Des types d’intellectuels

Mon précédent billet sur Dire la vérité au pouvoir, livre de Gérard Noiriel portant sur l’histoire des justifications utilisées par les intellectuels pour leurs interventions publiques, présentait l’ouvrage et le premier chapitre (sur quatre) de celui-ci. Si j’ai consacré tout un billet à un seul chapitre, c’est que celui-ci présente l’essentiel de ce qu’il y a à comprendre, d’un point de vue théorique, sur le sujet, en présentant la configuration sociale spécifique qui a donné naissance à la figure publique de l’intellectuel. Les trois chapitres suivants, consacrés chacun à un profil type d’intellectuel et son évolution à travers le temps, illustrent à leur manière la thèse principale (dans ce billet, tous les numéros de pages sans précision de volume renvoient à ). Dans ce billet, j’exposerai les différents profils analysés à l’intérieur de ces chapitres, pour y ajouter des éléments que Noiriel avait discutés à propos de l’engagement intellectuel dans Penser avec, penser contre, en particulier dans les chapitres consacrés à Pierre Bourdieu, Michel Foucault et Richard Rorty.

L’intellectuel révolutionnaire

L’intellectuel révolutionnaire est celui qui prend la défense des travailleurs en prônant l’action révolutionnaire. Les prototypes de ce type d’intellectuel, Sorel et Peguy pour la première génération, Nizan et Sartre pour la seconde, sont des marxistes en rupture avec le milieu universitaire, qu’ils accusent d’avoir trahis les travailleurs pour se mettre au service de l’État. C’est là la double compétence dont ils se targuent pour investir le débat public : leur connaissance du marxisme mis au service de l’action révolutionnaire, par la destruction de l’idéologie bourgeoise, et leur connaissance intime du milieu universitaire, dont ils sont sortis pour vivre comme les travailleurs, dans la pauvreté. Cette rupture avec le milieu universitaire et l’utilisation des compétences philosophiques et littéraires acquises lors de leurs études leur permettent de faire le lien entre le savant et le politique. On peut également identifier des intellectuels révolutionnaires de droite, prônant la destruction de la IIIe République et sympathiques au national-socialisme, mais historiquement, ils échouèrent largement dans leur travail de légitimation en raison de leurs liens avec les milieux mondains.

C’est Jean-Paul Sartre qui a donné sa version la plus achevée à la réflexion des intellectuels révolutionnaires sur le rapport entre savant et politique, en publiant en 1970 le Plaidoyer pour les intellectuels. Sartre revendique la posture de « celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » et de l’écartèlement entre les classes bourgeoises et prolétaires. Si l’intellectuel révolutionnaire est issu des milieux bourgeois et/ou formé par eux, alors il ne peut remplir sa mission révolutionnaire qu’au prix d’une trahison et d’un travail sur soi. Parce qu’ayant déjà trahi, il apparaît forcément comme suspect, mais c’est ce phénomène même qui lui permet de revendiquer une posture universelle (pp.97-102): n’était parfaitement identifié à aucun groupe, il est en quelque sorte de tous.

À l’époque même de la publication du Plaidoyer, la dernière grande génération d’intellectuels révolutionnaires, représentée notamment par Régis Debray, était en voie d’être éclipsée par de nouvelles figures d’intellectuels. Le descendant le plus direct du révolutionnaire, c’est l’intellectuel critique. Contrairement au révolutionnaire, l’intellectuel critique ne rompt pas avec le milieu universitaire pour vivre parmi les prolétaires. Les intellectuels critiques estiment qu’il n’est pas de leur ressort d’instruire les masses du fait qu’elles sont dominées, mais de détruire les idéologies dominantes afin de laisser la voie libre à la révolte des masses. Pour eux, c’est le carcan idéologique qui emprisonne les dominés qui empêche ces derniers de se révolter contre l’oppression. C’est pourquoi ils considèrent leur philosophie critique comme une action de dénonciation politique. C’est pourquoi ils élaborent généralement des systèmes de pensée polyvalents, qui doivent leur permettre d’attaquer toute forme de pensée jugée oppressive. Les Derrida, Foucault (dans la première partie de sa carrière), Deleuze et Rancière sont des exemples de ce type d’intellectuel. Chez les historiens, on retrouve Albert Mathiez et Pap Ndiaye.

L’intellectuel de gouvernement

Les intellectuels de gouvernement se situent à l’opposé des intellectuels révolutionnaires. Ils cherchent à améliorer le sort du peuple en intégrant les réseaux du pouvoir et en participant au gouvernement. Leurs réseaux denses les amènent à effectuer des tâches souvent influentes pour le compte du gouvernement, tel que l’élaboration du programme scolaire d’histoire de la IIIe république dans le cas de Charles Seignobos ou les cours d’éducation civique dans le cas d’André Siegfried. À partir de la fin des années 1970, suivant l’exemple de Raymond Aron avec plus ou moins de bonheur intellectuel, mais un succès certain, les « nouveaux philosophes » se donnent pour tâche de « combattre le totalitarisme » (réel ou imaginaire). Ces intellectuels profitent de la conjoncture, qui liquide le travailleur industriel traditionnel et permet la redéfinition des « opprimés » qu’il s’agit de défendre. En s’immergeant dans leur travail médiatique, ils en viennent généralement à négliger d’effectuer des recherches originales et s’attirent souvent le mécontentement de chercheurs de métier (Febvre contre Seignobos, Kaplan et Rébérioux contre Furet). Mais surtout, en s’immergeant dans les réseaux de pouvoir, ils en sont venus à se confondre avec celui-ci. Comment pourraient-ils donc « dire la vérité au pouvoir »? Ces causes expliquent la crise des intellectuels de gouvernement, néanmoins toujours fort présents dans les médias, à partir de la grève des cheminots en 1995.

L’intellectuel spécifique

L’expression « intellectuel spécifique » et sa définition proviennent de Michel Foucault, lorsqu’il s’est éloigné de la posture d’intellectuel critique, mais Noiriel insiste pour faire remonter le comportement de l’intellectuel spécifique à Émile Durkheim. D’après Noiriel, « L’intellectuel spécifique est un universitaire qui accepte de prendre la parole en public pour poser autrement les problèmes d’actualité, car il est convaincu que, dans une société démocratique, l’enjeu décisif des luttes de pouvoir se situe du côté des questions plutôt que des réponses. » (pp.209-210) Souvent déçu ou méfiant de la politique, l’intellectuel spécifique maintient sa réserve d’universitaire sur des thèmes dont il n’est pas spécialiste et n’intervient que lorsque les arguments qu’il avance sont le fruit d’une compétence spécifique, qui n’est pas à la portée de tous. L’intellectuel spécifique cherche à éviter les lieux communs du débat en le transformant en question scientifique qui pourrait lui permettre de l’éclairer autrement et de relever la réflexion à son sujet. Durkheim, Bloch, Lévi-Strauss, Foucault et Bourdieu sont présentés par Noiriel comme des exemples marquants de cette posture, à laquelle il s’identifie lui-même.

Notes sur les analyses sur Foucault et Bourdieu

Il faut noter que les analyses présentées dans ce livre sur Foucault et Bourdieu ne sont pas pleinement cohérentes avec celles qu’on a pu consulter les chapitres qui leur étaient consacrés dans Penser avec, penser contre. Alors que Bourdieu est présenté dans Dire la vérité au pouvoir comme un archétype de l’intellectuel spécifique qui a basculé en 1995 dans la posture de l’intellectuel critique, Penser avec, penser contre montrait des ambivalences plus profondes. Dans ce chapitre, on voyait Bourdieu hésitant et endossant le rôle de l’intellectuel universel à la manière de Sartre (mais sans rompre avec le milieu universitaire, ce qui le rangerait parmi les intellectuels critiques) pour finalement, à la toute fin de sa vie, regretter ce choix. La posture d’intellectuel critique de Bourdieu serait la conséquence logique d’un choix méthodologique, celui d’avoir privilégié la synthèse théorique sur le renforcement de la communauté des savants comme moyen de passer du particulier à l’universel. Cette analyse aidait à comprendre que Noiriel insiste tant sur l’autonomie de la communauté savante (pp.148-155). Le chapitre consacré à Michel Foucault le montre oscillant entre trois positions, celle d’intellectuel universel (mais son modèle est Barthes plutôt que Sartre, dont Foucault avait de multiples raisons de vouloir se distancier), puis celle d’intellectuel spécifique et enfin, celle de « chercheur engagé ». Or, ce terme de « chercheur engagé » disparaît dans Dire la vérité au pouvoir. Qu’est-il devenu? En premier lieu, les analyses abrégées sur le chercheur engagé sont annexées aux pages consacrées à Foucault dans le chapitre sur l’intellectuel spécifique. Mais surtout, la définition de celui-ci donnée au début de ce chapitre est rapprochée de celle du chercheur engagé. Pour le comprendre, il faut comparer les définitions de l’intellectuel spécifique données dans chacun des deux livres. Dans Penser avec, penser contre, le rôle de l’intellectuel spécifique, tel que défini par Foucault, est d’effectuer des recherches sur les conflits du moment, d’élaborer une généalogie des luttes et fournir aux militants le résultat de ses recherches afin qu’ils puissent les utiliser pour « prendre la parole en montrant, grâce à l’histoire, le caractère arbitraire, infondé des arguments avancés par les gouvernants et les experts afin de discréditer leur combat. » (p.162). Ce faisant, l’intellectuel spécifique retourne le pouvoir qui résulte de la « politique de la vérité » contre les gouvernants (p.168). Or, cette définition de l’intellectuel spécifique ne correspond qu’imparfaitement à celle qu’on trouve dans Dire la vérité au pouvoir et correspondrait davantage à ce que font les intellectuels critiques. Au contraire, le « chercheur engagé » décrit dans Penser avec, penser contre, est attaché au principe de compétence, à l’autonomie du monde savant et à la problématisation de ses recherches, correspond mieux à l’intellectuel spécifique décrit dans Dire la vérité au pouvoir. Il y a donc, entre les deux livres, un jeu de transfert de sens, auquel il faut prendre garde si on veut lire davantage qu’un seul livre de Noiriel.

Mais venons-en à la conclusion de Dire la vérité au pouvoir. Elle montre combien le Noiriel qui, dans Penser avec, penser contre, privilégiait la posture du chercheur engagé parce qu’elle permettait de mieux affirmer l’autonomie du monde savant par rapport aux discours politiques et médiatiques, privilégie l’intellectuel spécifique pour les mêmes raisons dans Dire la vérité au pouvoir (un autre indice du transfert de sens auquel je faisais allusion). Elle montre que le projet du livre est d’interroger l’avenir de l’intellectuel spécifique. À ses yeux, la posture de l’intellectuel spécifique a été la plus malmenée par l’avènement de « la démocratie du public » , car les médias de masse imposent au débat un format qui n’est pas adapté aux ambitions de cette forme d’intervention. Aussi l’intellectuel spécifique devrait-il réfléchir à de nouvelles formes d’interventions, qui puissent atteindre le public en contournant le carcan médiatique. Mais la crise de l’intellectuel spécifique est plus profonde, car elle repose aussi sur une faille dans sa stratégie de légitimation :

Si les intellectuels spécifiques veulent défendre plus efficacement les idéaux auxquels ils croient, il faut aussi qu’ils affrontent la contradiction sur laquelle ils ont construit leur identité, mais qui a constamment miné leur légitimité. Prétendre « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » c’est, qu’on le veuille ou non, cautionner une forme d’inégalité dans l’espace public en invoquant le privilège du savoir. Certes, les intellectuels spécifiques, depuis Durkheim jusqu’à Bourdieu, ont récusé ce privilège en affirmant qu’en transmettant leur savoir aux citoyens, ils offraient à ces derniers des moyens leur permettant de se libérer et de se réaliser. Mais aucune preuve empirique n’a été apportée pour justifier le bien-fondé de ce type de justification. (p.272)

C’est pourquoi, en conclusion, Noiriel appelle à une réflexion sur un modèle d’intellectuel développé aux États-Unis, notamment par Richard Rorty, qu’il appelle l’ironiste libéral : « L’“ironiste” est celui qui a des doutes sur son propre “vocabulaire final” (1); et le “libéral” celui qui considère que la cruauté (l’humiliation) est la pire des souffrances que l’on puisse infliger à autrui. » (p.273)

Cette définition pourrait être augmentée de ce que Noiriel disait de l’ironiste dans le chapitre qu’il a consacré à Rorty dans Penser avec, penser contre :

Un « ironiste » est un individu qui ressemble à George Orwell, quelqu’un qui pense que la meilleure façon d’effectuer des retouches sur lui-même consiste à nouer des liens de solidarité avec les gens qui l’entourent. L’ironiste n’est pas sûr de son vocabulaire final. Il a donc besoin de parler aux autres, car « seule la conversation lui permet de gérer ses doutes, de savoir où il en est, de garder à sa toile de croyances et de désirs une cohérence suffisante pour lui permettre d’agir. » »

D’après Rorty, les artistes sont mieux à même que les intellectuels d’exposer les souffrances des opprimés. Le rôle des intellectuels serait « de contribuer à l’élargissement du “nous” des citoyens en poursuivant le processus qui a conduit les hommes à s’identifier d’abord à leur famille, puis à leur communauté villageoise, puis à leur nation, etc. » (p.273) Sans prétendre qu’il faille adopter le modèle de l’ironiste libéral tel quel, Noiriel estime qu’il doit permettre d’ouvrir une réflexion sur ce qui manque par-dessus tout aux intellectuels spécifiques, soit les moyens de s’assurer une réception au-delà des cercles d’initiés. Ces conclusions, qui profitent de la réflexion historique esquissée dans l’ouvrage pour inviter à repenser autrement le rôle de l’intellectuel, montrent que Dire la vérité au pouvoir est bien l’ouvrage d’un intellectuel spécifique.

Note :

(1) La définition de « vocabulaire final » n’est malheureusement pas précisée dans Dire la vérité au pouvoir, bien qu’elle revienne pour analyser quelques penseurs, en particulier Rancière, puis lorsque Noiriel aborde Rorty. C’est à ce dernier qu’il a emprunté cette expression, dont le sens peut être trouvée dans Penser avec, penser contre : le « vocabulaire final » d’un philosophe est une œuvre en propre, personnelle (au risque de rompre avec le l’ensemble de la philosophie?) .

Bibliographie

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