Sur les débuts de l’humanisme en Espagne

Comme hispaniste et seizièmiste, je note assez souvent que les études sur la Renaissance et le mouvement humaniste accordent assez peu de place à l’Espagne, alors que les études effectuées par les Espagnols sont nombreuses. La « légende noire » de l’Espagne, qui construit le récit de l’histoire espagnole en mettant l’accent sur l’autoritarisme de Philippe II et l’intolérance religieuse incarnée par l’Inquisition, la « destruction des Indes », l’expulsion des juifs et celle des morisques. Par ailleurs, le mouvement humaniste, lui, fut souvent idéalisé comme vecteur de libre pensée et de raison. L’un et l’autre portrait, le premier trop noir, le second trop rose, paraissent incompatible l’un avec l’autre. Ces idées, même réfutées, ont une place si bien enracinée dans nos imaginaires qu’il devient difficile de s’en défaire.  Au cours de ma thèse, j’ai accumulé un certain nombre de notes sur l’évolution de l’humanisme en Espagne, mais des notes éparses car ce thème était en marge de mes intérêts. Ces derniers temps, j’ai commencé à rassembler des notes éparses sur l’humanisme espagnol. En voici une petite partie, qui ne cherche modestement qu’à donner quelques indications à la fois sur les motifs de la méconnaissance de l’humanisme espagnol hors d’Espagne et sur les débuts de celui-ci.

D’après Ángel Gómez Moreno (2015), c’est dans l’oeuvre du Suisse Jacob Burckhardt, La civilisation de l’Italie à la Renaissance, que le mythe d’une « Espagne sans Renaissance » serait né. Gómez Moreno situe cette oeuvre au sein des débats racialistes du XIXe siècle. Dans une hiérarchisation commune, la « race blanche » devait être divisible en sous-catégories: les nordiques, les alpins et les méditerranéens, ces derniers se retrouvant au bas de l’échelle. L’Italie du Nord, associée aux peuples germaniques (lombards), pouvait bien être le foyer de la Renaissance; en revanche, Naples la méditerranéenne était dépréciée par Burckhardt. Dans l’oeuvre de ce dernier, dit Gómez Moreno, les Espagnols n’apparaissent que comme des barbares occupant l’Italie, saccageant et faisant obstacle aux belles lettres. La domination espagnole sur la péninsule italique, nette à partir du traité du Cateau-Cambrésis, ainsi que le Concile de Trente, auraient mis fin à la Renaissance italienne .

Or, l’oeuvre de Jacob Burckhardt est certainement la plus influente jamais écrite sur la Renaissance. Elle est même reconnue pour être l’oeuvre fondatrice de la notion même de Renaissance, aux côtés de l’oeuvre du Français Jules Michelet . Ces deux auteurs furent les premiers à employer l’expression « la Renaissance », sans complément, et à supposer que cette notion pouvait capturer tout l’esprit d’une époque. Si on fouille la bibliographie sur l’humanisme espagnol, on trouve nombre d’articles d’historiens espagnols qui, en marge d’un travail empirique et analytique intéressant, emploient la tonalité du redresseur de torts. Cette expression nationaliste montre le degré de valorisation qu’a atteint le mythe de la Renaissance: elle montre l’indignation que peuvent ressentir ces chercheurs à l’idée que leur histoire nationale aurait indûment été « privée » de « sa » Renaissance, comme si cela la teintait d’une aura d’infamie. Sans doute, dans le grand récit moderniste occidentale, n’est-ce pas faux mais, avec un peu de recul, il n’existe aucune raison pour qu’une nation restée à l’écart de ce phénomène ait à en rougir.

Ce type de polémique, bien que né pour de mauvaises raisons, a l’intérêt d’obliger les chercheurs à réfléchir soigneusement aux critères qu’ils utilisent pour définir « Renaissance » et « humanisme ». En effet, face au thème d’une Espagne sans Renaissance, affirmé dogmatiquement et sans critère, à coup de préjugés historiques, on court le danger de répliquer par une approche apologétique qui multiplierait les exemples d’artistes et de lettrés prestigieux, mais sans démontrer que ces réussites peuvent bien être associées à un mouvement qu’on qualifierait de « renaissant » ou « humaniste ». Y a-t-il eu « Renaissance » en Espagne? Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est la « Renaissance » elle-même, si cette notion a bien quelque pertinence.  La Renaissance est une idée que Burckhardt et Michelet ont fabriquée, mais ils ne l’ont pas fabriquée à partir de rien. Elle se construit à partir de l’emploi du mot « renaissance », dans des contextes plus restreints, qu’on retrouve sous la plume d’humanistes comme Giorgio Vasari (1550) ou Pierre Belon du Mans (1553), tandis qu’on retrouve chez les humanistes de cette époque tout un champ sémantique du retour à la vie et de la restauration . L’idée de Renaissance s’est donc construite, au XIXe siècle, à partir du récit d’eux-mêmes qu’ont fait les humanistes en se posant en opposition avec l’époque « barbare », qui les avait précédé. Mais ce champ sémantique ne s’impose pas dès le XIVe siècle. La « Première Renaissance », celle de Plutarque, qui ignore encore l’imprimerie et est encore en lutte acharnée pour rescaper les oeuvres des Anciens, c’est pas celle qui fait usage de ce mot. Les années 1550, si nous reprenons la périodisation de Peter Burke , c’est le début de la « Renaissance tardive » (1530-1630), mais nous pouvons considérer que c’est une époque qui a encore beaucoup en commun avec la « Haute Renaissance » (1494-1530), son optimisme et, jusqu’à un certain point, son triomphalisme. C’est le champ sémantique d’une époque où les humanistes avaient le sentiment de vivre dans « un siècle si plein de lumière », où la restauration amorcée par Plutarque et ses compagnons étaient achevée, avant que la Réforme ne bascule dans les plus sanglantes des guerres de religion . La « Renaissance », si nous acceptons la majuscule, c’est donc ce récit de soi, ce « mythistoire » des humanistes triomphants, qui raconte les métamorphoses des lettres et des arts dans le sens impulsé par les humanistes, par la récupération des manuscrits anciens, le travail philologique sur les textes et la mise en valeur des idées et de l’esthétique qu’ils y ont puisé. À la question « l’Espagne eut-elle une Renaissance? », deux voies s’ouvrent alors: partir à la recherche du mouvement humaniste espagnol; ou rechercher dans les discours Espagnols les affects et le champ sémantique témoignant du « récit » renaissant des humanistes. La deuxième voie pourrait bien être la plus féconde du point de vue scientifique; c’est néanmoins la première qu’il faut d’abord suivre. Elle est plus classique et apparaît comme une condition à la seconde.

À vrai dire, si on retrouve dans les années 1980 à 1990 des textes en anglais et en espagnol qui travaille à cette réhabilitation de la Renaissance espagnole, on a également, à bien y regarder, qu’ils entreprennent à ce moment un combat gagné d’avance. Qu’on lise, en français, le Que sais-je? de 1981 signé par Jean-Claude Margolin, spécialiste central, en France, de l’étude de l’humanisme, on y trouve dans les pages consacrées à l’Espagne ce passage: « Si les savants de la Renaissance ont été les grands bénéficiaires de l’héritage classique, le haut niveau culturel de l’élite espagnole permit de le faire fructifier dès le Moyen Âge » . On a droit ensuite à un assez long passage sur l’inquisition et l’intolérance, décidément incontournable, pour qu’ensuite l’auteur écarte l’idée que cela ait constitué un obstacle insurmontable: « Ce qui ne veut pas dire que les catholiques de plein exercice n’ont pas été touchés par cette lame de fond qui, après s’être soulevé en Italie, déferle vers la fin du XVe et au début du XVIe siècle sur l’Europe entière » . Margolin évoque l’oeuvre de mécénat du cardinal Cisneros, des archevêques de Tolède et de Séville, les humaniste Antonio de Nebrija, Juan de Heredia, les frères Vergara, les frères Valdès ou Juan de Maldonado. Il s’étend surtout sur Luis Vives, le plus connu des humanistes espagnols. Ce dernier, il faut le préciser, a toujours posé des problèmes de catégorisations dans le cadre des histoires nationales. Faut-il le ranger parmi les Espagnols, car il est d’origine valencienne et qu’il a dédicacé certaines de ses oeuvres à des nobles ou des institutions espagnoles, démontrant ainsi son implication dans son pays d’origine? Ou parmi les humanistes des Pays-Bas, car, d’origine judéoconverse, il a fuit l’inquisition pour se réfugier aux Pays-Bas, où il devint ami d’Érasme? Mais c’est peut-être le cadrage national qui pose problème. Nonobstant ce problème auquel Margolin ne s’intéresse guère, il ne semble pas faire de doute que, pour cet auteur, l’Espagne eut une Renaissance riche.

À y regarder de plus près, Margolin paraît s’inspirer, pour ses quelques pages sur l’humanisme espagnol, de Marcel Bataillon. En effet, après les négations de Burckhardt, l’historiographie de l’humanisme espagnol s’est largement développée. Marcel Bataillon a publié, en 1937, un ouvrage monumental intitulé Érasme et l’Espagne, étudiant la réception de l’oeuvre de l’humaniste de Rotterdam dans la péninsule ibérique et son empreinte sur la spiritualité et la littérature espagnole. Après la richesse de ses découvertes et de ses analyses, la question n’est plus de savoir s’il y eut un humanisme espagnol, mais plutôt de quand on peut dater le mouvement dans la péninsule. Bataillon commence son ouvrage sur les réformes de Cisneros et mentionne peu d’humanistes espagnols avant Antonio de Nebrija . Il y voit un terreau favorable à la réception de l’oeuvre d’Érasme. Cette conjoncture favorable prit fin sous le règne de Charles Quint: en 1527 s’est tenue une controverse à Valladolid sur l’orthodoxie d’Érasme, et en 1528 l’inquisiteur Alonso Manrique, protecteur des érasmistes, tomba en disgrâce et fut remplacé par Adrien d’Utrecht, féroce adversaire d’Érasme. Après ce point, l’influence d’Érasme se ferait plus discrète, moins explicite, plus diffuse et difficile à reconnaître.

Pour en revenir à la question des débuts de l’humanisme espagnol, Bataillon n’exclut pas forcément un humanisme antérieur à Cisneros et Nebrija, car son objet est d’étudier le contexte d’accueil de l’oeuvre d’Érasme en Espagne, mais le fait qu’un ouvrage aussi détaillé et fourmillant d’érudition ne remonte pas plus loin peut laisser l’impression que l’histoire de l’humanisme commence à ce point. L’idée d’utiliser Nebrija comme un repère chronologique sur les débuts de l’humanisme castillan n’est pas saugrenue: ses premières oeuvres datant de 1481, il se situe à peu près dans la norme de l’européanisation de la Renaissance italienne . Une autre oeuvre structurante de l’étude de l’humanisme espagnol, celle de Luis Gil Fernández (initée à partir de 1966) prend à peu près le même point de départ. Pour Gil Fernández, qui centrait ses recherches sur les conditions socio-économiques des professeurs de langue classique espagnols pour comprendre les cadres sociaux dans lesquels évoluaient les humanistes, ce point de départ se justifiait par l’introduction d’une grammaire latine de qualité dans la péninsule (voir une discussion de ses travaux dans . Mais tous ne s’en montrent pas pour autant satisfaits. Burke lui-même estime que les érudits d’Aragon accueillirent avant la plupart des régions d’Europe les termes du mouvement humaniste italien: ils s’intéresser comme eux à la culture antique, tout comme à s’intéresser à la culture italienne. Joan Fernández de Heredia, grand-maître de l’ordre de Saint-Jean en Aragon, fit traduire Thucydide et Plutarque. Un dignitaire de la cour de Jean Ier d’Aragon fit traduire Sénèque en catalan. L’oeuvre trouve des échos dans l’oeuvre de Bernat Metge . La couronne d’Aragon, dotée de deux grands ports, Barcelone et Valence, possédait des comptoirs sur tout le pourtour de la Méditerranée, notamment en Grèce, ce qui la dotait d’un avantage certain pour l’accès à ces cultures. Sous bien des aspects, les grandes cités commerciales de la Couronne d’Aragon s’apparentaient à des cités italiennes. L’insertion du royaume de Naples dans la Couronne d’Aragon fait aussi participer le monarque à l’émulation humaniste. Celle-ci se déroule à deux niveaux: d’abord dans les rivalités ente princes, chacun s’efforçant de réunir à sa cour les artistes et les hommes de lettre les plus prestigieux pour soigner sa réputation. En ce sens, Alphonse le Magnanime se comporte en prince italien, il rassemble autour de lui des humanistes italiens auxquels il assure financement et protection. Le plus célèbre d’entre eux fut Lorenzo Valla, qui devint son secrétaire . Plus précisément, Alphonse le Magnanime fait de sa cour un centre de traduction de la langue grecque, se posant en rival direct de la cour pontificale de Nicolas V . S’il privilégie les humanistes italiens, c’est sans doute parce que, pour établir sa réputation en Italie, il ne peut faire appel à des lettrés espagnols: ceux-ci sont tenus pour barbares par les humanistes. Les Italiens entrent cependant en contact avec les Espagnols de la chancellerie, ce qui engendre une dynamique complexe entre les habitudes de la chancellerie et les normes du latin cicéronien, la première peinant à assimiler le second, valorisé par les humanistes italiens. Un Espagnol de cette chancellerie, Iñigo d’Avalos, entretien des correspondances suivies avec des humanistes et contribue à en diffuser les idéaux .

Pour ce qui est de la Castille, les recherches sur la cour de Juan II et des personnages comme Alonso de Cartagena, évêque de Burgos, viennent également mettre en cause l’hypothèse d’un humanisme dont les débuts en Espagne se situeraient à la fin du XVe siècle. Il semble que l’attitude de Cartagena à l’égard de l’humanisme fut contrastée et évolua beaucoup avec le temps. Le premier contact qu’il eut avec l’humanisme fut une traduction de l’Éthique à Nicomaque d’Aristote par Leonardo Bruni, dont la préface était un véritable manifeste de l’humanisme. Alonso de Cartagena aurait aimé la traduction, mais détesté la préface, irrespectueuse de la pensée scholastique. Il se fendit donc d’une réponse contre Bruni, et la polémique vint à l’opposer à Bruni, mais aussi au Poggio et à Pier Candido Decembrio, un représentant de l’humanisme milanais. Au cours de cette polémique, Cartagena en est venu à nouer une correspondance avec ses adversaires, au fil de laquelle s’est développé une estime et un transfert d’idées, à l’issue de laquelle Decembrio réutilisa certaines critique émises par l’évêque espagnol tandis que Cartagena développa le goût des lettres à la manière des humanistes .

Ángel Gómez Moreno rappelle que Cartagena se fit traducteur de De officii de Ciceron avec la volonté d’en éliminer la glose incrustée dans la traduction . Mais Alonso de Cartagena n’était pas un cas isolé en Castille: Tomás Gómez Rolan signale que des cercles se sont formés à la cour de Juan II et son fils Enrique II autour de personnages illustres, hommes d’Églises, nobles, conseillers, qui se sont intéressé au mouvement littéraire humaniste. Ces cercles « préhumanistes », construits dans un mécénat privé et tenus à l’écart des universités, importait d’Italie des oeuvres classiques remises en circulation par les humanistes italiens et des oeuvres originales écrites par ces derniers. Plusieurs entretinrent, comme Cartagena, des correspondances avec des humanistes italiens. Antonio de Nebrija, à la fin du XVe siècle, représenterait le premier humaniste de type « philologico-linguistique » (que Gómez Rolan distingue des « philologico-littéraires ») en Espagne. Cette distinction lui permet de chercher une voie mitoyenne dans un débat sur la chronologie de l’humanisme .

Des auteurs catalans attirent également l’attention de Gómez Moreno: Juan Fernández de Heredia, entouré d’une équipe de traducteurs grecs (déjà mentionné plus haut), me semble le plus intéressant. Des auteurs mystiques comme Rámon Llull et Arnaldo de Vilanova sont également des exemples donnés, de manière beaucoup moins convaincante à mon avis, par Gómez Moreno. Il ne s’agit pas de nier l’intérêt littéraire, philosophique ou mystique de ces auteurs, mais plutôt leur association au mouvement intellectuel spécifique de la Renaissance, à savoir l’humanisme.

Quoiqu’il en soit, il semble clair que le débat ne porte plus sur l’existence d’un humanisme ou d’une Renaissance espagnole, mais plutôt sur sa datation et ses spécificités. En 1997, Ottavio Di Camillo peut écrire que:

L’oiseuse querelle à savoir s’il y eut jamais une Renaissance espagnole (pour ne pas mentionner un humanisme espagnol) – qui obsédait encore les esprits de bien des chercheurs il y a à peine quelques décennies – est devenu dans les récentes études une curiosité historique généralement confinée à une note de bas de page, si seulement on la mentionne (Di Camillo, 1997, p.1190).

En me fondant sur une partie de mes notes accumulées, j’ai surtout parlé de l’humanisme, mouvement littéraire et philosophique central de la Renaissance. Il m’en resterait encore beaucoup à partager. Pour le moment, toutefois, j’en ai en revanche beaucoup moins de notes en histoire de l’art, qui présenterait l’autre volet particulièrement représentatif de ce qu’on a appelé la « Renaissance ». Il resterait également, par ailleurs, à explorer le discours des humanistes espagnols pour y trouver le sentiment de « renaissance » exprimé ailleurs.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’aie pas lue pour écrire cet article:

Luis Gil Fernández, El panórama social del humanismo español (1500-1800), Madrid, 1981.

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