Les principes du gouvernement représentatif (1): Le tirage au sort et sa disparition

Il y a quelque temps, j’ai demandé à mes contacts Facebook de nommer trois livres de non-fiction dont il recommanderait la lecture à tout le monde. Dans ma propre liste, puisque je devais bien me prêter au jeu que je proposais moi-même, j’avais inclus Les principes du gouvernement représentatif. C’est que ce petit livre remarquable, très accessible et bien pensé offre une excellente introduction aux principes de base sur lesquels sont fondés nos gouvernements et de la manière dont ils fonctionnent. Il offre également un exemple intéressant de l’usage de l’histoire sur de longues périodes pour éclairer le présent. Enfin, il joue un rôle important aujourd’hui dans la diffusion des critiques des régimes de « démocratie représentative » comme étant « non-démocratiques », bien que l’avis de l’auteur soit plus nuancé. Pour effectuer un compte-rendu complet, j’ai choisi de procéder en deux temps, correspondant aux deux grandes étapes de son raisonnement : d’abord exposer les liens de la représentation avec les régimes aristocratiques et l’éviction des formes les plus démocratiques à l’époque contemporaine; ensuite, exposer le principe de distinction et les formes aristocratiques des régimes représentatifs. Je procéderai par chapitre, ce billet étant consacré aux deux premiers.

Démocratie directe et représentation : la désignation des gouvernants à Athènes

C’est l’une des bonnes idées de ce livre que de commencer l’étude des gouvernements représentatifs par la démocratie athénienne qui, précisément, n’en était pas un. En effet, comme c’est souvent le cas, c’est en comparant qu’on fait ressortir les traits déterminants de l’un et de l’autre. Au cœur du dispositif démocratique athénien, on trouve le tirage au sort. Contrairement à ce qui a souvent été dit, dans la démocratie directe athénienne, les décisions n’étaient pas toutes prises par le peuple assemblé. Par ailleurs, si on ne peut nier l’importance des stratèges, il est faux de dire que les fonctions les plus importantes dans la constitution athénienne étaient des fonctions électives. En réalité, l’essentiel du dispositif législatif et judiciaire athénien était assumé par des fonctions dont les récipiendaires étaient choisis par tirage au sort. Or, c’est précisément celui-ci qui rend la démocratie « directe », car il donne une possibilité égale pour quiconque souhaiterait participer à la vie politique d’assumer une fonction importante dans l’appareil de gouvernement. Pour Aristote, le tirage au sort relève de la démocratie, tandis que l’élection est un système oligarchique : « Je veux dire, écrit-il, qu’il est considéré comme démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort et comme oligarchique qu’elles soient électives, comme démocratique qu’elles ne dépendent pas d’un cens, comme oligarchique qu’elles dépendent d’un cens. »(Politique, IV, 9, 1294 b 7-9, cité par Manin p.43). Étant donné que les charges étaient soumises à un renouvellement régulier et que quiconque avait le statut de citoyen pouvait y postuler, tout citoyen pouvait être tour à tour gouvernant et gouverné. « L’alternance du commandement et de l’obéissance formait même, selon Aristote, la vertu ou l’excellence du citoyen. » (p.45). Le principe de rotation faisait en sorte que près d’un citoyen sur deux allait accéder à la Boulè au cours de sa vie, faisant du tirage au sort une solution rationnelle pour déterminer dans quel ordre ils pourraient y accéder.

Par ailleurs, le principe de l’élection est opposé au principe de rotation des charges de plusieurs manières. D’une part, parce que « la liberté d’élire, cependant, est aussi la liberté de réélire. » (p.48) D’autre part, parce que « la combinaison de la rotation et du tirage au sort procédait d’une profonde défiance à l’égard du professionnalisme. […] L’absence d’experts au sein des instances gouvernementales ou, en tout cas, leur rôle limité visait à préserver le pouvoir politique des simples citoyens. » Le tirage au sort suppose que chacun a une compétence politique suffisante pour au moins être écouté (p.52). Au contraire, l’élection tend à réduire les chances d’un grand nombre de citoyens de participer au gouvernement de la cité. Elle est donc « aristocratique » en ce sens qu’elle sélectionne des gouvernants sur un caractère particulier que n’ont pas tous les citoyens.

Le triomphe de l’élection

Une fois établi qu’en démocratie directe, le principe de désignation des gouvernants est le tirage au sort, un ensemble de questions sont posées : comment en est-on venu à abandonner l’idée de tirage au sort? Pourquoi considère-t-on aujourd’hui l’élection comme un procédé démocratique? Dans le deuxième chapitre, Manin tente de répondre à ces questions en examinant le cheminement du tirage au sort et de l’élection dans un ensemble de cas historiques : d’abord la République romaine, ensuite les républiques italiennes médiévales (notamment Venise et Florence). Puis, il examine les théoriciens politiques anglais et français des XVIIe et XVIIIe siècles, surtout Harrington, Montesquieu et Rousseau.

La République romaine, structure oligarchique, utilisait le tirage au sort, mais en lui donnant une fonction complètement différente de celle qu’il occupait à Athènes. Les Romains procédaient à des votes par groupes classés selon leur richesse. Comme les riches (peu nombreux) avaient en tant que groupe autant de poids que les pauvres (nombreux), cela signifie que leur poids relatif était plus important que celui des pauvres. Le hasard n’avait pas pour fonction de permettre aux pauvres d’avoir autant de chances que les riches d’atteindre les postes, puisque la plupart des charges étaient réservées aux riches. La fonction du hasard était toute autre : comme les groupes ne votaient pas tous en même temps, mais plutôt l’un après l’autre, le sort était utilisé pour décider dans quel ordre les groupes allaient voter. Comme les Romains pensaient que le hasard était le moyen par lequel les dieux exprimaient leur volonté, le premier groupe à voter donnait généralement le ton et les groupes suivants votaient dans le même sens que lui, donnant l’illusion qu’ils étaient tous du même avis. Ainsi, pour les Romains le sort avait surtout pour fonction de favoriser la cohésion politique du fait de sa neutralité et de l’interprétation religieuse qu’on en donnait. (p.74)

Le tirage au sort n’est donc pas égalitaire par essence. Ce sont des usages spécifiques qu’on en fait qui le rendent, ou bien égalitaire, ou bien aristocratique. Néanmoins, ses caractéristiques le rendent plus adéquat à établir un régime démocratique que l’élection, car lui seul permet un accès égal aux charges.

Après Rome, Manin passe rapidement sur les républiques italiennes en général, puis consacre un passage respectivement aux cas de Florence, puis Venise. Je ne détaillerai pas ici les deux systèmes, tous deux forts complexes, mais résumerai les enjeux. Manin rappelle que l’enjeu qui a traversé l’ensemble du Moyen Âge italien était les luttes de factions à l’intérieur des cités, un problème propre aux systèmes féodaux. Aussi, le tirage au sort était utilisé comme une manière d’arbitrer la sélection des magistrats sans exacerber les luttes entre factions : « Dans les cités italiennes, la propriété essentielle du sort semble avoir été qu’il déplaçait la distribution des charges vers une instance externe, et donc neutre par rapport aux factions en présence. » (p.76) Mais les enjeux de démocraties étaient bien présents : Florence et Venise étaient deux régimes aristocratiques qui se concevaient comme des « constitutions mixtes ». Mais les systèmes étaient construits de manières très différentes : tandis qu’à Florence, grosso modo, on élisait des citoyens parmi lesquels on choisissait au sort, à Venise, on choisissait au sort des électeurs. De cette manière, à Florence le tirage au sort avait pour effet d’atténuer l’aristocratisme. Le tirage au sort y était d’ailleurs défendu par les groupes sociaux les plus défavorisés.

Les penseurs des XVIIe et XVIIIe siècles, notamment Harrington, Montesquieu et Rousseau, connaissaient bien l’existence du tirage au sort et réfléchissaient à ses tenants et aboutissants. Qu’ils soient favorables ou non au tirage au sort, ils estimaient qu’il était par nature démocratique, tandis que l’élection était aristocratique. Ce constat amène Manin à formuler l’un des questionnements clés de son livre. En effet, si ces penseurs ont tous pris la peine de réfléchir sérieusement aux enjeux du tirage au sort et de l’élection, comment se fait-il qu’une génération plus tard, elle ait disparu de l’horizon de la pensée politique? Qu’aucune des trois grandes révolutions modernes n’ait sérieusement envisagé d’intégrer le hasard dans leurs systèmes politiques? (pp.108-111) Pour expliquer ce phénomène, Manin écarte la plupart des éléments d’explications généralement avancés (qui ont sans doute, selon lui, une part de vérité, mais sont insuffisante) pour se tourner vers les principes fondateurs des grandes révolutions à l’origine des régimes représentatifs. L’un d’eux privilégie l’élection contre le tirage au sort :

Le principe que toute autorité légitime dérive du consentement de ceux sur qui elle est exercée ou en d’autres termes que les individus ne sont obligés que ce par quoi ils ont consenti. Les trois révolutions modernes se sont faites au nom de ce principe. […]

Or, à partir du moment où la source du pouvoir et le fondement de l’obligation politique étaient ainsi placés dans le consentement ou la volonté des gouvernés, le tirage au sort et l’élection apparaissaient sous un jour nouveau. Quels que soient par ailleurs ses mérites et ses propriétés, le tirage au sort présente en effet ce caractère incontestable qu’il ne fait pas intervenir la volonté humaine et ne peut pas passer pour une expression du consentement. […] En ce sens le sort n’est pas, en lui-même, une procédure de légitimation du pouvoir, mais seulement une procédure de sélection des autorités et de répartitions des charges. L’élection au contraire accomplit deux choses à la fois : elle sélectionne les titulaires des charges, mais en même temps elle légitime leur pouvoir et crée chez ceux qui ont désigné un sentiment d’obligation et d’engagement envers ceux qu’ils ont désignés. Il y a tout lieu de penser que c’est cette conception du fondement de la légitimité et de l’obligation politique qui a entraîné l’éclipse du tirage au sort et le triomphe de l’élection. (pp.113-116)

Le triomphe de l’élection dans les gouvernements représentatifs moderne reposerait donc, si on suit Manin, sur le triomphe d’un principe, celui du consentement au pouvoir, profondément ancré dans l’idéologie moderne du contrat social. Sur cette conclusion, qui identifie un principe fort des gouvernements représentatifs, il peut passer à la suite de son analyse de ceux-ci en passant à l’analyse du principe de distinction. J’y reviendrai dans le prochain billet.

Pour lire le livre de Bernard Manin, cliquez ici, ou rendez-vous dans une bibliothèque ou une librairie.

Des armées prénationales

Après l’écriture de mon billet sur la nationalisation des sociétés, j’ai commencé à faire des liens avec quelques annotations que j’ai fait sur l’histoire militaire, qui portaient sur la composition des armées avant l’époque contemporaine. C’est en particulier à la lecture d’un ouvrage de Geoffrey Parker, La révolution militaire, que j’ai pu saisir la différence fondamentale entre la nature des armées d’Ancien Régime et celle des armées nationalisées. En lisant entre les lignes de l’ouvrage, il est possible d’entrevoir comment la destinée réservée au simple soldat fait prisonnier dans la bataille peut constituer un marqueur particulièrement fort des différences entre les deux réalités militaires, celle qui marque l’affrontement des princes et celle qui marque l’affrontement des peuples. Les annotations qui suivent ne constituent pas une étude systématique du phénomène et comportent de nombreuses failles. Mais elles illustrent quelques orientations qu’on peut donner à une réflexion sur l’évolution du phénomène militaire, en particulier entre l’époque moderne et l’époque contemporaine, le XIXe siècle faisant office de période de transition entre les deux.

Partons d’un exemple lointain. Puisé dans le monde musulman, il est facile d’en donner une interprétation « exotique », mais comme on le verra, sa logique n’est pas étrangère à celles qu’on retrouve en Occident à d’autres époques. À l’occasion d’un raid victorieux contre Narbonne mené en 793, « les musulmans emmenèrent des captifs qui furent ensuite employés comme soldats dans la garde du souverain omeyyade. Évariste Lévi-Provençal fait en effet allusion à plusieurs reprises à cent cinquante Narbonnais qui constituaient la garde personnelle de l’émir al-Hakam Ier. » . Il faut rester prudent dans l’interprétation de cet épisode, car nous n’avons pas de précisions sur l’âge des captifs. De très jeunes captifs ont pu être élevés comme musulmans, au sein de la maison de l’émir, et être attachés à son service. Il existe des exemples de ce type de soldats-esclaves dans le monde musulman (mais surtout turc), avec diverses variations, incluant parfois, pour ceux-ci, des possibilités d’avancement social considérables (ainsi les atabeks et janissaires turcs). Il est toutefois également plausible que ces captifs narbonnais aient été adultes, peut-être déjà entraînés, et engagés comme mercenaires par l’émir. Dans un cas comme dans l’autre, celui-ci se retrouvait avec une garde issue de l’extérieur des réseaux de pouvoir de son émirat, donc à la loyauté moins partagée.

La logique sous-tendant l’intérêt de ces soldats-esclaves est donc en partie similaire à celle pour laquelle de nombreux potentats italiens du Moyen Âge et de la Renaissance préféraient les mercenaires aux milices locales ou aux soldats fournis par la noblesse . Mais les mercenaires et auxiliaires étrangers ne formaient pas l’exception : sans être forcément le cœur des armées, ils constituaient une proportion importante de celles-ci de manière ordinaire. Pour l’époque moderne, Geoffrey Parker caractérisait ainsi le mode de recrutement :

[…] les engagements volontaires individuels ne furent jamais suffisants pour assurer la maintenance des armées dans une longue guerre. Les gouvernements eurent donc recours à trois procédés supplémentaires pour la levée des troupes : recrutement par unités entières en d’autres régions d’Europe, que l’on envoyait combattre loin de leurs foyers; enrôlement par le vainqueur des soldats d’une armée vaincue; et, si tous les autres moyens avaient échoué, conscription locale forcée. »

En conséquence, l’appartenance géographique ne constituait pas un prérequis d’engagement. On s’intéressait d’abord à la simple connaissance du métier des armes. Richelieu estimait qu’« il est presque impossible de mener à bien de grandes guerres avec les troupes françaises seules », et préconisait une armée comprenant 50 % de troupes étrangères. Ce nombre avancé par le cardinal se situait au-dessus de la proportion d’étrangers dans ses armées : c’est autour du cinquième des troupes « françaises » sous Louis XIII, Louis XIV et Louis XV qui étaient constituées d’étrangers, notamment des Irlandais, des Allemands et des Suisses. De même, les armées hollandaises, suédoises, bavaroises, anglaises et autres comprenaient des milliers d’engagés étrangers .

La place des mercenaires s’est peut-être accrue dans les armées européennes à partir du XIIe siècle. La « révolution commerciale » du XIIe siècle a facilité à la fois le déplacement des hommes et les échanges monétarisés. L’argent a ainsi eu une part plus grande dans la chose militaire. . Rendus à l’époque moderne, plusieurs des étrangers servant dans une armée donnée avaient été recrutés au sein même des armées ennemies après leur défaite. D’après Parker,

les volontaires les plus recherchés par tous les gouvernements n’étaient pourtant ni les oiseaux de geôles ni les amants de la gloire, mais les vétérans, ceux qui, ayant déjà pratiqué le métier des armes, étaient devenus des soldats de profession. Ces hommes-là passaient souvent d’une armée à l’autre, selon les circonstances ou occasions, et se faisaient bien payer. 

Les exemples de ces recrutements sont nombreux et transcendent même les frontières des religions. Certaines unités militaires, par exemple pendant la guerre de Trente Ans, pouvaient comprendre davantage d’étrangers que de locaux. Ainsi, les armées d’Ancien Régime n’étaient guère « nationales ».

Les méthodes disparates de recrutement, le taux élevé du gaspillage, de mobilité des hommes à tous les niveaux détruisirent peu à peu tout sens de l’identité de corps dans les formations récemment constituées. Au fur et à mesure que se dissolvait une unité, les hommes restés sur place étaient incorporés à d’autres formations, créant, ainsi que le notait dans son journal le Vénitien Marin Sanuto, au début du XVIe siècle, « des armées arche de Noé » : des volontaires et des criminels, des brigades internationales, des miliciens locaux, des vassaux, des hommes liges, des conscrits des pays les plus divers étaient assemblés, pêle-mêle. Les choses furent peu différentes au XVIIe siècle. Par exemple, en 1644, un régiment bavarois était composé de soldats de seize pays différents. Parmi eux, quatorze Turcs. Mais on peut tirer beaucoup de cette fragmentation. Une force aussi cosmopolite peut posséder beaucoup d’expérience militaire et d’efficacité. Tout au plus la variété des origines compliquait sans doute la transmission des ordres. Ceux qui étaient au contact des vétérans doutaient rarement de leur efficacité.

Parker note que les armées ainsi recrutées n’avaient une loyauté que toute relative et que les puissants ont rapidement cherché la solution dans les unités locales : « Ce fut pour éviter les dangers inhérents à cette philosophie [“nous servons notre maître honnêtement, quelque soit le maître”] que, très tôt, les États modernes tentèrent de lever au moins quelques formations exclusivement nationales au moyen de la conscription. » Ce serait un programme de recherche très intéressant que de tenter de cerner à quel point la tentative de constituer des armées « nationales » furent un succès avant la fin du XIXe siècle.

En l’état de mes connaissances, en effet, j’hésite à fixer une chronologie sur la nationalisation des opérations militaires. Henri Guillemin rappelle que des officiers opposés aux armées de la Révolution française notaient que les soldats français luttaient pour un idéal alors que les leurs ne luttaient que pour un souverain. La Révolution française pourrait alors être un moment de nationalisation des armées, et les armées (du moins en France) seraient alors à considérer comme un lieu de nationalisation précoce, puisque l’intégration générale à la communauté nationale se fit principalement à la fin du XIXe siècle, après la nationalisation des monnaies, le suffrage universel et la création de l’éducation nationale. Cette idée se retrouve dans l’Histoire de l’Europe publiée sur la direction de Carpentier et Lebrun:

Les royaumes européens […] ne mènent pas la même guerre que la France, dont les succès reposent sur une organisation militaire en rupture avec les traditions de l’Ancien Régime. Lazare Carnot est, dès l’an II, le constructeur de cette armée. La France compte sur le nombre. Certes le volontariat est un mythe, la République n’a pas été sauvée par l’élan spontané des citoyens. Mais les levées, puis la conscription, assurent des effectifs que n’atteignent pas les adversaires de la France et qui permettent de combattre en masse et sur plusieurs fronts. L’amalgame entre les jeunes recrues et les vétérans, les promotions rapides accordées aux plus valeureux des soldats, la propagande politique, l’esprit d’offensive à outrance, baïonnette au canon, inculquée à l’infanterie font de l’armée française un instrument militaire supérieur aux armées européennes. Enfin, seule la France mène une guerre nationale, l’armée ncarne les citoyens, alors que les rois conduisent une guerre monarchique et ne cherchent pas à s’appuyer sur les peuples de leurs États.

L’hypothèse doit toutefois être considérée avec prudence. L’enjeu de l’enracinement des soldats dans leur communauté comme facteur de loyauté est en effet assez ancien. Chez Machiavel, déjà, on note la préoccupation de s’assurer de la loyauté des soldats en appuyant l’État sur des milices de citoyens-soldats. Machiavel critiquait ainsi l’utilisation de mercenaires ou d’auxiliaires étrangers, dont la loyauté lui paraissait toujours suspecte, car ils ne combattaient pas pour une patrie (Le Prince, chapitres XII et XIII). Dans L’art de la guerre, il avançait volontiers qu’un homme de bien ne devrait jamais faire des armes un métier ni une république permettre que cela devienne le métier de certains de ses citoyens (Art de la guerre, p.17; ). Il reste que rien n’indique qu’une fois faits prisonniers, les miliciens des républiques ralliaient moins les rangs des armées victorieuses que les autres. Dans un système international où les armées composites étaient la norme et une cité état où l’intégration à la cité reposait largement sur les relations interpersonnelles, la capture agissait aisément comme un véritable déracinement. Ce déracinement, du reste, faisait suite à la logique même des armées, où la loyauté se nouait avec les compagnons d’armes et les officiers. On peut avancer l’hypothèse que le soldat était ainsi davantage intégré à son unité militaire qu’à sa cité. Les exemples avancés par Parker laissent deviner que l’embauche des soldats vaincus se faisait souvent par groupe plutôt que par individu. Les nombreuses troupes de mercenaires existant au cours des guerres d’Italie devaient sans doute en partie leur existence à de nombreux transferts d’une armée à l’autre, brisant tout lien de loyauté avec les patries, mais renforçant le lien au chef charismatique de la troupe. L’idéal de Machiavel se trouvait déjà compromis, d’autant que les miliciens nouvellement recrutés ne bénéficiaient pas de l’expérience au combat des mercenaires et formaient donc souvent des armées peu efficaces. Aussi devons-nous garder un doute à l’esprit lorsqu’on envisage de parler d’armées « nationales » dès la Révolution française. C’est d’autant plus vrai qu’il est difficile d’envisager une armée « nationale » alors que la société, elle, n’est pas encore parfaitement « nationalisée ». En effet, si le service militaire obligatoire se fait sur une base nationale, il s’agit d’une dissuasion puissante à l’identification à la nation . Il faudrait regarder de plus près les destinées des prisonniers de guerre, tant français qu’adversaires, pour trancher la question. Ce qui est certain, c’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle les indications de logiques « nationales » dans la composition des armées se font plus nombreuses. En particulier, on note l’apparition des camps de prisonniers dans les logiques de la guerre.

Les camps de prisonniers de guerre font désormais partie de notre imaginaire. Quelques œuvres de fiction d’envergures variables y prennent place et décrivent la vie des soldats capturés. Ceux de la Guerre de Sécession sont bien connus. Les amateurs de BD franco-belges se souviendront ce l’album La prison de Robertsonville dans la série Les tuniques bleues, qui se réfère à la prison d’Andersonville (voir aussi); Le bon, la brute et le truand évoque également les camps de prisonniers, cette fois des nordistes. Le film La grande évasion se situe dans un grand camp de prisonniers de la Deuxième Guerre mondiale. Les camps de prisonniers nous paraissent si naturels que nous nous interrogeons peu sur leurs conditions de possibilité. Il nous semble normal que les prisonniers de guerre soient emprisonnés, car ils sont des ennemis de la nation qui les a capturés. Leur détention, dirons-nous avec Wikipédia, « vise à les garder hors de combat ». Ces grands camps ne semblent être toutefois qu’une invention récente, résultant de conditions sociopolitiques bien précises. Pour qu’ils existent, il fallait d’abord qu’on ne puisse ni monnayer les prisonniers (soit comme otages, soit comme esclaves), ni qu’on puisse les recruter au sein de l’armée victorieuse et par ailleurs que la guerre soit continue et prolongée. Dans de telles conditions, les chefs militaires ne peuvent se débarrasser des prisonniers au fur et à mesure qu’ils les capturent. Dans un premier temps, la tentation a été forte de les insérer indirectement dans l’effort de guerre en leur faisant fabriquer des armes ou des provisions destinées au front. Les conventions de La Haye (1907) et Genève III (1929) se sont efforcées d’interdire ou au moins limiter ce recrutement indirect en précisant que les travaux auxquels les prisonniers pouvaient être astreints ne devaient avoir aucun rapport direct avec les opérations de guerre. Disposition limitée, car dans une économie de guerre, des travaux qui ne sont pas destinés à alimenter le front libèrent d’autres forces qui, elles, seront mises à profit pour l’effort de guerre. Il reste que ces dispositions des conventions sur les prisonniers de guerre révèlent beaucoup sur la puissance qu’avait acquise alors l’identification nationale, considérant qu’un prisonnier ne pouvait être contraint de travailler contre « son » pays.

Perspectives

Du point de vue méthodologique, la principale conclusion qui s’impose de ces comparaisons est la nécessité primordiale de l’étude de sociétés prénationales pour comprendre les particularités des États-nations. Les sociétés de l’époque moderne nous surprennent par les différences marquées qu’elles proposent avec les sociétés contemporaines. En pratique, il semble impossible d’acquérir une compréhension des fondements de nos sociétés, des motifs pour lesquelles elles sont telles que nous les connaissons, si nous n’étudions pas celles qui existaient avant leur genèse. Cela implique de récuser d’emblée tout postulat sur le caractère « naturel » de nos sociétés. Cette démarche s’avère, à mon sens, tout aussi pertinente à une interprétation conservatrice qu’une interprétation progressiste de nos sociétés : les conservateurs doivent abandonner toute velléité de « naturaliser » les sociétés et adopter la perspective du façonnement par l’histoire : nos sociétés sont telles qu’elles sont car elles ont ainsi répondu à des défis auxquelles elles furent confrontées; leur état a une raison d’être. Pour les progressistes, l’étude de la genèse historique de nos sociétés doit nous aider à en dépasser les limites.

Au regard des recherches sur la nation et les formations sociopolitiques, les annotations qui précèdent donnent surtout une idée de la voie à suivre. Elles reposent sur des ouvrages qui ratissent large (Parker et Contamine) et pigent ici et là quelques faits qui permettent de faire un tableau un peu impressionniste de ce que peut être la différence entre la chose militaire prénationale et sa contrepartie nationale. Il faudrait systématiser ces observations sur le recrutement des soldats et le devenir des prisonniers pour élaborer ces modèles et tenter de comprendre, à travers eux, comment les populations se fixent ou, au contraire, se déracinent. L’analyse de l’évolution des soldats hors de leur patrie peut ainsi agir comme un indicateurs sur l’environnement international dans lequel se jouent les guerres. C’est une histoire militaire loin de « l’histoire-bataille », une histoire sociale des armées qui se profile derrière ces enjeux.

Bibliographie

Edit 23-11-2015: ajout de la référence à Carpentier et Lebrun.