Le dilemme républicain fut-il résolu par les Anglais?

Mon précédent billet sur le dilemme républicain exposait le concept de « dilemme républicain », tel qu’il fut formalisé à partir d’une lecture d’auteurs républicains classiques. Je m’appuyais principalement sur un article de Geoff Kennedy, que je n’ai pas analysé en entier. Dans ce billet-ci, je souhaiterais revenir sur la seconde partie de l’analyse.

Comme je l’ai indiqué dans le premier texte, Kennedy suggère que les républicains anglais ont cru avoir résolu la contradiction entre la liberté républicaine et l’expansion de la république. Pourtant, comme il le souligne, on peut difficilement présumer que c’est simplement par supériorité intellectuelle qu’ils ont résolu un problème que les Florentins, notamment Machiavel, ont considéré comme insoluble. Pour Kennedy, c’est la transformation des structures de propriété qui ont amené la résolution du problème. J’exposerai d’abord son analyse, fort intéressante, avant d’en formuler ma critique.

C’est donc une volonté de réinsérer l’histoire des idées dans le cadre d’une analyse plus sociologique et plus matérialiste qui guide la suite de l’article. Geoff Kennedy souligne d’ailleurs ce que son analyse doit à la contribution marxiste à l’histoire des relations internationales . Sous cet angle, la question qu’il pose est la suivante : comment les problématiques sur lesquelles ont réfléchi les penseurs politiques des deux époques ont-elles été façonnées par certaines structures sociales, notamment celles de la propriété?

La distinction principale soulevée par Kennedy repose sur le fait qu’à Florence, il n’existait pas de distinction formelle entre le politique et l’économique. Société pré-capitaliste, les producteurs y étaient le plus souvent en possession des moyens de production, comme propriétaires ou locataires. La puissance militaire y était donc garante de la domination des puissants et de leur capacité à s’enrichir sur le dos des faibles. La société florentine était organisée par un système de corporations de métiers, qui organisait à la fois la vie économique en régulant les principaux domaines de l’artisanat et du commerce et en participant à l’organisation du gouvernement de la cité.

Voilà où réside la contradiction de la république florentine : l’existence de guildes, comme forme de propriété constituée, servit à étendre les auspices de l’état républicain, tandis qu’elle servait en même temps comme un moyen de pousser plus loin le type de compétition et de factionalisme qui gangrénait Florence.

Dans la mesure où les corporations jouaient un rôle dans la constitution des factions politiques, l’expansion commerciale florentine alimentait les conflits politiques internes de la cité. Le succès d’un secteur ou d’un autre pouvait déséquilibrer le rapport de force à l’intérieur de la cité. Face aux renforcements d’un groupe particulier, la réponse pouvait être d’élargir le recrutement des corporations pour court-circuiter le clientélisme du groupe dominant. Mais c’est précisément cet élargissement de la citoyenneté qui pouvait poser problème . Dans la situation des cités-états italiennes, qui maintenaient une domination fragile sur leur contado (région environnante — la Toscane ou une partie de celle-ci dans le cas de Florence), l’expansion territoriale n’était pas l’avenue naturelle du maintien de la puissance d’une cité (ou du maintien d’une puissance suffisante pour la prémunir contre les cités rivales). C’était donc l’expansion commerciale qui fournissait les revenus nécessaires pour payer les armées — souvent les armées de mercenaires — qui devaient défendre la République. Mais alors, ces mercenaires devenaient un péril.

Tandis que Machiavel se méfiait des marchands et des banquiers, une partie des républicains anglais a vu dans le développement du commerce et des banques l’une des conditions de la force d’une république, identifiant progressivement les intérêts de la classe marchande avec les intérêts de la république elle-même. Pour Kennedy, deux nouveautés expliquaient cette transformation du républicanisme :

  1. Le développement du capitalisme agraire avait transformé la nature des relations entre l’État et la société.
  2. L’émergence d’une alliance entre les nouveaux marchands, les républicains et les aristocrates propriétaires terriens.

D’une manière générale, ces évolutions dépendaient de l’émergence d’une agriculture destinée à l’exportation a lié les intérêts des propriétaires terriens à ceux d’un nouveau groupe de commerçants. La nature du commerce dominant de l’Angleterre commença à changer : produits agricoles plutôt que produits de luxe. La puissance militaire de la république changeait donc de fonction : il ne s’agit plus tant de produire une expansion territoriale dont on pourrait extraire de nouveaux impôts en taxant la production agricole, mais de gagner et sécuriser de nouveaux marchés servant à écouler la production de la métropole.

La nature de la représentation politique était également différente. Plutôt que d’être fondé sur les corporations de métier et de commerce, la représentation était, en Angleterre, fondée sur la propriété privée. Des corporations de marchands existaient, mais leur rôle se résumait à la régulation du marché. Il s’agissait d’éviter de saturer ce dernier et de contrôler le nombre de marchands en activité. Or, l’ancienne classe marchande était économiquement et politiquement liée à la Couronne. Ces deux groupes s’accordaient un support mutuel. Ainsi, les marchands établis pouvaient compter sur la couronne pour s’opposer à l’émergence de la nouvelle classe marchande, qui risquait de se poser en rivale des premiers. Les guildes étaient un instrument pour faire obstacle aux nouveaux marchands.

Une différence entre les situations anglaise et florentine apparaît alors clairement. Alors que les républicains florentins cherchaient à étendre le pouvoir des guildes et leur nombre d’adhérents pour contre-balancer le pouvoir de certaines factions, les républicains anglais voulaient au contraire les supprimer, car ils voyaient en elles un pouvoir illégitime. L’idéologie républicaine permettait d’affirmer que la monarchie absolue était un obstacle à la grandeur de l’Angleterre. Cela favorisa l’alliance entre la nouvelle classe marchande, qui recherchait de nouveaux marchés pour les produits agricoles, et les républicains proches de l’oligarchie qui valorisaient la vie dans un « État libre ». Ce serait en grande partie pour ces raisons qu’une partie des républicains anglais se seraient montrés sensibles à l’idéologie de « l’intérêt égoïste » au service du bien commun que les penseurs mercantilistes développaient alors.

Les républicains qui ont embrassé les nouvelles valeurs commerciales et la conception de l’intérêt comme substituts des notions classiques de la vertu ont également embrassé l’impérialisme républicain; tandis que les républicains qui adhéraient à la notion classique de la vertu ont rejeté l’expansionnisme et embrassé le républicanisme de préservation. Athènes et la Hollande sont devenues les modèles pour le premier, Venise et Sparte furent les républiques idéales exaltées par les seconds, Rome étant souvent revendiquée — dans différentes incarnations — par les deux côtés .

Kennedy précise toutefois que, malgré cette évolution importante, il ne faut pas voir dans les républicains anglais des thuriféraires du capitalisme émergent. À son avis, ces derniers n’ont jamais abandonné les principes fondamentaux qui, plus tard, fonderont l’opposition républicaine au capitalisme (on se reportera à ce billet de Gabriel pour s’en faire une idée). Néanmoins, dans la configuration anglaise du XVIIe siècle, alors que l’expansion commerciale garantissait la force de ceux qui s’opposaient à l’absolutisme royal, il pouvait être tentant de rejeter la formulation du dilemme républicain et d’affirmer que l’expansion commerciale était la clé de la liberté.

Réflexions finales

D’un point de vue méthodologique, l’article de Kennedy montre sans équivoque l’intérêt de procéder à une critique des textes de la philosophie politique en utilisant les outils de l’histoire socio-économique. J’aurais aimé cependant qu’il développe plus clairement l’évolution de la pensée républicaine anglaise. Certains des mécanismes qu’il décrit me semblent encore assez flous (ou est-ce en raison de mes lacunes en histoire anglaise?). J’aurais notamment aimé une analyse plus approfondie des critiques adressées au capitalisme émergent par les « républicains classiques » et des arguments avancés par les « républicains de l’intérêt » pour démontrer qu’ils avaient résolu le fameux dilemme républicain. Ces développements auraient peut-être permis de mieux percevoir les enjeux de la transformation en cours. En effet, l’Angleterre du XVIIe siècle avait-elle bien évité le danger de la corruption provenant de la société commerciale, ou n’était-ce qu’une chimère défendue par ceux qui profitaient de son expansion?

Dans mon billet sur la colonisation de l’Algérie, j’ai évoqué le fait que l’expansion de l’empire colonial français, dans sa phase capitaliste, avait été l’occasion pour un groupe d’oligarques de s’appuyer sur le trésor public et l’exploitation de la colonie pour s’enrichir. Il s’agit d’un exemple où l’expansion territoriale et commerciale permet aux puissants de gruger les moyens de la puissance publique et par conséquent d’attaquer la liberté des humbles. Il est par conséquent permis de douter que, à la fin du XIXe siècle, le dilemme républicain eût été résolu. Cela n’est pas l’Angleterre du XVIIe siècle, il est vrai. Mais cela ouvre trois hypothèses :

  1. Soit la configuration de la propriété du XVIIe siècle anglais n’a pas fait disparaître le dilemme républicain, mais uniquement déplacé le problème;
  2. soit cette transformation a effectivement résolu le dilemme, mais ne s’est jamais réalisée en France (ce qui me paraît peu probable);
  3. Soit cette transformation a effectivement résolu le problème, mais des transformations postérieures du capitalisme l’ont réintroduit.

Je laisserai ces hypothèses ouvertes pour le moment, n’ayant pas les moyens de trancher entre elles sans pousser mes recherches plus loin.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue avant d’écrire cet article :

Geoff Kennedy, Diggers, Levellers and Agrarian Capitalism: Radical Political Thought in 17th Century England, Lanham, Lexington Books, 2008.

Le monopole de la violence et son effondrement

C’est bien connu que Max Weber a défini l’État comme étant « une entité qui, sur un territoire donné, revendique avec succès le monopole de la violence légitime » . Cette définition, énoncée en plusieurs endroits de son œuvre, est encore aujourd’hui l’une des plus couramment utilisées. L’un des sociologues qui ont le plus réfléchi à ses implications est Norbert Elias. On comprend aisément pourquoi Elias a accordé tant d’importance à la question du monopole légitime lorsqu’on lit son entretien biographique Norbert Elias par lui-même, où il narre, entre autres, ses souvenirs de sa jeunesse dans la République de Weimar et de la prise de pouvoir des nazis.

Ce n’est qu’en 1932 qu’intervint le sentiment d’une menace réelle, car le pays était rempli de milices. C’est une chose que vous ne pouvez pas vous imaginer : les communistes avaient une milice, les sociaux-démocrates avaient une milice, les nationaux-socialistes également, avec les S.A., de même que les partis conservateurs avec le Stahlhelm. Je me souviens qu’en 1932 j’ai eu conscience que nous risquions de subir d’importantes violences à cause des affrontements qui se produisaient au cours des réunions. Quand par exemple un orateur du parti communiste voulait s’exprimer dans une taverne, les nationaux-socialistes surgissaient et dispersaient une réunion, et inversement. Les milices les plus modérées n’allaient pas aussi loin, mais on les voyait défiler dans les rues, comme par exemple le Stahlhelm : des hommes massifs, costauds, portant des uniformes.

Je trouve que l’analyse historique de la République de Weimar, jusqu’à présent, n’a pas montré de façon assez claire l’effondrement du monopole étatique de la violence. Et l’on peut dire de façon très précise pourquoi cet effondrement a eu lieu : c’est parce que la Reichswehr était elle-même contrôlée par la droite. Elle n’était pas un instrument neutre au service de l’État, mais un instrument de la droite .

À la page suivante, il indique ceci :

Bien sûr, mes sympathies allaient tout à fait à la lutte de la gauche, et je faisais de mon mieux pour les aider. Mais l’idéologie de la gauche n’était pas réaliste. Au fond, les sociaux-démocrates et les syndicats — comme mon père — croyaient à l’État de droit. C’est-à-dire qu’ils étaient convaincus que le droit est toujours déterminant et qu’il n’y a pas de place pour la violence au sein de l’État. C’est pourquoi le parti social-démocrate était contre les communistes : il ne voulait pas de révolution, il ne voulait pas avoir recours à la violence.

  Je me souviens très bien du jour où je me suis rendu dans les locaux d’un syndicat pour leur exposer ma vision des choses. Je leur fis remarquer que les milices prenaient peu à peu plus d’importance que les élections législatives. Et je terminai ma petite intervention d’une façon un peu dramatique en posant la question suivante : « Messieurs, quelles dispositions avez-vous prises pour défendre ce siège syndical si vous deviez être attaqués? » Pour toute réponse, je n’eus qu’un profond silence. Naturellement, j’en connaissais la raison, et ils me l’ont donnée eux-mêmes ensuite : ils n’avaient tout simplement jamais pensé à une telle éventualité.

Les observations d’Elias rendent compte de sa conviction que la République de Weimar s’est effondrée en raison de la perte du monopole de la violence de l’État. Pour lui, cette perte s’est produite selon un phénomène de polarisation et d’escalade dont le point d’origine provient de la rupture de neutralité des instruments par lesquels l’État exerce sa violence. Les victimes de cette violence se sont elles-mêmes armées, de même que leurs adversaires. Son maître ouvrage, Le procès de civilisation (en français ) cherchait à montrer les liens entre l’exercice de ce monopole de la violence et nombre de dispositions psychiques humaines, et cherchait sans doute à montrer l’importance de ce qu’il nomme la « civilisation » pour maîtriser la violence . L’un des héritiers de la sociologie eliassienne, le sociologue Fernando Ampudia de Haro, a proposé une analyse semblable de l’évolution de l’Espagne de la Deuxième République, avant la guerre civile . Dans un autre ordre d’idée, Loïc Wacquant a pu appliquer l’apport d’Elias à l’analyse du phénomène qu’il a appelé « l’hyperghettoïsation » qui a pris place dans les années 1980 aux États-Unis. Le retrait de l’État social et le racisme policier ont transformé la structure même des « ghettos noirs » en y introduisant la violence au cœur des relations sociales, justifiant en retour un accroissement de la violence policière. Aux yeux de ce sociologue, la sociologie figurationnelle de Norbert Elias permet de « porter au jour les racines proprement politiques de la fabrication de l’exclusion raciale et de race dont l’hyperghetto de la fin du siècle est la matérialisation concrète » .

La perspective introduite par Elias dans l’analyse du rôle du monopole de la violence dans la structuration des relations sociales s’avère extrêmement intéressante à l’heure où l’on s’inquiète de plus en plus des violences policières. Elle n’est en revanche pas non plus à l’abri de toute critique. La notion de neutralité de la violence d’État en fera sans doute bondir plusieurs. En effet, si l’État est un exercice de domination, comment pourrait-il être neutre? On se fera une bonne idée de la difficulté que représente cette idée en regardant la dernière vidéo d’Usul. Mais si cette difficulté est sérieuse, la perspective eliassienne permet néanmoins d’entrevoir la perspective extrême de ce vers quoi peut tendre une société où l’appareil policier en vient à exercer une violence débridée contre une partie de la population. Si la police représente ce que Philip Pettit nomme l’imperium, c’est à la population de l’empêcher de devenir un instrument de domination .

Entre le scénario de la guerre civile et celui de la production de violence ethnique, le résultat n’est jamais beau. L’inquiétude que suscitent les violences policières est justifiée.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lu pour cet article :

Loïc Wacquant, Parias urbains. Ghetto, banlieues, État. La Découverte, Paris, 2006.

Qu’est-ce que le « dilemme républicain »?

En m’intéressant à l’histoire de l’idée républicaine, j’ai progressivement découvert ce que certains historiens des idées appellent le « dilemme républicain ». C’est par un article de Geoff Kennedy que j’ai découvert cet enjeu et, bien que Geoff Kennedy ne soit pas l’inventeur de l’expression, c’est en résumant cet article que j’ai décidé d’exposer la question ici, en y ajoutant, comme j’en ai l’habitude, quelques annotations provenant d’autres références. L’objet de ce billet étant d’exposer les termes du dilemme républicain, je ne résumerai pas l’entièreté de l’article de Kennedy, mais seulement la première partie, quitte à revenir sur la seconde dans un autre billet.

Comme je l’ai expliqué dans mon billet sur Philip Pettit, l’un des enjeux fondamentaux de la pensée républicaine est la préservation de la liberté des citoyens. La préservation de cette liberté conduit pourtant de nombreuses sociétés à des impasses. L’idée de « dilemme républicain » repose sur le caractère inextricable d’une situation où, dans la création de moyens pour préserver la liberté, on crée en même temps des moyens capables de la détruire.

Les penseurs de la république romaine ont ainsi découvert qu’en donnant à leurs généraux l’imperium pour leur permettre de vaincre leurs ennemis qui menaçaient de les envahir, ils donnaient à ces mêmes généraux les moyens de prendre le pouvoir:

À ce titre, la résistance républicaine contre l’arbitraire et la loi absolue – ce que signifiait le pouvoir de l’imperium lorsqu’il était concentré dans les mains d’un seul homme – s’unissait à une conception territoriale de la liberté républicaine: l’expansion externe de l’imperium avait le potentiel d’affaiblir les institutions de l’autogouvernement républicain  (1).

Geoff Kennedy explique que, dans la Rome antique, les penseurs républicains n’avaient initialement pas de problèmes particulier avec l’idée d’expansionnisme territorial, associé à la gloire, la « grandeur ». La préoccupation première d’un Cicéron ou d’un Salluste était d’assurer la liberté des citoyens romains, et non de tout humain.

Machiavel s’est également préoccupé de cet enjeu, mais en y substituant, en partie au moins, l’expansion militaire par l’expansion commerciale. La « grandeur » des commerçants et banquiers florentins créait les conditions d’un « empire » menaçant les libertés républicaines. En effet, les Médicis ont fini par prendre le pouvoir à Florence, renversant la république. « La question qui préoccupait les républicains était: comment une république peut-elle préserver sa grandeur et sa liberté quand l’une semblait saper l’autre? Les républiques devaient-elles nécessairement suivre la voie de Sparte et demeurer des républiques statiques pour leur préservation? » .

Si le dilemme des anciens Romains et des Florentins du Moyen Âge est demeuré irrésolu et préoccupant, Kennedy avance que les théoriciens républicains anglo-américains sont parvenus à produire une synthèse nouvelle entre l’idée de république et celle d’empire, des « républiques impériales » commercialement très agressives. Son article vise à examiner les différences entre les approches républicaines italiennes et anglo-américaines pour discerner d’où vient que cette synthèse ait été rendue possible.

La formulation que Machiavel a fait du dilemme républicain (s’inspirant de la lecture de Salluste) serait la plus connue et la plus influente:

La grandeur (grandezza) était fondée sur l’établissement de la liberté républicaine, et la grandeur, en retour, était cruciale pour maintenir la liberté républicaine et les constitutions républicaines. Les deux se renforçaient mutuellement et étaient également nécessaires. Mais la grandeur portait en elle les graines de la destruction de la liberté républicaine. […] Le dilemme que Machiavel identifie provient de son assertion selon laquelle, bien que la grandeur mène au renversement de la liberté républicaine, l’alternative, la simple préservation de la liberté républicaine, entraîne également la condamnation certaine aux mains de conquérants étrangers. Ainsi, une république doit choisir entre la grandeur ou la simple préservation: si une république s’étend, elle va certainement dégénérer en un empire; si elle cherche à préserver sa liberté à travers la stabilité interne, elle va éventuellement devenir la proie d’ennemis agressifs .

Selon l’analyse de Kennedy, Machiavel estimait que l’expansion était nécessaire pour canaliser certains conflits externes et donner à la république un minimum de cohésion interne. Cette cohésion ne devait pas être absolue, car Machiavel croyait que le conflit était une garantie de liberté: elle devait en revanche être suffisante pour éviter que les conflits internes de la république ne dégénèrent et ne produisent son affaiblissement. Pour minimiser les dangers de l’expansion, Machiavel a imaginé trois modèles différents:

1) former une ligue grandissante de républiques égales;

2) conquérir et diriger les territoires voisins;

3)  former une ligue grandissante de républiques inégales entre elles, la république « principale » dominant les autres.

Aux yeux de Machiavel, une république était plus susceptible de préserver longtemps sa liberté si elle parvenait à être la république dominante dans le troisième modèle; elle était le moins susceptible de préserver longtemps sa liberté si elle adoptait le deuxième modèle, car celui-ci requérait un appareil militaire et fiscal très lourd.

Sans doute faut-il souligner combien ce discours repose sur la croyance, commune à l’époque moderne, en l’efficacité, voir la supériorité militaire et commerciale des républiques. En effet, à l’époque où écrivait Machiavel, la supériorité militaire des républiques par rapport aux autres formes de pouvoir était un thème commun chez les penseurs politiques. Non seulement l’exemple historique des Romains était-il à la mode, mais les succès militaires de Vénitiens et des Suisses fournissaient-ils des exemples contemporains permettant d’affirmer qu’il s’agissait d’une règle universelle. Même des penseurs monarchistes , comme Claude de Seyssel, s’intéressaient à la question en tentant d’imaginer des moyens par lesquels les monarques pourraient tirer bénéfice de cette propriété des républiques . Si, en effet, il existe une telle chose que le dilemme républicain, c’est que les républiques bien ordonnées étaient considérées comme pouvant se défendre efficacement contre leurs ennemis et d’effectuer naturellement la conquête des territoires voisins. C’est uniquement dans la perspective du succès que les généraux glorieux ou les citoyens trop riches peuvent corrompre la cité et menacer la liberté (pour des détails additionnels sur ce point, .

Comme je l’ai dit, Kennedy n’est pas le premier à évoquer le dilemme républicain. On trouve notamment des traces de celui-ci dans la fameuse leçon de Quentin Skinner, La liberté avant le libéralisme, bien que l’auteur de celle-ci n’emploie pas cette expression. Selon Skinner, chez Salluste comme chez Machiavel, la forme républicaine est valorisée avant tout parce qu’elle est celle qui permet le mieux d’atteindre la « grandeur », tout en notant, l’un comme l’autre, que si la liberté permettait la grandeur, la grandeur finissait immanquablement par menacer la liberté. « L’expérience prouve que jamais les peuples n’ont accru leurs richesses et leur puissance sauf sous un gouvernement libre. » écrit-il dans les Discours (cité dans ). Les garanties que la république offre pour les libertés des citoyens n’étaient qu’un bénéfice secondaire. Les républicains anglais (Harrington, Nedham, Milton) auraient, pour leur part, d’abord adopté cette perspective, mais pour évoluer rapidement vers une attitude exprimant « un soupçon croissant portant sur l’éthique de la gloire et la poursuite de la grandeur civique ». Au cours de l’interrègne, ils auraient fréquemment identifié Oliver Cromwell au général romain Sylla, le « traître […] qui leva une armée dangereusement nombreuse, lui apprit à convoiter les luxes de l’Asie, puis s’en servit pour prendre le contrôle de l’État romain […] ». Cette méfiance envers l’expansionnisme, de la part des républicains anglais, les auraient amenés à dévaluer ce bénéfice des républiques pour affirmer que le principal avantage des républiques étaient de pouvoir assurer la liberté et le bien-être de leurs citoyens .

Pourtant, si on suit Geoff Kennedy, au XVIIe siècle, les penseurs républicains anglais, lecteurs de Machiavel, commencèrent à se demander si ce dernier n’avait pas proposé une fausse opposition en suggérant que l’expansion menaçait nécessairement la liberté. Ils cherchèrent ainsi à s’inspirer du développement de la réflexion économique, notamment des penseurs mercantilistes, pour concilier la liberté de la république avec l’expansion commerciale impérialiste. Les penseurs républicains anglais se divisèrent à partir de ce moment en deux courants: d’une part, ceux qui demeuraient attachés à la doctrine de la vertu républicaine comme fondement et garantie de la liberté et critiquaient le développement de la société commerciale; d’autre part, ceux qui fondaient le républicanisme sur la doctrine de l’intérêt emprunté au mercantilisme.

À ce point de son analyse, Kennedy pose la question: « Suggérer que les républicains anglais ont résolu le problème que Machiavel disait être insoluble appelle la question: les problèmes concernant la liberté et l’empire auxquels étaient confrontés les républicains de deux sociétés différentes, dans deux périodes historiques différentes, étaient-ils les mêmes? » . Un peu plus loin, il indique la démarche qu’il compte suivre pour résoudre ce problème.

Ce qui doit être identifié, ce sont les voies par lesquelles l’activité commerciale – enracinée dans des relations sociales de propriété spécifiques – résultant en des formes particulières d’activité politique qui affectent le fonctionnement de l’État, et par conséquent les possibles stratégies d’expansion externes dans les deux contextes. Ce faisant, nous pourrons commencer à identifier les problèmes politiques spécifiques qui ont préoccupé les penseurs politiques dans deux contextes sociohistoriques différents .

Il s’agit donc de reposer la question du dilemme républicain en le réexaminant sous la lumière apportée par les outils de la critique historique. Ce faisant, Kennedy problématise la question sous un angle matérialiste. Je compte aborder son analyse dans un prochain billet. Pour le moment, il me semble qu’avoir exposé ce qu’est le « dilemme républicain » suffit.

À propos de ce dilemme républicain, j’observerai qu’il repose sur une réflexion qui comporte des éléments analytiques et des éléments normatifs. En termes de normativité, on peut discerner, en amont de la réflexion, la conceptualisation républicaine de la liberté: changez la définition de la liberté, et le dilemme pourrait s’en retrouver changé ou même disparaître. En aval du raisonnement, le dilemme lui-même relève du questionnement normatif: que faire pour éliminer le dilemme, ou au moins pour prolonger la période de liberté et éloigner la chute? Entre les deux, toutefois, on trouve un élément proprement analytique: quelles sont les dynamiques sociales qui réduisent ou accroissent la domination? Cet élément central est le plus susceptible d’intéresser les chercheurs en sciences sociales, fournissant un élément de problématisation qui leur permet de faire avancer leurs recherches. En contrepartie, les éléments normatifs relèvent d’enjeux plus philosophiques. L’ensemble relèvent donc d’une réflexion hybride, qui devrait appeler à la collaboration entre différentes disciplines pour être convenablement étudié.

Notes: 

(1) L’article de Kennedy étant rédigé en anglais, toutes les traductions sont de mon fait.

Bibliographie

Une référence que j’aurais dû lire mais n’ait pas lue avant d’écrire ce billet:

David Armitage, « Empire and liberty », dans Martin van Gelderen et Quentin Skinner (dir.) Republicanism: A Shared European Heritage, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, pp.29-40.

Maurizio Viroli et le patriotisme républicain

J’ai déjà eu l’occasion, dans mon billet sur Philip Pettit et la liberté républicaine, de citer le petit ouvrage de Maurizio Viroli, Républicanisme. J’avais indiqué que je traiterais des originalités de Viroli dans un autre billet. Plutôt que de m’efforcer de traiter systématiquement les points où Viroli se distingue de Pettit, je préfère traiter d’une question que ce dernier, à ma connaissance, n’aborde pas, ou peu, c’est-à-dire la question du patriotisme. Pettit aborde bien la question de la « démocratie de contestation », ce qui suppose que les citoyens soient mobilisés, mais, dans le chapitre que j’ai lu et les comptes-rendus que j’ai lus de ses livres, il n’explique pas comment s’assurer que cette mobilisation se maintienne. Or, c’est bien là la principale préoccupation de Viroli. Le chapitre qu’il consacre au patriotisme est d’ailleurs le plus long de Républicanisme et ce, par une bonne marge.

Pour comprendre pourquoi Viroli accorde autant d’importance à cette question, il faut se rappeler qu’il écrit dans le contexte du berlusconisme. Viroli s’est fait connaître auprès du public italien en publiant avec son ancien mentor, le libéral Norberto Bobbio, un petit livre intitulé Dialogue autour de la République, qui a été publié l’année du retour au pouvoir de Berlusconi (2001) . Contre les retours du Cavalieri, son autoritarisme et sa propension aux pratiques de clientélisme et de corruption, Viroli cherchait le moyen de revitaliser l’opposition et a cru le trouve dans les idéaux républicains. Il a admis avoir écrit ce livre dans « le but de » contribuer à rendre plus forte la « conscience civique » des dirigeants et des citoyens d’Italie. », mais reconnaîtra, après la réélection de Berlusconi, avoir échoué . Républicanisme comporte une série de références à la situation italienne : il est visible que, même si Viroli cherche à écrire un ouvrage à portée universelle — ce qui en augmente l’intérêt pour nous, qui ne sommes pas Italiens — il n’en fait pas moins de nombreuses références à « notre pays », autrement dit à l’Italie, le pays qu’il partage avec son premier lectorat.  Plusieurs passages déplorent l’état de la citoyenneté italienne, notamment la « culture de l’arrogance et de la servilité » qui « étouffe » les citoyens vertueux ou le cléricalisme qui en vient à séparer, entres autres choses, la morale (réservée à l’Église)et l’exercice du pouvoir (réservé aux laïcs) . Ce mauvais état de la morale civique explique en grande partie, selon lui, que le champ soit ouvert au clientélisme autoritaire de Berlusconi et que l’opposition ne parvienne pas à le déloger durablement. Il faut donc, pour préserver la république, s’assurer d’entretenir la vertu républicaine et le patriotisme républicain.  J’exposerai ici ce qu’il me semble devoir retenir des chapitres que Viroli consacre à la vertu républicaine et au patriotisme républicain. Pour faire bonne mesure, puisque le sujet est le patriotisme, j’y ajouterai quelques remarques extraites de la lecture de La route du Pays-Brûlé de Jonathan Livernois, dont j’avais laissé un extrait ici. Livernois approche la question du patriotisme sous l’angle d’une refondation, ce qui implique qu’il en existe déjà un. Sa préoccupation n’est pas tant de produire une mobilisation que de savoir en quoi elle doit s’ancrer, quel objectif elle doit servir, quelle orientation elle doit suivre. Pour ce faire, il travaille principalement à partir d’introspections : il s’interroge sur l’origine de son patriotisme et sur le patriotisme qu’il aimerait avoir. Cela peut être un complément intéressant pour ouvrir une voie transposant les analyses de Viroli chez nous.

Le chapitre de Viroli sur la vertu républicaine est assez court et peut se résumer encore plus brièvement : il s’agit de convaincre son lecteur que la vertu républicaine n’est pas une vertu exigeante et contraignante, qu’elle est au contraire humaine et accessible. Ce point est essentiel, car pour « protéger la liberté, la république doit pouvoir compter sur la vertu civique des citoyens, c’est-à-dire sur leur disponibilité et leur capacité à servir le bien commun . » Si la vertu républicaine est trop exigeante pour l’homme moyen, alors aussi bien renoncer aux idéaux républicains de liberté. Or, l’exigence de vertu serait tout à fait atteignable pour des gens vivant en démocratie. En effet, la perception de la « vertu » comme une exigence démesurée ne daterait que de Montesquieu, qui l’aurait dépeinte ainsi parce que, vivant dans une monarchie absolue, elle lui aurait semblé très éloignée de ce qu’il pouvait observer au quotidien. Mais la vertu décrite par les penseurs républicains classiques, qui vivaient eux-mêmes dans des républiques (même sur le déclin) était plus humaine et plus accessible. Ce désir d’accessibilité peut être rapproché de ce que Livernois recherche dans sa recherche de rénovation de notre mémoire du passé, notamment des Patriotes : insister sur l’humanité de nos ancêtres permettrait de voir en eux des modèles accessibles, plutôt que des géants dont l’exemple ne servirait qu’à nous culpabiliser. Pour lui en effet, « il s’agit de se sortir du complexe d’infériorité qu’on a trop souvent par rapport aux héros. Ils ne sont pas moins lâches et pétris de doutes que nous. En prendre conscience permet de poser les bases d’un patriotisme énergique et prospectif. »

Énergique et prospectif, c’est-à-dire mobilisant : c’est bien l’objectif de Viroli. Pour donner envie aux citoyens de se mobiliser pour la patrie, il faut non seulement qu’ils soient vertueux, mais qu’ils aient l’amour de la patrie. C’est pourquoi Viroli insiste autant sur le concept de patriotisme. Son projet est, à la fois, de proposer de définir le patriotisme d’une manière qui serve l’efficacité de la défense de la liberté et apaise les craintes que pourrait susciter ce concept, et d’examiner les moyens qui rendent possible de renforcer cette passion.

Car pour Viroli, la vertu des citoyens doit être alimentée. Deux forces peuvent y parvenir : la religion et le patriotisme. Pourtant, Viroli récuse l’idée de combiner les deux forces car « une république pleine de citoyens patriotes et religieux pourrait difficilement être une république tolérance. Un patriotisme civique agrémenté du sens de la mesure et d’une bonne dose d’ironie et de doute suffit amplement. »

Il lui faut cependant calmer quelques craintes : la première est que le particularisme patriotique en vienne à nuire aux idéaux universels et à l’humanisme en général; la seconde est d’éviter que le patriotisme ne tombe dans les pathologies nationalitaires qui ont, historiquement, causé tant de mal. Cette seconde crainte, c’est sans doute celle-là même qui a conduit Livernois à remettre en cause son propre patriotisme. En effet, il explique que la réduction du projet de pays à « une série de peurs mêlées », à un effet de gommage des différences idéologiques servant à « amalgamer par exemple Pierre Falardeau à Christian Rioux », lui a faire ressentir « l’urgence de démêler l’écheveau » et de « recharger ce mot [“patriotisme”] d’un sens qu’il semble avoir perdu depuis longtemps ». À la fin, peut-être parviendrait-il, lui aussi, à produire une mobilisation pour améliorer les choses « j’espère également trouver, dans cet amour de la patrie québécoise, ce qui renverserait la vapeur, ce qui permettrait de dire : voilà, le Québec, c’est n’importe quoi depuis un bout de temps, mais ça vaut la peine qu’on se batte pour lui. » .

Pour répondre à la première crainte, celle d’une perte des idéaux universaux, Viroli avance que la patrie ne contredit pas le sentiment d’appartenance à l’humanité, mais forme une valeur intermédiaire, qui permet à l’individu d’accéder à l’universel.

Pour Mazzini, il n’est aucunement besoin de renoncer au patriotisme pour soutenir la cause de l’humanité. Au contraire, cette dernière peut être soutenue de manière plus efficace en édifiant avant tout notre patrie. En tant qu’individus, nous ne pouvons faire que très peu de choses pour aider les personnes qui n’appartiennent pas à notre peuple. […] Il est nécessaire qu’il y ait un intermédiaire entre l’individu et l’humanité; les nations, et les patries libres qui s’élèvent à partir de ces dernières, constituent cet intermédiaire. .

Cette réponse sera probablement un élément controversé de la proposition de Viroli. Si on se tourne à nouveau vers Livernois, on note une tentation vers un énoncé du Chevalier de Jaucourt, au XVIIIe siècle, selon lequel le « patriotisme le plus parfait » serait celui qu’on aurait vis-à-vis du monde, un énoncé qui lui semblerait correspondre à la vision du monde de nombre de ses étudiants, aux « communautés éparses et riches » . Pour autant, la contradiction n’est peut-être pas si insoluble que cela : sa solution apparaîtrait si, d’une part, on admettait pour vrai la proposition selon laquelle on n’a pas de levier d’action direct sur le monde — puisqu’il n’existe aucune institution qui permette d’agir sur le monde par d’autres biais que celui des nations — et si, d’autre part, on admettait qu’on peut améliorer le sort de l’humanité, au moins d’une fraction de celle-ci, en faisant de sa patrie un lieu où il fait bon vivre. Ce dernier point impliquerait une certaine modestie dans la pratique de l’humanisme, car vouloir apporter le bien à l’Humanité par les moyens de la Nation risquerait très vite de se heurter à l’écueil de l’impérialisme.

Pour répondre à la seconde crainte, celle qui fait naître l’inquiétude chez Livernois, Viroli distingue le patriotisme du nationalisme. Le nationalisme se caractérise par des valeurs qui sont avant tout non politiques, ethniques. Au contraire, l’amour de la patrie ne se nourrit pas d’homogénéité ethnique, mais de politique et de culture. Cette distinction lui permet de distinguer son patriotisme non seulement du « nationalisme ethnique », mais aussi du « nationalisme constitutionnel » ou « civique » défendu par Jürgen Habermas, auquel il reproche de demander au citoyen de s’identifier à des concepts abstraits, ce que la majorité ne feront pas :

« Par conséquent, le patriotisme républicain est différent aussi bien du “nationalisme éthique” que du “nationalisme civique”. Contrairement au premier, il ne reconnaît pas de valeur morale et politique à l’unité et à l’homogénéité ethnique d’un peuple, tout en accordant une pertinence morale et politique aux valeurs de la citoyenneté qui sont tout à fait incompatible avec une forme quelconque d’ethnocentrisme. À la différence du second, il ne proclame pas la fidélité aux principes politiques universalistes culturellement et historiquement neutres, mais la fidélité aux lois, à la constitution et au mode de vie de chaque république particulière, avec son histoire et sa culture. »

Pour Viroli, cette dimension historique et culturelle est nécessaire pour toucher une fibre émotionnelle, indispensable à la mobilisation pour la préservation des principes de bien commun, de justice et de liberté. — et Livernois moins que quiconque, lui qui, dans son introspection, évoque nombre de « choses éparses : la chemise Mackinaw de mon grand-père maternel, les mensonges de mon ancêtre patriote, Les Belles histoires des pays d’en haut, la route du Pays-Brûlé, etc. » , ensemble de choses auxquelles sont rattachés des sentiments, une vision implicite du monde, mais qui n’ont rien d’idéaux abstraits. C’est, je crois, ce qu’exprime Viroli dans ce passage. Reste, toutefois, la question de savoir comment édifier ce patriotisme qu’il appelle de ses vœux. Il évoque trois moyens pour y parvenir : la commémoration historique, la justice et la participation à l’autogouvernement.

Celui auquel il consacre le plus de place est la commémoration historique. En effet, « [l]es souvenirs sont un moyen puissant pour pousser les âmes à l’engagement civique », dit-il, car l’évocation des luttes passées pour la liberté, des prédécesseurs qui ont travaillé à l’édification de la richesse commune, « on peut faire naître dans l’âme de celui qui participe un sens de l’obligation morale à poursuivre l’œuvre de ces hommes et de ces femmes que nous commémorons. Le passé peut devenir un patrimoine pour la formation civique de nouvelles générations. » Il insiste par ailleurs à l’importance de « donner sens, valeur et beauté à sa propre histoire » afin d’acquérir un « sens de la dignité […] indispensable [à] la culture civique » .

De même qu’une personne qui a peu d’estime de soi peut acquérir une mentalité servile ou arrogante, un peuple qui n’a pas d’orgueil national ne peut être qu’un peuple d’esclaves ou de clients qui se transformeront facilement en oppresseurs cruels des plus faibles. Nous n’avons pas besoin de redécouvrir une forme d’orgueil national vain et ronflant […]. Nous avons en revanche besoin de retrouver dans notre histoire les expériences de liberté qui, bien que brèves ou étouffées par la défaite militaire […], peuvent nous donner le sentiment d’être les enfants d’une histoire qui a sa dignité et qui nous impose l’obligation morale de faire [de sa patrie] une vraie communauté civique.

Sur cette dimension, il y aurait sans doute beaucoup à dire. Il y a, me semble-t-il, tout un programme de recherche à faire sur l’affectivité des mémoires nationales, où il faudrait mettre à profit l’histoire, la philosophie, la sociologie et la psychologie sociale, pour préciser les dires de Viroli, qui ont leur beauté, mais ne relèvent encore que de l’intuition. Si ce travail de recherche me semble nécessaire, il ne me semble pas qu’on doive, en revanche, attendre une pleine confirmation pour intégrer cette logique à notre manière de faire. Reste toutefois quelques clarifications, car malgré les précautions qu’il y met, cette approche n’est pas sans périls. Le risque que la commémoration emprunte la rhétorique du « don que nous ont fait nos ancêtres » comporte deux dangers. Le premier est que la notion d’ancêtre ne serve à exclure les nouveaux arrivants : il faut donc éviter de donner à la patrie une logique généalogique, sans pour autant dénier celle de l’héritage. Le second est que nous percevions le legs de ceux-ci comme un don, car le don appelle un contre-don, un don en retour à celui qui nous a donné . Je crains qu’une telle logique risque de créer une société traditionaliste et immobiliste. Il faut  récuser la logique du don pour lui préférer celle de la transmission. Maurice Godelier, dans sa révision du concept de don, indiquait qu’il existait en somme trois types d’objets : ceux qu’on donne, ceux qu’on échange et ceux qu’on ne doit ni donner, ni échanger, mais garder pour les transmettre . C’est cette logique de la transmission qui assure la continuité sociale et qui devrait constituer le socle du sentiment patriotique. Comme le dit Livernois : « Si le pays en vaut la peine, ce sera comme point de fuite, riche, nécessaire à tous ceux qui viendront après nous. » .

Passons au second moyen évoqué par Viroli pour alimenter le patriotisme » la justice. Pour lui, des citoyens vertueux ne peuvent aimer une patrie que s’ils savent que celle-ci est un havre de justice et qu’ils peuvent en tout temps compter sur celle-ci : « Si nous voulons que les citoyens aiment la république et ses lois, il faut que la république et ses lois protègent d’une manière égale tous les citoyens sans privilégier les puissants et sans discriminer les faibles » . Viroli discute alors de la justice d’État, qui punit sévèrement ceux qui sont coupables de fautes graves, a fortiori si ces derniers sont « importants, connus et puissants ». Il distingue la justice d’État du pardon individuel : la beauté de ce dernier ne peut être transposée à une geste provenant de la justice d’État. Transposé à l’État, le pardon perd sa dignité et devient l’oubli, un moyen « d’ignorer publiquement le mal commis », il s’avère donc, à son avis, néfaste à la dignité commune.

D’autre part, le patriotisme peut être alimenté en favorisant la participation à l’autogouvernement communal, c’est-à-dire à un niveau local. La participation permet aux citoyens de sentir « que la chose publique leur appartient, et [ils] développent par conséquent à son égard un attachement semblable à celui qu’ils éprouvent pour leur propriété. » Cela ne fonctionne que dans la mesure où elles appartiennent à tous et à personne en particulier, auquel cas on la dira « corrompue ». Mais pour que ce sentiment que la chose publique leur appartient s’actualise, encore faut-il que leur avis ait un poids réel dans les décisions qui les concerne au plus près. C’est pourquoi Viroli plaide pour donner plus de pouvoir aux communes, aux municipalités, qui seraient la pierre angulaire d’un État doté d’une structure fédérale .

Au terme de ce long billet, comment conclure? Que vaut le patriotisme républicain, tel qu’exposé par Viroli? Ce cadre de pensée a été proposé pour mobiliser les citoyens en faveur de la liberté, de la justice et du bien commun. Bien sûr, comme l’ont montré les réélections de Berlusconi, il ne suffit pas d’écrire un livre sur un idéal pour mobiliser les citoyens. Mais Viroli a bien montré qu’il existe des conditions institutionnelles à la revitalisation du patriotisme : il faut donc plus que des paroles, il faut des réformes. Sous cet angle, le programme me semble inspirant et fécond. Mais il demeure incomplet et traversé d’ambiguïtés qui sont autant de chausses-trappes. À celles que j’ai déjà notées, j’ajouterai qu’en parlant de la valorisation de la « culture » par le patriotisme, Viroli lance un terme imprécis qui a été utilisé à toutes les sauces. Un terme dangereux, par ailleurs : la « culture » a trop souvent été essentialisée, ces dernières années, pour ne pas susciter la méfiance. Bien utilisé, dans son caractère vivant et dynamique, ce concept peut toutefois être fécond. Mais cette fécondité dépendra de notre capacité à nous le réapproprier.

Par delà ces réserves, il me semble qu’il faut insister, surtout, sur un point : il n’y a pas de patriotisme sans combat pour la justice sociale.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire et n’ai pas lue avant d’écrire ce billet :

VIROLI, Maurizio, Per amore della patria. Pattriotismo e nazionalisme nella storia, Roma-Bari, Laterza, 2001. Voir ce compte-rendu d’Amélie Pinset.

Philip Pettit et la liberté républicaine

La pensée politique se renouvelle en se nourrissant des troubles de l’heure. Les combats politiques d’aujourd’hui sont menés au nom de différents idéaux : égalité, justice… mais sans doute celui qui supplante tous les autres est-il l’idéal de liberté. Cet idéal a la caractéristique d’être revendiqué par toutes les forces politiques en présence, à « gauche » comme à « droite », qu’ils soient conservateurs, libéraux, socialistes ou radicaux. Il peut arriver qu’une tradition politique délaisse momentanément cette question, mais elle doit alors aussitôt le réinvestir pour ne pas le laisser à ses adversaires — comme l’a montré Christian Nadeau il y a quelques années . C’est pourquoi la définition de ce qu’est la liberté est essentielle, car elle joue puissamment sur les orientations que prend le façonnement de notre devenir collectif. C’est ce qui explique en grande partie le regain d’intérêt pour les idéologies républicaines qui s’observe chez les historiens et philosophes politiques depuis un peu plus de vingt ans. Pour le présenter ici, j’ai choisi de me centrer sur un chapitre écrit par Philip Pettit, qui résume sa philosophie dans un livre sur l’application de celle-ci en Espagne . Ce chapitre résume, pour l’essentiel, les idées qu’il expose plus longuement dans son opus magnum, intitulé simplement Républicanisme. Pour compléter certaines réflexions, j’ai ajouté des annotations provenant du livre d’un autre théoricien républicain important, Maurizio Viroli . Les idées de ces deux théoriciens étant largement convergentes, je les ai généralement traitées d’un bloc, laissant à un autre billet l’essentiel des originalités de Viroli.

Pettit appuie sa réflexion sur un renouvellement historiographique amorcé dans les années 1950 autour de l’école de Cambridge (sur celle-ci, voir ). Les historiens des idées associés à cette école, notamment John Pocock et Quentin Skinner, ont avancé l’idée qu’il existait une tradition républicaine trouvant son origine chez les penseurs romains classiques, transmise par des penseurs italiens de la Renaissance et reprise par des penseurs britanniques et américains des XVIIe et XVIIIe siècles. Pettit qualifie celle-ci de « tradition méditerranéenne-atlantique » du républicanisme, qu’on peut opposer à la tradition « franco-prussienne » représentée par des penseurs tels que Kant et Rousseau. Cette distinction est l’un des points de divergence avec Viroli, qui, pour sa part, cite souvent Rousseau comme un modèle de républicanisme. Pour Pettit, le fil conducteur de la pensée « méditerranéenne-atlantique » du républicanisme est la définition de la liberté comme « non-domination ».

En effet, pour Pettit, il faut opposer la conceptualisation de la liberté comme absence de domination, à la liberté dite « négative » définie par Isaiah Berlin, qui se définit comme l’absence d’interférence. Il s’agit donc de préciser la différence entre les deux. Les dominés « peuvent bien ne souffrir d’aucune interférence aux mains de ceux qui les dominent. Ce qui fait en sorte qu’ils sont dominés est le fait que ces autres ont le pouvoir d’interférer avec eux de manière arbitraire — c’est-à-dire, d’une manière qu’ils ne contrôlent pas eux-mêmes ». Par ailleurs, ce qui fait la domination des puissants, c’est le fait qu’ils savent qu’ils pourront interférer, s’ils le souhaitent, impunément .

Ayant recours aux distinctions latines, Pettit insiste sur le fait qu’il existe deux types de pouvoirs, le dominium, qui est le pouvoir privé exercé sur d’autres personnes ou groupes, et l’imperium, c’est-à-dire le pouvoir public de l’État. L’un comme l’autre est susceptible de représenter une domination à l’encontre des citoyens. Pour préciser ce qu’est la domination, et clarifier comment la non-domination se distingue de la non-interférence, Pettit propose l’exemple où les actes du subordonné coïncident avec les désirs du dominant, qui n’a alors aucune interférence à lui opposer pour que ses désirs soient accomplis : la domination est toujours présente dans ce cas, car il a la possibilité d’interférer, s’il le souhaite. La liberté n’est donc pas l’absence effective d’interférence, ni même de faire ce qui nous plaît, mais de pouvoir faire ce qui nous plaît sans avoir besoin de la permission de personne pour ce faire . Cela permet à Pettit d’insister sur les deux fautes de la liberté comme « non-interférence » : d’une part, une interférence n’est pas toujours une domination; d’autre part, l’absence d’interférence n’implique pas forcément l’absence de domination .

Pour Pettit, suivant en cela Skinner, c’est Thomas Hobbes qui amorce le déclin de la liberté comme non-domination, mais ce n’est que plus tard, à l’époque où Jeremy Bentham et William Paley écrivaient, que ce déclin devint une tendance majeure de la philosophie politique. Paley notait en 1785 que le discours commun imaginait la liberté comme une absence de domination. Pour lui, cependant, le simple danger qu’une interférence se produise ne suffisait pas à priver une personne de sa liberté : il suffisait qu’il n’y ait aucune interférence effective. Pour Paley, l’idéal de liberté comme non-domination était socialement trop radical. Cet idéal créerait des attentes inatteignables, des frustrations et troublerait l’ordre public. Par la suite, c’est Benjamin Constant qui, selon Pettit, fut le fossoyeur de l’idée de liberté comme non-domination. Il la caricatura en une « liberté des Anciens », que Pettit qualifie de « communautariste », opposée à une « liberté des Modernes », comme non-interférence . La liberté des Anciens de Constant exigeait une implication de tous les instants dans la politique, en faisant un idéal peu attrayant pour bien des gens qui cherchent seulement à mener leur vie comme ils l’entendent, tranquillement, à l’écart de la politique. Elle était par ailleurs peu praticable hors des petites cités états .

Toutefois, Pettit estime que deux milieux ont maintenu vivant l’idéal de liberté comme non-domination : les milieux socialistes et les milieux féministes. Chez les syndicalistes et les socialistes, c’est la critique de « l’esclavage salarial » qui l’a maintenu en vie, une critique qui trouverait son origine précisément chez les républicains. Chez les féministes, c’est la dépendance des femmes à l’égard de leurs maris qui fut critiquée, dès le XIXe siècle, comme une forme d’esclavage. Toutefois, selon Pettit, si ces deux mouvements ont perpétué une perception de la liberté comme non-domination, ce ne fut pas « consciemment », ils n’ont pas explicité les insuffisances de la conception commune de liberté comme non-interférence.

Repartant de là, Pettit reprend l’idée des deux sources possibles de domination, le dominium — la domination privée exercée par un individu sur un autre — et l’imperium, la puissance publique. Pour se protéger de l’imperium, il faut que l’État soit sous le contrôle constant de ses propres citoyens. Pour se protéger du dominium, il faut un État qui, par ses lois et ses moyens d’intervention, rende impossible la domination entre ses citoyens. C’est bien là que le républicanisme se différencie du libéralisme, ainsi que de sa version extrême le libertarianisme : en supposant que toute interférence constitue une atteinte à la liberté, libéraux et libertariens en viennent à considérer que les interférences que l’État effectue pour protéger certains citoyens du dominium d’autres citoyens sont des atteintes à la liberté. Mais cette protection de la liberté des dominants les amène forcément à renoncer à la protection de la liberté des plus faibles. Comme l’a noté Viroli, le vocabulaire libéral n’est pas adapté à protéger les humbles des puissants. Lorsque les libéraux souhaitent s’attaquer à ce problème, ils doivent compléter leur doctrine de la liberté d’une doctrine sociale empruntée à d’autres idéologies, fondées sur les notions d’égalité ou de justice . Pettit illustre la différence entre républicains et libertariens par l’enjeu de l’État-providence (welfare). Pour les libertariens, taxer les riches pour redistribuer des richesses aux pauvres constitue une interférence, donc une atteinte à la liberté des riches; d’autre part, ils ne voient pas en quoi ces interventions rendraient les pauvres plus libres, étant donné que la dépendance dans laquelle ces derniers sont vis-à-vis de différentes sources de revenus (notamment leurs employeurs) ne constitue pas une interférence active. Pour le républicain, au contraire, procurer un revenu aux sans-emploi permet de réduire la dépendance des plus pauvres à l’égard d’employeurs éventuels, par conséquent de les rendre plus libres. De ce point de vue, une taxation nécessaire pour assurer la sécurité sociale n’apparaît pas comme une domination, car il s’agit d’une forme d’interférence non arbitraire. Ce qui différencie, par ailleurs, le républicanisme de Pettit d’un « libéralisme de gauche », c’est que chez Pettit, il n’y a pas besoin de faire appel à une autre valeur que la liberté pour défendre la redistribution des revenus (contrairement, par exemple, à Rawls, un libéral qui invoque plutôt la « justice » pour défendre ce type de politique) .

Par la suite, Pettit évoque quatre différentes initiatives qui peuvent aider l’État à assurer la liberté comme non-domination.

  1.  Assurer « l’infrastructure de non-domination », soit un État de droit (rule of law) fiable, une économie résiliente, un système d’éducation inclusif, un bon système de santé et un environnement viable et durable.
  2. Fortifier (empower) les plus vulnérables en leur assurant les ressources de base d’un bon fonctionnement (il s’inspire d’Amartya Sen sur ce point).
  3. Assurer une protection à tous contre des ennemis internes ou externes.
  4. Réguler les « puissants agents ou activités » qui, malgré les mesures en place, pourraient néanmoins parvenir à exercer un certain contrôle sur les citoyens ordinaires.

Le développement de ces points se référant au contexte espagnol, je passerai dessus, car ce billet cherche à présenter la philosophie de Pettit, et non un contexte particulier. Il faut surtout noter que ces quatre points sont des actions de l’État pour assurer l’absence de domination privée. Reste alors à développer les enjeux pour éviter que la domination ne s’exerce par la puissance publique. « En un slogan, le gouvernement non dominant sera le gouvernement qui est sujet au contrôle effectif et également partagé du peuple ou des citoyens. » Le gouvernement républicain doit donc, selon Pettit, être démocratique, c’est-à-dire sujet au pouvoir du peuple. Mais Pettit repousse l’idée qu’il soit nécessairement s’agir d’une démocratie permanente et directe comme l’a imaginée Rousseau. Toutefois, il ne considère pas que l’élection des gouvernants suffit à considérer qu’ils sont soumis au contrôle populaire. Il avance donc deux moyens pour éviter que l’État n’exerce une domination.

Le premier est strictement conceptuel et repose sur la question du « bien commun ». Il requiert que l’État gouverne pour le bien commun, que celui-ci soit défini comme un bien reconnu par tous et non pas comme la conception qu’un groupe particulier (par exemple un parti politique, un groupe religieux, les membres d’une ethnie donnée ou un sexe particulier) aurait du bien général. Ce point n’est pas extrêmement clair, mais il me semble important de le mentionner, car certaines critiques peuvent faire porter le débat sur le républicanisme en s’y attaquant. Viroli traite de ce point ainsi :

[Les théoriciens républicains] ont toujours su que le bien commun n’est pas le bien (ou l’intérêt) de tous ni un bien (ou un intérêt) qui transcende les intérêts particuliers, mais plutôt le bien des citoyens qui désirent vivre affranchis de la dépendance personnelle. Comme tel, ce bien est opposé au bien de celui qui désire dominer.

Et d’ajouter en note de bas de page :

Cette interprétation du bien commun devrait répondre aux préoccupations soulevées par les études féministes : Ann Phillips a par exemple écrit : “quand le républicanisme se rapproche des idées de transcendance, de l’idée que les citoyens doivent mettre de côté leurs préoccupations unilatérales, partielles, ou de chapelle, pour s’occuper de questions d’ordre général, nombreux seront ceux qui poseront la question de savoir où est la garantie que les intérêts et les préoccupations des femmes seront incorporés dans le bien général” .

Mais le contrôle du gouvernement ne peut reposer que sur une simple élaboration conceptuelle, il requiert des garanties institutionnelles. Ce contrôle doit pouvoir s’exercer entre les élections, par la division des pouvoirs et la pratique d’une « citoyenneté contestataire ». Je ne m’étendrai pas sur les exemples de contrôles et contraintes qu’il donne et n’en retiendrai que le principe : il faut qu’existe une possibilité de contestation permanente des décisions des gouvernants. Quant aux critères permettant de différencier une contestation légitime et pertinente d’une autre, Pettit fait le pari qu’une pratique constante de la délibération au sein de la société républicaine saura les faire ressortir petit à petit. « Le processus même de délibération, même une délibération qui ne mènerait pas au consensus, générera un sentiment progressif des considérations qui sont pertinentes ou non pour déterminer les politiques du gouvernement » . Il conclut « La délibération publique et le dialogue, la contestation publique et le défi, jouent par conséquent un rôle crucial dans ce récit républicain sur la manière dont un gouvernement doit être contrôlé par le peuple. » La division des pouvoirs ne suffit pas, il faut « le zèle réfractaire et turbulent » du peuple engagé pour préserver la liberté.

Il faut ajouter qu’à l’heure actuelle, le « néo-républicanisme » à la manière de Pettit et Viroli est à la fois en crise et en pleine effervescence. Il a su inspirer nombre de théoriciens politiques engagés à travers le monde. Il a toutefois montré, concrètement, ses limites un an après la parution de l’ouvrage de Pettit sur le bilan du gouvernement Zapatero. Le philosophe ayant jugé positivement le passage de Zapatero au pouvoir, le néo-républicanisme s’est retrouvé sur la sellette lorsque la crise économique a poussé les indignados a occuper les places publiques en Espagne . Pettit lui-même, dans un article qu’on peut consulter ici, a admis des erreurs. Les théoriciens qui se sont inspirés de sa philosophie, aujourd’hui, travaillent ardemment à réfléchir à ses implications dans un système socioéconomique aussi complexe que le nôtre.

Bibliographie

La référence que je n’aie pas lue et aurais dû lire avant d’écrire ce billet:

PETTIT, Philip, Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement, Paris, Gallimard, 2004, 448 pages.

Lecture complémentaire suggérée: ce billet d’Amélie Pinset, construit autour d’une analyse de l’opus magnum de Philip Pettit.