Guerres civiles du Pérou colonial (1): les guerres civiles incas

On dit souvent que les conquistadores espagnols en Amérique profitèrent des divisions des empires qu’ils rencontraient. C’est absolument vrai, mais on évoque moins d’autres aspects de la question. D’une part, si les Espagnols instrumentalisèrent les divisions, il n’est pas moins vrai que les factions en présence parvinrent plus d’une fois à instrumentaliser les Espagnols à leur fin. D’autre part, on oublie souvent les divisions qu’il y eut entre les conquérants. Mon objectif, dans cette série de deux billets, est de donner un aperçu — modestement, car je dois faire court — de la complexité de la situation. Au Pérou, la guerre civile rencontrée par les Espagnols chez les Incas se prolongea d’une, voire de deux guerres civiles entre Espagnols. Ces dernières, ainsi qu’une ébauche de conclusion, seront l’objet d’un prochain billet.

Le Pérou colonial fut la proie des guerres civiles dès avant la conquête des frères Pizarro, jusqu’à l’établissement d’une vice-royauté capable d’imposer son hégémonie, vers le milieu du XVIe siècle, disons de 1528 à 1548. L’Empire inca était un ensemble politique relativement centralisé, du moins davantage que l’empire aztèque. Divisé en quatre grandes régions administratives, il était connu de ses habitants comme le Tawantinsuyu. La machine administrative inca centralisait les revenus fiscaux à Cuzco ce qui, malgré l’existence d’un système redistribuant une partie des richesses, n’était pas sans engendrer quelques rancœurs chez les peuples les plus récemment conquis, d’autant que ces conquêtes ont pu être particulièrement violentes. Dans l’un de ses premiers contacts avec l’Empire inca, Francisco Pizarro s’est fait raconter que l’Inca Huayna Capac avait détruit une vingtaine de villages et massacré leurs habitants[1]. Les deux premières expéditions de Francisco Pizarro, qui furent de l’exploration et de l’errance sans grandes conquêtes, l’avaient amené avec quelques hommes près de la frontière de l’Empire inca. C’est sans doute de l’un de ces hommes que parti l’épidémie de variole qui frappa les Incas en 1528. L’Inca Huayna Capac et son héritier Ninan Cuichi n’en réchappèrent pas. L’Inca mourrait donc sans succession claire. L’un de ses fils, Huáscar, prit la succession avec l’appui de la plus grande partie de l’aristocratie de la capitale, Cuzco. Mais un frère rival, Atahualpa, contesta ses prétentions. Ayant mené des campagnes militaires dans le nord de l’empire, il jouissait de nombreux appuis dans la région de Quito (actuelle capitale de l’Équateur), où se trouvait une aristocratie régionale qui ambitionnait de gagner en importance dans l’empire, contre les élites de Cuzco. Quand Francisco Pizarro arrive à la tête de sa troisième expédition, avec une idée un peu plus précise de ce qu’il cherche cette fois, il arrive donc en pleine guerre civile, dont il peut observer les traces ou entendre les rumeurs au cours de sa progression. Huáscar disposait de forces supérieures et avait remporté aisément les premières batailles de la guerre, mais, imprudent, il s’était laissé surprendre et capturé par la suite. Atahualpa triomphait contre toute attente[2].

Pizarro utilisa non seulement les dissensions de l’Empire inca pour jouer un groupe contre l’autre au cours de sa progression, rencontrer Atahualpa, mais aussi pour justifier sa conquête en présentant ce dernier comme un usurpateur et un tyran. Il avait pris appui sur des inimitiés locales dans la région de Tumbles, qui avaient sans doute été avivées par la guerre civile[3]. Puis il avait profité du fait qu’Atahualpa jouait avec l’idée de se servir de lui pour soumettre quelques partisans de Huescar qui n’avaient pas encore été assujettis. Lors de la rencontre, Pizarro était pourtant accompagné de guerriers Cañaris, partisans de Huáscar[4]. Suite à la rencontre avec les officiers de Pizarro, Atahualpa décida plutôt d’attaquer celui-ci par surprise. La tactique échoua, car les Espagnols, méfiants, avaient tendu leur embuscade. C’est à l’occasion de cette rencontre que Pizarro captura Atahualpa. Peu après, il se rendit maître de Huáscar… qui fut assassiné sur ordre d’Atahualpa, pour éviter que les Espagnols ne se servent de son rival contre lui. Atahualpa, toujours prisonnier des Espagnols, avait cependant de nombreuses cartes en main. La sécurité et la capacité d’agir des Espagnols dépendaient de lui et des ordres qu’il transmettait. Ils avaient besoin de lui pour disposer de quelque marge de manœuvre et rassembler les métaux précieux de sa rançon. Toutefois, ces avantages étaient contrebalancés par un inconvénient important : la capitale avait soutenu son rival pendant la guerre civile et la loyauté de Cuzco ne lui était donc pas acquise. Un délégué de Cuzco, nommé Túpac Huallpa, se présenta en effet auprès de Pizarro pour lui expliquer qu’Atahualpa ne jouissait d’appuis que dans quelques régions du nord et accuser l’Inca de tous les crimes. La pression exercée par les partisans de Huáscar fut bientôt relayée par les hommes de la troupe espagnole : Atahualpa n’était pas le prisonnier qui pourrait leur permettre de progresser vers le sud. De leur côté, les représentants de la capitale cherchaient à se servir des Espagnols pour éliminer leur ennemi, qui risquait de saper leur influence au profit de l’aristocratie du nord. Cette convergence des intérêts mena à l’exécution de l’Inca[5]. Puisqu’ils avaient l’émissaire de Cuzco, Túpac Huallpa, sous la main, les Espagnols organisèrent une cérémonie pour en faire le nouvel Inca, car ils avaient besoin d’une figure régnante pour mener leurs politiques à travers celle-ci.

Entre-temps, un autre événement introduisait le germe des futures guerres civiles. Diego de Almagro, associé de Francisco Pizarro, arrivait au Pérou. Almagro avait pris une part capitale dans l’organisation et le financement de l’expédition de Pizarro, mais leur collaboration avait toujours été difficile. Lorsqu’ils rejoignirent la troupe de Pizarro, Almagro et ses hommes étaient bien décidés à toucher leur part du butin rassemblé lors de la capture d’Atahualpa et ils s’estimèrent finalement floués par le partage qui fut décidé. L’amertume devait par la suite couver entre les deux troupes jusqu’à éclater ouvertement quelques années plus tard[6]. Mais pour qu’elle éclate au grand jour, il manquait une étincelle qui arriverait quelque peu après la prise de Cuzco.

Pour parvenir à la capitale, les Espagnols jouèrent encore les rivalités des deux factions. L’Inca Túpac Huallpa mourut (assassiné ?) sur la route de Cuzco. Pizarro se retrouva dans la position d’arbitrer son successeur, en feignant auprès de chacune des factions de préférer son candidat[7]. À l’approche de la capitale, il rallia de plus en plus les anciens partisans d’Atahualpa et la faction rivale déserta la ville, la livrant aux envahisseurs. Cette victoire décisive fut le pôle à partir duquel les Espagnols commencèrent à gagner plus sûrement différentes régions de l’empire, en s’appuyant sur leurs alliances et des expéditions ciblées. Entre-temps, un  Inca indépendant, Manco Inca, se retirait dans une région marginale pour tenter de refaire ses forces.

À cette étape également, la tendance commence à basculer et, de guerre civile inca, la dynamique commence à ressembler à une guerre civile entre conquistadors. Car dès qu’ils commencent à se sentir sûrs de leur position, les Espagnols commencent à se quereller pour le butin. En prenant connaissance des nouvelles du Pérou, un ancien lieutenant de Cortés, nommé Pedro de Alvarado, qui venait de monter une expédition vers des îles du Pacifique, la détourna vers Quito, que l’expédition de Pizarro avait contourné. Il espérait ainsi profiter de l’émiettement de l’empire. Almagro se porta à sa rencontre ; puisqu’Alvarado n’avait aucune autorisation officielle, une partie de ses hommes étaient mécontents et souhaitaient éviter tout affrontement. Almagro sut tourner cette situation à son avantage, il s’entendit avec Alvarado pour lui payer une somme coquette en échange de laquelle il reprenait le commandement de ses hommes et le matériel qu’il avait apporté. En ajoutant la troupe d’Alvarado à la sienne, Almagro se retrouvait ainsi en posture de rivaliser avec Franscisco Pizarro et ses frères.

L’acte suivant de l’affrontement se produisit en Espagne, alors que les représentants des deux clans, envoyés à la couronne, faisaient le récit de la conquête, offraient au souverain espagnol la part du butin qui lui revenait (le cinquième) et cherchaient à faire préciser les récompenses de chacun. L’organisation initiale de l’expédition prévoyait que Pizarro serait le gouverneur des terres conquises, mais demeurait imprécise. Hernando Pizarro, frère de Francisco, plaida pour que la part dévolue à son frère se rende jusqu’à Cuzco. Almagro se faisait concéder un gouvernement au sud de la part dévolue à Pizarro. Or, au terme des manœuvres, un flou demeurait sur le gouvernement de Cuzco. Lorsque les nouvelles arrivèrent à la capitale inca, les deux camps passèrent près d’en venir aux mains. Mais des tractations de dernière minute entre Franscisco Pizarro et Almagro évitèrent, ou différèrent, l’affrontement : Cuzco resterait pizarriste. Almagro partirait à la conquête des terres du sud, au Chili[8]. J’ai déjà évoqué rapidement ce qu’il advint de cette expédition : elle déboucha sur de nouvelles guerres civiles. J’y reviendrai dans un prochain billet qui viendra compléter celui-ci.

Notes

[1] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, Paris, Fayard, 1991, p. 458.

[2] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro: conquistador de l’extrême, Paris, Payot, coll. « Biographie Payot », 2004, p. 123‑128.

[3] Ibid., p. 123.

[4] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 465‑466.

[5] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 165‑171.

[6] Ibid., p. 159‑165.

[7] Ibid., p. 184.

[8] Ibid., p. 202‑214.

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