La grande déception (2): le « logiciel souverainiste » et la décolonisation

Après mon compte-rendu de La Grande déception, de Francis Boucher, je souhaiterais revenir sur certains aspects. Je le ferai en quelques points de longueurs inégales. D’abord, une brève liste rassemblant les principales propositions de l’auteur quant à la souveraineté, une liste sur laquelle j’ai peu de commentaires à faire, mais qui me semble valoir la peine d’être dressée. Je ferai ensuite une discussion – critique, mais sans conclusion ferme – de l’utilisation que l’auteur fait du récit de la colonisation du Québec.  Dans un prochain billet, qui clôturera (enfin !) cette série sur ce livre (pourquoi ai-je pris trois billets pour discuter d’un livre assez bref alors que j’ai déjà discuté de deux gros volumes en 600 mots ?), j’aborderai la question de la charte et de la condition féminine, ainsi que l’approche générale de l’auteur.

 

Updater le « logiciel » souverainiste

Au fil des chapitres, l’auteur propose quelques ajustements à notre « logiciel » – par là il entend nos automatismes de traitement de l’information – souverainiste. Entre ces propositions et les éléments apportés dans le dernier chapitre, un petit programme se dessine:

  • Éviter de considérer automatiquement que les néo-Québécois sont par défaut fédéralistes.
  • Intégrer les identités complexes à l’identité québécoise, afin d’éviter d’imaginer que l’identité migrante – ou autochtone – est incompatible avec l’identité québécoise
  • Compléter notre roman national pour y intégrer les récits autochtones et immigrants.
  • Ne pas réserver la souveraineté à un parti et en faire un débat pour tous.
  • Miser sur le projet de société pour donner sens à la souveraineté

Sans prétendre à l’originalité à proprement parler, ces propositions, assez simple dans leur principe, tendent vers la construction d’un patriotisme ouvert. Le livre de Francis Boucher sera peut-être alors à rapprocher d’autres livres à la tonalité semblable, celle de gens qui se sont éloignés de l’idéal souverainiste pour ensuite y retourner, avec la volonté d’une mise à jour mettant à distance ses éléments rebutants. C’est aussi ce qu’avait tenté Jonathan Livernois dans un petit livre dont j’ai parlé dans un autre long billet.

Peut-on renouer avec le récit anti-colonial au Québec?[1]

Le dernier enjeu de la liste, miser sur un projet de société, implique aussi de réfléchir à ses fondements. C’est d’autant plus vrai que l’auteur envisage une révision de notre « roman national ». D’autres préféreraient sans doute remettre en cause l’idée même de roman national, mais peut-on concevoir un projet national sans roman national ? Si on accepte la prémisse du nationalisme civique, sur quel récit l’appuiera-t-on ? En revenant sur les fondements idéologiques de l’idée contemporaine d’indépendance, Francis Boucher retrouve les penseurs de l’anticolonialisme québécois. J’ignore s’il a conscience du caractère conflictuel de la démarche. Selon mon expérience, dans les milieux anti-racistes, toute référence à la possibilité que les Québécois puissent être, ou avoir été, « colonisés » est regardée avec suspicion quand elle ne fait pas l’objet d’un rejet viscéral. Trop de nationalistes ont utilisé ce prétexte comme un alibi pour éviter toute forme d’autocritique. L’un des témoins cités par Boucher, Preach, qui décidément sait dire les choses, rappelle cette attitude:

Les Québécois ont été bullied, écrasés, humiliés. Quand tu as été opprimé, c’est dur de te faire dire ensuite: « Hey, tu te comportes comme un bully. » « Ben non, je ne suis pas un bully voyons. » Ta réponse naturelle va être de dire: « Non, c’est impossible. » (p.127)

Précisément, la figure du « Québécois colonisé » a été instrumentalisée par les Québécois qui rejetaient les accusations de racisme et de participer à un système colonisateur. Cela explique largement le fait que cette pensée devienne dure à invoquer sans susciter des rejets si drastiques que la discussion en devient difficile – mais reste possible. Par ailleurs, en plus du fait que des nationalistes se servent de cette figure comme alibi, ce qui crée un malaise tout particulier, c’est que qualifier les Québécois de « colonisés » risque de banaliser ce qu’on vécus d’autres peuples colonisés, du Maghreb aux autochtones d’Amérique. Le pari d’appuyer le renouvellement d’un nationalisme québécois ouvert sur un récit décolonial apparaît donc risqué. Mais poussons l’examen plus loin. Boucher invoque deux auteurs du courant dit décolonial québécois. Il cite deux fois le très controversé Pierre Vallières, auteur des Nègres blancs d’Amérique. La  principale citation est en conclusion, et renvoie à la préface de 1994 de son ouvrage:

Pierre Vallières entrevoit une dérive possible chez les ténors du nationalisme des années 1990, qui semblent privilégier un « État culturellement homogène et pratiquer une sorte d’apartheid linguistique et même social. » C’est pourquoi, pour lui, « le risque reste grand au Québec de voir le nationalisme des francophones « pure laine » se pervertir en une forme dégénérative, xénophobe ou raciste, du sentiment populaire. » (p.132)

Mais davantage que Vallières, c’est vers André d’Allemagne, moins connu mais considéré comme « le père de la pensée indépendantiste moderne », que Francis Boucher se tourne pour réfléchir à une possible « condition du colonisé québécois » (ici les guillemets n’impliquent pas une citation, c’est juste parce que je n’assume pas entièrement les mots que j’utilise). Que d’Allemagne parle de « colonialisme de gentlemen » (p. 34) adoucit un peu le problème de la comparaison avec les autres colonisés: l’expression porte en elle la reconnaissance d’un statut préférentiel. De même, on reconnaît dans le traitement que Boucher fait la part de la distance qui nous sépare du Canadien français d’antan. Mais le plus intéressant et le plus fécond demeurent les passages où:

  1. Dans le chapitre 1, croisant le recours aux travaux de l’historien Sean Mills et les récits de ses témoins les plus âgés, Boucher raconte l’ambiance dans les années 1960, les inspirations réciproques, la sympathie soulevée par le PQ auprès de groupes sociaux progressistes gagnés au discours de la décolonisation, parfois anglophones, parfois immigrants.
  2. Dans le chapitre 3, montrant la réceptivité que les Québécois des minorités peuvent avoir envers le discours souverainiste, il cite ceux de ses témoins qui mobilisent d’eux-mêmes les références anti-coloniales pour expliquer ce qui les intéresse dans le mouvement indépendantiste québécois. Khadem et Bachir font des parallèles avec diverses situations en Algérie. Preach, qui se méfie viscéralement du mouvement souverainiste en raison de son expérience négative avec celui-ci, fait tout de même un parallèle avec l’histoire haïtienne.

Clairement, pour un certain nombre des témoins issus des minorités – rappelons au passage le biais d’échantillonnage qui va chercher plus près des milieux souverainistes – ne sont pas du tout réfractaires, voire sont attirés par la rhétorique anti-colonialiste du mouvement souverainiste, dans la mesure où celui-ci leur permet de tracer des liens entre la lutte pour l’indépendance du Québec et la lutte contre d’autres formes d’oppression. Pour plusieurs, la notion de décolonisation semble liée à la formulation du projet de société social-démocrate, du combat contre les exploitations et pour une société égalitaire. C’est dire qu’il ne suffit pas de l’invoquer — comme le font ceux qui s’en servent comme d’un alibi — mais qu’il faut, pour lui donner de la substance, en penser la mise en pratique.

Dans la conclusion du livre, alors qu’il revient sur le thème du Québécois colonisé, l’auteur avance l’idée que « le repli sur soi et la xénophobie sont aussi des manifestations de notre situation de colonisés » (p.133). Il précise que c’est son enquête qui l’a ramené vers cette idée, qui ne le séduisait pas un an plus tôt. Il revient sur André d’Allemagne. Ce dernier observait également de la xénophobie chez les Québécois. Voici l’extrait, daté de 1965 :

Humilié par la suprématie anglo-saxonne, susceptible comme tous les minoritaires, conscient de ses faiblesses et de ses lacunes devant lesquelles il se sent impuissant, le Québécois se replie sur lui-même et considère tout étranger, tout nouveau venu, comme un perturbateur […]. Par suite de sa faiblesse et de son sentiment de vivre en perpétuel danger, le peuple québécois cherche donc à se protéger en se repliant sur lui-même, dans une réaction d’hostilité envers le reste du monde. (p.133-134)

Pour Francis Boucher, donc, « inclure, c’est se décoloniser un peu » (p.134). L’objectif est intéressant. Mais le lien entre colonisation et xénophobie ne convaincra pas tout le monde. Les peuples dominants vivent également des vagues d’insécurité identitaire et de xénophobie, en quoi ces dernières sont-elles différentes de celles qu’on voit au Québec ? Les peuples dominés sont-ils aussi tous la proie de tentations xénophobes ? Ces questionnements ne sont pas en soi des réfutations (il en faudrait bien plus sur un thème aussi complexe), mais ils méritent discussion si on veut donner un sens à ce discours « néo-décolonial ».

Nombreux sont donc ceux qui diront qu’il faut abandonner le récit néocolonial, au nom de deux principes [2]:

1) en contestant, d’un point de vue épistémologique, que les preuves de la « colonisation » du Canadien français soient suffisantes pour employer ce terme.
2) en contestant, d’un point de vue éthique, la pertinence de revendiquer ce terme pour qualifier notre passé.
On sera donc prudents avec cet enjeu, qui mériterait une discussion à part. Il faudra au minimum que parler d’une colonisation des Québécois ne serve pas à nier leur caractère de colonisateurs également. Cette mise en garde ne vise pas Francis Boucher lui-même, dont la démarche vise justement à prendre conscience du ressenti de l’autre. Mais du moins réhabiliter la figure du Canadien français colonisé implique la prise en compte des abus auxquelles cette figure a donné lieu et à penser les garde-fous qui préviendront la résurgence de ceux-ci.

Cet enjeu du colonialisme, présent au premier chapitre et à la conclusion du livre, est manifestement important dans la thèse principale de l’auteur. Mais ce n’est pas le sujet qui occupe le plus d’espace dans La grande déception. Mon prochain billet portera sur les thèmes du débat sur la charte, de la question féministe et de l’approche d’écoute et d’empathie.

Notes

[1] Précisons que dans le paragraphe qui suit, je n’ai pas l’intention d’entamer une discussion théorique ou empirique à savoir si on peut réellement utiliser le terme de « colonisé » pour désigner les Québécois de années 1950-60. Ce thème demanderait plus d’espace et de complexité que ce que je peux faire dans ce billet. Je me contenterai de traiter à grand traits du récit collectif du Québécois en colonisé.

[2] Je renvoie notamment au plaidoyer de ma collègue d’Histoire Engagée Christine Chevalier-Caron à CHOQ (commence à 23 : 00) qui, sans nier le positionnement des Canadiens français dans une position dominée par rapport aux anglophones pointe plusieurs aspects problématiques de l’usage du thème de la colonisation du Canadien français. Sa lecture de l’ouvrage de Sean Mill est diamétralement opposée à celle de Boucher : http://www.choq.ca/episodes/histoire-de-passer-le-temps/emission-du-25-mai-2018/

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Christophe Colomb, esclavagiste

J’avais normalement prévu de poursuivre avec ma discussion de La Grande déception, mais le travail en ce moment m’empêche de lui accorder toute l’attention que je souhaitais y mettre. En attendant, voici donc une brève avec des extraits de textes sur Christophe Colomb et l’esclavage. Ici je m’en tiens à l’esclavage au sens le plus strict du terme et n’inclus pas d’autres formes de travail forcé – comme les corvées imposées de l’encomienda – dans la définition de ce terme.

Colomb s’est établi à Lisbonne, où il a appris avec son frère Bartholomeo Colomb le métier de dessinateur de cartes. C’est largement le développement de cette expertise qui lui donnera les moyens d’imaginer sa fameuse expédition de 1492. Mais entre-temps, il a travaillé comme homme d’affaires. Il participera ainsi à des voyages en Afrique, le long de la côte de Guinée et au Cap-Vert. C’est à cette occasion qu’il se familiarisera avec la traite des esclaves. Désormais, la découverte d’humains tend souvent, dans son œil, à voisiner la découverte d’une marchandise.

Dès la fin de son premier voyage, il pense aux habitants de l’île d’Hispaniola comme étant facile à soumettre. Il en ramène quelques-uns — consentants — en Espagne pour les présenter aux souverains. Mais il écrit déjà :

Je les ramènerai plus tard en Espagne pour leur apprendre notre langue. D’ailleurs, Leurs Altesses pourraient tous les emmener ou les tenir tous captifs, car il suffirait de cinquante hommes pour leur faire faire tout ce qu’on voudrait.[1]

C’est au troisième voyage qu’il passe à l’acte et qu’il élabore plus systématiquement l’idée d’une traite.

Il est d’usage d’employer beaucoup d’esclaves noirs en Castille, en Aragon, au Portugal, en Italie, en Sicile et dans les îles Canaries, et je crois qu’il n’en vient plus autant de Guinée. Or un seul de ces Indiens vaut bien trois Noirs.

Je me suis trouvé aux îles du Cap-Vert, ou l’on a une grande traite d’esclaves, et j’ai vu qu’on les payait huit mille maravédis…

On pourrait tirer quarante millions si l’on ne manque pas de navires pour venir ici.[2]

Ce projet sera récusé par les Rois Catholiques. Isabelle ne voit pas les choses sous le même angle que Colomb. Pour elle, ces « Indiens » sont déjà ses sujets et il ne peut être question d’en faire des marchandises. Du reste, la junte de juristes qu’elle réunit à cette occasion est formelle : le comportement de Colomb n’est pas conforme au droit.

Notes

[1] Cité dans Jean FAVIER, Les grandes découvertes, d’Alexandre à Magellan, Paris, Fayard, 1991, p. 485.

[2] Cité dans Ibid., p. 575‑576.

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La grande déception (1)

Le débat sur la charte des valeurs (2013-2014) a été l’un des débats les plus déchirants de l’histoire récente au Québec. Il faisait également suite à la grève étudiante de 2012, autre événement traumatique qui a polarisé les positions et déchiré les familles — bien qu’il en ait exalté beaucoup, au point où certains, au nom de la beauté du mouvement, refusent les qualificatifs qui rappellent les laideurs de la période[1]. De la grève à la charte, les lignes de partage ont d’ailleurs profondément changé et beaucoup des solidarités nouées dans le milieu militant ont éclaté l’année suivante, un effet pervers qu’il faudrait peut-être étudier.

Le débat sur la charte a aussi cassé la plupart des liens qui rendaient possibles des dialogues entre souverainistes partisans de Québec Solidaire et du Parti Québécois. Même au sein de Québec Solidaire, parti qu’on tend à associer aux « inclusifs », le débat n’est pas entièrement clôt. Si la position adoptée par les parlementaires du parti suit les recommandations du rapport Bouchard-Taylor, d’aucuns préféreraient suivre Taylor, qui a récemment récusé certaines de ses positions.

C’est ce débat qui est au cœur de La grande déception, livre de Francis Boucher[2], mais le propos ne s’y limite pas. L’idée du livre lui est venue en 2017, lorsque QS a rejeté la possibilité de pactes électoraux avec le parti québécois, notamment en raison de l’héritage de la charte. C’est l’occasion pour Boucher de prendre conscience, suite à une discussion avec une amie québéco-haïtienne, de l’étendue des dégâts provoqués par le débat sur la charte chez les Québécois des minorités. Cette prise de conscience est l’occasion d’une autocritique et le début d’une démarche, celle d’aller vers ceux qu’il appelle « les exclus de l’indépendance » et de s’entretenir avec eux. Mon objet pour ce billet était de donner une idée du contenu du livre et de revenir sur certains thèmes qu’il traite. Mais comme il m’arrive parfois, je me suis un peu étendu et le billet s’étirait au-delà de ce qui est raisonnable pour un billet de blogue. Par conséquent, comme je le fais dans ces situations, j’ai choisi de le scinder en deux. Celui-ci portera sur la structure du livre, le prochain poussera la discussion.

La démarche

Nous voici donc face à un livre qui rend compte d’une démarche d’écoute avant tout. Il fourmille d’extraits des entretiens, et il s’agit de longs extraits. Les citations de celles et ceux qu’il rencontre prennent parfois jusqu’à 90 % de la page. Bien que l’auteur organise le texte et le commente, il donne très largement la parole aux interviewés.es. Une quinzaine de personnes se sont prêtées à l’exercice, d’origines diverses et de religions variées. À ceux-ci, s’ajoutent des entretiens avec trois personnes représentant le mouvement souverainiste (Louise Harel, Gilles Duceppe et Jean Dorion, qui signe également la préface) et Maryse Potvin, une intellectuelle qui a écrit sur la crise des accommodements raisonnables et les questions d’intégration. L’auteur a également eu la bonne idée de reprendre des citations du poème Speak What, composé par Marco Micone (l’un de ses témoins), pour titre de chacun de ses chapitres. Il ne s’agit pas d’une méthodologie scientifique et l’auteur s’en défend bien : il a souvent décrit sa démarche comme étant plutôt « journalistique » et, en introduction, il la décrit comme « le fruit d’un cheminement personnel », consistant à aller entendre des gens hors de sa « chambre d’écho », pour entendre un discours auquel, dans les milieux souverainistes, il était très peu exposé (p.15). Il a dû avoir recours à l’aide d’amies qui connaissaient davantage de Québécois des minorités que lui, car il en avait peu dans son entourage. Reste que le biais de recrutement est évident : la très grande majorité des témoins qui se prêtent à l’exercice sont des gens qui ont gravité dans le milieu souverainiste. Un seul s’est méfié de ceux-ci toute sa vie, jusqu’à récemment. Mais le fait même que la majorité d’entre eux aient été, sinon souverainistes, du moins pas trop réfractaires au mouvement justifie à lui seul le titre : « La grande déception ». « Nous » les avons déçus.es.

Structure et contenu des chapitres

Réduite à ses dimensions les plus simples, la structure du livre va comme suit : les trois premiers chapitres traitent de l’histoire du mouvement souverainiste, de ses fondements idéologiques et, surtout, de l’ambiance telle que se la remémorent les témoins qui ont connu cette époque. D’autres témoins rapportent ce que leurs parents ont pu leur raconter de leur temps. D’une manière générale, l’auteur a retenu beaucoup de récits exposant les rapports au mouvement souverainiste initiaux de ses témoins : plusieurs d’entre eux furent souverainistes, militèrent pour le PQ et l’indépendance ou du moins n’y étaient pas réfractaires. Quelques-uns au contraire s’en méfiaient dès l’origine. Ces chapitres sont aussi l’occasion de rappeler l’héritage de Gérald Godin, député péquiste de Mercier qui fut fameux pour son ouverture aux immigrants.

Le quatrième chapitre traite du point d’infléchissement de la dynamique, où le nationalisme ethnique a pris le dessus sur le nationalisme civique au Parti Québécois. Il s’attarde surtout sur le discours de défaite de Parizeau, mais aborde aussi d’autres points d’infléchissements se montrent : le 11 septembre 2001 joue un rôle important dans l’expérience des témoins musulmanes et musulmans. Puis vient l’épisode de la commission Bouchard-Taylor. Celle-ci nous est présentée d’après les visions des témoins : impossible de le banaliser ou de nier l’ampleur des dégâts après avoir lu la profonde concordance des témoignages.

Viennent ensuite deux chapitres sur la charte des valeurs : le cinquième poursuit sur la lancée de la « pente douce » esquissée dans le précédent chapitre, la charte étant le point d’aboutissement de la dégradation des rapports entre souverainistes et minorités. Il s’agit sans doute du cœur de l’ouvrage, car c’est bien le moment où la déchirure devient si profonde entre les Québécois des minorités et les nationalistes que les dégâts deviennent difficiles à réparer — du moins à court terme. Pour conclure ce chapitre, l’auteur donne la parole à ses témoins sur la question de savoir si la charte des valeurs peut être qualifiée de raciste ou non. Si tous et toutes s’entendent pour la rejeter et parler de discrimination, en revanche le terme « raciste » est loin de faire consensus. Le sixième chapitre porte sur les conséquences, l’héritage en somme, de l’épisode de la charte des valeurs. Les extraits de témoignage qu’il contient sont regroupés en trois thèmes : fabrique de fédéralistes, fabrique d’exils (le terme impliquant des gens se sentant désormais étrangers dans leur propre pays) et « machine à radicaliser ».

Enfin, le septième chapitre entend conclure l’ouvrage de manière positive en abordant les pistes de solution : rétablir la confiance, compléter notre roman national, écouter et « séduire » les Québécois des minorités.

Dans le prochain billet, je reviendrai sur certains traits qui m’ont semblé caractéristiques du livre et sujets à débat.

Notes:

[1] « “Pire crise sociale”, les enfoirés. C’était le plus beau moment politique de toute la vie d’une génération de Québécois. » Catherine DORION, Les luttes fécondes : libérer le désir en amour et en politique, Montréal, Québec, Atelier 10, coll. « Documents », n˚ 11, 2017, p. 50.

[2] Francis BOUCHER, La Grande Déception: Dialogue avec les exclus de l’indépendance, Somme Toute, 2018.

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