La grande déception (1)

Le débat sur la charte des valeurs (2013-2014) a été l’un des débats les plus déchirants de l’histoire récente au Québec. Il faisait également suite à la grève étudiante de 2012, autre événement traumatique qui a polarisé les positions et déchiré les familles — bien qu’il en ait exalté beaucoup, au point où certains, au nom de la beauté du mouvement, refusent les qualificatifs qui rappellent les laideurs de la période[1]. De la grève à la charte, les lignes de partage ont d’ailleurs profondément changé et beaucoup des solidarités nouées dans le milieu militant ont éclaté l’année suivante, un effet pervers qu’il faudrait peut-être étudier.

Le débat sur la charte a aussi cassé la plupart des liens qui rendaient possibles des dialogues entre souverainistes partisans de Québec Solidaire et du Parti Québécois. Même au sein de Québec Solidaire, parti qu’on tend à associer aux « inclusifs », le débat n’est pas entièrement clôt. Si la position adoptée par les parlementaires du parti suit les recommandations du rapport Bouchard-Taylor, d’aucuns préféreraient suivre Taylor, qui a récemment récusé certaines de ses positions.

C’est ce débat qui est au cœur de La grande déception, livre de Francis Boucher[2], mais le propos ne s’y limite pas. L’idée du livre lui est venue en 2017, lorsque QS a rejeté la possibilité de pactes électoraux avec le parti québécois, notamment en raison de l’héritage de la charte. C’est l’occasion pour Boucher de prendre conscience, suite à une discussion avec une amie québéco-haïtienne, de l’étendue des dégâts provoqués par le débat sur la charte chez les Québécois des minorités. Cette prise de conscience est l’occasion d’une autocritique et le début d’une démarche, celle d’aller vers ceux qu’il appelle « les exclus de l’indépendance » et de s’entretenir avec eux. Mon objet pour ce billet était de donner une idée du contenu du livre et de revenir sur certains thèmes qu’il traite. Mais comme il m’arrive parfois, je me suis un peu étendu et le billet s’étirait au-delà de ce qui est raisonnable pour un billet de blogue. Par conséquent, comme je le fais dans ces situations, j’ai choisi de le scinder en deux. Celui-ci portera sur la structure du livre, le prochain poussera la discussion.

La démarche

Nous voici donc face à un livre qui rend compte d’une démarche d’écoute avant tout. Il fourmille d’extraits des entretiens, et il s’agit de longs extraits. Les citations de celles et ceux qu’il rencontre prennent parfois jusqu’à 90 % de la page. Bien que l’auteur organise le texte et le commente, il donne très largement la parole aux interviewés.es. Une quinzaine de personnes se sont prêtées à l’exercice, d’origines diverses et de religions variées. À ceux-ci, s’ajoutent des entretiens avec trois personnes représentant le mouvement souverainiste (Louise Harel, Gilles Duceppe et Jean Dorion, qui signe également la préface) et Maryse Potvin, une intellectuelle qui a écrit sur la crise des accommodements raisonnables et les questions d’intégration. L’auteur a également eu la bonne idée de reprendre des citations du poème Speak What, composé par Marco Micone (l’un de ses témoins), pour titre de chacun de ses chapitres. Il ne s’agit pas d’une méthodologie scientifique et l’auteur s’en défend bien : il a souvent décrit sa démarche comme étant plutôt « journalistique » et, en introduction, il la décrit comme « le fruit d’un cheminement personnel », consistant à aller entendre des gens hors de sa « chambre d’écho », pour entendre un discours auquel, dans les milieux souverainistes, il était très peu exposé (p.15). Il a dû avoir recours à l’aide d’amies qui connaissaient davantage de Québécois des minorités que lui, car il en avait peu dans son entourage. Reste que le biais de recrutement est évident : la très grande majorité des témoins qui se prêtent à l’exercice sont des gens qui ont gravité dans le milieu souverainiste. Un seul s’est méfié de ceux-ci toute sa vie, jusqu’à récemment. Mais le fait même que la majorité d’entre eux aient été, sinon souverainistes, du moins pas trop réfractaires au mouvement justifie à lui seul le titre : « La grande déception ». « Nous » les avons déçus.es.

Structure et contenu des chapitres

Réduite à ses dimensions les plus simples, la structure du livre va comme suit : les trois premiers chapitres traitent de l’histoire du mouvement souverainiste, de ses fondements idéologiques et, surtout, de l’ambiance telle que se la remémorent les témoins qui ont connu cette époque. D’autres témoins rapportent ce que leurs parents ont pu leur raconter de leur temps. D’une manière générale, l’auteur a retenu beaucoup de récits exposant les rapports au mouvement souverainiste initiaux de ses témoins : plusieurs d’entre eux furent souverainistes, militèrent pour le PQ et l’indépendance ou du moins n’y étaient pas réfractaires. Quelques-uns au contraire s’en méfiaient dès l’origine. Ces chapitres sont aussi l’occasion de rappeler l’héritage de Gérald Godin, député péquiste de Mercier qui fut fameux pour son ouverture aux immigrants.

Le quatrième chapitre traite du point d’infléchissement de la dynamique, où le nationalisme ethnique a pris le dessus sur le nationalisme civique au Parti Québécois. Il s’attarde surtout sur le discours de défaite de Parizeau, mais aborde aussi d’autres points d’infléchissements se montrent : le 11 septembre 2001 joue un rôle important dans l’expérience des témoins musulmanes et musulmans. Puis vient l’épisode de la commission Bouchard-Taylor. Celle-ci nous est présentée d’après les visions des témoins : impossible de le banaliser ou de nier l’ampleur des dégâts après avoir lu la profonde concordance des témoignages.

Viennent ensuite deux chapitres sur la charte des valeurs : le cinquième poursuit sur la lancée de la « pente douce » esquissée dans le précédent chapitre, la charte étant le point d’aboutissement de la dégradation des rapports entre souverainistes et minorités. Il s’agit sans doute du cœur de l’ouvrage, car c’est bien le moment où la déchirure devient si profonde entre les Québécois des minorités et les nationalistes que les dégâts deviennent difficiles à réparer — du moins à court terme. Pour conclure ce chapitre, l’auteur donne la parole à ses témoins sur la question de savoir si la charte des valeurs peut être qualifiée de raciste ou non. Si tous et toutes s’entendent pour la rejeter et parler de discrimination, en revanche le terme « raciste » est loin de faire consensus. Le sixième chapitre porte sur les conséquences, l’héritage en somme, de l’épisode de la charte des valeurs. Les extraits de témoignage qu’il contient sont regroupés en trois thèmes : fabrique de fédéralistes, fabrique d’exils (le terme impliquant des gens se sentant désormais étrangers dans leur propre pays) et « machine à radicaliser ».

Enfin, le septième chapitre entend conclure l’ouvrage de manière positive en abordant les pistes de solution : rétablir la confiance, compléter notre roman national, écouter et « séduire » les Québécois des minorités.

Dans le prochain billet, je reviendrai sur certains traits qui m’ont semblé caractéristiques du livre et sujets à débat.

Notes:

[1] « “Pire crise sociale”, les enfoirés. C’était le plus beau moment politique de toute la vie d’une génération de Québécois. » Catherine DORION, Les luttes fécondes : libérer le désir en amour et en politique, Montréal, Québec, Atelier 10, coll. « Documents », n˚ 11, 2017, p. 50.

[2] Francis BOUCHER, La Grande Déception: Dialogue avec les exclus de l’indépendance, Somme Toute, 2018.

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