Les guerres civiles péruviennes (4): le soulèvement pizarriste, deuxième partie

J’avais terminé le précédent billet avec la victoire de Gonzalo Pizarro sur le vice-roi Nuñez de Vela. Celui-ci reprend à partir de la contre-offensive royale. La victoire n’était pas acquise d’avance : en effet, le Pérou était difficile d’accès à partir de l’isthme de Panama.

Situation du Pérou

Les Nouvelles Lois de 1542 ont suscité une opposition des colons dans l’ensemble des colonies espagnoles, mais seul le Pérou était entré en rébellion ouverte. On évoque parfois, pour l’expliquer, l’habileté politique supérieure du vice-roi du Mexique[1]. D’autres facteurs existent. D’abord l’isolement politique du Pérou par rapport aux autres colonies : à l’abri de la forêt amazonienne difficile à franchir, la principale voie d’accès au Pérou passait par la navigation depuis l’isthme de Panama vers le sud. Or, il s’agissait d’une navigation à contre-courant, très difficile. Le Pérou était donc une sorte d’île qui pouvait se concevoir comme facile à défendre. Le Président La Gasca, un religieux nommé par Charles Quint pour régler les affaires du Pérou et qui apprit la mort du vice-roi à son arrivée, exprimait bien le problème : face à l’océan Pacifique et prenant connaissance des difficultés de la navigation, il écrivit que cette mer était comme « un rempart et défense du Pérou, pour qu’on ne puisse y aller. »[2] A contrario, étant donné les courants, il était extrêmement facile depuis Lima d’organiser un raid éclair vers Panama. Un autre motif pour lequel le Pérou entra en rébellion ouverte est sans doute que l’enjeu des encomiendas y avait été exacerbé par 9 ans de guerres civiles.

Bien qu’il restât encore au Pérou des partisans royalistes, ils étaient désormais dispersés en bandes chassées par les partisans de Gonzalo Pizarro. Du côté de la Colombie, des foyers royalistes demeuraient fermement implantés, mais la frontière était bien gardée depuis Quito. Renté à Lima, sans rivaux immédiats, Gonzalo Pizarro était en position de gouverner le pays — certains pensent même qu’il souhaitait se faire couronner roi. Il semble en tout cas probable que les pizarristes aient envisagé l’indépendance. « Dans la terre où nous vivons, nous servons le seigneur qui l’a conquise », avaient affiché les armées de Pizarro[3].

La stratégie de La Gasca

L’homme nommé par Charles Quint pour résoudre les affaires du Pérou est un religieux et un homme d’État d’expérience, Pedro de La Gasca. Ce dernier part pour l’Amérique en mai 1546. Méticuleux, humble, réfléchi et patient, il évite, contrairement au vice-roi malheureux, de précipiter l’affrontement. Il s’assure d’abord du contrôle de Panama et d’en éliminer les partisans pizarristes. S’il devait passer au Pérou, il devait absolument s’assurer que cette base arrière lui soit acquise. De là, il envoya de nombreux ambassadeurs à Pizarro, faisant miroiter la grâce royale s’il se rendait. La Gasca avait en effet compris que l’affrontement se ferait d’abord par la diplomatie plutôt que sur le champ de bataille. Il évitera par conséquent plusieurs mois de tenter le passage au Pérou, menant depuis l’isthme une campagne de propagande visant principalement à saper les soutiens de Gonzalo Pizarro. Les premiers à se rallier à La Gasca furent les conquistadors dont l’origine sociale était la plus élevée, ceux qui pouvaient espérer que leur famille jouisse d’entrées à la cour du roi d’Espagne : pour eux les promesses de prestige étaient plus grandes en Espagne qu’au Pérou — ce dernier n’était qu’un lieu où acquérir les richesses qui leur permettraient de s’élever en Europe. Au contraire, les partisans les plus loyaux de Pizarro avaient deux traits : ils étaient de trop petite noblesse, ou pas nobles du tout, pour espérer s’élever en Espagne malgré les richesses acquises ; ils étaient originaires de la ville de Trujillo ou ses environs, la patrie des frères Pizarro[4]. La Gasca pouvait aussi compter sur le soutien d’un grand nombre de religieux, qui avaient commencé à implanter des couvents au Pérou. Les dominicains, en particulier, étaient largement pénétrés des idées de Bartolomé de Las Casas, hostiles aux encomenderos et favorables aux Lois nouvelles, donc au pouvoir royal qui s’efforçait de les implanter. Les dominicains accueillaient dans leurs couvents ceux qui faisaient défection du camp pizarriste et propageaient au Pérou les messages de La Gasca, qui offrait le pardon à tous ceux qui rallieraient le camp du roi. L’un des coups de force de cette politique de La Gasca fut de rallier tous les conquistadores des terres voisinant le Pérou. Valdivia, qui occupait le nord du Chili, Benalcazar en Colombie et Diego Centeno, à Arequipa (entre le lac Titicaca et le Chili), se rallièrent à la cause royaliste. Les ralliements furent également facilités par un assouplissement des Lois nouvelles : plutôt que de supprimer les encomiendas immédiatement à la mort de l’encomedero, elles seraient héréditaires sur une seule génération.

Pendant que La Gasca menait sa campagne de ralliement, Gonzalo Pizarro s’efforçait de construire les symboles d’une légitimité royale : frapper monnaie, tisser une bannière où ses armes étaient surmontées d’une couronne, élaborer une cérémonie de couronnement. Les préparatifs étaient longs et Pizarro dû les interrompre pour forcer le blocus que les ralliements étaient en train de tisser autour de lui. Il battit Centeno à Huarina, près du lac Titicaca, une bataille qui passe pour la plus meurtrière (parmi les Espagnols) des guerres civiles[5]. Les affrontements entre Espagnols avaient tendance à être particulièrement meurtriers : la mort d’un Espagnol, c’était aussi remettre sur le marché des répartitions l’encomienda dont il bénéficiait peut-être[6]. Dans ce cas-ci, les tactiques meurtrières furent aggravées par le climat du lieu : les blessés abandonnés près du lac Titicaca moururent gelés suite à la bataille[7].

Mais pendant que Pizarro était occupé au sud, La Gasca avait finalement gagné Lima et faisait marche contre Pizarro, fort d’une armée deux fois plus nombreuse. L’affrontement, à Xaquixaguana le 9 avril 1548, fut moins un choc militaire qu’une poursuite de la tactique des défections : plusieurs capitaines et contingents d’arquebusiers abandonnèrent le camp pizarriste juste avant le choc[8]; les auxiliaires « indiens » se rangèrent sur le côté comme si la bataille ne les concernait pas[9]. Il ne resta bientôt plus qu’un faible contingent d’hommes loyaux à Pizarro, qui furent obligés de se rendre. Après un procès, Pizarro et ses derniers partisans furent exécutés. Si on réserva à Pizarro une mort digne, le plus cruel de ses capitaines Francisco de Carvajal, surnommé « le Démon des Andes », fut décapité, démembré publiquement et ses restes dispersés. Les encomiendas des derniers partisans de Pizarro furent redistribuées, mais ses propriétés furent, pour l’exemple, détruites et recouvertes de sel[10].

Le triomphe de la monarchie

L’habile politique de séduction et de pardon de La Gasca avait eu raison de la tentative de sécession pizarriste. La politique subséquente utilisa un mélange de ressorts déjà bien éprouvés — la redistribution des encomiendas — et de nouvelles approches. L’afflux de nouveaux Espagnols au Pérou, qui ne pouvaient espérer d’encomiendas, donnait un fort bassin de déclassés sur lesquels la couronne pouvait s’appuyer contre les encomenderos privilégiés. La construction d’une administration vice-royale permettait d’offrir de nouveaux débouchés à ces derniers. Le positionnement de la Couronne comme garante de la paix pouvait aussi rassurer bien des encomenderos lassés de remettre en jeu leurs gains à la roulette des guerres civiles. En effet, la dynamique qui s’était affirmée depuis la première guerre almagriste, c’était que les déclassés affrontaient les encomenderos, qu’on redistribuait les biens, jusqu’à la guerre suivante qui reproduisait le même schéma. Pour les conquistadors vieillissants en particulier, la promesse de paix était aussi la promesse de garder ce qu’ils avaient. Pour les plus agités, il restait les « opportunités », de plus en plus chimériques, occasionnées par les expéditions tardives. Les expéditions vers la forêt amazonienne étant particulièrement meurtrières, il semble que la Couronne en ait encouragé plus d’une simplement pour se débarrasser des conquistadors les moins dociles. L’imaginaire de la sécession avait subsisté parmi certains d’entre eux, et d’autres séditions eurent lieu, moins spectaculaires que le mouvement pizarriste. En 1560, une telle expédition, menée par Pedro de Ursúa, parcourut tout l’Amazone, un voyage au cours duquel les conquistadors s’entretuèrent. Le chef survivant eut le projet de reconquérir le Pérou et d’en chasser les représentants du roi : il s’appelait Lope de Aguirre et s’autoproclamait instrument de la colère de Dieu. Paranoïaque, inconstant et cruel, il n’avait pas le caractère pour mener à bien ce projet et mourut exécuté[11]. C’était un cas extrême, mais il se situait au crépuscule de l’époque de la conquête. Les derniers conquistadores étaient en passe d’être neutralisés et la dernière véritable menace pour la Couronne, les héritiers de Cortés au Mexique, le seraient bientôt également[12]. Outre ces politiques, la Couronne avait également pu profiter d’autres avantages, notamment au Pérou. Ainsi, les conquistadors péruviens ne bénéficiaient d’aucun gisement de fer local, ce qui, pour une partie de leur armement, les rendait dépendants des importations que la Couronne pouvait bloquer à Panama (ils bénéficiaient de bon salpêtre, donc de poudre à canon, par contre)[13]. Mais aussi, il semble que Gonzalo Pizarro n’ait pas eu les moyens de se doter d’une véritable légitimité comme roi ; sa personnalité y correspondait mal, son éducation était insuffisante, les symboles forgés sur place ne pouvaient rivaliser, ni avec le faste des cours européennes, ni avec la grandeur de la défunte cour inca. Sur le plan symbolique, il manquait donc aux sécessionnistes un imaginaire local capable de rallier les partisans[14]. La stratégie de La Gasca fonctionna largement parce que, malgré tout, la plupart des conquistadors estimaient qu’ils n’avaient qu’un roi et que celui-ci était en Europe.

Notes

[1] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro : conquistador de l’extrême, Paris, Payot, coll. « Biographie Payot », 2004, p. 300.

[2] Traduction libre de ma part, de l’extrait cité dans Marcel BATAILLON, « Sur la conscience géopolitique de la rébellion pizarriste », Cahiers du monde hispanique et luso-brésilien, 1966, no 7, p. 15.

[3] Cité par Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, Paris, Fayard, 1991, p. 522.

[4] Marcel BATAILLON, « Les colons du Pérou contre Charles Quint: analyse du mouvement pizarriste (1544-1548) », Annales. Économie, Société et Civilisations, 1967, vol. 22, no 3, p. 490‑491.

[5] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 528‑529.

[6] Marcel BATAILLON, « Les colons du Pérou contre Charles Quint », op. cit., p. 486.

[7] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 529.

[8] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 308.

[9] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 530.

[10] Ibid., p. 530‑531.

[11] Thomas GOMEZ, L’ invention de l’Amérique: mythes et réalités de la conquête, Paris, Flammarion, coll. « Champs », n˚ 360, 1992, p. 217‑222.

[12] Christian DUVERGER, Cortés et son double: enquête sur une mystification, Paris, Seuil, 2015, p. 213‑228.

[13] Marcel BATAILLON, « Les colons du Pérou contre Charles Quint », op. cit., p. 486‑487.

[14] Ibid., p. 489‑490.

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Les guerres civiles péruviennes (3): le soulèvement pizarriste, première partie

Le billet précédent s’était conclu par l’écrasement des troupes almagristes par le gouverneur du roi, Vaca de Castro, et par l’exécution de leur chef, Diego Almagro el Mozo. J’avais souligné que ce conflit marquait le moment où la couronne espagnole commençait à intervenir directement dans les affaires du Pérou. La nouvelle conquête n’était pas achevée, et n’avait pas encore montré tout son potentiel pour l’Espagne (les mines d’argent du Potosí ne seraient découvertes que quelques années plus tard), mais le butin des Pizarros, la densité de la population et le précédent du Mexique montraient déjà que la prise en main des territoires américains devenait un enjeu stratégique essentiel pour accroître la puissance de l’Espagne en Europe. Le soulèvement pizarriste fut une réaction à cette reprise en main. En terminant le billet que j’avais prévu consacrer à ces événements, j’ai constaté que j’avais nettement passé la limite de mots que je me fixe pour un billet, j’ai donc scindé le récit en deux. Cette première partie se termine essentiellement sur le point de non-retour du soulèvement.

Les ambitions de la monarchie

Pour consolider sa position après être arrivé au Pérou, Vaca de Castro commença par s’y comporter comme un chef conquistador parmi d’autres : il organisa de nouvelles expéditions pour occuper les combattants du jour d’avant et donner un nouvel élan à la conquête et il redistribua les encomiendas pour récompenser ceux qui l’avaient soutenu lors du second conflit almagriste et confisquer leurs biens à ceux qui n’avaient pas choisi le bon camp. Restait le problème de Gonzalo Pizarro. Francisco Pizarro, qui avait eu le titre de gouverneur au moment de la conquête, avait indiqué par acte notarié que si quelque chose devait lui arriver (être assassiné entre dans cette catégorie), son frère devait lui succéder comme gouverneur[1]. Pour Vaca de Castro, nommé gouverneur par la Couronne, Gonzalo pouvait donc représenter un rival dangereux, reposant sur une légitimité différente de la sienne. Aussi s’efforça-t-il de le tenir à distance en douceur. Il organisa une cérémonie au cours de laquelle il lui rendit hommage, le récompensa et l’envoya se reposer dans ses propriétés, une manière comme une autre de le tenir à l’écart des décisions[2].

Or, l’arrivée de Vaca de Castro pour mettre fin aux conflits opposant pizarristes et almagristes n’était que le commencement de l’intervention de la Couronne dans la conquête. Bien que la colonie péruvienne n’ait pas encore révélé tout son potentiel pour la politique impériale espagnole (les mines d’argent du Potosí étaient sur le point d’être découvertes, mais on n’y était pas encore), la richesse du butin récolté et la densité de population concernée, tant au Mexique qu’au Pérou était alléchante. En conflit avec les Valois de France, les luthériens d’Allemagne et l’Empire ottoman, Charles Quint avait des besoins financiers criants. Il lui fallait organiser les nouvelles colonies pour en retirer les impôts dont il avait besoin.

Le choc des « Nouvelles lois »

C’est dans ces conditions qu’il faut comprendre l’intérêt marqué par l’Empereur pour les idées défendues par Bartolomé de Las Casas. J’ai déjà dit un mot de ce religieux dominicain, choqué du traitement réservé aux « Indiens ». Bartolomé de Las Casas était convaincu que l’institution responsable de la « destruction des Indes » était l’encomienda, par laquelle on assignait le travail d’un certain nombre d’« Indiens » à un conquistador en récompense des services rendus, et en échange de la protection et l’évangélisation qu’il apporterait aux « Indiens ». C’était l’institution par laquelle les conquistadors épuisaient les autochtones qui leur étaient affectés, déstructuraient leur économie et favorisaient ainsi (involontairement, mais fatalement) la famine et la maladie qui l’accompagnait. Les multiples démarches de Bartolomé de Las Casas et de ses coreligionnaires de l’ordre dominicain ont porté fruit. En 1542, Charles Quint signait à Barcelone un ensemble de lois pour organiser les nouvelles conquêtes d’Amérique. Ces « Nouvelles Lois des Indes » (« nouvelles », parce qu’il y avait eu, en 1512, les « Lois de Burgos » mises à jour et remplacées par les lois émises depuis Barcelone) comprenaient notamment des dispositions pour limiter la portée des encomiendas. La plus importante d’entre elles était qu’on indiquait que celles-ci ne seraient pas héréditaires. Pour les encomenderos, le coup était rude. Il faut dire que Charles Quint n’était pas guidé que par bonté d’âme. Une trop grande puissance et une trop grande richesse des conquistadors risquaient de faire obstacle au renforcement de son autorité en Amérique, donc d’obtenir les richesses qu’il en espérait pour soutenir sa politique européenne. En faisant appel à lui pour prendre la défense des « Indiens », Bartolomé de Las Casas et les dominicains lui fournissaient un moyen et une légitimité pour attaquer la puissance de ses rivaux potentiels. C’est ainsi que peut s’expliquer que Charles Quint ait été favorable aux thèses lascasiennes alors même que, poussée à son aboutissement logique, la doctrine de Las Casas pouvait conduire à remettre en cause l’ensemble de la domination espagnole sur l’Amérique. Dans le cas du Pérou, une autre mesure rendit les Lois Nouvelles encore plus insupportables : tous ceux qui avaient pris part aux vendettas opposant les clans des Pizarros et des Almagros devaient être privés des encomiendas qui leur avaient été attribuées. Autant dire tout le monde[3].  Même Paullu Inca, le frère de Manco et « l’Inca fantoche » des conquistadors, s’était fait attribuer une encomienda, s’insérant ainsi dans le nouvel ordre du pouvoir mis en place par les Espagnols.

Gonzalo Pizarro contre le vice-roi

Pour appliquer les Lois Nouvelles, Charles Quint nomma un vice-roi du Pérou, ainsi que cinq auditeurs formant une chancellerie qui devait agir comme tribunal, organe de législation et d’administration. À l’arrivée du vice-roi Blasco Nuñez de Vela à Lima, les conquistadores les plus influents, de Cuzco, résolurent d’envoyer quelqu’un pour lui faire part de leurs plaintes et revendications contre les Lois Nouvelles. À leurs dires, Bartolomé de Las Casas avait falsifié les faits et avait été un encomendero particulièrement corrompu qui cherchait à se débarrasser de ceux qui avaient été témoins de ses forfaits, témoins qui se trouvaient désormais parmi les conquistadors du Pérou. Pour aller à la rencontre du vice-roi, les encomenderos firent appel au plus prestigieux d’entre eux : Gonzalo Pizarro. Celui-ci commença par mandater un émissaire en Espagne afin de plaider sa cause contre les émissaires du vice-roi. Puis, préférant à la voie de la conciliation celle de l’affrontement, il rassembla une armée de quatre cents Espagnols bien équipés, quelques pièces d’artillerie et quelques milliers d’auxiliaires « indiens » pour se porter à la rencontre du vice-roi, qu’il espérait bien intimider.

Dès lors, chacun comptait ses partisans ; la perspective de devoir entrer en conflit ouvert avec leur roi ne réjouissait guère bien des conquistadores qui firent défection du clan de Pizarro. Depuis son refuge de la forêt, Manco Inca pensa qu’il pourrait jouer le vice-roi contre Pizarro : il envoya en émissaire auprès du premier l’un des almagristes qui s’étaient réfugiés près de lui après la dernière guerre civile. Quel que soit l’accord auquel il parvint, toutefois, un malencontreux incident y mit fin : au retour de l’émissaire, l’Inca et lui jouèrent à une partie de boules et ce dernier, irrité pour une obscure raison, en frappa l’Inca et lui brisa le crâne. Manco désigna son successeur sur son lit de mort, qui exécuta l’Espagnol et ne poursuivit pas les démarches entreprises par son prédécesseur [4]. Entre-temps, les défections qui avaient frappé le camp pizarriste étaient telles que Gonzalo envisageait de prendre la fuite face au vice-roi : cependant, quelques importants partisans de celui-ci changèrent de camp à la dernière minute. Gonzalo Pizarro se retrouva en position de force.

La démarche d’intimidation porta quelque peu : à son approche, le vice-roi annonça qu’il suspendait pour deux ans l’application des Lois nouvelles. Comme Pizarro n’arrêta pas sa marche pour autant, le vice-roi envisagea de brûler la ville et de se retirer dans un site plus facile à défendre. Les auditeurs s’opposèrent à ce projet et firent mettre Nuñez de Vela aux arrêts par un capitaine qui leur était acquis ; le vice-roi parvint cependant à s’enfuir à l’occasion d’une émeute. Les auditeurs s’entendirent ensuite pour rendre à Pizarro le titre de gouverneur que ce dernier estimait lui revenir de droit. Le 28 octobre 1544, Pizarro et son armée, qui comptait désormais environ 1200 Espagnols, entrèrent à Lima [5]. L’ancien gouverneur Vaca de Castro s’enfuit à Panama ; l’expédition  envoyée à sa poursuite saccagea la ville [6] et Vaca de Castro se réfugia aux Açores où il attendit sans bouger la suite des événements. Le vice-roi, pour sa part, parvint à gagner Quito où, menant une campagne de propagande où il faisait passer Gonzalo Pizarro pour un tyran, il rassembla une armée considérable. Cependant, Gonzalo Pizarro, plus rusé, parvint à faire sortir le vice-roi de la cité et l’affronta sur un terrain favorable. Le vice-roi fut battu et tué à Añaquito, le 18 janvier 1546. Mais Pizarro triomphait, mais au prix d’une rébellion ouverte contre le roi.

Notes

[1] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro: conquistador de l’extrême, Paris, Payot, coll. « Biographie Payot », 2004, p. 303.

[2] Ibid., p. 296.

[3] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, Paris, Fayard, 1991, p. 519.

[4] Ibid., p. 521.

[5] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 303‑305.

[6] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 523.

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Culture et érudition

Voici un extrait pioché chez Antoine Prost, dans le troisième chapitre de ses Douze leçons sur l’histoire, qui porte sur la méthode critique chez les historiens. Sur ces douze leçons (qui sont en fait quatorze avec la nouvelle édition, quinze si on compte la conclusion), c’est la première qui porte sur la méthodologie, c’est dire s’il faut lui accorder de l’importance : la première chose à aborder dans la formation de l’historien, c’est la méthode critique. Je n’aborderai pas ici en détail tous les développements. La citation que je souhaite mettre en exergue porte sur un point très précis, celui du rôle de l’érudition.

Quel que soit l’objet sur lequel elle porte, la critique n’est pas affaire de débutant, comme le montrent bien les difficultés des étudiants aux prises avec un texte. Il faut déjà être historien pour critiquer un document, car il s’agit, pour l’essentiel, de le confronter avec tout ce que l’on sait déjà du sujet qu’il traite, du lieu et du moment qu’il concerne. En un sens, la critique, c’est l’histoire même, et elle s’affine au fur et à mesure que l’histoire s’approfondit et s’élargit[1].

Le principe qu’il décrit est ce qu’on appelle communément entre nous la « maîtrise de la bibliographie ». Autrement dit, il faut largement connaître les  études publiées sur un thème donné pour évaluer la qualité d’une nouvelle contribution sur ce thème. En règle générale, ce principe décrit par Prost me semble pouvoir être élargi nettement au-delà de la profession historienne et pouvoir se décliner en termes de spécialisation (qui demande une connaissance pointue du thème) ou de culture générale (qui demande d’avoir quelques connaissances sur le sujet, mais sans un savoir systématisé).

Le principal intérêt de ce type de remarques me paraît être de montrer l’intérêt des connaissances dans la mise en pratique de l’esprit critique, à une époque où on met généralement l’accent uniquement sur l’analyse de la cohérence interne. En effet, lorsqu’on met l’accent sur la seule analyse de la qualité interne d’un argument, on oublie le fait qu’il puisse bien se présenter, ou même reposer sur un travail relativement bien fait, mais néanmoins être faible, soit parce qu’il est contredit par des faits qui n’ont pas été pris en compte par la méthode. Or, il est très difficile de détecter ce type de faiblesses sans connaissances préalables : sans ces dernières, il est même probable qu’on n’aura pas l’idée de vérifier.

L’apport des connaissances n’est pas toujours préalable : lorsqu’un historien étudie une source donnée, il est rare qu’il ait déjà en main l’ensemble des connaissances nécessaires pour en proposer une analyse pertinente. Les questions qu’il se pose face à la source le guideront souvent dans la bibliographie. Mais pour cela, il faut être déjà dans une attitude de recherche. Le citoyen à qui on propose une nouvelle connaissance n’est, lui, généralement pas en « mode recherche » à ce moment précis ; l’envie de vérifier ne lui viendra que s’il constate un hiatus entre ses connaissances préalables et celle qu’on lui propose.

D’où l’intérêt, pour l’historien, de bien connaître sa bibliographie, et pour le citoyen, d’avoir une solide culture générale.

Note :

[1] Antoine PROST, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Seuil, 2010, p. 59.

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