La grande déception (3): suite et fin

Je termine maintenant ma lecture discussion de l’ouvrage La Grande déception de Francis Boucher. J’ai fait le résumé ici et j’ai discuté du « logiciel souverainiste » et de la notion de « décolonisation » ici. Vous pouvez aussi consulter le compte-rendu de Jeanne Emard. Je poursuivrai sur trois derniers traits que je souhaite discuter : le regard sur la charte des valeurs, l’enjeu féministe et la question de l’empathie.

 Regard sur la charte des valeurs

Au moment d’aborder l’événement placé au centre de son ouvrage (je rappelle que deux chapitres y sont consacrés, le 5 et le 6), Francis Boucher prend soin de replacer le projet de la charte des valeurs dans le contexte des difficultés électorales du Parti Québécois, de la défaite subie par André Boisclair face à l’ADQ de Mario Dumont et de la croissance de l’influence des idéologues conservateurs identitaires au sein du parti. Pour tenter de récupérer les électeurs perdus aux mains de Mario Dumont lors de la « crise » médiatique des accommodements raisonnables et de la commission Bouchard-Taylor, Pauline Marois centre son discours sur le « nous ». En habile praticienne de la langue de bois, elle a insisté sur le fait que ce « nous » était « inclusif » (le mot n’avait pas encore, à l’époque, les connotations factieuses qu’il a acquises ensuite). C’est pourtant l’époque où le sociologue conservateur Jacques Beauchemin est devenu le conseiller de Pauline Marois. Avec lui, d’autres intellectuels conservateurs acquièrent une influence considérable au sein du Parti Québécois. Ils seront les artisans de la politique identitaire de Pauline Marois.

À nouveau, les témoignages cités par Francis Boucher montrent l’ampleur des dégâts. Les musulmanes et musulmans se sentent évidemment visés, mais ils ne sont pas les seuls. La lourde insistance sur les valeurs dites « québécoises », sur le « nous » contre le « eux », fait se sentir rejetés. es bien des Québécois. es, bien au-delà des musulmans.nes. Soit ils ne se reconnaissent pas dans ce nouveau « nous », soit ils réagissent par empathie.

« Baser son identité sur une culture francophone, c’est une chose. Baser son identité sur une culture qui serait nécessairement canadienne-française de souche, je trouve ça très dérangeant. Dans le cas de la Charte, on était en plein dans ça. Le ton était dur. En fait, le ton était dur par rapport aux immigrants et par rapport aux Arabes, il était très dur, c’était méchant, pis c’était les viser, pis leur dire qu’ils sont pas comme nous, pis Eux, y avait beaucoup de Eux là-dedans. » dit Rachel (p.85).

On note que le sentiment de trahison et la révolte contre la charte n’interdit pas l’expression de nuances. Xavier, qui n’est pas non plus musulman, dit :

« La Charte avait des bons points. La Charte était intéressante, y avait plusieurs choses qui auraient pu être utilisées, mais ils démordaient tellement pas sur un point, le principal, qu’il a fallu qu’on batte ça. En tant que minorité, je suis capable de comprendre la souffrance des musulmans. J’en vois beaucoup de musulmans, pis j’en côtoie énormément au travail, je les vois ces gens-là, je vois leur peine, leur peur, pis y ont rien fait pour mériter tout ça, là, ces gens-là ont rien fait. Pis de se faire associer au terrorisme islamique, c’est inimaginable. Ça ressemble à du Donald Trump. » (p.87)

Francis Boucher précise pour sa part avec humilité que, lors de l’épisode de la charte, il y était opposé, mais « n’en faisait pas des tonnes. » et que, « ce n’était pas si grave » (p.85). Rétrospectivement, il attribue en partie sa réaction au fait qu’il avait peu de contact avec des personnes issues des minorités. Il ajoute également que « Si ça n’avait pas été de la fréquentation quotidienne de femmes voilées qui travaillaient au service de garde de ma fille, j’aurais peut-être été partisan de la Charte. C’est très possible. » (p.85) Cette réflexion sur lui-même est importante, car elle met l’accent sur l’importance du contact interpersonnel dans le développement de l’empathie envers autrui. Cela est sans doute en grande partie vrai et c’est un témoignage qui peut être complété avec mon expérience. Chaque fois que j’ai été tenté de penser que ce n’était « pas si grave que ça » mes amis.es se sentant davantage visés m’ont rappelé (pas forcément par des discussions explicites, mais parce que je pouvais voir leur réaction aux événements) que ce n’était pas parce que je n’en vivais pas directement les conséquences que ce n’était pas grave. Reste que — si on me permet d’étendre un peu cet aparté sur mon expérience personnelle — si ma réaction initiale au projet de charte des valeurs a été un rejet viscéral, je ne le dois pas à me amis.es ou à mes liens avec le milieu antiraciste. Dans mon cas, c’est l’expérience du printemps étudiant qui a le plus joué. Schématiquement, j’ai retenu deux choses de ces quelques mois très intenses : d’abord, le Québec est très divisé — voire polarisé — en matière de valeurs ; ensuite, il existe au Québec une minorité bruyante de gens prêts à se réjouir publiquement de voir des gens ne partageant pas leurs valeurs être battus et blessés sur la place publique. Ajoutons-y un complément : sur un certain nombre d’enjeux importants, mes valeurs me placent dans le camp minoritaire. Cette expérience, jointe à ma conviction depuis longtemps enracinée que la démocratie implique précisément le pluralisme des valeurs, m’a fait bondir quand il a été question que l’État légifère sur les « valeurs québécoises ». C’est le raisonnement du « le prochain pourrait être moi » qui joue alors. Celui-ci a joué chez les gens des communautés culturelles. Dans le livre, Khadem en rend compte :

Le discours a tellement mélangé les Arabes, les musulmans, que même mes amis syriens chrétiens se sont dit : « Fuck you man », se souvient Khadem. Ils se disent : « Là, ça touche les musulmans, mais la prochaine fois, c’est moi que ça va toucher ». » (p.100)

Preach a eu une réflexion similaire : Je me suis dit : « après les musulmans, ce sera nous autres. Ils vont s’en prendre à nous après » (p. 91).

Or, j’ai eu pour ma part un raisonnement du même type. Non seulement je ne crois pas à l’unité des valeurs québécoises et la démarche de les définir dans un texte de loi m’apparaît donc hypocrite, mais je n’ai jamais cru que, une fois cette porte ouverte, cette démarche en resterait au ciblage des groupes ethnicoreligieux. Au contraire, nous avions déjà fait, environ un an plus tôt, l’expérience que le profilage politique est loin d’être absent de notre Belle Province. L’opposition au principe de législation sur les valeurs m’est par conséquent d’emblée apparue comme une nécessaire autodéfense.

Parlons-en, de la contestation étudiante : elle a joué un rôle considérable pour faire élire le Parti Québécois de Pauline Marois. Il ne s’agit pas d’en exagérer la portée : ce serait négliger l’importance, plus consensuelle, de la Commission Charbonneau qui exposait la corruption dans laquelle baignait un parti libéral usé par de trop longues années de pouvoir. Mais pour quelques-uns des témoins rencontrés par Francis Boucher, le printemps érable a eu plus d’importance : c’est pour lui qu’ils ont milité par le PQ. C’est pourquoi la charte des valeurs n’a pas seulement été reçue par ces derniers comme une attaque, mais comme une véritable trahison. Et la question du racisme ? Elle fait l’objet de quelques pages : tous les témoins n’ont pas choisi de la désigner ainsi. Comme je l’ai indiqué, le spectre des commentaires glanés sur le sujet est large et nuancé. Reste que lorsqu’on esquive le terme « racisme », la discrimination et le sentiment de rejet, ainsi que les souffrances occasionnées tant par le projet sur la charte que par les dérapages effrayants du débat, tout cela demeure.

Passons rapidement sur les conséquences du débat sur la charte. Je les ai déjà résumées dans mon premier billet. Je signalerai cependant rapidement, en guise de transition au prochain sujet, que le cadrage de l’analyse sous l’angle de la discussion souverainiste suscite une impression un peu agaçante : cela donne l’impression que la charte fut mauvaise parce qu’elle a éloigné des gens du projet souverainiste et qu’il faut la rejeter afin de construire l’indépendance. Alors que la charte fut une atteinte aux droits et la dignité de ces gens et que cela seul suffit à la rejeter. Mais ce serait faire un mauvais procès à l’auteur que d’insister sur ce point : à le lire il paraît évident qu’il a ressenti une authentique empathie pour ce qu’on vécut ses témoins. Ces deux remarques m’amènent aux prochains points que je souhaite aborder : d’abord, le cadrage a mené à la relégation de certains sujets importants à la marge, ce que je voudrais montrer avec le thème féministe ; ensuite, je souhaiterais insister sur l’empathie, qui me semble être le message principal et le plus important du livre, inscrit dans sa démarche davantage que formulée comme proposition.

La condition féminine : une absente ?

La question du féminisme est malheureusement restée en marge de La grande déception. Cette absence est en partie commandée par le thème du livre : il s’agit de convaincre les souverainistes qu’il serait dans leur intérêt d’abandonner le nationalisme ethnique sous peine de condamner leur rêve d’indépendance nationale. Ce cadrage tend à évacuer certains aspects de la polémique autour de la charte des valeurs. Pourtant cette explication ne suffit pas entièrement.

La question féministe était en effet l’un des axes majeurs de la polémique. Si les Janettes ont pris la rue, c’est d’abord sous l’argument, ou le prétexte pour certains, du féminisme. Car si la politique derrière le projet de la charte est née de l’activisme d’un groupe d’intellectuels conservateurs — tous des hommes — c’est un groupe de femmes qui s’est emparé de cet enjeu, a fait lever le mouvement et l’a porté dans la rue. Pour tout un pan de la population, laïcité et droits des femmes sont liés, religion et droits des femmes sont opposés. L’affirmation que la laïcité est nécessairement favorable aux droits des femmes a beau être historiquement fausse (Dumont, 2013), de nombreux organismes ont affirmé leur association comme un double héritage de la Révolution tranquille : libération des femmes et libération de la religion. Un tel récit mémoriel mériterait d’être passé au crible de la critique historique, mais ce n’est pas ici le lieu de le faire. Remarquons simplement que le « Mr. Ethnique » de Boucher s’est en partie appuyé sur ce que certaines féministes appellent le « fémonationalisme », un nationalisme détournant le discours féministe à ses propres fins. J’ai eu l’occasion d’avancer, dans mon commentaire du mémoire de Mélanie Beauregard, que cette manière de procéder ne revient pas seulement à faire usage du féminisme, mais aussi à tenter d’exercer un contrôle sur le discours féministe. Un autre exemple de ce fémonationalime à la québécoise qui me vient à l’esprit est le récit proposé par le film L’empreinte où, plutôt que d’attribuer les progrès dans la conditions sociale des femmes québécoises aux luttes sociales qu’elles ont menées, on les a plutôt attribués à une sorte d’atavisme inhérent à la symbiose qui se serait opérée entre les premiers colons français et les peuples autochtones — un procédé dans lequel on peut voit la dimension « ethnique » de la fierté nationale qu’on nous propose. La question du féminisme, dans le contexte de la charte des valeurs, ne peut donc être considérée comme un thème strictement séparé du nationalisme, puisque c’est l’imbrication de l’un dans l’autre qui semble avoir fait une grande part de la popularité de la proposition du PQ. Popularité fragile qui s’est effondrée au moment des élections, mais passons.

La question des droits des femmes demeure présente dans la Grande déception, mais indirectement, à travers les propos de plusieurs des femmes interrogées. Plusieurs sont militantes féministes. En inscrivant leur sympathie pour le mouvement souverainiste, plusieurs l’inscrivent dans un mouvement général des mouvements de libération, comme Jody Freeman (p.36). Pour Alexa et Nancy, le féminisme et la lutte contre la pauvreté sont étroitement associés au projet de société souverainiste (pp.59-61). Samira s’était initialement réjouie qu’une femme soit élue première ministre, avant de se sentir ciblée par la charte (p.87-88). Au nombre des blessures que lui a infligé la charte, Khadem tiens ces propos importants à noter :

« De voir des féministes dire qu’il n’y a qu’une façon d’être féministe, que de porter le voile est impossible, bref, de mettre tellement de conditions qu’en fin de compte, être féministe, c’est être une femme blanche m’a choqué. De voir Pauline Marois et Bernard Drainville hocher de la tête pendant que Mme Bertrand disait des horreurs m’a consternée. » (p.86)

Cette même Khadem n’est plus souverainiste, en raison de l’affaire de la charte (p.100). Elle a peur des souverainistes. On ne nous dira pas si son féminisme a évolué dans l’affaire — il serait étonnant qu’elle ne se considère plus féministe, mais plausible qu’elle perçoive désormais une fracture aiguë au sein du mouvement. Ce lamentable épisode a en effet contribué à creuser la fracture entre deux groupes du mouvement féministe — est-il possible que cette division affaiblisse le mouvement ? Que cet hypothétique affaiblissement soit globalement nocif aux droits des femmes ? Ces questions sont évacuées par le cadrage du livre, qui s’adresse aux souverainistes.

Écoute et empathie

Je souhaite terminer sur une note positive, car c’est un livre largement positif, et dans son approche, et dans le sentiment qu’il m’a laissé. Ces derniers extraits de témoignages que j’ai cités sur le féminisme, qui laissent deviner quelque chose qui n’est pas guidé par le cadrage du livre, en révèlent aussi l’une des grandes qualités, peut-être la plus importante. En effet si le cadrage du sujet relègue à la marge des enjeux sur lesquels j’aurais aimé lire, il reste que la longueur des extraits d’entrevues, la place laissée aux témoins dans le livre est une véritable bouffée d’air frais. Francis Boucher parle, expose ses préoccupations, confie ses pensées… et souvent, très souvent, il laisse parler, se tait, écoute, cite parfois des paroles qui l’ont choqué sans pour autant les condamner : il invite à écouter.

À travers ces paroles variées s’expriment des idées, des ressentis, des expériences… bref, des humains, des voix qu’on a trop peu écoutées au cours de ce débat. Elles s’exprimaient, pourtant. Mais dans quel espace médiatique étriqué ? Ici, à l’occasion d’entrevues approfondies et grâce à une écriture qui leur laisse largement la place, il est possible de les écouter.

Qu’on critique ou qu’on adhère aux propositions de Francis Boucher, il faut reconnaître le pilier central de sa démarche : écouter, méditer les propos, faire preuve d’empathie. Souhaitons que des démarches semblables se multiplient.

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La grande déception (2): le « logiciel souverainiste » et la décolonisation

Après mon compte-rendu de La Grande déception, de Francis Boucher, je souhaiterais revenir sur certains aspects. Je le ferai en quelques points de longueurs inégales. D’abord, une brève liste rassemblant les principales propositions de l’auteur quant à la souveraineté, une liste sur laquelle j’ai peu de commentaires à faire, mais qui me semble valoir la peine d’être dressée. Je ferai ensuite une discussion – critique, mais sans conclusion ferme – de l’utilisation que l’auteur fait du récit de la colonisation du Québec.  Dans un prochain billet, qui clôturera (enfin !) cette série sur ce livre (pourquoi ai-je pris trois billets pour discuter d’un livre assez bref alors que j’ai déjà discuté de deux gros volumes en 600 mots ?), j’aborderai la question de la charte et de la condition féminine, ainsi que l’approche générale de l’auteur.

 

Updater le « logiciel » souverainiste

Au fil des chapitres, l’auteur propose quelques ajustements à notre « logiciel » – par là il entend nos automatismes de traitement de l’information – souverainiste. Entre ces propositions et les éléments apportés dans le dernier chapitre, un petit programme se dessine:

  • Éviter de considérer automatiquement que les néo-Québécois sont par défaut fédéralistes.
  • Intégrer les identités complexes à l’identité québécoise, afin d’éviter d’imaginer que l’identité migrante – ou autochtone – est incompatible avec l’identité québécoise
  • Compléter notre roman national pour y intégrer les récits autochtones et immigrants.
  • Ne pas réserver la souveraineté à un parti et en faire un débat pour tous.
  • Miser sur le projet de société pour donner sens à la souveraineté

Sans prétendre à l’originalité à proprement parler, ces propositions, assez simples dans leur principe, tendent vers la construction d’un patriotisme ouvert. Le livre de Francis Boucher sera peut-être alors à rapprocher d’autres livres à la tonalité semblable, celle de gens qui se sont éloignés de l’idéal souverainiste pour ensuite y retourner, avec la volonté d’une mise à jour mettant à distance ses éléments rebutants. C’est aussi ce qu’avait tenté Jonathan Livernois dans un petit livre dont j’ai parlé dans un autre long billet.

Peut-on renouer avec le récit anti-colonial au Québec?[1]

Le dernier enjeu de la liste, miser sur un projet de société, implique aussi de réfléchir à ses fondements. C’est d’autant plus vrai que l’auteur envisage une révision de notre « roman national ». D’autres préféreraient sans doute remettre en cause l’idée même de roman national, mais peut-on concevoir un projet national sans roman national ? Si on accepte la prémisse du nationalisme civique, sur quel récit l’appuiera-t-on ? En revenant sur les fondements idéologiques de l’idée contemporaine d’indépendance, Francis Boucher retrouve les penseurs de l’anticolonialisme québécois. J’ignore s’il a conscience du caractère conflictuel de la démarche. Selon mon expérience, dans les milieux anti-racistes, toute référence à la possibilité que les Québécois puissent être, ou avoir été, « colonisés » est regardée avec suspicion quand elle ne fait pas l’objet d’un rejet viscéral. Trop de nationalistes ont utilisé ce prétexte comme un alibi pour éviter toute forme d’autocritique. L’un des témoins cités par Boucher, Preach, qui décidément sait dire les choses, rappelle cette attitude:

Les Québécois ont été bullied, écrasés, humiliés. Quand tu as été opprimé, c’est dur de te faire dire ensuite: « Hey, tu te comportes comme un bully. » « Ben non, je ne suis pas un bully voyons. » Ta réponse naturelle va être de dire: « Non, c’est impossible. » (p.127)

Précisément, la figure du « Québécois colonisé » a été instrumentalisée par les Québécois qui rejetaient les accusations de racisme et de participer à un système colonisateur. Cela explique largement le fait que cette pensée devienne dure à invoquer sans susciter des rejets si drastiques que la discussion en devient difficile – mais reste possible. Par ailleurs, en plus du fait que des nationalistes se servent de cette figure comme alibi, ce qui crée un malaise tout particulier, c’est que qualifier les Québécois de « colonisés » risque de banaliser ce qu’on vécus d’autres peuples colonisés, du Maghreb aux autochtones d’Amérique. Le pari d’appuyer le renouvellement d’un nationalisme québécois ouvert sur un récit décolonial apparaît donc risqué. Mais poussons l’examen plus loin. Boucher invoque deux auteurs du courant dit décolonial québécois. Il cite deux fois le très controversé Pierre Vallières, auteur des Nègres blancs d’Amérique. La  principale citation est en conclusion, et renvoie à la préface de 1994 de son ouvrage:

Pierre Vallières entrevoit une dérive possible chez les ténors du nationalisme des années 1990, qui semblent privilégier un « État culturellement homogène et pratiquer une sorte d’apartheid linguistique et même social. » C’est pourquoi, pour lui, « le risque reste grand au Québec de voir le nationalisme des francophones « pure laine » se pervertir en une forme dégénérative, xénophobe ou raciste, du sentiment populaire. » (p.132)

Mais davantage que Vallières, c’est vers André d’Allemagne, moins connu mais considéré comme « le père de la pensée indépendantiste moderne », que Francis Boucher se tourne pour réfléchir à une possible « condition du colonisé québécois » (ici les guillemets n’impliquent pas une citation, c’est juste parce que je n’assume pas entièrement les mots que j’utilise). Que d’Allemagne parle de « colonialisme de gentlemen » (p. 34) adoucit un peu le problème de la comparaison avec les autres colonisés: l’expression porte en elle la reconnaissance d’un statut préférentiel. De même, on reconnaît dans le traitement que Boucher fait la part de la distance qui nous sépare du Canadien français d’antan. Mais le plus intéressant et le plus fécond demeurent les passages où:

  1. Dans le chapitre 1, croisant le recours aux travaux de l’historien Sean Mills et les récits de ses témoins les plus âgés, Boucher raconte l’ambiance dans les années 1960, les inspirations réciproques, la sympathie soulevée par le PQ auprès de groupes sociaux progressistes gagnés au discours de la décolonisation, parfois anglophones, parfois immigrants.
  2. Dans le chapitre 3, montrant la réceptivité que les Québécois des minorités peuvent avoir envers le discours souverainiste, il cite ceux de ses témoins qui mobilisent d’eux-mêmes les références anti-coloniales pour expliquer ce qui les intéresse dans le mouvement indépendantiste québécois. Khadem et Bachir font des parallèles avec diverses situations en Algérie. Preach, qui se méfie viscéralement du mouvement souverainiste en raison de son expérience négative avec celui-ci, fait tout de même un parallèle avec l’histoire haïtienne.

Clairement, pour un certain nombre des témoins issus des minorités – rappelons au passage le biais d’échantillonnage qui va chercher plus près des milieux souverainistes – ne sont pas du tout réfractaires, voire sont attirés par la rhétorique anti-colonialiste du mouvement souverainiste, dans la mesure où celui-ci leur permet de tracer des liens entre la lutte pour l’indépendance du Québec et la lutte contre d’autres formes d’oppression. Pour plusieurs, la notion de décolonisation semble liée à la formulation du projet de société social-démocrate, du combat contre les exploitations et pour une société égalitaire. C’est dire qu’il ne suffit pas de l’invoquer — comme le font ceux qui s’en servent comme d’un alibi — mais qu’il faut, pour lui donner de la substance, en penser la mise en pratique.

Dans la conclusion du livre, alors qu’il revient sur le thème du Québécois colonisé, l’auteur avance l’idée que « le repli sur soi et la xénophobie sont aussi des manifestations de notre situation de colonisés » (p.133). Il précise que c’est son enquête qui l’a ramené vers cette idée, qui ne le séduisait pas un an plus tôt. Il revient sur André d’Allemagne. Ce dernier observait également de la xénophobie chez les Québécois. Voici l’extrait, daté de 1965 :

Humilié par la suprématie anglo-saxonne, susceptible comme tous les minoritaires, conscient de ses faiblesses et de ses lacunes devant lesquelles il se sent impuissant, le Québécois se replie sur lui-même et considère tout étranger, tout nouveau venu, comme un perturbateur […]. Par suite de sa faiblesse et de son sentiment de vivre en perpétuel danger, le peuple québécois cherche donc à se protéger en se repliant sur lui-même, dans une réaction d’hostilité envers le reste du monde. (p.133-134)

Pour Francis Boucher, donc, « inclure, c’est se décoloniser un peu » (p.134). L’objectif est intéressant. Mais le lien entre colonisation et xénophobie ne convaincra pas tout le monde. Les peuples dominants vivent également des vagues d’insécurité identitaire et de xénophobie, en quoi ces dernières sont-elles différentes de celles qu’on voit au Québec ? Les peuples dominés sont-ils aussi tous la proie de tentations xénophobes ? Ces questionnements ne sont pas en soi des réfutations (il en faudrait bien plus sur un thème aussi complexe), mais ils méritent discussion si on veut donner un sens à ce discours « néo-décolonial ».

Nombreux sont donc ceux qui diront qu’il faut abandonner le récit néocolonial, au nom de deux principes [2]:

1) en contestant, d’un point de vue épistémologique, que les preuves de la « colonisation » du Canadien français soient suffisantes pour employer ce terme.
2) en contestant, d’un point de vue éthique, la pertinence de revendiquer ce terme pour qualifier notre passé.
On sera donc prudents avec cet enjeu, qui mériterait une discussion à part. Il faudra au minimum que parler d’une colonisation des Québécois ne serve pas à nier leur caractère de colonisateurs également. Cette mise en garde ne vise pas Francis Boucher lui-même, dont la démarche vise justement à prendre conscience du ressenti de l’autre. Mais du moins réhabiliter la figure du Canadien français colonisé implique la prise en compte des abus auxquelles cette figure a donné lieu et à penser les garde-fous qui préviendront la résurgence de ceux-ci.

Cet enjeu du colonialisme, présent au premier chapitre et à la conclusion du livre, est manifestement important dans la thèse principale de l’auteur. Mais ce n’est pas le sujet qui occupe le plus d’espace dans La grande déception. Mon prochain billet portera sur les thèmes du débat sur la charte, de la question féministe et de l’approche d’écoute et d’empathie.

Notes

[1] Précisons que dans le paragraphe qui suit, je n’ai pas l’intention d’entamer une discussion théorique ou empirique à savoir si on peut réellement utiliser le terme de « colonisé » pour désigner les Québécois de années 1950-60. Ce thème demanderait plus d’espace et de complexité que ce que je peux faire dans ce billet. Je me contenterai de traiter à grand traits du récit collectif du Québécois en colonisé.

[2] Je renvoie notamment au plaidoyer de ma collègue d’Histoire Engagée Christine Chevalier-Caron à CHOQ (commence à 23 : 00) qui, sans nier le positionnement des Canadiens français dans une position dominée par rapport aux anglophones pointe plusieurs aspects problématiques de l’usage du thème de la colonisation du Canadien français. Sa lecture de l’ouvrage de Sean Mill est diamétralement opposée à celle de Boucher : http://www.choq.ca/episodes/histoire-de-passer-le-temps/emission-du-25-mai-2018/

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La grande déception (1)

Le débat sur la charte des valeurs (2013-2014) a été l’un des débats les plus déchirants de l’histoire récente au Québec. Il faisait également suite à la grève étudiante de 2012, autre événement traumatique qui a polarisé les positions et déchiré les familles — bien qu’il en ait exalté beaucoup, au point où certains, au nom de la beauté du mouvement, refusent les qualificatifs qui rappellent les laideurs de la période[1]. De la grève à la charte, les lignes de partage ont d’ailleurs profondément changé et beaucoup des solidarités nouées dans le milieu militant ont éclaté l’année suivante, un effet pervers qu’il faudrait peut-être étudier.

Le débat sur la charte a aussi cassé la plupart des liens qui rendaient possibles des dialogues entre souverainistes partisans de Québec Solidaire et du Parti Québécois. Même au sein de Québec Solidaire, parti qu’on tend à associer aux « inclusifs », le débat n’est pas entièrement clôt. Si la position adoptée par les parlementaires du parti suit les recommandations du rapport Bouchard-Taylor, d’aucuns préféreraient suivre Taylor, qui a récemment récusé certaines de ses positions.

C’est ce débat qui est au cœur de La grande déception, livre de Francis Boucher[2], mais le propos ne s’y limite pas. L’idée du livre lui est venue en 2017, lorsque QS a rejeté la possibilité de pactes électoraux avec le parti québécois, notamment en raison de l’héritage de la charte. C’est l’occasion pour Boucher de prendre conscience, suite à une discussion avec une amie québéco-haïtienne, de l’étendue des dégâts provoqués par le débat sur la charte chez les Québécois des minorités. Cette prise de conscience est l’occasion d’une autocritique et le début d’une démarche, celle d’aller vers ceux qu’il appelle « les exclus de l’indépendance » et de s’entretenir avec eux. Mon objet pour ce billet était de donner une idée du contenu du livre et de revenir sur certains thèmes qu’il traite. Mais comme il m’arrive parfois, je me suis un peu étendu et le billet s’étirait au-delà de ce qui est raisonnable pour un billet de blogue. Par conséquent, comme je le fais dans ces situations, j’ai choisi de le scinder en deux. Celui-ci portera sur la structure du livre, le prochain poussera la discussion.

La démarche

Nous voici donc face à un livre qui rend compte d’une démarche d’écoute avant tout. Il fourmille d’extraits des entretiens, et il s’agit de longs extraits. Les citations de celles et ceux qu’il rencontre prennent parfois jusqu’à 90 % de la page. Bien que l’auteur organise le texte et le commente, il donne très largement la parole aux interviewés.es. Une quinzaine de personnes se sont prêtées à l’exercice, d’origines diverses et de religions variées. À ceux-ci, s’ajoutent des entretiens avec trois personnes représentant le mouvement souverainiste (Louise Harel, Gilles Duceppe et Jean Dorion, qui signe également la préface) et Maryse Potvin, une intellectuelle qui a écrit sur la crise des accommodements raisonnables et les questions d’intégration. L’auteur a également eu la bonne idée de reprendre des citations du poème Speak What, composé par Marco Micone (l’un de ses témoins), pour titre de chacun de ses chapitres. Il ne s’agit pas d’une méthodologie scientifique et l’auteur s’en défend bien : il a souvent décrit sa démarche comme étant plutôt « journalistique » et, en introduction, il la décrit comme « le fruit d’un cheminement personnel », consistant à aller entendre des gens hors de sa « chambre d’écho », pour entendre un discours auquel, dans les milieux souverainistes, il était très peu exposé (p.15). Il a dû avoir recours à l’aide d’amies qui connaissaient davantage de Québécois des minorités que lui, car il en avait peu dans son entourage. Reste que le biais de recrutement est évident : la très grande majorité des témoins qui se prêtent à l’exercice sont des gens qui ont gravité dans le milieu souverainiste. Un seul s’est méfié de ceux-ci toute sa vie, jusqu’à récemment. Mais le fait même que la majorité d’entre eux aient été, sinon souverainistes, du moins pas trop réfractaires au mouvement justifie à lui seul le titre : « La grande déception ». « Nous » les avons déçus.es.

Structure et contenu des chapitres

Réduite à ses dimensions les plus simples, la structure du livre va comme suit : les trois premiers chapitres traitent de l’histoire du mouvement souverainiste, de ses fondements idéologiques et, surtout, de l’ambiance telle que se la remémorent les témoins qui ont connu cette époque. D’autres témoins rapportent ce que leurs parents ont pu leur raconter de leur temps. D’une manière générale, l’auteur a retenu beaucoup de récits exposant les rapports au mouvement souverainiste initiaux de ses témoins : plusieurs d’entre eux furent souverainistes, militèrent pour le PQ et l’indépendance ou du moins n’y étaient pas réfractaires. Quelques-uns au contraire s’en méfiaient dès l’origine. Ces chapitres sont aussi l’occasion de rappeler l’héritage de Gérald Godin, député péquiste de Mercier qui fut fameux pour son ouverture aux immigrants.

Le quatrième chapitre traite du point d’infléchissement de la dynamique, où le nationalisme ethnique a pris le dessus sur le nationalisme civique au Parti Québécois. Il s’attarde surtout sur le discours de défaite de Parizeau, mais aborde aussi d’autres points d’infléchissements se montrent : le 11 septembre 2001 joue un rôle important dans l’expérience des témoins musulmanes et musulmans. Puis vient l’épisode de la commission Bouchard-Taylor. Celle-ci nous est présentée d’après les visions des témoins : impossible de le banaliser ou de nier l’ampleur des dégâts après avoir lu la profonde concordance des témoignages.

Viennent ensuite deux chapitres sur la charte des valeurs : le cinquième poursuit sur la lancée de la « pente douce » esquissée dans le précédent chapitre, la charte étant le point d’aboutissement de la dégradation des rapports entre souverainistes et minorités. Il s’agit sans doute du cœur de l’ouvrage, car c’est bien le moment où la déchirure devient si profonde entre les Québécois des minorités et les nationalistes que les dégâts deviennent difficiles à réparer — du moins à court terme. Pour conclure ce chapitre, l’auteur donne la parole à ses témoins sur la question de savoir si la charte des valeurs peut être qualifiée de raciste ou non. Si tous et toutes s’entendent pour la rejeter et parler de discrimination, en revanche le terme « raciste » est loin de faire consensus. Le sixième chapitre porte sur les conséquences, l’héritage en somme, de l’épisode de la charte des valeurs. Les extraits de témoignage qu’il contient sont regroupés en trois thèmes : fabrique de fédéralistes, fabrique d’exils (le terme impliquant des gens se sentant désormais étrangers dans leur propre pays) et « machine à radicaliser ».

Enfin, le septième chapitre entend conclure l’ouvrage de manière positive en abordant les pistes de solution : rétablir la confiance, compléter notre roman national, écouter et « séduire » les Québécois des minorités.

Dans le prochain billet, je reviendrai sur certains traits qui m’ont semblé caractéristiques du livre et sujets à débat.

Notes:

[1] « “Pire crise sociale”, les enfoirés. C’était le plus beau moment politique de toute la vie d’une génération de Québécois. » Catherine DORION, Les luttes fécondes : libérer le désir en amour et en politique, Montréal, Québec, Atelier 10, coll. « Documents », n˚ 11, 2017, p. 50.

[2] Francis BOUCHER, La Grande Déception: Dialogue avec les exclus de l’indépendance, Somme Toute, 2018.

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Dissidence et innovation

Après mon billet sur l’expérience de Asch, je souhaitais m’intéresser à une autre expérience de psychologie sociale, plus tardive et moins connue, mais cependant importante pour comprendre l’influence qu’on peut avoir sur la société — ou du moins sur des petits groupes. Cette expérience est connue comme l’expérience « vert-bleu » et j’en avais initialement pris connaissance dans un encart qui accompagnait une entrevue très intéressante de Serge Moscovici sur les minorités actives, dont j’avais cité un extrait dans mon billet sur l’activisme radical défensif.  On indiquait dans cet encart que l’expérience « vert-bleu » était fondatrice de l’intérêt en psychologie sociale sur « les minorités actives » ou, si on préfère, sur l’influence que les minorités sont capables d’avoir sur la majorité. D’après la description (beaucoup trop succincte) qu’on pouvait en avoir dans cet encart, l’expérience présentait des similarités avec l’expérience de Asch. J’étais désireux d’en savoir plus. Comme l’entrevue de Serge Moscovici ne proposait pas la référence exacte de l’expérience, je me suis rabattu sur la liste de ses livres pour tenter de la repérer. Le livre « psychologie des minorités actives », ainsi qu’un nombre significatif de ses livres sont disponibles gratuitement sur Les classiques en sciences sociales. Au cours de mon feuilletage virtuel, j’ai d’abord confondu l’expérience dont il était question avec une autre, fort intéressante, mais très différente, initialement mise au point par Wharman et Pugh (1972) et détaillée aux pages 63 à 66 du livre de Moscovici et où il était également question des couleurs vert et bleu. Puis, j’ai trouvé la référence de la « vraie » expérience « vert-bleu ». En googlant celle-ci, j’ai constaté que la traduction française de l’article (version originale de 1969) avait été publiée deux ans plus tard et est également disponible sur Les classiques en sciences sociales.

Là où Asch s’intéresse à l’influence de la majorité sur l’individu, Moscovici se pose la question inverse : quelle est l’influence de la minorité sur le groupe ? Derrière cette interrogation, il y a une préoccupation distincte de celle de Asch. Comme je l’ai indiqué, Solomon Asch réagissait à la croissance du phénomène publicitaire, il s’interrogeait sur la manière de préserver l’autonomie individuelle face à l’influence du groupe, afin de s’assurer que la conversation démocratique ne soit pas parasitée par le conformisme. Moscovici écrit près d’une quinzaine d’années plus tard, la publicité est déjà un phénomène familier. En revanche, quelques années après 1968, les mouvements sociaux étaient au cœur des préoccupations et Moscovici, lui-même activiste, s’interrogeait sur les capacités des militants d’influencer le monde. Partant de cette perspective, il relit de manière critique les expériences de psychologie sociale sur les phénomènes d’influence qui suivent Asch. Moscovici a examiné avec attention des résultats de l’expérience de Asch concernant les bris d’unanimité. Comme je l’ai rapporté, Asch avait en effet testé deux variations principales sur les bris d’unanimité : soit la variation où un complice fournit la bonne réponse, avec le sujet de l’expérience, et la variation où le complice fournit une réponse différente de la majorité, mais différente de celle du sujet également. Ainsi, si le sujet de l’expérience a besoin de validation pour donner « sa » réponse, c’est la première variation qui obtiendra les meilleurs résultats ; s’il a surtout besoin d’un espace de liberté pour s’exprimer, la deuxième variation sera décisive. Or, c’est cette seconde variation est en effet très efficace, ce qui démontre que c’est l’unanimité du groupe qui est le facteur principal, son « style de comportement », dit Moscovici. Ce dernier note par ailleurs avec pertinence que l’augmentation du nombre de complices au-dessus de trois a eu peu d’incidence sur l’influence exercée sur le sujet. La consistance du groupe est donc un facteur plus important que son nombre (1). À ces analyses s’ajoute une critique de la manière dont Asch et d’autres chercheurs ayant marché dans ses pas perçoivent le sujet individuel : on suppose que l’influence ne peut être qu’un phénomène allant de la majorité à l’individu, que l’influence mène nécessairement au conformisme et que l’individu n’a d’autres choix que de se rallier à la majorité ou à une minorité. Sur ce point, je dirais que Moscovici juge Asch un peu trop sévèrement, car Asch accorde toujours à l’individu la capacité d’affirmer son point de vue, donc de ne se rallier ni à une majorité ni à une minorité. En revanche, Moscovici a raison de dire que Asch ne se pose pas les questions suivantes : « Que dois-je faire pour que la majorité adopte mon point de vue ? » et « Comment puis-je changer la conception des autres ? » Ces questions, celles typiquement que se posent les militants qui s’interrogent en termes tactiques, mènent Moscovici à poser que l’innovation peut être le fruit d’une forme d’influence.

Puisque Moscovici a retenu de l’expérience de Asch que la consistance du groupe est plus importante que son nombre, il pousse la logique plus loin : si un groupe minoritaire montre une forte consistance (2), exercera-t-il une influence sur la majorité ? Pour ce faire, le canevas principal de son expérience est articulé autour de groupes de six personnes : six individus, dont quatre sujets dits « naïfs » et deux individus complices, dits « les compères ». Comme Asch, Moscovici souhaite que ses sujets soient confrontés à des réponses dites « objectives » ; au lieu de la taille des lignes comme Asch, Moscovici choisi des couleurs. Les sujets se font dire qu’ils participent à une expérience sur la perception des couleurs et sont invités à identifier, parmi des cercles aux luminosités variables, ceux qui sont bleus et ceux qui sont verts. Un groupe contrôle est utilisé pour s’assurer qu’il n’existe aucune ambiguïté dans les réponses à donner. Cette absence d’ambiguïté dans les réponses rend l’expérience comparable avec celle de Asch, mais n’est pas justifiée de la même manière. En s’appuyant sur d’autres travaux, Moscovici explique qu’en cas de conflit de réponse, on peut réagir soit par une interprétation sur le stimulus (« conflit de réponse »), soit en attribuant la divergence à la nature des répondants (« conflit d’attribution »). Ce deuxième type d’interprétations du conflit est davantage utilisé lorsque la réponse est d’un type « opinion » que lorsqu’il s’agit d’un fait objectif. Si on suppose qu’il existe une réponse objective à la question posée, l’attribution peut porter sur une défaillance des facultés de la personne émettant la réponse divergence : par exemple, on peut supposer que cette personne a un défaut oculaire, par exemple. Pourtant, lorsqu’il y a plus d’un individu qui fournit la réponse divergente, il est plus difficile de se rabattre sur ce type d’interprétation : la réflexion tend alors davantage à se porter sur le stimulus. Dans la composition de son expérience, Moscovici s’efforce d’éliminer totalement le conflit d’attribution en faisant passer collectivement le test de Polack aux participants. Ainsi, il élimine de l’expérience les sujets naïfs, dont un défaut de perception des couleurs pourrait altérer les résultats de l’expérience, mais il permet aussi aux participants de constater que les compères ont une perception « normale » des couleurs.

32 groupes de six individus (incluant les deux compères) ont donc été soumis à six séquences où on commençait avec des essais préliminaires (sans influence des compères) puis six fois chaque suite de six diapositives. Moscovici ne précise pas le nombre de diapositives bleus ou vertes par suite. Toujours est-il que les compères répondent de manière constante « vert » pour des diapositives bleues (toutes les diapositives bleues ? Ce n’est pas clairement précisé, mais je crois que oui puisque l’objectif est de fournir une réponse cohérente). Dans 12 de ces groupes, les compères sont assis côte à côte alors que dans 20 ils sont assis de manière séparée dans le groupe (ce facteur n’a pas eu d’impact sur le résultat).

Des réponses vertes pour des diapositives bleues ont été enregistrées pour 8,42 % des réponses des sujets naïfs, alors que dans le groupe contrôle, le pourcentage est de 0,25 % (et encore, c’est un seul individu, donc vraisemblablement un accident peu représentatif). Des changements de réponse ont été enregistrés dans 43,75 % des groupes. Au total, 32 % des sujets naïfs ont changé de réponse au moins une fois. Il y a donc une influence notable de la minorité consistante sur les sujets de l’expérience. En revanche, si on compare ces résultats à ceux de Asch, on note cependant que l’influence est moindre : Moscovici ne traite pas de cette différence, mais il me semble qu’elle réfute partiellement l’idée selon laquelle le comportement du groupe est la seule ou la principale variable décisive dans l’expérience de Asch.

Malgré cette réserve, la consistance est néanmoins un facteur essentiel : une variation de l’expérience, soumise à 11 groupes, faisait varier la consistance des compères : ils donnaient un tiers de bonnes réponses et deux tiers de réponses vertes pour des diapositives bleues. Le nombre de réponses vertes données par les sujets naïfs tombe alors à 1,25 %, l’effet d’influence est donc presque annulé.

Mais Moscovici a soupçonné que l’influence pourrait aller plus loin que les réponses données : il est allé jusqu’à formuler l’hypothèse que l’influence de la minorité consistante pouvait avec jusqu’à la perception même que les sujets avaient des couleurs. Il se demande également si, parmi les sujets qui n’ont pas changé leur réponse, certains n’auraient pas néanmoins été affectés au niveau de leur perception. Pour vérifier cette hypothèse, il a imaginé une expérience complémentaire. Pour une dizaine de groupes, il a mené l’expérience de la même manière que dans l’expérience de base (avec des résultats similaires), mais, à la fin de l’expérience, un second chercheur a fait son entrée dans la pièce, expliquant qu’il s’intéressait pour sa part à l’effet de la fatigue sur la perception des couleurs. Les sujets sont disposés autour d’une table et écrivent leurs réponses derrière un cache, afin que les réponses soient individuelles. On montre alors, successivement, 16 pastilles de différentes gradations sur l’échelle vert-bleu. Trois pastilles vertes et trois bleues sont non-ambiguës, tandis que les autres présentent des nuances plus ambiguës. Elles sont présentées chacune dix fois pendant cinq secondes. Dans cette expérience, trois sujets ont été éliminés, car ils avaient eu une réaction de polarisation ; Moscovici souhaitant évaluer l’effet d’influence sur les autres sujets les a écartés, car la polarisation est un phénomène distinct. J’avoue ne pas bien comprendre les indicateurs utilisés pour rendre compte de cette partie (voir l’article p.15), mais Moscovici conclut que l’influence sur la perception des couleurs est plus grande que l’influence sur les réponses données. À l’appui de cette conclusion, on peut aussi utilement se tourner vers les réponses données au questionnaire post-expérimental.

Ce dernier n’est pas donné en annexe de l’article, mais on peut deviner les grandes lignes de son contenu à partir des analyses. La première partie des questions porte sur les couleurs. On interroge les sujets sur les nuances de couleur perçues. Ces questions servent surtout à analyser l’impact du groupe minoritaire sur les perceptions du groupe majoritaire et la manière dont l’influence s’exerce. La deuxième partie des questions porte sur la perception des autres participants à l’expérience, en notant chaque participant sur une échelle de 1 à 10 points, selon que cette personne était bonne ou mauvaise. On leur demande aussi de classer les participants selon qu’ils paraissent plus assurés ou non dans leurs réponses. La fonction de cette partie est surtout de déterminer comment les complices ont été perçus par les sujets de l’expérience.

Dans la section sur la perception des couleurs, on trouve la question « dans quelle mesure est-il possible de voir ces diapositives vertes ? », les sujets de l’expérience admettent davantage que ceux du groupe contrôle qu’il est possible de les percevoir ainsi. On leur demande également combien de nuances ils ont perçues dans les couleurs des diapositives : ceux du groupe contrôle n’en voient que deux alors que les groupes expérimentaux affirment avoir perçu davantage de nuances. Ceux qui ont changé leur réponse lors de l’expérience indiquent un nombre encore plus élevé de nuances. « Toutes ces données mettent en évidence l’effort de la majorité pour prendre en compte le point de vue de la minorité. À aucun moment il n’y a eu passivité, ni acceptation, ni rejet aveugle de la norme minoritaire », commente Moscovici.

Cependant, malgré ces efforts pour comprendre le point de vue de la minorité, malgré l’influence de la minorité sur leurs codes perceptifs et, dans une moindre mesure leurs réponses, les membres de la majorité ont généralement une opinion peu favorable de la minorité. Ils sont jugés moins capables de percevoir les couleurs, quoiqu’on leur accorde une plus grande assurance qu’aux autres participants. Les réponses sont neutres ou légèrement défavorables aux compères lorsqu’on demande avec qui les participants voudraient se retrouver dans une situation semblable ou voir diriger la discussion. De manière très intéressante, les deux compères ne sont pas jugés de manière identique : le premier est jugé plus sévèrement que le second, ce qui fait dire à Moscovici que le premier est perçu comme l’innovateur, tandis que le second sert qu’à démontrer, par l’exemple qu’il est possible que quelqu’un de « normal » adopte le point de vue divergent.

Dans la conclusion, Moscovici insiste sur le fait « qu’il est plus facile pour les minorités de changer le code des majorités plutôt que sur leurs réponses sociales, alors que la majorité aura plus d’influence sur les réponses verbales individuelles plutôt que sur leur code. » (p.21) La première partie me semble démontrée par son expérience, mais la seconde me laisse dubitatif et demanderait sans doute d’approfondir sa bibliographie. Moscovici note avec pertinence qu’il est fréquent que les minorités inspiratrices de changements sociaux (3) ne se voient pas reconnues leur influence. Néanmoins, parce qu’elles marquent les codes perceptifs de la majorité, celle-ci intègre des éléments promus par les minorités dans leurs manières de faire et de penser le monde. Reste en suspens, toutefois, la question de l’évaluation des phénomènes de polarisation : puisque Moscovici a construit son expérience de manière à neutraliser ceux-ci, il faut faire appel à d’autres réflexions pour chercher à comprendre comment fonctionnent ces phénomènes et à quel point le style des minorités actives risque ou non de les susciter.

Notes

(1) Si l’analyse de Moscovici me paraît dans l’ensemble fort juste, il utilise en revanche une formule qui me paraît aventureuse et sujette à critique : « Donc un groupe de trois personnes unanimes est plus influent qu’un groupe de huit personnes non unanimes. » Juste à première vue, cette affirmation me semble poser problème au regard des résultats en termes de style de comportement obtenus par Moscovici. Il faudrait d’abord préciser comment on identifie les groupes, dès lors que ce n’est pas sur la similarité de la réponse. Comment savoir si avec un dissident dans un groupe de huit, on n’a pas plutôt un groupe de sept unanimes? En effet, puisque Moscovici prétend qu’une minorité de deux dans un groupe de six peut être un groupe unanime, avec quel critère affirme-t-on qu’un groupe est un groupe ou n’en est pas un ?

(2) la « consistance » a les caractéristiques suivantes : la réponse du groupe est absolue, le point de vue est fermement maintenu, il est cohérent.

(3) la notion de minorité ici n’a aucune acceptation ethnique.

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Survivre et influencer: l’activisme radical défensif

« On ne fait rien si on ne fait pas de bruit. Il faut être discuté, maltraité, soulevé par le bouillonnement des colères ennemies. »

– Émile Zola.[1]

Je fais rarement de billets sur l’actualité. Je préfère réfléchir après la bataille, quand l’émotivité est en baisse. Pas le meilleur moyen de faire du clic, je sais. Tant pis. Cependant il se trouve que depuis quelques temps je fais des lectures sur les mouvements sociaux et l’influence. J’ai noté quelques passages que j’avais envie de partager mais que je ne voyais pas encore comment rassembler. Je vois passer beaucoup de discours sur la radicalisation de l’activisme de gauche, sur les « social justice warrior » et les mouvements sociaux. L’article de Vanessa Destiné est l’une des contributions récentes les plus pertinentes à cet égard. Plusieurs de ces critiques ont percé à l’occasion de la polémique sur Släv. Or, si la critique est permise, voire espérée, je crois que les quelques notes que je prends ici aident à mettre à distance quelques facilités intellectuelles, habitudes de pensées et idées reçues sur les mouvements sociaux. Elles ne facilitent pas forcément la réflexion : elles aident plutôt à exiger davantage de soi. Commençons par une distinction utile proposée par Michel Wieviorka, un sociologue s’étant intéressé au racisme et aux mouvements sociaux. Disciple d’Alain Touraine, considéré par Noiriel comme un « intellectuel de gouvernement » de gauche[2], il n’a rien d’un radical, il adopte au contraire la posture du monsieur modéré. Voici un outil conceptuel qu’il propose pour  l’analyse des mouvements sociaux :

Par ailleurs, un mouvement social possède toujours non pas une, mais deux faces, qui se présentent sous des modalités extrêmement variables d’une expérience à une autre ou, pour une même expérience, d’une période à une autre, voire d’une conjoncture à une autre. La face offensive du mouvement correspond à la capacité de l’acteur de définir un projet, une visée, une utopie, et à mettre en avant, en s’appuyant sur une identité forte, une conception alternative de la vie collective ; cette face est plus disposée à la négociation que la face défensive du mouvement, où l’acteur est d’abord soucieux de ne pas être détruit ou ravagé par la domination subie, et où il s’efforce de pouvoir exister, vivre, sauver sa peau, son intégrité morale et physique.[3]

Ce passage et les distinctions qu’il propose sont très intéressants pour éviter quelques simplifications abusives. Les critiques des mouvements sociaux radicaux insistent volontiers sur leur « agressivité » et leur volonté de transformer la société de fond en comble, sans traces de compromis. Ce faisant, il leur donne l’image d’un groupe menant une offensive généralisée. Pourtant, à lire Wieviorka, il semble plutôt que ces traits représentent, pour l’essentiel, la facette défensive du mouvement. J’ai pu parler à des activistes lucides sur leur propre radicalisation qui avancent les réactions agressives aux propos les plus modérés comme la cause principale de cette évolution. Webster s’en fait aussi l’écho lorsqu’il dit « La réaction des militants à SLĀV vient d’une accumulation. La plupart du temps, leurs arguments passent dans le beurre. » Volet défensif, donc, cherchant à préserver son intégrité morale en particulier et conscient de bénéficier de peu d’écoute.

On peut trouver dans le livre de Srdja Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes, un passage qui décrit assez bien le passage d’un mouvement social d’un mode défensif à un mode offensif. Il traite du mouvement des droits des homosexuels aux États-Unis, attribuant à Harvey Milk l’influence pivot du passage d’un stade à un autre :

Le mouvement national pour les droits des homosexuels mit quelques décennies à suivre la stratégie de Milk, mais il finit par s’y résoudre. Dans les années 1980 et 1990, la plupart de ses efforts visaient à organiser ses propres rangs comme une faction politique insulaire, et peu de gens hors de la communauté gay s’en souciaient suffisamment pour se joindre à ses marches ou soutenir ses efforts en matière de législation. Puis, le mouvement connut son « moment Milk ». Il se mit à penser non plus en termes d’absolus moraux, mais en termes de motivations individuelles. Il reconnut que la plupart des gens ne s’engagent dans un combat que lorsqu’ils s’y sentent directement impliqués. Comme l’a montré l’expérience, les problèmes des gays n’avaient pas affecté jusque-là les hétérosexuels américains de façon significative. Pour l’essentiel des Américains, les crises affectant la communauté gay — depuis l’épidémie de sida des années 1980 jusqu’aux tentatives ultérieures de mettre fin à une série de discriminations — n’étaient tout simplement pas leur affaire. La plupart des gens ne sont pas gays et ils ont bien d’autres choses à penser.

Mais tout cela changea quand le mouvement gay se mit à envisager le problème sous l’angle de ce qui pouvait faire sens pour les hétéros. Pour les amener à rejoindre sa cause, il s’ouvrit sur l’extérieur. Il se tourna vers les mères, les pères, les frères et les sœurs et les amis des gays, les invitant à venir manifester avec eux. En intégrant le grand public à sa cause, le mouvement pour les droits des homosexuels cessait d’être défini par des slogans comme « Les pédés sont là » et des parades où défilaient tous les personnages du groupe Village People avec des piercings au bout des seins. De nos jours, dans une parade gay, vous risquez surtout de trouver des pères américains d’âge moyen légèrement bedonnants, qui défilent en portant une pancarte disant qu’ils soutiennent leurs enfants et qu’ils les aiment quoiqu’il advienne. Et quand même un fervent Républicain comme Dick Cheney se déclare publiquement en faveur du mariage gay parce qu’il aime sa fille lesbienne, vous pouvez vous dire que la société est en train de changer.[4]

Il faut lire ce passage en tenant compte de qui est Popovic et de ce qu’il s’efforce de faire. Il n’est pas un spécialiste de sciences sociales qui s’efforce de comprendre comment change une société. C’est un activiste chevronné, fort de sa propre expérience, d’années de formation de militants et de lectures sur les mouvements sociaux, qui cherche à décrire les choses du point de vue des petits groupes militants isolés : que faire pour changer la société? Popovic explique qu’ils doivent construire des campagnes commençant par de petites victoires et que pour les remporter ils doivent définir des objectifs qui mettent la majorité de la population de leur côté. Cet exposé tactique est au cœur du second chapitre, dont je viens de tirer cet extrait. Popovic est un défenseur de l’activisme non violent, il insiste constamment sur le fait que la principale arme dont disposent les activistes est la force du nombre. Son exposé tend cependant à corroborer celui de Wieviorka : les mouvements « offensifs », qui partent à la conquête des gains et transforment profondément la société sont pacifiques, ils font des compromis (poser le gays comme « fille de », « frère de » etc… peut être critiqué comme une manière de ne pas leur accorder de valeur en tant qu’eux-mêmes ; mais la tactique permit d’obtenir des gains – c’est donc un compromis). Est-ce à dire que la facette défensive n’a pas lieu d’être, qu’elle est contre-productive ? Popovic semble le suggérer, mais encore une fois c’est parce que tout son projet est de proposer une stratégie pour construire un mouvement offensif, il n’a donc pas intérêt à vanter les mérites de la facette défensive. Pourtant, le passage retenu de Wieviorka invite à ne pas faire cette conclusion trop vite. Peut-on imaginer  le mouvement des droits homosexuels dans sa « phase Milk » (offensive) aurait pu être efficace si, auparavant, sa phase « défensive » n’avait contribué à organiser le mouvement ? Peut-on imaginer que les arguments forgés pendant cette première phase ont pu être récupérés par les alliés du mouvement lors du passage à l’offensive, précisément parce qu’ils avaient déjà été formulés et martelés, qu’ils étaient donc plus connus qu’il n’y paraissait ?

Pour illustrer cette possibilité, passons à un autre activiste, un environnementaliste, qui est également chercheur en sciences sociales. Il s’agit du psychologue social Serge Moscovici. Comme chercheur, il s’est intéressé aux sources du changement social. Il a ainsi cherché à observer et théoriser l’influence de ce qu’il appelle les « minorités actives ». Il y a un lien évident entre ses travaux et son activisme : le chercheur en science sociale cherche dans ses travaux les outils pour imaginer une action efficace. Je reviendrai sans doute éventuellement sur ces travaux, parce qu’il y a beaucoup à en dire. Pour le moment, l’extrait que je présente provient d’une entrevue avec une revue de vulgarisation, Sciences humaines:   

L’influence d’un groupe provient de ce que j’appelle le style de comportement, c’est-à-dire la manière dont ce groupe organise ses discours et ses conduites. Or, les minorités actives présentent deux caractéristiques essentielles. D’une part, elles transforment assez facilement un problème en conflit. Des minorités actives ont opéré cette transformation à propos du statut des immigrés en France, de l’avortement aux États-Unis ou de la liberté de pensée en Union soviétique. Par ailleurs, les minorités ont généralement un style de comportement résistant, en ce sens qu’elles maintiennent leurs positions sans faire de concession. Elles réunissent des gens particulièrement zélés, voire fanatiques. Cela a pour effet de créer des conflits non seulement sociaux, mais aussi psychologiques, chez les individus qui entendent ou lisent leurs arguments.

Des centaines d’expériences ont montré que les minorités sont capables de modifier les conceptions et les attitudes des gens qui n’en font pas partie. Au début, cette influence est souvent latente, c’est-à-dire que les gens changent de manière différée. Par exemple, l’influence est inexistante à la fin d’une expérience, mais se manifeste chez le sujet trois semaines après. Cela a notamment été mis en évidence au cours d’expériences classiques sur la modification de la perception des couleurs. Un autre aspect étonnant est que l’influencé change sans s’en rendre compte. L’impact de la minorité est d’autant plus important qu’il est nié.[5]

« Transformer un problème en conflit », « résister », « sans faire de concession » et « zélés, voire fanatiques » : voici réunis dans cet extrait assez de traits pour montrer que les « minorités actives » de Moscovici ont le comportement d’un mouvement social « défensif » selon Wieviorka. Or, que dit Moscovici, que ne disent pas les deux autres auteurs ? Que ce type de comportement exerce une influence différée et sur le long terme. Cette affirmation — si on souhaite la critiquer, encore faut-il le faire en s’intéressant à la méthode et aux données recueillies par le psychologue social — suggère qu’il faut manipuler avec prudence l’argument « d’effet backlash » souvent brandi contre les mouvements sociaux : que leur comportement aliène le public et nuit à la cause. Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’effet backlash, comme me l’a demandé un ami à qui j’ai soumis cet extrait ? Sans doute pas, car l’influence identifiée par Moscovici n’est pas un effet immédiat et il n’est pas exclu qu’un effet backlash existe à court terme. Par ailleurs, le passage des petits groupes étudiés par la psychologie sociale aux grands groupes des débats sociaux pose toujours problème. Il n’est pas exclu que l’influence exercée par les minorités actives ne se concrétise vraiment que lors du passage en mode offensif et inclusif, selon le souhait de Popovic. Il n’en reste pas moins qu’il est difficile de brandir l’argument d’une simple nuisance, car il y a de fortes présomptions que ces mouvements, pour bruyants et désagréables qu’ils puissent paraître, exercent bel et bien une influence et, par conséquent, que leur comportement n’a rien de contre-productif. Moscovici reprochait déjà, dans les années 1980, au mouvement écologiste d’avoir cessé de se comporter en minorité et d’en avoir perdu sa vitalité. La politique « offensive » comporte donc des risques, même si elle a ses promesses tout à fait démontrées par le livre de Popovic.

Notons cependant que le comportement d’influence indiqué par Moscovici est un comportement allant du groupe minoritaire vers l’extérieur et que Wieviorka souligne le besoin de solidarité dans la survie. Cela amène à reconsidérer les comportements de l’article de Vanessa Destiné mentionné en début de billet : ils ne sont pas tant inquiétants, me semble-t-il, tant qu’ils se dirigent vers l’extérieur que lorsque les activistes se les adressent entre eux, menaçant leur cohésion interne. Enfin, le passage à l’offensive implique un travail de dédiabolisation des gens de la minorité. Ils ont un certain pouvoir sur la chose, mais pas un pouvoir absolu. Reste, n’en déplaise à certains, une responsabilité de la majorité de se mettre à l’écoute.

Notes :

[1] Cité dans Gérard NOIRIEL, Immigration, antisémitisme et racisme en France, XIXe-XXe siècle : discours publics, humiliations privées [2007], Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2014, p. 253.

[2] Gérard NOIRIEL, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Marseille, Agone, 2010, p. 195.

[3] Michel WIEVIORKA, « Après les nouveaux mouvements sociaux », in Neuf leçons de sociologie, Paris, Fayard, 2010, p. 138‑139.

[4] Srdja POPOVIC, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, 2015, p. 45.

[5] Serge MOSCOVICI et Jacques LECOMTE, « « L’influence n’est pas la manipulation ». Entretien avec Serge Moscovici [1994] », in Le Pouvoir. Des rapports individuels aux relations internationales, Paris, Sciences Humaines, 2002, p. 93.

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Modifications:

Une semaine après la mise en ligne initiale de ce billet, j’ai ajouté la citation d’Émile Zola qui figure maintenant en exergue.

Estranger les « normaux » de l’expérience de Asch

Mon billet sur l’expérience de Asch a eu un succès qui m’a surpris, il faut croire que le sujet touche une corde sensible. Néanmoins, je pensais sur le moment avoir tout dit sur le sujet et ne pas avoir à y revenir. J’avais commencé à préparer d’autres billets sur d’autres expériences de psychologie sociale qui m’ont intéressé au cours du temps. Et puis je me suis retrouvé cette semaine, marchant dans la rue à songer : est-ce que je n’aurais pas négligé de parler du plus important, dans cette histoire ?

Comme je l’ai indiqué, la manière dont on présente généralement l’expérience de Asch, comme une démonstration du pouvoir de la majorité sur la minorité, une démonstration éclatante du conformisme humain, en limite considérablement l’interprétation. Cela est vrai, mais beaucoup moins qu’on ne l’a souvent dit. Dans une moindre mesure, elle est également mentionnée pour démontrer les bienfaits de la dissidence, une seule voix divergente aidant beaucoup le sujet de l’expérience à exprimer sa propre opinion.

Les résultats sur la dissidence proviennent des variations de l’expérience testées par Asch pour mieux connaître l’impact des différentes variables sur le sujet. Dans l’expérience principale, qui sert de référence, les complices sont unanimes. Or, dans les manières dont l’expérience est généralement présentée, on constate, d’une part, une exagération de ses résultats et, d’autre part, une attention extrême portée aux cas extrêmes : ceux qui ont résisté tout au long de l’épreuve à la pression des pairs et ceux qui, au contraire, y ont entièrement cédé. Asch précise bien que ces deux cas sont des cas d’exception. La très grande majorité des participants ont, dans certains cas, donné la bonne réponse, dans l’autre donné la réponse majoritaire. Lorsqu’on dit que le taux d’erreur global augmente de 1 % (en l’absence de pairs) à 36,8 % (sous la pression des pairs), il faut comprendre que la majorité des participants ont cédé à la pression des pairs au moins une fois, mais aussi que la même majorité des participants a résisté à la pression des pairs au moins une fois et que, au total, il y a davantage de résistance que de conformisme. La première partie de l’énoncé, « la majorité des participants ont cédé à la pression des pairs au moins une fois » explique en partie la réception usuelle exagérée des résultats de Asch, souvent sur le thème « la majorité des participants ont cédé à la pression des pairs ». Ils se retrouvent ainsi assimilés à une minorité, celle qui a cédé à la pression des pairs dans tous les cas.

Or, voilà : l’analyse se porte assez peu sur ces cas majoritaires. On s’intéresse aux héroïques résistants ou aux conformistes extrêmes. Les « normaux » sont soit assimilés aux conformistes, soit ignorés. Cela s’explique en partie parce que les résultats les concernant ne semblent pas particulièrement spectaculaires. D’une manière générale, nous sommes peu portés à analyser des gens que nous considérons comme « normaux », parce que, dans la normalité, il ne semble y avoir rien à expliquer. Pourtant, si on veut tirer de cette expérience des leçons il conviendrait de s’intéresser au cas le plus commun.

Pour analyser ces cas, il faut commencer par recourir à un procédé d’estrangement. Cette notion est utilisée par certains historiens, comme Carlo Ginzburg, pour parler d’un état cognitif qui permet d’identifier quelque chose qui passe inaperçu et de le trouver bizarre, digne d’analyse. Il s’agit de « regarder [les choses] comme si elles étaient parfaitement dénuées de sens — comme des devinettes »[1]. Or, si on y pense bien, les cas « normaux » dans l’expérience de Asch peuvent bien paraître étranges. Comment expliquer que, sur les douze fois où ils étaient dans des situations identiques (confrontés à une réponse fausse, mais unanime de l’ensemble de leurs pairs), ces « normaux » n’aient pas réagi de la même manière tout au long de l’expérience ? Après tout, si la situation se répétait à l’identique, on aurait pu s’attendre à ce que la réaction soit toujours la même, non ? En ce sens, les cas « extrêmes » ont au moins eu le mérite de la cohérence, en maintenant la même attitude face à la même situation, tout au long de l’expérience.

Peut-on interpréter cette attitude changeante de la catégorie majoritaire à partir des données fournies par Asch ? Lui-même ne semble pas s’être posé la question et les graphiques fournis à la fin de l’article ne me semblent pas vraiment adaptés pour fournir une réponse claire. Nous pouvons cependant formuler quelques hypothèses informées, à charge pour chacun d’en discuter la pertinence et, éventuellement, d’imaginer les expériences qui infirmeraient ou confirmeraient ces hypothèses. Pour ce faire, il faut supposer — ce qui me semble raisonnable — qu’il n’existe aucune différence fondamentale entre les cas « extrêmes » et les « normaux ». De cette manière, nous pouvons interpréter le comportement standard à partir d’indices fournis par les cas extrêmes.

Asch indique, à partir d’interrogatoires préliminaires, qu’un trait commun des sujets qui résistent à l’influence des pairs est une bonne capacité à se remettre d’une situation où ils sont déstabilisés. Ainsi ils choisissent une attitude à laquelle ils se tiennent, soit par confiance en soi, soit parce qu’ils s’en remettent à un idéal supérieur (le besoin de fournir des données fiables pour l’expérience). A contrario, on peut supposer que les sujets « normaux » sont déstabilisés par l’unanimité qui se fait contre toute évidence et toute attente : ils se mettent donc dans une attitude de tâtonnements, qui les pousse à tenter différentes approches pour résoudre le problème.

De même, toute l’expérience étant centrée sur l’influence du groupe sur l’individu, il faut supposer que ce dernier observe constamment les autres membres du groupe. On peut ainsi avancer l’hypothèse qu’il ne subit pas l’influence du groupe de manière inactive, mais qu’il varie ses réponses précisément pour tenter de voir s’il y a des réactions et si ses réponses ont un impact sur le groupe. D’ailleurs, dans la mesure où l’expérience démontre qu’une seule dissidence peut accroître significativement la capacité du sujet à émettre une idée divergente de celle de la majorité, il n’est pas invraisemblable d’avancer que les sujets cherchent précisément leur allié, émettant d’occasionnelles divergences pour voir si émerge quelqu’un pour les appuyer, puis se retirant lorsque la pression paraît trop forte et qu’ils voient qu’il n’y a pas de résultat à leur dissidence. Ce point amène d’ailleurs à rappeler le caractère artificiel de l’unanimité à laquelle sont confrontés les sujets : alors qu’en temps normal leur dissidence susciterait probablement une divergence parmi les autres membres du groupe, celui-ci est lié par les instructions données par l’expérimentateur et conserve son unanimité en toutes circonstances. Si cette hypothèse est juste, cela signifie également, vu ce que l’expérience révèle par ailleurs sur la dynamique de dissidence, que, dans un groupe donné confronté à une situation répétée un certain nombre de fois, il existe toujours un potentiel important pour que s’expriment les divergences.

L’un des éléments dont il serait intéressant de disposer — et qui nous manque — pour évaluer la justesse de ces hypothèses, est l’évolution du sujet au cours de l’expérience. On sait que les six premières tentatives sont là pour le mettre en confiance. Mais par la suite, le nombre d’erreurs s’accroît-il au cours de l’expérience ? Est-il chaotique ? Décroissant ?

En conclusion de ce billet, je me permets de noter que ce qui est amusant avec cette expérience, c’est qu’il semble que plus je passe du temps à y réfléchir, plus mes conclusions s’éloignent des conclusions qu’on en tire habituellement.

Note:

[1] Carlo GINZBURG, Charles ILLOUZ et Laurent VIDAL, « Carlo Ginzburg, « L’historien et l’avocat du Diable », Entretien avec Charles Illouz et Laurent Vidal, Première partie. », Genèses, 2003, no 53, p. 128.

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Une modélisation des interventions intellectuelles: Gisèle Sapiro

Mon intérêt pour l’histoire des intellectuels apparaît avec évidence sur ce blogue. Même pour ceux qui ne le suivent pas depuis longtemps, un simple coup d’oeil sur le nuage d’étiquettes en marge indiquera qu’il s’agit de l’un des thèmes que j’ai le plus fréquemment abordé depuis que j’ai commencé à écrire le Carnet de notes cliosophiques. Cet intérêt tient largement à une inquiétude particulière sur le rôle que je dois moi-même jouer dans le débat public. Et puis il tient également au dynamisme des études sur les intellectuels, thème qui attire quelques auteurs très stimulants – y compris bien sûr Noiriel, à travers lequel je me suis d’abord initié à ce thème.

Pourtant la manière dont Noiriel pose la question des intellectuels, pour stimulante qu’elle soit, est parfois malcommode à manier en raison du critère strictement universitaire qu’il utilise dans sa définition de ceux-ci – écartant ainsi écrivains et artistes, notamment. J’aborderai ici une autre approche, celle de Gisèle Sapiro, qui s’est d’abord fait connaître par des études sur le champ littéraire[1]. Contrairement à Noiriel qui modélise d’abord à partir des rhétoriques de justification utilisées par les intellectuels pour légitimer l’intervention du savant dans le domaine politique, Sapiro fait la sociologie des modes d’intervention employés par différents « idéaux-types » d’intellectuels, selon différents marqueurs sociologiques. Elle utilise trois types de dichotomies pour effectuer sa modélisation:

  1. En premier lieu, le capital symbolique des intellectuels, autrement dit le prestige dont ils peuvent se réclamer, affecte le type d’interventions qu’ils feront. Celui-ci peut provenir des titres institutionnels (notamment universitaires) ou de leur popularité auprès du public. Très souvent, lorsqu’ils ont à la fois titres universitaires et prestige personnel, le second tend à supplanter le premier. Dans le tableau ci-dessous, cet axe est représenté par les lignes « dominant » et « dominé ».
  2. En second lieu, les modes d’intervention favorisés dépendent de l’autonomie ou non (hétéronomie) de l’intellectuel par rapport à un pouvoir politique extérieur au champ savant. Ainsi, un universitaire est considéré comme « autonome » tandis qu’un intellectuel engagé par un parti sera « hétéronome ».
  3. En troisième lieu, le degré de spécialisation (généraliste ou spécialisé) détermine généralement le type d’intervention également.

 

 GénéralisteSpécialisé
AutonomieHétéronomieAutonomieHétéronomie
DominantIntellectuel critique universalisteGardien de l'ordre moralisateurIntellectuel critique spécialiséSpécialiste consulté par les dirigeants
"Intellectuel""Conseiller du prince""Intellectuel spécifique""Expert"
DominéGroupements contestataires (universalistes)Intellectuels d'institution ou d'organisation (généralistes)Groupements contestataires (spécialisés)Intellectuels d'institution ou d'organisation (spécialistes)
"Avant-garde""Intellectuels organiques""Intellectuel collectif""Intellectuels organiques"

 

À chaque profil correspondent des préférences dans les modes d’intervention. Ainsi les intellectuels dotés d’une position dominante en matière de capital culturel auront tendance à présenter leurs idées d’une manière dépolitisées, soit par la théorie, soit par le moralisme, soit par l’esthétisation. Au contraire, les dominés, surtout ceux qui se positionnent contre la pensée dominante, auront tendance à politiser la réflexion, car c’est à ce prix qu’ils peuvent se permettre de briser l’exercice de dépolitisation des idées mené par les dominants.

De plus, les dominants auront tendance à préférer des modes d’intervention individuels, ou au moins à se placer comme chefs de files au sein d’interventions collectives (les premières signatures sur une pétition par exemple). À l’inverse, les intellectuels avec un faible capital culturel chercheront à compenser cette faiblesse par des modes d’intervention collectives, où ils peuvent cumuler leur capital respectif. À chaque profil correspondent des préférences dans les modes d’intervention. Ainsi les intellectuels dotés d’une position dominante en matière de capital culturel auront tendance à présenter leurs idées d’une manière dépolitisées, soit par la théorie, soit par le moralisme, soit par l’esthétisation. Au contraire, les dominés, surtout ceux qui se positionnent contre la pensée dominante, auront tendance à politiser la réflexion, car c’est à ce prix qu’ils peuvent se permettre de briser l’exercice de dépolitisation des idées mené par les dominants.

Le deuxième facteur, celui de l’autonomie par rapport aux institutions politiques, indique en partie le contenu conformiste ou critique des interventions. Il est partiellement corrélé à celui du capital symbolique, tant il est vrai qu’un fort capital symbolique permet d’affirmer une plus grande autonomie face aux institutions politiques.

Le troisième facteur, enfin, est le degré de spécialisation de l’intellectuel. On retrouvera à un pôle le généraliste, tel que l’écrivain ou certains philosophes, et à l’autre le spécialiste, comme le chercheur s’étant consacré uniquement à un seul sujet, qu’il connaît sur le bout des doigts. Les spécialistes auront tendance à mettre de l’avant une approche centrée sur leur activité de recherche, les généralistes à adopter une posture plus prophétique.

Une fois exposés ces différents facteurs de différenciation, Gisèle Sapiro reprend un par un les idéaux-types forcés en en exposant une définition et une brève histoire dans le cadre français. Je n’aborderai pas ces profils dans les détails, mais n’exposerai que quelques éléments aidant à les repérer.

L’intellectuel critique universaliste, qui incarne au plus haut point « l’intellectuel » (sans complément), adopte une posture charismatique, prophétique, appuyée sur son prestige personnel plutôt qu’institutionnel, et prend position au nom de valeurs dites universelles comme la « vérité », la « justice », privilégiant ainsi souvent le caractère émotif plutôt que rationnel de son intervention. On trouve de nombreux écrivains dans cette catégorie. Zola et Sartre en sont des exemples connus.

Le gardien de l’ordre moralisateur s’oppose directement au précédent. Celui-ci intervient généralement en son nom propre pour défendre l’ordre établi. Il cherche à borner la critique intellectuelle par un principe de responsabilité et de loyauté. Cela les amène souvent à une posture contradictoire:

« Il leur faut combattre la « critique intellectuelle » en la ramenant à sa plus simple expression, ce qui les expose sans cesse à la limpidité simpliste du vulgarisateur: mais sous peine de perdre toute force spécifique, ils doivent manifester aussi qu’ils sont capables de riposter en « intellectuels » aux critiques des « intellectuels », et que leur goût de la clarté et de la simplicité, même s’il s’inspire d’une forme d’anti-intellectualisme, est l’effet d’un libre choix intellectuel. » (Bourdieu, cité par Sapiro, p.21)

L’archétype de ce modèle, c’est Maurice Barrès, l’ennemi acharné de Zola.

Le groupement intellectuel et « l’avant-garde », groupe collectif, s’oppose également au gardien de l’ordre moralisateur en s’efforçant de remettre en cause les codes sociaux et esthétiques. Il s’agit souvent d’artistes, mais aussi souvent de groupes qui remettent en cause la division du travail et des disciplines. Les surréalistes, les situationnistes et, au Québec, les automatistes en sont des cas types. Le manifeste est l’un de leur mode d’intervention privilégié.

Les intellectuels d’institution, ou intellectuels organiques, tendent devoir incarner les valeurs des organisations auxquels ils sont rattachés (Église catholique, Parti communiste, organisation fasciste, etc.). Leur degré d’autonomie est variable en fonction de leur prestige personnel.

Les « experts » sont des intellectuels commissionnés par des institutions pour répondre à un certain nombre de questions. Ils ne sont donc pas en contrôle de leurs questionnements. L’institution est souvent une institution étatique, mais elle peut aussi être un parti politique, une entreprise, un média, ce qui fait varier le type de contraintes exercées sur l’expert. Ce mode d’intervention est aujourd’hui l’un des plus répandu et des moins questionnés. Les « thinks-thanks » en sont des exemples.

Contre l’expertise, les intellectuels spécifiques se sont affirmés, ou « intellectuels critiques spécialisés », parmi lesquels on retrouve Michel Foucault, Pierre Vidal-Naquet et Pierre Bourdieu. Leur manière de procéder consiste à « repenser les catégories d’analyse du monde social et à redéfinir les problématiques pertinentes, contre les idées reçues et les schèmes de perception routiniers. » (p.28). Ils montent aussi, de manière indépendante, des « contre-expertises » face aux experts.

Proches des intellectuels spécifiques, les « intellectuels collectifs » sont en quelque sorte la forme collective de ce mode d’intervention. Il met l’accent sur la spécialisation et la division du travail. « À l’opposé de l’individualisme caractéristique du monde des lettres où règne le paradigme de la singularité, ce modèle renvoie au  mode de fonctionnement du champ scientifique fondé sur le travail en équipe et l’accumulation des connaissances, inaugurant un nouveau mode d’intervention politique collectif sur la base de travaux scientifiques. » (p.30) L’un des cas connu est le collectif Raisons d’agir, fondé par Pierre Bourdieu en 1995, ou ACRIMED, fondé la même année pour faire la critique des médias, ou encore le CVUH (Comité de Vigilance sur les Usages publics de l’Histoire).

Sapiro indique que ce modèle est souple et dynamique. Plusieurs intellectuels peuvent passer d’un mode d’intervention à un autre, selon les changements de leur situation (progrès de carrière, affiliation à un organisme, etc). Par ailleurs, les modèles tendent à s’opposer les uns aux autres de manière stratégiques et doivent s’adapter à la conjoncture. Ce modèle, plus souple à utiliser et plus conforme aux usages communs du terme « intellectuel », s’avère donc être un outil précieux pour analyser l’évolution de la conjoncture.

 

Note

[1] Gisèle SAPIRO, « Modèles d’intervention politique des intellectuels. Le cas français », Actes de la recherche en sciences sociales, 2009, no 176‑177, pp. 8‑31.

Conformisme et dissidence: l’expérience de Asch

L’expérience de Solomon Asch est l’un des grands classiques de la psychologie sociale et des études sur le conformisme[1] (on peut aussi trouver le texte ici et un vidéo – incomplet – ici). Je reviendrai sur le détail, mais l’idée générale est la suivante : on fait entrer un groupe d’étudiants dans une salle en leur disant qu’ils vont faire un test de « jugement visuel ». Tous sauf un sont des complices, le dernier étant, à son insu, l’unique sujet de l’expérience. On leur propose alors de regarder deux cartes : il y a une ligne verticale sur la première, trois lignes verticales sur la seconde. Les étudiants doivent indiquer à tour de rôle laquelle des trois lignes sur la seconde carte est de la même taille que la ligne sur la première. Les complices donnent une réponse volontairement erronée. L’objectif est de vérifier si le sujet se joindra à la majorité ou si, se fiant à ce que lui disent ses yeux (la réponse est évidente), il marquera sa dissidence. Dans nombre des cas, le sujet se conformera à la réponse de la majorité. Cette expérience est régulièrement citée, parfois de manière moralisatrice, parfois de manière intéressante, dans des essais de sociologie comme de philosophie. Il est rare que la personne qui la rapporte prenne la peine d’en décliner tous les détails. J’indiquerais deux cas que j’ai rencontrés au cours de mes lectures.

Normand Baillargeon, dans son Petit cours d’autodéfense intellectuelle, rapporte l’expérience de manière incomplète en omettant le facteur des dissidences et de l’unanimité. Il se contente d’un tirer une morale :

« Moralité ? Le conformisme est dangereux et il faut toujours penser par soi-même. C’est difficile, parfois inconfortable, mais indispensable. »[2]

Il évacue ainsi tout facteur social dans la capacité de réfléchir par soi-même, en faisant une simple question d’effort et de volonté, une sorte de geste héroïque. Cette leçon n’est pas, en soi, inutile ni étrangère aux préoccupations de Solomon Asch, on y viendra, mais elle ne tient pas compte de l’ensemble des variations tentées au cours de l’expérience.

Martha Nussbaum, dans Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle (en anglais Not for profit, consulté en version électronique), en fait un exposé succinct, mais déjà plus complet de l’expérience de Asch.

« Solomon Asch avait montré auparavant [avant Milgram] que les sujets étudiés sont prêts à contredire des perceptions évidentes lorsque toutes les autres personnes autour d’eux portent des jugements différents. Ses recherches rigoureuses et maintes fois reproduites montrent l’étonnante docilité des êtres humains ordinaires devant la pression des pairs.

[…]

La solidarité du groupe est appréciée parce qu’elle est une forme d’invulnérabilité par procuration et il n’est pas surprenant que des gens stigmatisent et persécutent si souvent les autres dans le cadre d’une solidarité de groupe.

[…]

[Ces recherches] nous apportent cependant un élément nouveau : les gens qui ont de telles tendances fondamentales si leur situation a été construite d’une certaine manière. Les recherches d’Asch ont montré qu’il suffit qu’un seul contradicteur soit présent pour que le sujet soit capable de faire entendre sa voix et son jugement indépendant. C’est parce qu’il était exclusivement entouré de personnes qui exprimaient un jugement contraire qu’il ne pouvait exprimer sa pensée. »[3]

Nussbaum expose plus largement l’expérience en incluant la plus importante des variations tentées par Asch pour examiner l’importance de différents facteurs. Elle en infère une leçon très importante : le bénéfice de la dissidence de l’un pour l’autre. Mais Asch a tenté davantage de variations. L’examen de l’article original relatant son expérience montre non seulement ces différentes variations, mais aussi certaines contingences et contraintes de méthodes, les préoccupations idéologiques de Solomon Asch, les nuances de ses chiffres et de ses conclusions. Dans un esprit de retour aux sources, j’examinerai maintenant le détail de l’étude.

Position des travaux de Solomon Asch

Asch effectue des travaux environ depuis les années 1940 à la fin des années 1950 (pour ceux dont j’ai connaissance). Il participe donc à la grande époque où la psychologie sociale commence à élaborer ses méthodes de travail spécifiques, au second quart du XXe siècle[4]. L’article dont il est question ici a été publié en 1955. Ces expériences portant sur le conformisme sont donc antérieures de quelques années à la fameuse expérience de Milgram portant sur la soumission à l’autorité. Le travail de Asch sur le conformisme se situe dans une phase de transition entre les premiers travaux de psychologie sociale sur la thématique de l’influence, qui portaient sur l’hypnose et s’articulaient autour du concept de « suggestibilité » et de « stimulation », et des travaux tendant davantage vers des thématiques politiques qui voyaient dans un petit groupe un « système social en miniature »[5]. Ce qui préoccupait surtout Asch, d’après la justification qu’il offre à ses travaux en introduction, était l’essor des techniques de marketing. « La même époque qui fut témoin de l’essor sans précédent des techniques de communication a également introduit dans l’existence la manipulation délibérée de l’opinion et la “fabrique du consentement”. » « Comme citoyen et scientifique », Asch estime de son devoir d’étudier le rôle des conditions sociales au sein desquelles l’opinion se forme. Dans ces conditions, il s’inspire d’abord des travaux sur la suggestibilité, qui suggèrent que la répétition d’une affirmation peut faire changer l’opinion d’un sujet, mais il formule un soupçon : peut-on supposer, comme nombre de ces travaux,

  1. que les gens se soumettent sans critique ni douleur aux manipulations externes ?
  2. que toute idée peut être imposée par le moyen de la suggestion, peu importe les mérites de cette idée?

L’angle d’attaque d’Asch n’est donc pas seulement de passer de la suggestibilité par répétition à l’influence du groupe, mais également de tester les limites de l’influence exercée sur l’individu. Il est capital de le garder à l’esprit, parce que c’est à force de voir dans son expérience une simple démonstration du conformisme qu’on en est venu à ignorer les nuances qu’il a apportées à celui-ci. Il importe également de noter qu’Asch ne prône pas le dissensus :

« La vie en société a le consensus pour indispensable condition. Mais le consensus, pour être productif, requiert que chaque individu contribue de manière indépendante à partir de son point de vue et son expérience. Quand le consensus est dominé par la conformité, le processus social est pollué et l’individu renonce aux pouvoirs sur lesquels repose son fonctionnement comme être sensible et pensant. »

L’idéal exprimé d’une contribution optimale de chaque individu au savoir collectif est l’héritier de la République des Lettres d’un Pierre Bayle. Simplement, chez Asch, il y a une interrogation sur les conditions dans lesquelles l’individu a les meilleures conditions pour participer à cet idéal.

L’expérience de base

J’ai déjà décrit les grandes lignes de l’expérience en introduction. Soulignons quelques aspects qui me semblent influencer les résultats. En premier lieu, on dit aux sujets qu’il s’agit d’une « expérience psychologique » concernant le « jugement visuel ». Peu discuté par Asch, ce cadrage me semble susceptible d’avoir influencé le comportement des sujets. En effet, on ne leur demandait pas un jugement éthique, ni un choix politique, ni de choisir une stratégie d’action, un raisonnement, mais un jugement de fait impliquant leurs sens. Ainsi, les sujets ne pouvaient pas rationaliser leur différence comme étant le fruit d’une divergence de valeur (comme dans un choix éthique ou politique), ni une opportunité de se distinguer (ce qui aurait pu arriver si on leur avait demandé une stratégie pour atteindre un but, ou un raisonnement pour résoudre un problème). C’est en partie l’objectif de Asch, qui indique « nous l’avons placé entre deux forces opposées : l’évidence de ses sens et l’opinion unanime d’un groupe de pairs. » Il doit également dire son choix à haute voix, ce qui l’expose au jugement de ses camarades.

Deuxième remarque, Asch écarte des résultats les cas — rares, car il a pris des précautions — où le sujet a eu des soupçons quant à la complicité de ses pairs. Ce choix est susceptible d’influencer l’interprétation de l’expérience, puisqu’on peut interpréter ces soupçons comme une forme de résistance au groupe — mais il faut minimiser cette critique, car on nous dit bien qu’il est rare que de tels soupçons aient été soulevés, cela compte donc peu dans les résultats finaux, qui portent sur 123 sujets, qui ont été soumis à un total de 18 tests, dont 12 où le groupe de pairs donnait des réponses erronées.

Quels furent les résultats ? D’abord, Asch note que des sujets exposés au même test visuel en l’absence de pairs donnent la réponse juste dans 99 % des cas. Mais dans le cadre de l’expérience, dans 36,8 % des cas le sujet a donné une fausse réponse sous la pression du groupe. Le groupe a donc une influence tout à fait considérable, mais pas forcément autant que certains récits de l’expérience le laissent entendre. Il faut noter que la plupart des sujets ont cédé à la pression dans un certain nombre de cas, mais que seule une minorité d’entre eux a toujours suivi l’avis du groupe. De la même manière, une minorité a toujours résisté à la pression du groupe. Ayant interrogé les sujets dissidents à la suite de l’expérience, Solomon a indiqué deux profils parmi eux (tout en ajoutant qu’il faudrait des enquêtes plus approfondies) :

  • D’une part, ceux qui avaient une très forte opinion dans leur propre jugement. Il ajoute « Le fait le plus significatif à leur propos n’était pas leur absence de sensibilité à la majorité, mais une capacité à se remettre de leurs doutes et retrouver leur équilibre. »
  • D’autre part, ceux qui en sont venus à croire que la majorité était dans le vrai, mais qui on poursuivit leur dissidence parce qu’ils estimaient, dans le cadre de l’expérience, qu’il était de leur responsabilité de dire les choses telles qu’ils les voyaient.

Retenons à ce stade que l’influence du groupe paraît démontrée, mais qu’il n’est pas tout-puissant.

Les premières variations

Pour mieux comprendre le phénomène en observation, Asch a effectué des variations dans l’expérience pour mieux saisir les variables décisives. Lorsque les sujets cédaient à la pression du groupe, était-ce le nombre qui était significatif ou l’effet de l’unanimité ?

L’effet du nombre

Dans un premier temps, Asch a fait varier la taille des groupes auxquels les sujets étaient exposés, allant d’un seul à 15 complices. Un seul complice n’a qu’un effet négligeable sur le sujet. Mais confrontés à deux complices, les sujets ont joint le groupe dans 13,6 % des cas. Trois ? 31,8 % des cas. Au-delà de 4, l’augmentation du nombre de pairs n’a pas eu d’effet observable sur le nombre d’erreurs effectuées.

Les effets de dissidence

Pour voir à quel point l’unanimité du groupe était importante, deux variations ont été testées, où l’un des complices brisait l’unité du groupe. Dans la première variation, l’un des complices donnait la bonne réponse. Dans la seconde variation, il donnait une réponse erronée, mais différente du reste du groupe.

Dans la première variation, l’effet est sensible : le sujet se joint à l’erreur de la majorité dans 25 % des cas (plutôt que 36,8 %).

Dans la deuxième variation, deux types de configurations ont été tentées : dans un cas, une dissidence « modérée », où la majorité choisissait la ligne la plus éloignée de la vérité et le dissident la ligne moyenne ; dans l’autre cas, une dissidence « extrémiste », où la majorité choisissait la ligne la plus proche de la bonne, tandis que le dissident choisissait l’option la plus éloignée de la vérité. Dans un cas comme dans l’autre, la dissidence permet au sujet de s’affirmer un peu plus, mais pas dans les mêmes proportions. Le taux d’erreur, dans les situations de « dissidence modérée », descendait d’environ un tiers ; dans le cas de « dissidence extrémiste » le taux d’erreur tombe de 36,8 % à 9 %.

Les dernières variations

L’effet de « désertion » : la perte d’un allié

L’allié joint la majorité

La première variation tentée consiste à demander à l’un des complices de jouer le rôle de dissident pendant la moitié de l’expérience, puis de joindre la majorité. Il faut vérifier laquelle de deux hypothèses est la vraie : l’expérience d’avoir résisté à la majorité aura-t-elle fortifié la volonté du sujet à s’affirmer contre elle, ou est-ce que la perte de son allié en dissidence fera en sorte que le sujet joindra également la majorité ? C’est la seconde hypothèse qui se vérifie : dès que l’allié se met à répondre comme la majorité, le nombre d’erreurs du sujet remonte à un niveau équivalent à la quantité observée dans l’expérience de base.

L’allié quitte l’expérience

Dans cette variation, Asch s’efforce de tempérer l’effet de « trahison » de l’allié. Plutôt que de lui faire changer d’avis au milieu de l’expérience, il lui demande, au moment voulu, de prétexter un rendez-vous avec le Doyen pour quitter l’expérience. Ainsi, le sujet perd son « allié », mais sans que celui-ci n’ait joint la majorité. Dans cette variation, la perte de l’allié se fait aussi sentir, mais beaucoup moins : le nombre d’erreurs du sujet augmente un peu, mais il continue à opposer une certaine résistance à la majorité.

La formation progressive de l’unanimité

Il s’agit dans ce cas de voir ce qu’il advient lorsque le nombre de complices dans l’erreur augmente progressivement. Dans cette variation, ils commencent par tous donner une bonne réponse, puis un nombre croissant d’entre eux donnent la mauvaise réponse, pour finir unanimes dans l’erreur. Dans cette situation, le sujet tend à maintenir son indépendance jusqu’au moment où il perd son dernier allié.

Et la vérité ?

Il existe enfin d’autres variations, que Solomon Asch n’aborde que l’espace d’un petit paragraphe, qui concernent l’effet de l’envergure de l’erreur. Des variations de l’expérience ont donc été tentées en augmentant progressivement la différence entre la ligne choisie par la majorité et la ligne qui constitue la bonne réponse. De fait, plus l’erreur commise par la majorité est forte, plus la résistance du sujet au groupe est importante. Toutefois, Asch n’est jamais parvenu à faire complètement disparaître l’effet de conformisme : même avec une différence de sept pouces entre les deux lignes, un petit nombre de sujets continuaient à se joindre à l’erreur du groupe. L’effet de la vérité et de l’ampleur de l’erreur est donc très important, mais jamais absolu.

En conclusion de son article, Asch met en garde ceux qui voudraient tirer des conclusions trop pessimistes de son expérience (ce dont pourtant bien des gens ne se sont pas privés par la suite). Il existe de nombreuses situations qui permettent aux individus d’affirmer leur indépendance et de résister à la pression du groupe. La conformité n’a rien d’une fatalité. Comme le souligne Stoetzel en 1978, qui signale d’autres expérimentations sur ce sujet, « la pression n’est jamais irrésistible, et certains individus refusent ultimement de s’aligner. »[6] En ce sens, et parce que les résultats préliminaires suggèrent qu’une forte confiance en soi permet de résister aux effets du groupe, Baillargeon n’avait pas tort de tirer comme « morale » de l’histoire qu’il fallait se fier à son propre jugement. Toutefois, cela demeure passer à côté de la principale leçon de l’expérience, mieux notée par Nussbaum, soit que la dissidence, même d’un seul, permet d’accroître significativement la liberté du sujet.

Notes

[1] Solomon ASCH, « Opinions and Social Pressure», Scientific American, 1955, vol. 193, No. 5, pp. 31‑35.

[2] Normand BAILLARGEON, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Montréal, Lux, 2006, p. 216.

[3] Martha NUSSBAUM, Les Émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle? [2010], Paris, Flammarion, 2011, p. 40.

[4] Jean STOETZEL, La psychologie sociale [1978], Paris, Flammarion, 1996, p. 27.

[5] Ibid., p. 230‑231.

[6] Ibid., p. 237.

Racisme et islamophobie (2): Valkyries contre Vierge de Monserrat

Dans le précédent billet, j’ai commencé l’analyse d’un article de Fernando Bravo López[1] où il rappelait les termes du débat sur l’islamophobie, en défendant l’idée que s’il existe bien une forme d’islamophobie relevant du racisme, il en existe également relevant de l’intolérance religieuse et qu’on aurait tort de confondre les deux. Dans ce billet-ci, j’aborderai la démonstration qu’il fait de sa position en étudiant un ouvrage publié par Josep Anglada, qui fut jusqu’en 2015 le principal leader d’extrême-droite en Catalogne, son parti ayant enregistré 75 000 voix aux élections de 2010 (pour un résultat de zéro siège). J’aborderai d’abord l’analyse qu’il fait de l’ouvrage pour ensuite revenir sur mes observations critiques.

Valkyries contre Vierge de Monserrat

L’ouvrage étudié, Sin mordaza y sin velo (sans bâillon et sans voile) fut publié en 2010 après lesdites élections, avec pour objectif de capitaliser sur le succès médiatique obtenu et d’accroître leur électorat potentiel. Euphémisant ses idées, Anglada s’efforçait à la fois de convaincre son public de leur bien-fondé et qu’elles étaient socialement acceptables, pas l’expression d’un extrémisme. Alors que dans une entrevue il a dit être partisan d’une expulsion générale des musulmans d’Espagne, rien de tel dans le livre où il met surtout des mesures de contrôle des pratiques religieuses (p.147, 157). Cette publication n’a toutefois pas mené la formation d’Anglada aux résultats escomptés : après sa publication, le parti est entré dans une crise interne qui a mené à l’éloignement de figures majeures et à l’expulsion d’Anglada lui-même. En 2015, le parti s’était effondré dans les sondages. L’examen de Sin mordaza y sin velo permet à Fernando Bravo Lopez de soulever les contradictions internes du parti islamophobe.

Bien qu’Anglada se présente comme le seul auteur du livre, divers indices suggèrent qu’au moins deux autres membres du parti en ont écrit des parties significatives : Enrique de Diego, un journaliste ultraconservateur, éditeur du livre et auteur lui-même de plusieurs ouvrages (Islam, una visión crítica), dont l’un prétend prévenir le public contre « la menace islamique », et Enrique Ravello, le secrétaire aux relations internationales du parti, auteur lui aussi d’un livre (Tierra y Pueblo) faisant la promotion du « populisme identitaire ». De Diego est l’un de ceux qui ont pris leurs distances du parti d’extrême-droite lors de la crise, précisant son conflit avec Ravello, qui « entertains outlandish and hallucinatory ideas about a pagan and Naziphile identity of Valkyries, nibelungs, Celtic crosses and forest gnomes, which have nothing to do with the Catalan narrative, with none of Catalonia’s Christian roots, not by a long shot, and clearly hostile towards Montserrat, Ripoll and Poblet, towards Wilfredo el Velloso, Ramón Berenguer and James I ‘The Conqueror’ » (cité p.147-148). L’argument de Bravo López est que le conflit entre la tendance néo-païenne et raciste représentée par Ravelle et la tendance islamophobe chrétienne représentée par de Diego se retrouve au sein même du livre attribué à Anglada. L’auteur nomme ces deux tendances respectivement Völkisch et Islamophobie confessionnelle.

L’analyse de l’ouvrage est faite en 5 étapes.

 1. L’auteur analyse d’abord la dimension du « populisme identitaire », qui s’avère en fait être un euphémisme pour le nationalisme völkisch, autrement dit raciste (ou racialiste selon la terminologie de Todorov exposée dans le dernier billet). Le populisme identitaire épouse en effet les structures du völkisch en substituant une terminologie culturelle au vocabulaire racial pour camoufler ses principales orientations. Ce nationalisme postule que les peuples génèrent « naturellement » une idéologie exprimant leur « essence profonde », qu’ils ont homogènes et que les divergences idéologiques au sein d’un peuple ne peuvent provenir que d’éléments étrangers. Dans cette perspective, le « multiculturalisme » (entendu au sens très général de l’immigration) est récusé comme une souillure à la fois de la culture d’accueil et de la culture de l’immigrant. De même, l’idée des droits de l’homme est refusée comme une abstraction qui ne respecterait pas les cultures et, pire, chercherait à les transformer. Enfin, dans la perspective où le peuple est postulé homogène, la conception de la démocratie promue récuse le conflit et les « idéologies » : on ne serait démocrate que lorsqu’on exprimerait les valeurs « authentiques » du peuple. Les ennemis du peuple seraient donc à trouver non seulement dans la menace de l’étranger, mais aussi dans les partis politiques « idéologiques » (en particulier de gauche) qui, en divisant la nation et en cherchant à altérer son essence fondamentale, la mèneraient vers la décadence et la livrerait aux ennemis étrangers. Tout cela est exprimé en termes renvoyant à la « culture », et pourtant la terminologie raciale du volkisch resurgit parfois dans certains passages du livre d’Anglada, des occurrences qui montrent que pour lui, les termes de « race » et de « culture » sont interchangeables.

 2. Ensuite, Bravo López se tourne vers la description de la « menace islamiste » selon Anglada, qui épouse les traits d’une islamophobie religieuse d’inspiration chrétienne. Deux idées apparaissent, celles des racines chrétiennes de l’Europe et — plus encore — celle que l’Europe s’est construite dans le combat contre l’islam. En ce sens, le « multiculturalisme » signifierait l’abandon des racines de l’Europe et les motifs de la décadence. Mais l’islamophobie chrétienne se construit surtout en caractérisant l’adversaire. L’islam est vu comme une réalité immuable. Le Coran ne pourrait pas faire l’objet de plusieurs interprétations et serait d’ailleurs hostile à l’exercice même d’interprétation. En ce sens, il n’existerait pas d’islam modéré. Les musulmans, par définition, seraient appelés à haïr les non-musulmans, à les convertir et à privilégier la charia sur les lois nationales. La menace ne résiderait donc pas dans une minorité de musulmans radicalisés, mais dans le Coran lui-même.

 3. À la suite de ce second point, Bravo López s’intéresse aux procédés argumentatifs qui permettent à Anglada de « fabriquer l’image de l’ennemi ». Il y en a principalement deux : l’argument d’autorité à partir de plusieurs auteurs et l’usage de citations du Coran. Les citations d’autorité font souvent l’objet de distorsions ou de falsifications (p.154). Quant aux citations du Coran, elles sont sélectionnées soigneusement pour nourrir la diabolisation de l’islam effectuée par l’auteur — un processus utilisé de longue date par les polémistes chrétiens (voir mon petit livre sur ce sujet[2]).

 4. Bravo López passe enfin finalement à l’aspect épineux du problème, celui où les contradictions internes du livre d’Anglada — et du mouvement qu’il incarne — sont les plus apparentes : qu’est-ce qui, aux yeux d’Anglada, fait du musulman un musulman? L’islam ayant été présenté comme une réalité monolithique et intemporelle, incapable d’évolution et condamnée à être toujours barbare, expansionniste et violente, il apparaît avec évidence que l’islam est vu comme une menace. Mais qu’en est-il du musulman ?

Nulle part la contradiction essentielle entre la vision catholique et celle du völkisch n’est aussi évidente que sur cet aspect. Alors que le projet d’Anglada, son « populisme identitaire », est intégralement fondé sur les présupposés classiques du nationalisme völkisch, sa vision toute entière de l’antagonisme entre l’Europe et l’Islam est, pour la plus grande partie, fondée sur la tradition anti-islamique catholique. Et les deux conceptions sont de toute évidence en conflit en ce qui concerne la nature de l’identité musulmane (p.156).

En effet, en certains passages du livre, Anglada laisse entendre que la nature violente et expansionniste de l’islam n’est que le reflet de la nature profonde du peuple arabe, qui aurait exprimé son essence à travers l’islam. C’est une conception qu’on retrouve chez les théoriciens racistes du XIXe siècle (que Fernando Bravo López a étudié dans ses premiers travaux) et qui répond aux logiques du nationalisme völkisch, lequel suppose que les peuples génèrent « spontanément » des idéologies conformes à leur nature. Dans cette logique, un Arabe qui se convertirait à une autre religion n’en serait pas moins une menace, car il ne changerait pas de nature pour autant. En revanche, cette conception laisse la porte ouverte à l’idée que des musulmans non arabes (Turcs ou Iraniens par exemple) pourraient se convertir à d’autres religions. Le völkisch d’Anglada est en ce sens une arabophobie autant qu’une islamophobie.

Pourtant, le livre exprime également une autre conception de l’islam et des musulmans. Dans la conception de l’islamophobie confessionnelle, le danger musulman provient du fait que l’islam est une réalité universelle antithétique au christianisme, contre laquelle s’est construit ce dernier. Dans cette conception, un chrétien arabe n’a absolument rien en commun avec un musulman arabe. Dans cette conception également, le prosélytisme musulman est un véritable danger, car un chrétien converti adopte les comportements diaboliques des musulmans.

Anglada alterne, au cours du livre, entre les deux conceptions, suggérant dans certains passages qu’un musulman le reste nécessairement jusqu’à la fin de sa vie et dans d’autres qu’il suffit pour qu’un musulman s’intègre au modèle politique européen qu’il se convertisse et renonce à sa foi (p.157). Parfois, un même passage « écrit d’une perspective catholique » semble « corrigé » quelques mots plus tard « en une tentative pour accommoder le cadre de pensée du völkisch, ignorant complètement les contradictions et l’absurdité du résultat final » (p.157).

 5. Enfin, Bravo López examine rapidement les « solutions » proposées par Anglada au problème. Dans la mesure où il ne mentionne nulle part dans le livre les expulsions qu’il appelle de ses vœux en entrevue et que toutes les mesures proposées en ces pages portent sur le contrôle du culte et des pratiques religieuses musulmans, Bravo López en conclut que l’auteur a considéré que les solutions logiques de la perspective du völkisch auraient paru trop extrêmes à son public et se serait alors rabattu sur un modèle confessionnel — sans toutefois proposer, comme l’aurait voulu cette logique, de mesures ayant pour objectif explicite de forcer les musulmans à la conversion. Bravo López note que le modèle proposé ressemble à celui que privilégiait Francisco Franco pour les minorités religieuses (p.159).

Réflexions et remarques critiques

Venons-en à quelques observations sur ce bel article. L’auteur présente son analyse des différentes formes d’islamophobie comme une manière de comprendre les tensions internes du mouvement islamophobe, qui seraient incompréhensibles si on ne tenait pas compte de la coexistence en son sein de logiques contradictoires. Sur ce point, cette analyse me paraît convaincante. En revanche, l’article m’a aussi conduit à quelques questionnements qui n’y sont pas abordés. J’en exposerai cinq ici.

  1. L’article fait une promesse qui n’est pas tout à fait tenue en mettant l’accent sur la crise interne du parti d’Anglada. Sur ce point, le lecteur reste un peu sur sa faim, car l’analyse met véritablement l’accent sur les logiques contradictoires au sein du livre. Pour comprendre la crise du parti, il aurait fallu analyser plus en détail les acteurs, plutôt que les discours, les événements déclencheurs et la séquence des événements. C’est toutefois un type d’analyse bien différent de celui qu’on a ici, qui relève de l’analyse de discours. En revanche, tout en demeurant dans l’analyse de discours, une autre enquête aurait pu compléter utilement l’étude du livre d’Anglada : c’eût été de faire une analyse croisée de ce livre et de ceux signés par Enrique de Diego et Enrique Ravello. Cette analyse aurait aidé à corroborer les hypothèses de Bravo López sur l’écriture collective du livre signé Anglada et aurait permis de voir si la cohérence interne du volkisch et de l’islamophobie confessionnelle se retrouve respectivement chez Ravello et chez de Diego, ou si ces deux auteurs souffrent également de contradictions internes.
  2. Je n’ai pas été entièrement satisfait par l’analyse de l’islamophobie confessionnelle. J’ignore cependant si mes insatisfactions proviennent du fait que Fernando Bravo López aurait pu pousser son analyse plus loin ou si c’est dû au contenu du livre d’Anglada. Pour préciser le manque, un rapide détour: par un effet de hasard, avant de lire l’article de Fernando Bravo López, j’ai regardé cette série de deux vidéos sur la Généalogie de la morale de Nietzsche. Il m’a semblé que l’analyse du nationalisme Völkisch s’apparentait à une morale aristocratique (le raciste se défini comme « bon » et l’autre comme un être inférieur, donc « mauvais »), tandis que l’islamophobie confessionnelle était décrite comme une morale du ressentiment (le musulman décrit comme « méchant » et par opposition le chrétien comme « bon »). Cela me conduit à faire la remarque que si, dans cette analyse, le christianisme apparaît toujours « en creux », comme un vide conceptuel simplement opposé à l’islam, on peut se demander si cette logique n’a pas, au sein de la tradition catholique, cohabité avec d’autres formes qui seraient plus « aristocratiques » (au sens de Nietsche). Je pense, par exemple, à certains polémistes d’Ancien Régime qui définissaient le christianisme comme une religion plus « spirituelle » et plus « subtile » que l’islam, dont les mystères seraient inaccessibles aux musulmans peu habitués à des raisonnements de ce niveau de raffinement. Cela pouvait se traduire (chez Nicolas de Cues en particulier) par la croyance que l’islam était une version « simplifiée » du christianisme, adaptés aux esprits simples des Arabes ou (chez d’autres comme Monte Croce ou Figuerola) sur la recommandation aux prédicateurs d’éviter d’aborder des matières « subtiles » comme la Trinité avec les musulmans, supposé incapables de les comprendre. Une telle approche montre plutôt les musulmans comme des êtres inférieurs, « mauvais ».
  3. De même, je me suis demandé si l’islamophobie catholique de Enrique de Diego était purement religieuse. Dans la citation que j’ai rapportée plus haut, de Diego se réfère aux « racines catholiques de la Catalogne » et reproche surtout à Enrique Ravello de ne pas y adhérer et de leur préférer un folklore païen empruntant des références vikings et celtiques. Se trouve-t-on, ici, dans une opposition entre une conception raciale et une conception religieuse ou, plutôt, entre une conception völkisch païenne et une conception également völkisch, mais chrétienne ? La discussion faite par l’auteur du problème de la conversion met bien en valeur l’existence d’une conception religieuse, mais ne règle pas la question de savoir si l’islamophobie catholique est entièrement religieuse ou si elle se partage elle-même entre un « völkisch catholique » et un catholicisme religieux.
  4. Dans un passage que j’ai évité jusqu’à maintenant, l’auteur rapporte une série de citations d’Anglada qu’il rapporte à l’islamophobie chrétienne. On y comprend que tout le monde, sans distinction d’origine ethnique, peut être « piégé » par l’islam — c’est-à-dire s’y convertir — mais que les musulmans sont transformés par leur idéologie en « robots suivant aveuglément les enseignements coraniques à la lettre ». Ceux qui pratiquent l’islam ne pourraient ainsi « par aucun moyen échapper aux dictats du texte sacré de cette religion » et ne cesseront jamais d’être musulmans « because distancing themselves from the verses of the Koran would be tantamount to saying they are no longer believers of Islam, which is something they will never do. » (p.157). Cette séquence ne m’apparaît ni purement raciale ni purement religieuse. Avec la logique religieuse, elle a en commun de proposer une conversion possible, de quiconque à l’islam. En revanche, elle interdit la conversion dans l’autre sens, ce qui la rapproche de la logique raciale. En fait, l’image qui vient à l’esprit est celle d’une logique virale (bon, OK, je le dis : c’est le modèle des zombis : n’importe qui peut se faire mordre et en devenir un, c’est une transformation irréversible et une fois accomplie le zombi fait tout pour mordre autrui). Cela pose la question : n’est-ce pas là une forme de racisation proprement religieuse ?
  5. Rapidement, je signalerai que ce point peut expliquer le refus d’Anglada, au chapitre des conclusions, de proposer une campagne de prosélytisme comme aboutissement logique de la logique confessionnelle.
  6. Finalement, il m’a semblé qu’en mettant l’accent sur les « conflits internes », Fernando Bravo López proposait une lecture finalement optimiste de l’islamophobie dans la mesure où on en retire le sentiment que les contradictions internes vont toujours miner les mouvements islamophobes. Il se pourrait bien que certains lecteurs en retirent le sentiment qu’il minimise le danger (ce n’est pas mon cas, je le précise, mais je crois que cette lecture est possible). Or, il est possible de renverser la perspective : le caractère composite de l’islamophobie peut expliquer son caractère fédérateur entre des tendances idéologiques qui autrement serait strictement incompatible entre elles. En ce sens, analyser l’islamophobie comme un phénomène composite comme le fait Bravo López n’explique pas seulement les divisions des islamophobes, mais aussi la croissance du mouvement. Elle pourrait même, au regard de l’action politique, permettre de dépasser le combat en termes législatifs (auquel il fait référence pour expliquer la popularité de l’analyse en termes de racisation, comme indiqué dans le précédent billet) en posant le problème en termes de mobilisations politiques.

Notes

[1] Fernando BRAVO LÓPEZ, « Völkisch versus Catholic Islamophobia in Spain: the conflict between racial and religious understandings of Muslim identity », Revista de estudios internacionales mediterráneos, 2017, no 22, pp. 141‑164.

[2] Bernard DUCHARME, Retour sur « L’innocence des musulmans »: la polémique anti-musulmane d’Ancien Régime et ses canaux de diffusion contemporains, Québec, Presses de l’Université Laval, 2016, 47 p.

Racisme et islamophobie (1): Critères et débats

L’article dont je vais parler aujourd’hui, écrit par Fernando Bravo López, discute d’un enjeu théorique sur la définition de l’islamophobie qui est débattu entre les spécialistes de la question: l’islamophobie se réduit-elle au racisme ou recouvre-t-elle un phénomène plus large et plus complexe ? Mais avant, puisqu’il sera question de racisme, j’ai décidé de piocher dans quelques notes prises ailleurs sur les concepts de « race » et de « racialisme » pour donner quelques points de repères au lecteur. Puisque le billet a fini par être très long, j’ai choisi de le scinder en deux publications. La première donnera quelques indications sur la race et les idéologies racialistes, puis abordera la première partie de l’article de Bravo López où il discute des enjeux théoriques sur les rapports entre racisme et islamophobie. Le billet prochain abordera le corps de son texte, où il analyse les conflits idéologiques internes d’un parti d’extrême-droite, puis mes réflexions sur l’ensemble de l’article.

Le mot « race », du concept médiéval au sens biologique

Le concept de « race », tel que nous l’entendons aujourd’hui, n’existait pas au Moyen Âge. Le mot existait, mais il désignait autre chose, lié à la parenté. Jacques Heers le mentionne dans un passage où il indique que ce mot était employé pour désigner des groupes solidaires d’aristocrates regroupant plusieurs familles qui s’appropriaient le contrôle de territoire:

On parlait volontiers de « parentés » ou de « races », de consorterie en Toscane et à Gênes, d’alberghi plus tard à Gênes, de domus à Vérone. Souvent, faute d’un vocable approprié, l’on se contentait de citer des noms de famille en employant systématiquement le pluriel; mais, partout, chacun savait la force de ces solidarités qui dictaient leur loi, vivaient en blocs compacts et de la sorte, imposaient inévitablement une marque originale au tissu et au paysage.[1]

Cette petite remarque vise à rappeler qu’il faut distinguer le mot du concept. L’un des grands problèmes dans l’histoire du racisme est d’identifier le moment et, surtout, les conditions d’apparition du concept de race au sens du « racisme biologique ».

Dans un article très intéressant publié en 2014, Thierry Hoquet a proposé six critères pour « préciser et circonscrire » et étudier le concept de « race » dans une perspective historique. [2]

Il ne s’agit pas forcément de dire qui que si l’un de ces critères n’est pas employé, il n’y a pas de concept de « race ». Il s’agirait plutôt de dire qu’une étude de l’histoire du concept de race devrait, dans chaque situation étudiée, se demander si ces critères sont rencontrés, afin de permettre une approche comparative et évolutive du concept dans le temps.

Voici les six critères en abrégé:

  1. Le mot « race » est-il utilisé explicitement par l’auteur?
  2. De quel manière l’auteur divise-t-il le genre humain? Y a-t-il un nombre limité de catégories?
  3. La couleur de la peau est-elle un critère employé pour distinguer les groupes humains?
  4. Y a-t-il une hiérarchisation des groupes humains identifiés?
  5. Les catégories ont-elles leurs souces dans des phénomènes naturels? Autrement dit, sont-elles naturalisées?
  6. Y a-t-il des passages possibles entre les groupes?

C’est à partir de ces différends critères que Hoquet entreprend d’identifier l’apparition du concept de « race » au sens du « racisme classique » ou du « racisme biologique ». Ce qu’il faut en comprendre, c’est que, se situant dans une perspective d’histoire des concepts, Hoquet fait une histoire emic de la race (sur l’opposition etic-emic voir mon billet sur le sujet), en s’intéressant à la manière dont ce concept a servi à des gens à donner un sens à ce qui les entourait.

Les idéologies racialistes et leurs traits principaux

Dans un chapitre publié en 1989, Tzvetan Todorov, lui, s’intéressait plutôt à l’élaboration d’un concept etic du « racialisme », autrement dit d’une idéologie raciste. En effet, Todorov a choisi de distinguer une idéologie fondée sur la distinction des races humaines (le racialisme) du comportement discriminatoire envers des gens ayant des caractéristiques physiques données (le racisme). Les critères qu’il se donne pour reconnaître le racialisme, sous quelque nom qu’il se donne, sont au nombre de 5 :[3]

  1. La croyance en l’existence physique des races humaines.
  2. La continuité entre physique et morale, autrement dit la croyance selon laquelle on peut inférer des caractéristiques morales d’une personne d’après des caractéristiques physiques de celles-ci.
  3. L’action du groupe sur l’individu, autrement dit l’idée que les caractéristiques identifiées sont collectives et communes à l’ensemble du groupe.
  4. Une hiérarchie unique de valeurs. Autrement dit, si chaque groupe a des valeurs distinctes et qu’il n’y a, dans l’absolu, qu’une seule hiérarchie de valeur, il y a également une hiérarchie entre les groupes.
  5. La volonté de décider d’une politique en fonction d’un savoir sur les races humaines conformes aux trois premiers points.

Au point 1, Todorov précise que la plupart des théoriciens des races humaines ont reconnu l’existence du métissage tout en s’y opposant. À leurs yeux, l’humanité demeurait une seule espèce, et les croisements entre des « races » étaient une évidence mainte fois constatée. Elle demeurait cependant indésirable, puisque, en vertu de l’existence d’une hiérarchie, l’hybridité ne pouvait représenter qu’une dégénération de la race supérieure. Si l’hybridité est donc possible, en revanche, ce ne peut être que par la reproduction : l’individu, lui, est figé à l’intérieur de sa « race ». Voici donc deux séries d’outils (d’autres peuvent exister) pour travailler sur le racisme. L’aspect qui retiendra le plus l’attention ici est la question de l’hermétisme des groupes dits « raciaux ».

Islamophobie et racisme: quelques enjeux

Venons-en à l’article, récent, de l’historien espagnol Fernando Bravo López[4]. Il y examine la question de savoir si l’islamophobie est une forme de racisme. La réponse qu’il y apporte est nuancée : à ses yeux, il existe différentes sortes d’islamophobie, certaines relevant du racisme et d’autres non. Ce n’est pas première fois qu’il fait cette affirmation. Fernando Bravo López n’est en effet pas un nouveau venu dans l’étude de l’islamophobie et il apparaît généralement dans les bibliographies sur le sujet. La synthèse de Hajjat et Mohammed mentionne surtout ses travaux — sa thèse — comme pionniers dans l’étude comparative de l’islamophobie et de l’antisémitisme (chapitre 11)[5]. Ces différentes revues de littératures indiquent les débats autour de la définition qu’il convient de donner à l’islamophobie pour en retirer les meilleurs avantages épistémologiques. Fernando Bravo revient également, au début de son article, sur ces débats en soulignant que la tendance dominante serait de définir l’islamophobie comme un racisme anti-musulman. Or, qu’est-ce qui définit le racisme ? En se fondant sur sa revue de littérature, l’auteur retient en particulier le critère 6 de Thierry Hoquet, soit l’impossibilité de passer d’un groupe dit racial à un autre. Dans cette acceptation, les racistes attribuent (à tort ou à raison, peu importe) l’identité musulmane à certains individus en vertu de certains traits stigmatisés (apparence, sonorité du nom, façon de s’habiller) et supposent cette identité statique, immuable et porteuse de caractéristiques morales définies : c’est le processus de racisation.

Cette définition de l’islamophobie permet en effet de comprendre bien des phénomènes de discrimination envers les musulmans et les exemples ne manquent pas pour la corroborer. Mais le fait que ces exemples existent, précise Bravo López, s’il signifie que l’islamophobie « raciale » existe, n’implique cependant pas que toute islamophobie soit raciale. Le critère de l’enfermement dans une identité immuable, l’impossibilité de passer d’un groupe à l’autre, tendrait à exclure de l’islamophobie des discours d’intolérance religieuse particulièrement virulents, mais qui admettent en principe la possibilité que le « problème » se résolve par la conversion. La prise en compte de ces discours d’intolérance religieuse se heurte cependant à des résistances chez plusieurs chercheurs, notamment dans l’université anglo-saxonne, qui y voient une manière de diminuer l’importance du problème en le réduisant à une critique de la religion. Cette réaction est compréhensible, d’après Bravo López, car dans la tradition législative britannique, la notion de « race » est au cœur du dispositif légal protégeant les minorités des discriminations. Par conséquent, plutôt que d’attaquer ces discriminations comme des atteintes à la liberté de conscience, ces chercheurs s’efforcent de faire entrer l’ensemble des formes d’islamophobie au sein du « système des relations raciales » (p.144-145). Pour l’auteur, cependant, l’intolérance religieuse — la diabolisation d’une religion dans le but de justifier des mesures discriminatoires envers les tenants de cette religion, voire des persécutions pour les forcer à la conversion — ne peut aucunement être confondue avec la critique de la religion, une activité légitime. « It is one thing to contend that Muslims are wrong and altogether something else to contend that Muslims are a vital threat » (p. 144). Cela posé, l’auteur avance que l’inconvénient de réduire l’islamophobie à un racisme est s’empêcher de saisir la complexité du phénomène et notamment de s’aveugler sur les conflits et contradiction qui peuvent traverser les mouvements islamophobes. C’est ce qu’il s’efforce de démontrer en étudiant un ouvrage publié par Josep Anglada, qui fut jusqu’en 2015 le principal leader d’extrême-droite en Catalogne, son parti ayant enregistré 75 000 voix aux élections de 2010 (pour un résultat de zéro siège). J’aborderai cette partie dans le prochain billet.

En attendant, les impatients peuvent lire son article ici.

 Notes:

[1] Jacques HEERS, La ville au Moyen Âge, paysages, pouvoir et conflits, Paris, Fayard, 1990, p. 206.

[2] Thierry HOQUET, « Biologisation de la race et racialisation de l’humain: Bernier, Buffon, Linné », in L’invention de la race. Des représentations scientifiques aux exhibitions populaires, Paris, La Découverte, 2014, pp. 25‑42.

[3] Tzvetan TODOROV, Nous et les autres, La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, 1989, p. 133‑140.

[4] Fernando BRAVO LÓPEZ, « Völkisch versus Catholic Islamophobia in Spain: the conflict between racial and religious understandings of Muslim identity », Revista de estudios internacionales mediterráneos, 2017, no 22, pp. 141‑164.

[5] Abdellali HAJJAT et Marwan MOHAMMED, Islamophobie: comment les élites françaises fabriquent le problème musulman, Paris, La Découverte, 2013, 302 p.