectuels profitent de la conjoncture, qui liquide le travailleur industriel traditionnel et permet la redéfinition des « opprimés » qu’il s’agit de défendre. En s’immergeant dans leur travail médiatique, ils en viennent généralement à négliger d’effectuer des recherches originales et s’attirent souvent le mécontentement de chercheurs de métier (Febvre contre Seignobos, Kaplan et Rébérioux contre Furet). Mais surtout, en s’immergeant dans les réseaux de pouvoir, ils en sont venus à se confondre avec celui-ci. Comment pourraient-ils donc « dire la vérité au pouvoir »? Ces causes expliquent la crise des intellectuels de gouvernement, néanmoins toujours fort présents dans les médias, à partir de la grève des cheminots en 1995.

L’intellectuel spécifique

L’expression « intellectuel spécifique » et sa définition proviennent de Michel Foucault, lorsqu’il s’est éloigné de la posture d’intellectuel critique, mais Noiriel insiste pour faire remonter le comportement de l’intellectuel spécifique à Émile Durkheim. D’après Noiriel, « L’intellectuel spécifique est un universitaire qui accepte de prendre la parole en public pour poser autrement les problèmes d’actualité, car il est convaincu que, dans une société démocratique, l’enjeu décisif des luttes de pouvoir se situe du côté des questions plutôt que des réponses. » (pp.209-210) Souvent déçu ou méfiant de la politique, l’intellectuel spécifique maintient sa réserve d’universitaire sur des thèmes dont il n’est pas spécialiste et n’intervient que lorsque les arguments qu’il avance sont le fruit d’une compétence spécifique, qui n’est pas à la portée de tous. L’intellectuel spécifique cherche à éviter les lieux communs du débat en le transformant en question scientifique qui pourrait lui permettre de l’éclairer autrement et de relever la réflexion à son sujet. Durkheim, Bloch, Lévi-Strauss, Foucault et Bourdieu sont présentés par Noiriel comme des exemples marquants de cette posture, à laquelle il s’identifie lui-même.

Notes sur les analyses sur Foucault et Bourdieu

Il faut noter que les analyses sur Foucault et Bourdieu, qui sont proposées dans ce livre , ne sont pas pleinement cohérentes avec celles qu’on a pu consulter les chapitres qui leur étaient consacrés dans Penser avec, penser contre. Alors que Bourdieu est présenté dans Dire la vérité au pouvoir comme un archétype de l’intellectuel spécifique qui a basculé en 1995 dans la posture de l’intellectuel critique, Penser avec, penser contre montrait des ambivalences plus profondes. Dans ce chapitre, on voyait Bourdieu hésitant et endossant le rôle de l’intellectuel universel à la manière de Sartre (mais sans rompre avec le milieu universitaire, ce qui le rangerait parmi les intellectuels critiques) pour finalement, à la toute fin de sa vie, regretter ce choix. La posture d’intellectuel critique de Bourdieu serait la conséquence logique d’un choix méthodologique, celui d’avoir privilégié la synthèse théorique sur le renforcement de la communauté des savants comme moyen de passer du particulier à l’universel. Cette analyse aidait à comprendre que Noiriel insiste tant sur l’autonomie de la communauté savante (pp.148-155). Le chapitre consacré à Michel Foucault le montre oscillant entre trois positions, celle d’intellectuel universel (mais son modèle est Barthes plutôt que Sartre, dont Foucault avait de multiples raisons de vouloir se distancier), puis celle d’intellectuel spécifique et enfin, celle de « chercheur engagé ». Or, ce terme de « chercheur engagé » disparaît dans Dire la vérité au pouvoir. Qu’est-il devenu? En premier lieu, les analyses abrégées sur le chercheur engagé sont annexées aux pages consacrées à Foucault dans le chapitre sur l’intellectuel spécifique. Mais surtout, la définition de celui-ci donnée au début de ce chapitre est rapprochée de celle du chercheur engagé. Pour le comprendre, il faut comparer les définitions de l’intellectuel spécifique données dans chacun des deux livres. Dans Penser avec, penser contre, le rôle de l’intellectuel spécifique, tel que défini par Foucault, est d’effectuer des recherches sur les conflits du moment, d’élaborer une généalogie des luttes et fournir aux militants le résultat de ses recherches afin qu’ils puissent les utiliser pour « prendre la parole en montrant, grâce à l’histoire, le caractère arbitraire, infondé des arguments avancés par les gouvernants et les experts afin de discréditer leur combat. » (p.162). Ce faisant, l’intellectuel spécifique retourne le pouvoir qui résulte de la « politique de la vérité » contre les gouvernants (p.168). Or, cette définition de l’intellectuel spécifique ne correspond qu’imparfaitement à celle qu’on trouve dans Dire la vérité au pouvoir et correspondrait davantage à ce que font les intellectuels critiques. Au contraire, le « chercheur engagé » décrit dans Penser avec, penser contre, est attaché au principe de compétence, à l’autonomie du monde savant et à la problématisation de ses recherches, correspond mieux à l’intellectuel spécifique décrit dans Dire la vérité au pouvoir. Il y a donc, entre les deux livres, un jeu de transfert de sens, auquel il faut prendre garde si on veut lire davantage qu’un seul livre de Noiriel.

Mais venons-en à la conclusion de Dire la vérité au pouvoir. Elle montre combien le Noiriel qui, dans Penser avec, penser contre, privilégiait la posture du chercheur engagé parce qu’elle permettait de mieux affirmer l’autonomie du monde savant par rapport aux discours politiques et médiatiques, privilégie l’intellectuel spécifique pour les mêmes raisons dans Dire la vérité au pouvoir (un autre indice du transfert de sens auquel je faisais allusion). Elle montre que le projet du livre est d’interroger l’avenir de l’intellectuel spécifique. À ses yeux, la posture de l’intellectuel spécifique a été la plus malmenée par l’avènement de « la démocratie du public » , car les médias de masse imposent au débat un format qui n’est pas adapté aux ambitions de cette forme d’intervention. Aussi l’intellectuel spécifique devrait-il réfléchir à de nouvelles formes d’interventions, qui puissent atteindre le public en contournant le carcan médiatique. Mais la crise de l’intellectuel spécifique est plus profonde, car elle repose aussi sur une faille dans sa stratégie de légitimation :

Si les intellectuels spécifiques veulent défendre plus efficacement les idéaux auxquels ils croient, il faut aussi qu’ils affrontent la contradiction sur laquelle ils ont construit leur identité, mais qui a constamment miné leur légitimité. Prétendre « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » c’est, qu’on le veuille ou non, cautionner une forme d’inégalité dans l’espace public en invoquant le privilège du savoir. Certes, les intellectuels spécifiques, depuis Durkheim jusqu’à Bourdieu, ont récusé ce privilège en affirmant qu’en transmettant leur savoir aux citoyens, ils offraient à ces derniers des moyens leur permettant de se libérer et de se réaliser. Mais aucune preuve empirique n’a été apportée pour justifier le bien-fondé de ce type de justification. (p.272)

C’est pourquoi, en conclusion, Noiriel appelle à une réflexion sur un modèle d’intellectuel développé aux États-Unis, notamment par Richard Rorty, qu’il appelle l’ironiste libéral : « L’“ironiste” est celui qui a des doutes sur son propre “vocabulaire final” (1); et le “libéral” celui qui considère que la cruauté (l’humiliation) est la pire des souffrances que l’on puisse infliger à autrui. » (p.273)

Cette définition pourrait être augmentée de ce que Noiriel disait de l’ironiste dans le chapitre qu’il a consacré à Rorty dans Penser avec, penser contre :

Un « ironiste » est un individu qui ressemble à George Orwell, quelqu’un qui pense que la meilleure façon d’effectuer des retouches sur lui-même consiste à nouer des liens de solidarité avec les gens qui l’entourent. L’ironiste n’est pas sûr de son vocabulaire final. Il a donc besoin de parler aux autres, car « seule la conversation lui permet de gérer ses doutes, de savoir où il en est, de garder à sa toile de croyances et de désirs une cohérence suffisante pour lui permettre d’agir. » »

D’après Rorty, les artistes sont mieux à même que les intellectuels d’exposer les souffrances des opprimés. Le rôle des intellectuels serait « de contribuer à l’élargissement du “nous” des citoyens en poursuivant le processus qui a conduit les hommes à s’identifier d’abord à leur famille, puis à leur communauté villageoise, puis à leur nation, etc. » (p.273) Sans prétendre qu’il faille adopter le modèle de l’ironiste libéral tel quel, Noiriel estime qu’il doit permettre d’ouvrir une réflexion sur ce qui manque par-dessus tout aux intellectuels spécifiques, soit les moyens de s’assurer une réception au-delà des cercles d’initiés. Ces conclusions, qui profitent de la réflexion historique esquissée dans l’ouvrage pour inviter à repenser autrement le rôle de l’intellectuel, montrent que Dire la vérité au pouvoir est bien l’ouvrage d’un intellectuel spécifique.

Note :

(1) La définition de « vocabulaire final » n’est malheureusement pas précisée dans Dire la vérité au pouvoir, bien qu’elle revienne pour analyser quelques penseurs, en particulier Rancière, puis lorsque Noiriel aborde Rorty. C’est à ce dernier qu’il a emprunté cette expression, dont le sens peut être trouvée dans Penser avec, penser contre : le « vocabulaire final » d’un philosophe est une œuvre en propre, personnelle (au risque de rompre avec le l’ensemble de la philosophie?) .

Bibliographie

NOIRIEL, Gérard. Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question. Marseille: Agone, 2010.
NOIRIEL, Gérard. Penser avec, penser contre. Itinéraire d’un historien. Paris: Belin, 2014.
MANIN, Bernard. Principes du gouvernement représentatif. Paris: Flammarion, 2012.

L’intellectuel situé

Dans l’introduction du premier tome de son immense Histoire sociale des idées au Québec, Yvan Lamonde écrivait que l’une de ses motivations principales avait été de se situer lui-même dans le paysage historique des idées. Il utilisait l’image de la clairière, métaphore des défricheurs qui s’offrent un lieu habitable et un horizon pour travailler . Une ambition similaire m’a paru transpirer du petit livre de Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir, les intellectuels en question. L’image de la clairière s’impose moins, d’une part parce que l’image du défricheur est moins présente dans l’imaginaire du continent européen, d’autre part parce qu’on ne peut pas dire que la France manque d’histoire des idées ou des intellectuels. Ce n’est donc pas là un ouvrage qui impose un nouveau champ de recherche. Néanmoins, l’ambition de l’auteur demeure de se situer au sein d’une histoire donnée. Les échos entre l’expérience de l’auteur et son analyse sont évidents, jusque dans l’angle d’approche choisi : examiner la tension, dans la situation d’intellectuel, entre l’action politique et la recherche de la vérité et analyser les justifications utilisées par les intellectuels pour légitimer leurs interventions dans l’espace public. Noiriel justifie ce choix ainsi :

Au départ, j’ai fait ce choix [de privilégier les universitaires dans son enquête] parce que je voulais analyser la tension, que j’ai souvent éprouvée personnellement, entre deux types d’aspirations contradictoires, à savoir le désir de vérité et le souci de l’action. J’ai tenté de montrer que cette tension était caractéristique de l’universitaire désireux de faire entendre sa voix dans l’espace public. C’est une conséquence de la séparation du savant et du politique qui s’est institutionnalisée en France à la fin du XIXe siècle, en créant du même coup un vide dans l’espace public. « L’intellectuel » a surgi pendant l’affaire Dreyfus pour combler ce vide, mais il n’a pas réussi pour autant à résoudre la contradiction qui lui a donné naissance.

Le matériel empirique utilisé puise abondamment dans les précédents travaux de l’auteur : la confrontation de Durkheim et Bloch avec l’antisémitisme de leur époque avait été commentée dès Le creuset français, le rôle des historiens sous la troisième république (notamment Seignobos) était commenté dans Sur la « crise » de l’histoire, les conceptions de l’engagement intellectuel de Bourdieu et Foucault avaient fait l’objet de premières analyses dans Penser avec, penser contre, etc… en revanche, certaines analyses (par exemple sur Sartre, Mathiez, Rancière, Furet, Rémond, Finkielkraut ou Lévi-Strauss) m’étaient moins familières, mais je n’ai pas lu l’ensemble des livres de l’auteur. Sans tenir de compte exact, l’essai de Noiriel repose sur l’analyse d’environ 15 à 20 trajectoires d’intellectuels de la fin du XIXe siècle au début du XXIe siècle. Pour ne pas être mesquin, il faut dire qu’il s’attache aussi beaucoup aux institutions qui ont soutenu leur action et que de nombreux autres noms apparaissent dans le voisinage des intellectuels qui font l’objet des principales analyses. Il n’ignore donc pas la présence de nombreux intellectuels de seconde ou troisième zone dans le paysage. Il reste qu’il s’attache tout particulièrement à l’analyse de trajectoires canoniques et qu’on ne saurait considérer que l’intérêt de l’ouvrage repose sur l’ampleur de l’étude empirique ou l’apport de nouvelles données. C’est donc l’angle d’attaque et l’originalité de l’analyse qui en fait le principal intérêt. Cet intérêt théorique comporte également une valeur militante (1), puisque l’objectif est de proposer une analyse des défis qui attendent les intellectuels français (2).

Genèse de l’intellectuel

Mais avant de faire l’histoire de cette « tension » entre désir de vérité et souci de l’action, il fallait d’abord en montrer la genèse, qui coïncide avec l’origine des intellectuels en France. Le terme « intellectuel » apparaît avant l’affaire Dreyfus, désignant « ceux qui exerçaient des activités censées mobiliser « l’intellect ». Toutefois, l’affaire Dreyfus a changé la donne en désignant de ce mot « parmi les professions intellectuelles, la petite minorité de ceux qui s’engagent dans les combats civiques de leur temps, au nom d’un idéal de vérité et de justice » (p.14). Mais l’intellectuel ainsi désigné à partir de l’affaire Dreyfus se démarque de ceux à qui cette définition aurait pu s’appliquer (les philosophes des Lumières et leurs héritiers directs du XIXe siècle) en ce qu’il est d’abord un spécialiste. Au contraire des intellectuels dreyfusards et postérieurs, ces prédécesseurs ne ressentent guère de tension entre « la réflexion et l’action » :

Fortement imprégnés par la philosophie des Lumières, ce sont des « hommes complets » : à la fois savants, journalistes et militants politiques. Dans leur jeunesse, ils se sont tournés vers les deux disciplines que les nouvelles universités [du XIXe siècle, postérieures à la fondation de l’université de Berlin sous la direction de Wilhelm Von Humboldt] ont consacrées, la philosophie et l’histoire, pour y puiser des connaissances et des arguments qu’ils vont mettre ensuite au service de leur engagement partisan. (p.20)

Cette réalité correspond à la première étape des régimes représentatifs, celle que Bernard Manin appelle « le parlementarisme », qui correspond à l’époque du suffrage censitaire . La mise en place, sous la Troisième République, du suffrage censitaire et de la démocratie de partie sera décisive pour la naissance de l’intellectuel contemporain. Cette transformation tend à « professionnaliser » la politique, c’est-à-dire que les politiciens doivent désormais se consacrer à temps plein à cette activité pour espérer y avoir quelque succès. Parallèlement, l’école républicaine accomplit un travail d’alphabétisation des masses, ce qui favorise une transformation considérable de l’espace public. Les médias se professionnalisent et se structurent en journaux de masses et publications spécialisées à destination du public lettré. Enfin, les enseignants-chercheurs des universités tendent, pour leur part, à se spécialiser, comme en témoignent en particulier les sociologues, qui affirment leur autonomie à la fin du XIXe siècle par rapport aux philosophes et aux historiens. L’idée s’impose alors au monde universitaire qu’une connaissance valable est toujours une connaissance spécialisée (c’est notamment affirmé par Durkheim et Weber, cités en page 37). L’ère de « l’homme complet » s’achève, car il n’est plus possible à ce dernier de développer des connaissances suffisantes dans un domaine pour rivaliser avec un spécialiste, comme le montre la manière dont l’historien François-Alphonse Aulard démoli les thèses d’Hippolyte Taine (polémique analysée aux pages 47 à 50). Cette spécialisation est l’élément final qui rend possible l’émergence de la figure de l’intellectuel, car le spécialiste, pour élaborer les questionnements spécifiques de sa discipline, doit travailler à l’écart du monde politique.

Cette séparation de la sphère savante et de la sphère politique pose en termes neufs le problème de la finalité de la science. Durkheim et Weber sont convaincus que, pour expliquer le fonctionnement de la société, il faut que les savants développent leurs propres questionnements scientifiques, quitte à transmettre ensuite aux non-spécialistes, par le biais de l’enseignement ou des conférences publics, les connaissances ainsi produites. Mais ce point de vue est contesté par ceux qui estiment que les universitaires doivent aussi répondre aux questions que leur posent les gouvernants (ou les journalistes) et proposer des solutions aux problèmes du moment. La finalité de la science prend ici la forme de l’expertise. (p.38)

Ces différents ingrédients, une fois réunis, font émerger les intellectuels à partir du problème de leur légitimité. Payés par les deniers publics, disposant de compétences spécifiques inaccessibles au grand public et censés demeurer dans leur réserve, ils interviennent pourtant massivement dans l’affaire Dreyfus en signant la pétition demandant la révision du procès en y précisant leur métier et leur grade. D’où la grande question à partir de laquelle les anti-dreyfusards les attaqueront : au nom de quoi ces gens interviennent-ils dans les affaires d’un juge qui n’a pas sollicité leur avis et prétendent-ils intervenir dans le débat public? Les intellectuels ne seraient-ils pas, au fond, des « aristocrates de la pensée », selon le mot de Barrès? Les intellectuels dreyfusards inverseront l’accusation en affirmant que dire la vérité au pouvoir leur permet de rendre justice. Mais l’accusation portée contre eux, qui résulte du partage des compétences entre savant et politique affirmé à la fin du XIXe siècle, demeure. C’est pourquoi les intellectuels devront constamment, au cours de leur histoire, effectuer un travail de légitimation de leurs interventions. C’est cette histoire que retrace Gérard Noiriel qui, en analysant les stratégies qu’ils utilisent pour occuper l’espace ouvert entre savant et politique ainsi que les arguments de légitimation qu’ils emploient pour justifier leur action, dresse une typologie des intellectuels tout en prenant garde aux transformations de configurations tout au long du XXe siècles. Parmi celles-ci, l’émergence d’une nouvelle phase de l’histoire des gouvernements représentatifs, celle que Manin appelle « la démocratie du public »  , marquée par les médias de masse (puis d’internet) et le brouillage des frontières entre les compétences, offre aux intellectuels une marge de manoeuvre beaucoup plus élevée, tout en les contraignant à des formats qui ne leur conviennent pas toujours. Reste que, même dans la démocratie du public, ces derniers sont aux prises avec le problème de la manière de faire le lien entre activité savante et activité politique, tout en justifiant de prendre la parole au-dessus du citoyen moyen. La thèse suggérée par le titre de la seconde version (« Dire la vérité au pouvoir ») est que l’ensemble des justifications produites par les intellectuels français pour justifier leur existence est des variations issues d’une même « matrice » qui se formulerait « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés ». De cette matrice, trois familles de justifications seraient issues, toujours en vigueur aujourd’hui: « Critiquer le pouvoir, gouverner l’opinion, éclairer les citoyens » (p.69). Dans un prochain billet, j’exposerai les principaux types d’intellectuels analysés par Noiriel. Puis, dans un autre billet, je reviendrai sur quelques réflexions éparses qui me sont venues en tête à la lecture de ce livre.

Notes

(1) Impression renforcée par deux indices : le sous-titre des Enfants maudits de la République, première édition parue chez Fayard, était L’avenir des intellectuels en France, annonçant un ouvrage tourné vers l’avenir. Par ailleurs, la réédition de l’ouvrage s’est faite aux éditions Agone, une coopérative qui se spécialise dans les ouvrages politiques et critiques.

(2) Noiriel signale par ailleurs trois différences entre l’édition originale et sa réécriture (voir pages 7 et 8). La première est que les polémiques entourant la grève des cheminots l’avaient poussé, dans la première version, à justifier a posture de « l’intellectuel spécifique », qui à cette époque était attaquée à travers la personne de Pierre Bourdieu, sans insister suffisamment sur les « limites » de cette figure, sur laquelle il revient dans Dire la vérité au pouvoir. La seconde est qu’il « succomb[ait] parfois à la tentation de proposer une nouvelle “histoire des intellectuels” », ce qui détournait l’attention de l’objet principal de l’ouvrage, l’analyse des arguments avancés par les intellectuels pour justifier leurs interventions publiques. N’ayant pas lu Les fils maudits de la République, je ne peux dire quelle est l’envergure de la réécriture qu’implique ce recentrage, Noiriel n’étant lui-même pas très précis à ce sujet. La troisième différence réside dans la prise en compte plus approfondie, dans Dire la vérité au pouvoir, des transformations du monde récent, à travers l’analyse des polémiques sur les lois mémorielles.

Bibliographie

NOIRIEL, Gérard. Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question. Marseille: Agone, 2010.
MANIN, Bernard. Principes du gouvernement représentatif. Paris: Flammarion, 2012.
LAMONDE, Yvan. Histoire sociale des idées au Québec, 1760-1806. Montréal: Fides, 2000.