Survivre et influencer: l’activisme radical défensif

« On ne fait rien si on ne fait pas de bruit. Il faut être discuté, maltraité, soulevé par le bouillonnement des colères ennemies. »

– Émile Zola.[1]

Je fais rarement de billets sur l’actualité. Je préfère réfléchir après la bataille, quand l’émotivité est en baisse. Pas le meilleur moyen de faire du clic, je sais. Tant pis. Cependant il se trouve que depuis quelques temps je fais des lectures sur les mouvements sociaux et l’influence. J’ai noté quelques passages que j’avais envie de partager mais que je ne voyais pas encore comment rassembler. Je vois passer beaucoup de discours sur la radicalisation de l’activisme de gauche, sur les « social justice warrior » et les mouvements sociaux. L’article de Vanessa Destiné est l’une des contributions récentes les plus pertinentes à cet égard. Plusieurs de ces critiques ont percé à l’occasion de la polémique sur Släv. Or, si la critique est permise, voire espérée, je crois que les quelques notes que je prends ici aident à mettre à distance quelques facilités intellectuelles, habitudes de pensées et idées reçues sur les mouvements sociaux. Elles ne facilitent pas forcément la réflexion : elles aident plutôt à exiger davantage de soi. Commençons par une distinction utile proposée par Michel Wieviorka, un sociologue s’étant intéressé au racisme et aux mouvements sociaux. Disciple d’Alain Touraine, considéré par Noiriel comme un « intellectuel de gouvernement » de gauche[2], il n’a rien d’un radical, il adopte au contraire la posture du monsieur modéré. Voici un outil conceptuel qu’il propose pour  l’analyse des mouvements sociaux :

Par ailleurs, un mouvement social possède toujours non pas une, mais deux faces, qui se présentent sous des modalités extrêmement variables d’une expérience à une autre ou, pour une même expérience, d’une période à une autre, voire d’une conjoncture à une autre. La face offensive du mouvement correspond à la capacité de l’acteur de définir un projet, une visée, une utopie, et à mettre en avant, en s’appuyant sur une identité forte, une conception alternative de la vie collective ; cette face est plus disposée à la négociation que la face défensive du mouvement, où l’acteur est d’abord soucieux de ne pas être détruit ou ravagé par la domination subie, et où il s’efforce de pouvoir exister, vivre, sauver sa peau, son intégrité morale et physique.[3]

Ce passage et les distinctions qu’il propose sont très intéressants pour éviter quelques simplifications abusives. Les critiques des mouvements sociaux radicaux insistent volontiers sur leur « agressivité » et leur volonté de transformer la société de fond en comble, sans traces de compromis. Ce faisant, il leur donne l’image d’un groupe menant une offensive généralisée. Pourtant, à lire Wieviorka, il semble plutôt que ces traits représentent, pour l’essentiel, la facette défensive du mouvement. J’ai pu parler à des activistes lucides sur leur propre radicalisation qui avancent les réactions agressives aux propos les plus modérés comme la cause principale de cette évolution. Webster s’en fait aussi l’écho lorsqu’il dit « La réaction des militants à SLĀV vient d’une accumulation. La plupart du temps, leurs arguments passent dans le beurre. » Volet défensif, donc, cherchant à préserver son intégrité morale en particulier et conscient de bénéficier de peu d’écoute.

On peut trouver dans le livre de Srdja Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes, un passage qui décrit assez bien le passage d’un mouvement social d’un mode défensif à un mode offensif. Il traite du mouvement des droits des homosexuels aux États-Unis, attribuant à Harvey Milk l’influence pivot du passage d’un stade à un autre :

Le mouvement national pour les droits des homosexuels mit quelques décennies à suivre la stratégie de Milk, mais il finit par s’y résoudre. Dans les années 1980 et 1990, la plupart de ses efforts visaient à organiser ses propres rangs comme une faction politique insulaire, et peu de gens hors de la communauté gay s’en souciaient suffisamment pour se joindre à ses marches ou soutenir ses efforts en matière de législation. Puis, le mouvement connut son « moment Milk ». Il se mit à penser non plus en termes d’absolus moraux, mais en termes de motivations individuelles. Il reconnut que la plupart des gens ne s’engagent dans un combat que lorsqu’ils s’y sentent directement impliqués. Comme l’a montré l’expérience, les problèmes des gays n’avaient pas affecté jusque-là les hétérosexuels américains de façon significative. Pour l’essentiel des Américains, les crises affectant la communauté gay — depuis l’épidémie de sida des années 1980 jusqu’aux tentatives ultérieures de mettre fin à une série de discriminations — n’étaient tout simplement pas leur affaire. La plupart des gens ne sont pas gays et ils ont bien d’autres choses à penser.

Mais tout cela changea quand le mouvement gay se mit à envisager le problème sous l’angle de ce qui pouvait faire sens pour les hétéros. Pour les amener à rejoindre sa cause, il s’ouvrit sur l’extérieur. Il se tourna vers les mères, les pères, les frères et les sœurs et les amis des gays, les invitant à venir manifester avec eux. En intégrant le grand public à sa cause, le mouvement pour les droits des homosexuels cessait d’être défini par des slogans comme « Les pédés sont là » et des parades où défilaient tous les personnages du groupe Village People avec des piercings au bout des seins. De nos jours, dans une parade gay, vous risquez surtout de trouver des pères américains d’âge moyen légèrement bedonnants, qui défilent en portant une pancarte disant qu’ils soutiennent leurs enfants et qu’ils les aiment quoiqu’il advienne. Et quand même un fervent Républicain comme Dick Cheney se déclare publiquement en faveur du mariage gay parce qu’il aime sa fille lesbienne, vous pouvez vous dire que la société est en train de changer.[4]

Il faut lire ce passage en tenant compte de qui est Popovic et de ce qu’il s’efforce de faire. Il n’est pas un spécialiste de sciences sociales qui s’efforce de comprendre comment change une société. C’est un activiste chevronné, fort de sa propre expérience, d’années de formation de militants et de lectures sur les mouvements sociaux, qui cherche à décrire les choses du point de vue des petits groupes militants isolés : que faire pour changer la société? Popovic explique qu’ils doivent construire des campagnes commençant par de petites victoires et que pour les remporter ils doivent définir des objectifs qui mettent la majorité de la population de leur côté. Cet exposé tactique est au cœur du second chapitre, dont je viens de tirer cet extrait. Popovic est un défenseur de l’activisme non violent, il insiste constamment sur le fait que la principale arme dont disposent les activistes est la force du nombre. Son exposé tend cependant à corroborer celui de Wieviorka : les mouvements « offensifs », qui partent à la conquête des gains et transforment profondément la société sont pacifiques, ils font des compromis (poser le gays comme « fille de », « frère de » etc… peut être critiqué comme une manière de ne pas leur accorder de valeur en tant qu’eux-mêmes ; mais la tactique permit d’obtenir des gains – c’est donc un compromis). Est-ce à dire que la facette défensive n’a pas lieu d’être, qu’elle est contre-productive ? Popovic semble le suggérer, mais encore une fois c’est parce que tout son projet est de proposer une stratégie pour construire un mouvement offensif, il n’a donc pas intérêt à vanter les mérites de la facette défensive. Pourtant, le passage retenu de Wieviorka invite à ne pas faire cette conclusion trop vite. Peut-on imaginer  le mouvement des droits homosexuels dans sa « phase Milk » (offensive) aurait pu être efficace si, auparavant, sa phase « défensive » n’avait contribué à organiser le mouvement ? Peut-on imaginer que les arguments forgés pendant cette première phase ont pu être récupérés par les alliés du mouvement lors du passage à l’offensive, précisément parce qu’ils avaient déjà été formulés et martelés, qu’ils étaient donc plus connus qu’il n’y paraissait ?

Pour illustrer cette possibilité, passons à un autre activiste, un environnementaliste, qui est également chercheur en sciences sociales. Il s’agit du psychologue social Serge Moscovici. Comme chercheur, il s’est intéressé aux sources du changement social. Il a ainsi cherché à observer et théoriser l’influence de ce qu’il appelle les « minorités actives ». Il y a un lien évident entre ses travaux et son activisme : le chercheur en science sociale cherche dans ses travaux les outils pour imaginer une action efficace. Je reviendrai sans doute éventuellement sur ces travaux, parce qu’il y a beaucoup à en dire. Pour le moment, l’extrait que je présente provient d’une entrevue avec une revue de vulgarisation, Sciences humaines:   

L’influence d’un groupe provient de ce que j’appelle le style de comportement, c’est-à-dire la manière dont ce groupe organise ses discours et ses conduites. Or, les minorités actives présentent deux caractéristiques essentielles. D’une part, elles transforment assez facilement un problème en conflit. Des minorités actives ont opéré cette transformation à propos du statut des immigrés en France, de l’avortement aux États-Unis ou de la liberté de pensée en Union soviétique. Par ailleurs, les minorités ont généralement un style de comportement résistant, en ce sens qu’elles maintiennent leurs positions sans faire de concession. Elles réunissent des gens particulièrement zélés, voire fanatiques. Cela a pour effet de créer des conflits non seulement sociaux, mais aussi psychologiques, chez les individus qui entendent ou lisent leurs arguments.

Des centaines d’expériences ont montré que les minorités sont capables de modifier les conceptions et les attitudes des gens qui n’en font pas partie. Au début, cette influence est souvent latente, c’est-à-dire que les gens changent de manière différée. Par exemple, l’influence est inexistante à la fin d’une expérience, mais se manifeste chez le sujet trois semaines après. Cela a notamment été mis en évidence au cours d’expériences classiques sur la modification de la perception des couleurs. Un autre aspect étonnant est que l’influencé change sans s’en rendre compte. L’impact de la minorité est d’autant plus important qu’il est nié.[5]

« Transformer un problème en conflit », « résister », « sans faire de concession » et « zélés, voire fanatiques » : voici réunis dans cet extrait assez de traits pour montrer que les « minorités actives » de Moscovici ont le comportement d’un mouvement social « défensif » selon Wieviorka. Or, que dit Moscovici, que ne disent pas les deux autres auteurs ? Que ce type de comportement exerce une influence différée et sur le long terme. Cette affirmation — si on souhaite la critiquer, encore faut-il le faire en s’intéressant à la méthode et aux données recueillies par le psychologue social — suggère qu’il faut manipuler avec prudence l’argument « d’effet backlash » souvent brandi contre les mouvements sociaux : que leur comportement aliène le public et nuit à la cause. Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’effet backlash, comme me l’a demandé un ami à qui j’ai soumis cet extrait ? Sans doute pas, car l’influence identifiée par Moscovici n’est pas un effet immédiat et il n’est pas exclu qu’un effet backlash existe à court terme. Par ailleurs, le passage des petits groupes étudiés par la psychologie sociale aux grands groupes des débats sociaux pose toujours problème. Il n’est pas exclu que l’influence exercée par les minorités actives ne se concrétise vraiment que lors du passage en mode offensif et inclusif, selon le souhait de Popovic. Il n’en reste pas moins qu’il est difficile de brandir l’argument d’une simple nuisance, car il y a de fortes présomptions que ces mouvements, pour bruyants et désagréables qu’ils puissent paraître, exercent bel et bien une influence et, par conséquent, que leur comportement n’a rien de contre-productif. Moscovici reprochait déjà, dans les années 1980, au mouvement écologiste d’avoir cessé de se comporter en minorité et d’en avoir perdu sa vitalité. La politique « offensive » comporte donc des risques, même si elle a ses promesses tout à fait démontrées par le livre de Popovic.

Notons cependant que le comportement d’influence indiqué par Moscovici est un comportement allant du groupe minoritaire vers l’extérieur et que Wieviorka souligne le besoin de solidarité dans la survie. Cela amène à reconsidérer les comportements de l’article de Vanessa Destiné mentionné en début de billet : ils ne sont pas tant inquiétants, me semble-t-il, tant qu’ils se dirigent vers l’extérieur que lorsque les activistes se les adressent entre eux, menaçant leur cohésion interne. Enfin, le passage à l’offensive implique un travail de dédiabolisation des gens de la minorité. Ils ont un certain pouvoir sur la chose, mais pas un pouvoir absolu. Reste, n’en déplaise à certains, une responsabilité de la majorité de se mettre à l’écoute.

Notes :

[1] Cité dans Gérard NOIRIEL, Immigration, antisémitisme et racisme en France, XIXe-XXe siècle : discours publics, humiliations privées [2007], Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2014, p. 253.

[2] Gérard NOIRIEL, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Marseille, Agone, 2010, p. 195.

[3] Michel WIEVIORKA, « Après les nouveaux mouvements sociaux », in Neuf leçons de sociologie, Paris, Fayard, 2010, p. 138‑139.

[4] Srdja POPOVIC, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, 2015, p. 45.

[5] Serge MOSCOVICI et Jacques LECOMTE, « « L’influence n’est pas la manipulation ». Entretien avec Serge Moscovici [1994] », in Le Pouvoir. Des rapports individuels aux relations internationales, Paris, Sciences Humaines, 2002, p. 93.

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Modifications:

Une semaine après la mise en ligne initiale de ce billet, j’ai ajouté la citation d’Émile Zola qui figure maintenant en exergue.

La réforme universitaire de 1918 (1)

C’est en 2012, au cours de la grève étudiante qu’on ne présente plus, que j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire des mouvements étudiants. Je m’intéressais déjà depuis longtemps à l’histoire des universités (Serge Lusignan, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Montréal, l’avait rendue très attrayante quand j’étais au bac), mais l’écho de l’actualité a approfondi cet intérêt et y a ajouté la question des mouvements étudiants. À l’époque, j’ai découvert l’existence de ce mouvement étudiant majeur, celui de la « Reforma universitaria de 1918 » ou de « Córdoba ». La majorité des articles rédigés sur le thème avaient d’ailleurs été publiés entre 1968 et 1972, pour des motifs évidents: les chercheurs de cet époque, devant l’ampleur du mouvement de mai 68, s’intéressaient eux aussi à l’histoire des mouvements étudiants. J’ai donc rassemblé une petite bibliographie, quelques sources issues des compilations de Gabriel del Mazo (un des leaders étudiants de 1918, puis politicien radical, puis historien) et j’ai écrit une présentation pour le colloque d’Histoire Engagée, où je rapprochais quelques idées de la Réforme universitaire de 1918 avec celles du philosophe José Ortega y Gasset. L’intérêt est resté depuis, même s’il est assez éloigné de mes thèmes de recherche principaux, et je continue à recueillir quelques informations de temps en temps sur ce sujet. Dans ce billet, je reviendrai sur l’histoire de ce mouvement, dans son cadre argentin (en réalité, il a eu des répercutions dans toute l’Amérique latine) en m’arrêtant à la réforme de 1918. Je poursuivrai éventuellement dans un autre billet sur les évolutions entre 1918 et 1964. Autrement dit, ces deux billets devraient suivre le cadre chronologique du livre de Richard J. Walter, Student Politics in Argentina, 1918-1964 .

Précisons, pour faire comprendre l’importance du sujet, que par son ampleur et ses répercussions, le mouvement étudiant latino-américain qui s’est amorcé en 1918 est probablement sans équivalent dans l’histoire contemporaine. Il a non seulement affecté en profondeur la structure même des universités latino-américaines, mais il a également donné naissance à une idéologie structurée capable de pérenniser le mouvement. Encore aujourd’hui, il existe des étudiants partout sur ce continent qui en revendiquent l’héritage. En fait, au colloque d’Histoire Engagée où j’ai fait cette présentation, il y avait un étudiant d’origine colombienne qui s’y identifiait avec enthousiasme (pour être honnête, il en savait probablement davantage que moi sur le sujet).

Au début du XXe siècle, l’Argentine comptait trois universités: l’université de Córdoba, fondée par les Jésuites en 1767, nationalisée en 1858; l’Université de Buenos Aires, fondée en 1821; et l’Université de La Plata, fondée en 1890. Dans la longue durée, le modèle ayant fondée ces universités était calqué sur celui de Salamanca, la plus ancienne université d’Espagne, lui-même étant calqué sur celui de l’Université de Bologne. Le modèle de Bologne était originellement centré sur le gouvernement par les étudiants, mais au fur et à mesure que les monarchies, et après elles les États-Nations, se sont renforcées, cette structure a été considérée comme problématique et une place plus importante a été faite au gouvernement par les professeurs et l’intervention étatique dans le gouvernement des universités. Suivant cette logique, le « modèle napoléonien » de la gouvernance des universités est devenu influent en Amérique latine au début du XIXe siècle. En Argentine, les modalités des relations entre les universités et le gouvernement fédéral furent définie par la « Loi Avellaneda » (officiellement la « Loi Nationale numéro 1597 »). Celle-ci rendait les universités théoriquement libres du  contrôle de l’État. Les interventions du gouvernement y étaient interdites, sauf sous des circonstances extraordinaires ou à la demande écrite d’un représentant officiel du gouvernement. Néanmoins, cette autonomie universitaire était davantage un principe affirmé qu’une réalité, puisque le président conservait de nombreux pouvoirs, notamment celui d’approuver (ou non) les statuts de l’université, le recrutement de nouveaux professeurs ou le budget des universités . Le poids du modèle de Bologne et des idéaux allégués d’autonomie universitaires étaient cependant importants et on vraisemblablement constitué des sources d’inspiration pour les mouvements étudiants ultérieurs.

L’événement fondateur de la « Reforma Universitaria » survint en 1918, au terme d’une vague de peuplement considérable, qui eut pour résultat de doubler la population argentine entre 1895 et 1914. Ce peuplement profita largement aux régions urbaines et la population urbaine surpassa la population rurale au tournant du siècle. La pensée anarcho-syndicale fut introduite par des immigrants espagnols et italiens, tandis que des intellectuels locaux tels que José Ingenieros et Alejandro Korn développaient une réflexion critique sur les fondements idéologiques de l’Argentine. José Ingenieros inspira beaucoup les étudiants de 1918 par un livre intitulé El hombre mediocre, dans lequel il opposait  « l’homme médiocre », majoritaire, tourné vers la stabilité du monde et donc naturellement conservateur, à l’homme supérieur, idéaliste, qui montre la voie du progrès (1) . Cet essai allait jouer un rôle important pour forger l’identité de la jeunesse réformiste, qui opposera « la génération de 1918 » aux « hommes médiocres » qui la combattaient . Ingenieros écrivit également un essai (La universidad del porvenir) dans lequel il avançait que l’université argentine devait rompre avec son isolationnisme traditionnel pour devenir une institution « américaine », soutenir le développement national et se démocratiser en devenant accessible à tous, peu importe leurs origines sociales et leur condition économique. Dans les années 1905 à 1917, les thèmes de revendication des jeunesses latino-américaines par rapport aux universités allaient se préciser au fur et à mesure que les associations étudiantes se structuraient, échangeaient entre elles et publiaient leurs idées . En 1914, une publication universitaire régulière, El ateneo universitario, vit le jour, au sein de laquelle les idées de réforme du système universitaire se discutaient. Accroissement démographique et bouillonnement d’idées créèrent le terreau favorable pour la réforme.

Il ne manquait plus qu’une étincelle pour que le brasier s’enflamme. Elle survint là où, de prime abord, on ne l’attendait pas: à Córdoba, la plus ancienne et la plus conservatrice des universités argentines. Dans les interprétations les plus communes, ce serait toutefois précisément à cause de ce conservatisme que ce soit à Córdoba qu’ait lieu l’événement déclencheur: le refus plus catégorique opposé par les instances dirigeantes  l’Université aux idéaux des réformistes aurait entraîné la révolte des étudiants. Encore faut-il voir que c’est là le récit que les réformistes ont raconté de leur propre histoire, en renforçant sans doute exagérément le caractère « déclencheur » de cette grève particulière. Ainsi Van Aken souligne-t-il que Gabriel del Mazo, ancien leader étudiant et l’un des principaux historiens du mouvement réformiste, commence-t-il sa compilation des documents se rapportant à ce mouvement à partir de cette grève, négligeant tout document antérieur à 1918 . Quoiqu’il en soit, l’élément déclencheur vint d’un petit conflit sur la fermeture d’un bâtiment qui servait de dortoir aux étudiants de médecine de Córdoba. Les étudiants prirent prétexte de ce conflit pour écrire au ministère de l’éducation en suggérant une réforme générale de l’université pour en éliminer le népotisme et l’incompétence. La première étape devrait être d’en réformer les conseils dirigeants des universités, où des professeurs conservateurs élisaient d’autres professeurs conservateurs .

Le conflit s’envenime en mars 1918: le comité en faveurs de la réforme publie un manifeste critiquant la faiblesse intellectuelle de l’université et l’influence des religieux sur les matières et appelle à la grève générale. Devant les classes vides, les professeurs réagissent en fermant l’université jusqu’à fin de la grève. Les étudiants manifestent dans la ville et envoient des représentants au gouvernement à Buenos Aires. En avril, la fédération étudiante de l’université de Buenos Aires se met en grève pour soutenir les étudiants de Córdoba. À la suite de cet événement, les fédérations étudiantes se rencontrent pour fonder une fédération nationale qui fera la promotion de la réforme des universités du pays .

Au courant du mois de mai, l’inspecteur présidentiel rend son rapport, estimant que la situation était causée par le manque d’alternance au sein du conseil d’université. Il recommandait d’accepter la demande des étudiants d’organiser des élections régulières pour les postes au sein du conseil, l’interdiction de cumuler des postes sur le Conseil Supérieur et le Conseil de Direction et des élections universitaires avec la participation de l’ensemble du corps professoral. Le président Irigoyen donna suite au rapport et deux élections furent organisées: l’élection des membres des conseils à la fin mai, et le recteur le 15 juin.  L’élection, à ce poste, d’un conservateur notoire provoqua la fureur des réformistes, donnant lieu à une émeute où de nombreuses vitres furent brisées et la chapelle jésuite de l’université vandalisée. Une nouvelle grève fut votée jusqu’à la démission du nouveau recteur. Un groupe de professeurs et d’étudiants hostiles à la réforme se forma pour dénoncer publiquement les violences, recevant plusieurs appuis dans la presse . Malgré ces tendances éditoriales défavorables, les journaux donnaient cependant beaucoup la parole aux étudiants et n’hésitaient pas à publier les manifestes complets dans leurs pages . Dans la durée du mouvement, le débat polarisa l’opinion et les acteurs du jeu politique argentin. Des politiciens se prononcèrent pour ou contre le mouvement, qui reçu par ailleurs des appuis des syndicats.

Dans la durée du mouvement, la réflexion idéologique des étudiants se développa. Plusieurs textes furent émis sur ce que devait être une université et le rôle qu’elle devait jouer dans la société. Le texte le plus connu, appelé à devenir le texte phare du mouvement, fut le « Manifeste de Cordoba », rédigé sous forme d’adresse à la jeunesse latino-américaine (2). Le document déclare le système universitaire anachronique, revendique sa réforme au nom d’une rupture avec l’ancien système colonial, fustige l’autoritarisme du corps professoral et réclame une conception de l’enseignement fondée sur l’amour de l’apprenant. La rupture avec le passé, d’après les signataires, devrait passer par la démocratisation des universités, centrée sur le demos étudiant, qui choisirait ses professeurs, ce qui garantirait que seuls les « constructeurs d’âmes » demeureraient en place à l’université . Quant à l’élection du recteur elle-même, les signataires dénonçaient la procédure et déclaraient qu’on n’avait fait qu’entériner une « caste de professeurs ».

Dans un congrès étudiant tenu en juillet 1918, un programme fut établi, réclamant notamment :

  1. Que l’assistance aux cours soit optionnelle, afin que les étudiants défavorisés puissent plus aisément concilier travail et études.
  2. Que les postes de professeurs soient révisés à intervalles réguliers.
  3. Le respect du principe d’autonomie universitaire.
  4. L’accès aux cours universitaires pour tous ceux qui sont qualifiés, peu importe leur origine sociale ou situation économique.
  5. L’encouragement des contacts entre professeurs et étudiants.
  6. Encourager des cours universitaires pour les membres de la classe ouvrière.
  7. Orienter davantage l’université vers la résolution des problèmes politiques, économiques et sociaux de la nation.
  8. La révision des contenus des programme et leur mise à jour selon les dernières innovations.

Dans les mois qui suivirent, réagissant lentement à la grande frustration des étudiants, le président Irigoyen fit procéder à des inspections dans les universités. Il émis finalement un décret en octobre répondant, d’après Walter qui n’en détaille pas le contenu, à la plupart des revendications des étudiants grévistes. Par la suite, il procéda à plusieurs remaniements du personnel de l’université, dans le sens demandé par les étudiants. Vainqueurs, les étudiants mirent fin à la grève en juin 1919. Grâce à la représentation gagnée dans les institutions universitaires, estimaient-ils, l’université ne pourraient plus être une « tour d’ivoire » coupée de la nation.

La grève avait par ailleurs cristallisé certaines des forces, sociales et idéologiques, en présence. Si les radicaux s’y montrèrent sympathiques, le gouvernement radical mis longtemps et fut prudent dans son soutien aux grévistes, car il devait tenir compte de l’influence, encore grande, des conservateurs. Majoritaires et en position de pouvoir à l’université, ces derniers avaient pu compter sur le soutien des professeurs – qui avaient été attaqués en bloc par les manifestes des étudiants grévistes – et une fraction, minoritaire mais bien présente, d’étudiants opposés à la grève, qui commencèrent à s’organiser.

J’ignore quand je livrerai la suite de ce billet, mais Walter a montré comment les forces mises en place à ce moment ont joué sur l’évolution des caractéristiques du mouvement étudiant dans les années qui suivirent.

Notes:

(1) Pour l’annecdote, dans ses mémoires, Tulio Halperin Donghi raconte avoir lu El hombre mediocre à l’occasion d’un groupe de lecture vers la fin de son collège et l’avoir trouvé « passablement prétentieux ». Jugement personnel ou indice que le ton de l’ouvrage ne rencontrait plus la sensibilité de la jeunesse de la génération suivante?

(2) Il y a plusieurs reproductions sur internet, mais il est difficile d’en trouver une complète. Celle-ci, par exemple, est incomplète. La plupart des historiens qui la commentent utilisent la reproduction de Gabriel Del Mazo dans sa compilation La Reforma Universitaria, tome 1 , que je n’ai pas sous la main au moment de terminer ce billet. J’en ai retrouvé une en annexe d’un autre ouvrage.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’aie pas lue avant d’écrire ce billet:

Hugo Cancino Troncoso, « El movimiento de reforma universitaria en Córdoba Argentina, 1918: Para una relectura de su discurso ideológico », Sociedad y Discurso, nº6, 2004.

Quelques mots de Serge Lubin

À la première page de Une place au soleil. Haïti, les Haïtiens et le Québec, Sean Mills rappelle la crise raciste qui a secoué l’industrie du taxi montréalaise en 1983: de nombreux clients exigeaient des clients non-noirs (1), ce qui a amené la compagnie SOS taxi à renvoyer une vingtaine de chauffeurs haïtiens en disant qu’elle ne pouvait pas concurrencer les compagnies qui n’avaient que des chauffeurs blancs. La question a été fortement médiatisée et les associations haïtiennes se sont mobilisé.

Je transcris ici un extrait où Mills donne la parole à Serge Lubin:

Entre autres initiatives, on compte Le Collectif, périodique publié par et pour les Haïtiens actifs dans l’industrie du taxi. Ceux-ci y discutent des détails de leur campagne politique et y publient leurs réflexions sur les arts, la politique et la philosophie. Dans les pages du journal, Serge Lubin soutient que l’enjeu des campagnes politiques qu’ils mènent n’est rien de moins que l’affirmation de leur humanité, la redéfinition de la vie du point de vue des opprimés. Quant à « ceux qui voudront dire que la discrimination raciale est de l’histoire ancienne, écrit-il je les inviterais à regarder ce qui se passe en Afrique du Sud, ou encore plus près de chez nous, dans le sud des États-Unis, ou encore dans notre propre ville, Montréal, pour qu’ils s’aperçoivent que le chemin qui sépare le nègre de la vraie et complète égalité avec les autres races, est encore long et épineux. » Les Haïtiens, affirme-t-il, sont engagés dans la grande lutte des Noirs, partout, afin de trouver leur « place au soleil » .

Ce portrait est malheureusement fort familier. Pour les luttes des femmes comme pour les luttes anti-racistes, rien n’est plus banal chez les réactionnaires que de dire que ce sont des luttes révolues. Sur un point plus positif, je relaierais cette chronique de Ricochet montrant la perpétuation des mécanismes de solidarité dans la communauté haïtienne.

Note:

(1) Il y a quelques années, une personne de l’industrie du taxi m’a rapporté qu’une cliente avait formulé une telle exigence. Le répartiteur avait expliqué la situation, sauté deux chauffeurs noirs (qui normalement devaient avoir les deux prochains appels), jusqu’à ce qu’une personne (ni noir, ni blanc) s’oppose à la démarche et dise que si la cliente ne voulait pas de chauffeur noir, elle n’aurait pas de chauffeurs. N’allons pas croire que le racisme est mort.

Référence