Une occupation d’université

Parmi les sujets auxquels je m’intéresse « à côté » de mes thèmes principaux de recherche, il y a l’histoire des universités et des mouvements étudiants. Dans cette vaste histoire, l’un des mouvements qui a attiré mon attention est celui dit de la « réforme universitaire » ou de « Córdoba 1918 », né en Argentine cette même année et ayant essaimé depuis dans l’ensemble de l’Amérique latine. J’aurai sans doute prochainement l’occasion de faire un billet résumant un demi-siècle de l’histoire de ce mouvement, mais en attendant, je me permets de traduire un passage narrant l’occupation de l’Université de Buenos Aires, du 2 au 4 octobre 1945.

L’année 1943, un coup d’État avait renversé le gouvernement du président Castillo, les militaires prenant le pouvoir. Les mouvements étudiants avaient rapidement réclamé un transfert du pouvoir à des autorités civiles et l’organisation d’élections libres. Pour consolider leur pouvoir, les militaires avaient supprimé l’autonomie traditionnelle des universités argentines et renvoyé les universitaires qui s’étaient opposés au régime. Mais en 1945, la victoire proche des Alliés incita le régime à se montrer un peu plus « libéral » à la face du monde et il rétablit les professeurs congédiés ainsi que l’autonomie universitaire. Forts de ce succès, les opposants au régime organisèrent une marche dans les rues de Buenos Aires pour réclamer le rétablissement des garanties constitutionnelles suspendues lors du coup d’État de 1943. Sachant que les universités étaient très actives dans ce mouvement, le régime menaça alors d’intervenir à nouveau dans les universités. En réponse à cette menace, les mouvements étudiants argentins occupèrent les universités. Celle de La Plata fut occupée le 1er octobre. Le lendemain, un pavillon de l’Université de Buenos Aires fut également occupé par des membres du personnel et des étudiants. Voici comment Walter raconte cet épisode (ma traduction, suivi de l’original) :

Oubliant les différences politiques internes, toutes les factions s’unirent, le 2 octobre, pour barricader les portes et les fenêtres de la faculté, et procédèrent à l’organisation d’une administration de fortune pour diriger la résistance. La police gouvernementale et les groupes ultranationalistes cernèrent le bâtiment de la faculté et firent feu à l’aveugle dans la structure, bombardèrent les fenêtres de pierres et coupèrent l’eau et l’électricité. Les étudiants — au nombre approximatif de 500, incluant quelque 60 femmes — présents dans la faculté, mirent en place un système de câbles et de poulies qui leur permirent de s’approvisionner en eau et nourriture depuis les toits avoisinants sans risquer d’être attaqués depuis les rues. Les étudiants en chimie préparèrent des bombes de gaz lacrymogène et des bouteilles d’acide pour résister à toute attaque violente. La censure gouvernementale sur les médias empêchait la nouvelle de l’occupation de l’université d’être largement entendue, mais les étudiants de la faculté des sciences pures fabriquèrent un émetteur à ondes courtes pour prévenir d’autres pays de leur situation. Après trois jours de siège, durant lesquels un jeune fut tué par un tir à l’intérieur du pavillon, la police gouvernementale entra dans la faculté et arrêta tous ceux qui s’y trouvaient. D’après le professeur Augusto J. Durelli, qui a participé à l’occupation, les membres de la faculté et les étudiants furent alors amenés à des prisons à proximité et brutalisés avant d’être emprisonnés.

Forgetting internal political differences, all factions united to barricade the doors and windows of the Faculty on October 2, and proceeded to organize a makeschift administration to direct the resistance. Governement police and ultra-nationalist groups surrounded the Faculty building and fired indiscriminate shots into the structure, pelted the windows with stones, and cut off water and electricity. The approximately 500 students in the Faculty, including some 60 women, arranged cable and pulley systems which allowed them to receive water and food supplies from across neighboring roofs without risking harm from the streets. Chemistry students prepared tear gas bombs and bottles of acid to resist any violent attack. Governement newspaper censorship prevented the story of the university occupation from getting a wid hearing, but students in the Faculty of Exact Science set up a short-wave transmitter and notified other countries of their situation. After three days of siege, during which one youth was killed by a shot fired into the university building, governement police entered the Faculty and arrested all those within. According to Professor Augusto J. Durelli, who participated in the occupation, faculty members and students were then taken to nearby jails and submitted to physical abuse before being imprisoned. 

« Dire la vérité au pouvoir » : une matrice unique?

Dans le dernier billet, j’annonçais que celui-ci serait consacré à quelques limitations que je crois discerner dans les analyses de Noiriel sur les intellectuels. Je ne suis pas spécialiste de ce thème, donc je ne peux confronter ses analyses à celles d’autres auteurs, encore moins à des sources directes. Je ne peux donc faire qu’une critique sommaire et fondée sur des éléments internes au texte. Par ailleurs, j’ai choisi de me concentrer à une seule critique, qui me semble être la plus importante.

Cette limitation réside, me semble-t-il, en ce que Noiriel semble souvent trop tenir à l’hypothèse selon laquelle l’ensemble des stratégies de légitimation des intellectuels français serait surgi de la matrice qui donne son titre au livre : « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés. » Car il lui faut parfois forcer un peu le trait pour montrer que certains types d’intellectuels « disent la vérité au pouvoir ». Il ne fait aucun doute que c’est la mission que se sont donnée les intellectuels dreyfusards et les intellectuels critiques. Mais est-ce là bien ce que font les intellectuels spécifiques? En proposant de poser autrement les questions sur les grands débats de société, ceux-ci s’adressent-ils au pouvoir? Si c’est bien le cas, la question fondamentale préserve toute sa pertinence : même dotés de compétences spécifiques, on peut douter qu’ils aient la légitimité pour guider les politiques. Mais comme le montre Noiriel lui-même, les intellectuels spécifiques estiment rarement que leurs interventions doivent influer directement sur les décisions politiques et préfèrent voir leurs interventions publiques comme des moyens pour relever le niveau du débat et participer à l’émancipation du peuple. Dans cette perspective, il est difficile de penser que les intellectuels s’adressent « au pouvoir », sauf à considérer que « le pouvoir » réside dans le peuple — un réflexe qui ne vient pas spontanément à l’esprit, même dans un régime représentatif à suffrage universel. La même remarque vaut pour les intellectuels de gouvernement : s’adressent-ils au pouvoir? Ici, le problème peut être détourné, puisqu’il demeure possible de redéfinir ce qu’on entend par « pouvoir ». Ainsi, nombre d’intellectuels de gouvernement se sont élevés contre un marxisme jugé hégémonique, et ce, même avant que la gauche ne s’empare du pouvoir. Il n’en demeure pas moins que la fonction de l’intellectuel de gouvernement est énoncée autrement ailleurs : il s’agit plutôt de guider l’opinion. Peut-on vraiment identifier l’opinion au pouvoir? Tout le problème, me semble-t-il, est que Noiriel semble hésiter sur le statut de l’énoncé « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés ». D’une part, il estime qu’il s’agit de la matrice de la variété des réponses apportées par les intellectuels français au problème de la légitimité de leurs interventions. Mais, d’autre part, il en vient à traiter cette maxime comme étant la définition d’un intellectuel, ce qui l’oblige à forcer le trait pour que certains de ses intellectuels soient conformes à cette définition. Or, il me semble qu’on ne peut avoir l’un et l’autre. Il me paraît plus fécond d’en rester au principe de la matrice, sans chercher à en faire l’unique matrice des réponses apportées par les intellectuels. On devrait donc pouvoir ouvrir la porte à d’autres familles de stratégies pour concilier le savant et le politique.

J’ajouterai que de cette limitation en découle une autre, sur laquelle je serai bref. Elle tient au format du livre, centré sur le point de vue des intellectuels dans leurs stratégies de légitimation. Cette limitation rend difficile de discerner des stratégies de conciliation du savant et du politique qui prendraient leurs racines dans l’initiative d’acteurs hors des milieux universitaires. Ainsi, les initiatives politiques pour recruter des savants, de même que les initiatives privées pour faire tenir aux savants un discours politique (les thinks thanks et fondations privées, par exemple), demeurent sous-traitées. Une étude située hors du contexte français aurait peut-être permis de mieux mettre en évidence de tels phénomènes, mais elles ne sont pas pour autant absentes de l’Hexagone.

Je terminerai sur une note rapide sur la pertinence de l’adaptation du propos en contexte québécois. Noiriel prend la précaution de situer l’émergence de l’intellectuel dans des évolutions qui, sans être identiques, sont similaires dans l’ensemble des pays d’Occident. Quelques indications, dans le livre lui-même ou ailleurs dans l’œuvre de Noiriel, permettent de cerner des éléments de transposition en contexte étasunien. Le principal facteur de différence, dans ce cas, étant que la démographie et l’ampleur du système universitaire étasunien produit un monde intellectuel moins centralisé et plus éclaté. Les liens d’interdépendances des intellectuels entre eux seraient donc plus relâchés. Au Québec, il faudrait partir de caractéristiques intermédiaires : notre système universitaire est à la fois plus décentralisé que le français et surtout plus petit. Quelles sont les conséquences de ces facteurs? Je ne saurais l’affirmer en toute certitude. J’avancerai cependant qu’il tend à produire des intellectuels forcés à faire preuve de plus d’éclectisme et à franchir plus souvent les frontières entre les différents rôles possibles.