Guerres civiles du Pérou colonial (1): les guerres civiles incas

On dit souvent que les conquistadores espagnols en Amérique profitèrent des divisions des empires qu’ils rencontraient. C’est absolument vrai, mais on évoque moins d’autres aspects de la question. D’une part, si les Espagnols instrumentalisèrent les divisions, il n’est pas moins vrai que les factions en présence parvinrent plus d’une fois à instrumentaliser les Espagnols à leur fin. D’autre part, on oublie souvent les divisions qu’il y eut entre les conquérants. Mon objectif, dans cette série de deux billets, est de donner un aperçu — modestement, car je dois faire court — de la complexité de la situation. Au Pérou, la guerre civile rencontrée par les Espagnols chez les Incas se prolongea d’une, voire de deux guerres civiles entre Espagnols. Ces dernières, ainsi qu’une ébauche de conclusion, seront l’objet d’un prochain billet.

Le Pérou colonial fut la proie des guerres civiles dès avant la conquête des frères Pizarro, jusqu’à l’établissement d’une vice-royauté capable d’imposer son hégémonie, vers le milieu du XVIe siècle, disons de 1528 à 1548. L’Empire inca était un ensemble politique relativement centralisé, du moins davantage que l’empire aztèque. Divisé en quatre grandes régions administratives, il était connu de ses habitants comme le Tawantinsuyu. La machine administrative inca centralisait les revenus fiscaux à Cuzco ce qui, malgré l’existence d’un système redistribuant une partie des richesses, n’était pas sans engendrer quelques rancœurs chez les peuples les plus récemment conquis, d’autant que ces conquêtes ont pu être particulièrement violentes. Dans l’un de ses premiers contacts avec l’Empire inca, Francisco Pizarro s’est fait raconter que l’Inca Huayna Capac avait détruit une vingtaine de villages et massacré leurs habitants[1]. Les deux premières expéditions de Francisco Pizarro, qui furent de l’exploration et de l’errance sans grandes conquêtes, l’avaient amené avec quelques hommes près de la frontière de l’Empire inca. C’est sans doute de l’un de ces hommes que parti l’épidémie de variole qui frappa les Incas en 1528. L’Inca Huayna Capac et son héritier Ninan Cuichi n’en réchappèrent pas. L’Inca mourrait donc sans succession claire. L’un de ses fils, Huáscar, prit la succession avec l’appui de la plus grande partie de l’aristocratie de la capitale, Cuzco. Mais un frère rival, Atahualpa, contesta ses prétentions. Ayant mené des campagnes militaires dans le nord de l’empire, il jouissait de nombreux appuis dans la région de Quito (actuelle capitale de l’Équateur), où se trouvait une aristocratie régionale qui ambitionnait de gagner en importance dans l’empire, contre les élites de Cuzco. Quand Francisco Pizarro arrive à la tête de sa troisième expédition, avec une idée un peu plus précise de ce qu’il cherche cette fois, il arrive donc en pleine guerre civile, dont il peut observer les traces ou entendre les rumeurs au cours de sa progression. Huáscar disposait de forces supérieures et avait remporté aisément les premières batailles de la guerre, mais, imprudent, il s’était laissé surprendre et capturé par la suite. Atahualpa triomphait contre toute attente[2].

Pizarro utilisa non seulement les dissensions de l’Empire inca pour jouer un groupe contre l’autre au cours de sa progression, rencontrer Atahualpa, mais aussi pour justifier sa conquête en présentant ce dernier comme un usurpateur et un tyran. Il avait pris appui sur des inimitiés locales dans la région de Tumbles, qui avaient sans doute été avivées par la guerre civile[3]. Puis il avait profité du fait qu’Atahualpa jouait avec l’idée de se servir de lui pour soumettre quelques partisans de Huescar qui n’avaient pas encore été assujettis. Lors de la rencontre, Pizarro était pourtant accompagné de guerriers Cañaris, partisans de Huáscar[4]. Suite à la rencontre avec les officiers de Pizarro, Atahualpa décida plutôt d’attaquer celui-ci par surprise. La tactique échoua, car les Espagnols, méfiants, avaient tendu leur embuscade. C’est à l’occasion de cette rencontre que Pizarro captura Atahualpa. Peu après, il se rendit maître de Huáscar… qui fut assassiné sur ordre d’Atahualpa, pour éviter que les Espagnols ne se servent de son rival contre lui. Atahualpa, toujours prisonnier des Espagnols, avait cependant de nombreuses cartes en main. La sécurité et la capacité d’agir des Espagnols dépendaient de lui et des ordres qu’il transmettait. Ils avaient besoin de lui pour disposer de quelque marge de manœuvre et rassembler les métaux précieux de sa rançon. Toutefois, ces avantages étaient contrebalancés par un inconvénient important : la capitale avait soutenu son rival pendant la guerre civile et la loyauté de Cuzco ne lui était donc pas acquise. Un délégué de Cuzco, nommé Túpac Huallpa, se présenta en effet auprès de Pizarro pour lui expliquer qu’Atahualpa ne jouissait d’appuis que dans quelques régions du nord et accuser l’Inca de tous les crimes. La pression exercée par les partisans de Huáscar fut bientôt relayée par les hommes de la troupe espagnole : Atahualpa n’était pas le prisonnier qui pourrait leur permettre de progresser vers le sud. De leur côté, les représentants de la capitale cherchaient à se servir des Espagnols pour éliminer leur ennemi, qui risquait de saper leur influence au profit de l’aristocratie du nord. Cette convergence des intérêts mena à l’exécution de l’Inca[5]. Puisqu’ils avaient l’émissaire de Cuzco, Túpac Huallpa, sous la main, les Espagnols organisèrent une cérémonie pour en faire le nouvel Inca, car ils avaient besoin d’une figure régnante pour mener leurs politiques à travers celle-ci.

Entre-temps, un autre événement introduisait le germe des futures guerres civiles. Diego de Almagro, associé de Francisco Pizarro, arrivait au Pérou. Almagro avait pris une part capitale dans l’organisation et le financement de l’expédition de Pizarro, mais leur collaboration avait toujours été difficile. Lorsqu’ils rejoignirent la troupe de Pizarro, Almagro et ses hommes étaient bien décidés à toucher leur part du butin rassemblé lors de la capture d’Atahualpa et ils s’estimèrent finalement floués par le partage qui fut décidé. L’amertume devait par la suite couver entre les deux troupes jusqu’à éclater ouvertement quelques années plus tard[6]. Mais pour qu’elle éclate au grand jour, il manquait une étincelle qui arriverait quelque peu après la prise de Cuzco.

Pour parvenir à la capitale, les Espagnols jouèrent encore les rivalités des deux factions. L’Inca Túpac Huallpa mourut (assassiné ?) sur la route de Cuzco. Pizarro se retrouva dans la position d’arbitrer son successeur, en feignant auprès de chacune des factions de préférer son candidat[7]. À l’approche de la capitale, il rallia de plus en plus les anciens partisans d’Atahualpa et la faction rivale déserta la ville, la livrant aux envahisseurs. Cette victoire décisive fut le pôle à partir duquel les Espagnols commencèrent à gagner plus sûrement différentes régions de l’empire, en s’appuyant sur leurs alliances et des expéditions ciblées. Entre-temps, un  Inca indépendant, Manco Inca, se retirait dans une région marginale pour tenter de refaire ses forces.

À cette étape également, la tendance commence à basculer et, de guerre civile inca, la dynamique commence à ressembler à une guerre civile entre conquistadors. Car dès qu’ils commencent à se sentir sûrs de leur position, les Espagnols commencent à se quereller pour le butin. En prenant connaissance des nouvelles du Pérou, un ancien lieutenant de Cortés, nommé Pedro de Alvarado, qui venait de monter une expédition vers des îles du Pacifique, la détourna vers Quito, que l’expédition de Pizarro avait contourné. Il espérait ainsi profiter de l’émiettement de l’empire. Almagro se porta à sa rencontre ; puisqu’Alvarado n’avait aucune autorisation officielle, une partie de ses hommes étaient mécontents et souhaitaient éviter tout affrontement. Almagro sut tourner cette situation à son avantage, il s’entendit avec Alvarado pour lui payer une somme coquette en échange de laquelle il reprenait le commandement de ses hommes et le matériel qu’il avait apporté. En ajoutant la troupe d’Alvarado à la sienne, Almagro se retrouvait ainsi en posture de rivaliser avec Franscisco Pizarro et ses frères.

L’acte suivant de l’affrontement se produisit en Espagne, alors que les représentants des deux clans, envoyés à la couronne, faisaient le récit de la conquête, offraient au souverain espagnol la part du butin qui lui revenait (le cinquième) et cherchaient à faire préciser les récompenses de chacun. L’organisation initiale de l’expédition prévoyait que Pizarro serait le gouverneur des terres conquises, mais demeurait imprécise. Hernando Pizarro, frère de Francisco, plaida pour que la part dévolue à son frère se rende jusqu’à Cuzco. Almagro se faisait concéder un gouvernement au sud de la part dévolue à Pizarro. Or, au terme des manœuvres, un flou demeurait sur le gouvernement de Cuzco. Lorsque les nouvelles arrivèrent à la capitale inca, les deux camps passèrent près d’en venir aux mains. Mais des tractations de dernière minute entre Franscisco Pizarro et Almagro évitèrent, ou différèrent, l’affrontement : Cuzco resterait pizarriste. Almagro partirait à la conquête des terres du sud, au Chili[8]. J’ai déjà évoqué rapidement ce qu’il advint de cette expédition : elle déboucha sur de nouvelles guerres civiles. J’y reviendrai dans un prochain billet qui viendra compléter celui-ci.

Notes

[1] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, Paris, Fayard, 1991, p. 458.

[2] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro: conquistador de l’extrême, Paris, Payot, coll. « Biographie Payot », 2004, p. 123‑128.

[3] Ibid., p. 123.

[4] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 465‑466.

[5] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 165‑171.

[6] Ibid., p. 159‑165.

[7] Ibid., p. 184.

[8] Ibid., p. 202‑214.

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Les humbles, l’histoire sérielle et les études de cas

Bartolomé Bennassar est probablement le premier historien que j’ai lu avec l’envie de travailler un peu comme lui. Cela remonte à la lecture de L’homme espagnol, attitude et mentalités du XVIe au XIXe siècle, alors que j’étudiais, au bac, dans un cours de celle qui allait devenir ma directrice de thèse. Puis j’ai lu L’inquisition espagnole et, à la maîtrise, Les chrétiens d’Allah, un livre qui m’a complètement enchanté. On trouve dans l’introduction de ce livre un petit passage, sans grandes prétentions, mais tout à fait à propos pour le jeune étudiant que j’étais, qui a ouvert et marqué durablement ma conception de la méthode historique.

Bennassar appartient à l’école historiographique française, il est proche de la troisième génération des Annales, celle qui, pour étudier les mentalités, a eu recours à l’histoire sérielle, aux mentalités. Pour sa part, c’est largement à travers les sources inquisitoriales que Bennassar a construit ses séries. Dans Les Chrétiens d’Allah, il rappelle l’émergence de la microhistoire comme un défi à l’histoire sérielle. Cette dernière avait prétendu réintégrer les humbles au sein de la mémoire collective par le biais des statistiques. Bennassar cite François Furet (1963) :

La notion de classes inférieures évoque d’abord celle de nombre et d’anonymat […] L’histoire d’aujourd’hui le réintègre dans l’aventure humaine par l’étude quantitative des sociétés du passé, mais il y reste silencieux… Les classes inférieures […] analphabètes, et le plus souvent résignées […] n’ont laissé dans l’histoire écrite des sociétés précapitalistes que peu de traces, généralement dues à un curé de campagne ou à un intellectuel philanthrope. »[1] (cité par Bennassar, p.11)

Aussitôt l’a-t-il cité qu’il souligne l’imprudence des formules utilisées par Furet, née d’une sous-estimation « [d]es ressources de nos archives et [de] l’imagination de l’avenir. » Puis il enchaîne sur la réaction des microhistoriens.

Cependant, la résignation de François Furet au silence des humbles avait suscité un certain nombre de protestations au de contestations. L’une des plus vives vint de l’historien italien Carlo Ginzburg qui en profita pour sonner la charge contre l’histoire sérielle : il considérait que la massification propre à cette forme d’histoire effaçait les tensions sociales, noyait dans l’anonymat les ruptures et les dissidences et produisait des images de consensus à la fois factices et mystificatrices. Il opposait à l’histoire sérielle, devenue idéologiquement suspecte, les études de cas, susceptibles de rendre à des individus et à de petits groupes leur dimension historique. Il fondait son argumentation sur un exemple, admirable il est vrai, celui du meunier du Frioul Menocchio, héros d’un très beau livre, le Fromage et les Vers. Sans polémique, mais avec à-propos, d’autres historiens exhumaient de l’oubli des mémoires ou des journaux personnels rédigés par des artisans ou des prolétaires, qui sont maintenant dans les manuels et ont réussi leur évasion de l’anonymat : le Jacques-Louis Ménétra de Daniel Roche ; le Pierre-Ignace Chavatte d’Alain Lottin ou le Ventura Perez de Teófanes Egido…[2]

Vient enfin la synthèse propre de Bennassar, qu’il emprunte en réalité à Michel Vovelle.

À vrai dire, la controverse entre les défenseurs de l’histoire sérielle et les avocats des cases studies nous paraît être l’exemple même de ces faux débats dont les historiens français sont, croyons-nous, trop friands. Déjà, Michel Vovelle a formulé quelques réflexions de bon sens : « Un récit de vie, c’est très bien, jaillissant, bouleversant de nouveauté. Dix récits de vie, douze récits de vie : les récurrences apparaissent, les clichés, le fait, évident a posteriori, que ces témoignages individuels sont eux-mêmes reflet de modèles et de conditionnements reçus… » Certes, demeure « l’extrême richesse de témoignages à multiples facettes », mais, si on accumule les preuves de ce genre, à supposer qu’elles existent, au lieu de la spontanéité « on retrouve la norme ». L’étude de cas ne saurait devenir la panacée de la recherche historique tandis que l’histoire sérielle n’est pas condamnée à gommer les différences, à dissimuler les oppositions, à exclure les non-conformistes.[3]

La leçon de Vovelle, qui m’est parvenue par Bennassar, que tout cas trouve sa place dans les statistiques et que toute statistique cache en son sein une vie frémissante, m’est toujours restée. Il faut dire que Bennassar, s’il n’a pas formulé lui-même la leçon, la mettait merveilleusement en pratique. Car pour la plupart des statistiques données, on trouve sous sa plume un florilège d’exemples. Mieux : chaque fois qu’il le peut, Bennassar nomme les exemples choisis par leur nom. C’est alors toute la vie foisonnante d’une époque qui est donnée à voir au lecteur. Les Chrétiens d’Allah, qui utilise les deux méthodes, en est un magnifique exemple.

Mais ajoutons un extrait de Vovelle, provenant du texte même cité par Bennassar, mais un peu plus loin. Il rend hommage à Ginzburg, non sans une pétillante taquinerie. Car il souligne un enjeu épistémologie des études de cas : elles retrouvent souvent la norme, en s’y insérant, car le cas cité n’a rien d’exceptionnel, ou bien elles sont si différentes qu’on se demande si ces cas isolés peuvent bien être de l’histoire…

En réponse à ce dilemme, je suis particulièrement sensible à l’argumentation de Carlo Ginzburg, dans l’introduction qu’il a donnée à l’aventure de son meunier frioulan, en valorisant l’importance de l’“eccezione normale”. C’est à travers l’exceptionnel (qui n’est point l’anecdotique) que l’on peut découvrir un éclair de vérité, en témoignage irremplaçable. Si je voulais chicaner amicalement l’auteur, je le soupçonnerais un peu de vouloir gagner sur tous les tableaux : valorisant d’une part la trouvaille unique qu’il a faite, tout en disant qu’il y a des tas d’autres meuniers, et des Menocchio par dizaines… Non que je conteste la réalité bien cachée donc méconnue de toute cette contestation, populaire ou non. Mais c’est bien comme témoignage à la limite que l’histoire de ce héros obscur nous intéresse par elle-même, et au-delà d’elle-même.[4]

L’exceptionnel normal, j’en ai déjà parlé dans un précédent billet auquel je renvoie le lecteur désireux de quelques précisions. Carlo Ginzburg s’insère lui aussi parmi les historiens m’ayant le plus influencé. Reste un enjeu laissé de côté par ces différents débats : c’est que la statistique tend à gommer la manière dont différents phénomènes, classés en séries distinctes, convergent et s’articulent au sein de chaque cas.

Notes

[1] Cité par Bartolomé BENNASSAR et Lucile BENNASSAR, Les chrétiens d’Allah, L’histoire extraordinaire des renégats, XVIe et XVIIe siècle, Paris, Perrin, 2006, p. 11.

[2] Ibid., p. 12.

[3] Ibid., p. 12‑13.

[4] Michel VOVELLE, Idéologies et mentalités, Paris, Gallimard, 1982, p. 347‑348.

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Une poignée de morisques en Sicile

Ce billet aborde un micro-aspect de l’histoire morisque. Pour une introduction sur qui étaient les morisques et quelles furent les grandes lignes de leur histoire, je vous renvoie à un article de vulgarisation que j’ai écrit pour Dire (les braves liront plutôt ma thèse). L’une des orientations actuelles de l’historiographie sur les morisques porte sur la diaspora, terme entendue généralement comme « les morisques hors d’Espagne ». Étude féconde, qui internationalise la question morisques et pose également la question de l’insertion du drame de la minorité dans la grande histoire géopolitique de la Méditerranée comme dans l’histoire culturelle de la région, cette tendance donne lieu à de nombreuses autres études. J’avais évoqué dans un précédent billet le cas du Maroc. Quelques généralités apparaissent rapidement et donnent l’habitude de quelques précautions méthodologique:

1) la diaspora morisque commence bien avant l’expulsion de 1609-1614. En effet, les réseaux de communication qui ont pu exister entre les musulmans d’Espagne et le reste du monde musulman ne se sont jamais entièrement taris et une circulation est demeurée entre les musulmans d’Espagne avant et après la conversion forcée.

2) La diaspora morisque tend à conserver son identité dans les pays où elle se retrouve. Certaines communautés ont préservé leur identité jusqu’à nos jours, notamment dans les pays du Maghreb. Cela semble moins être le cas dans les pays chrétiens où quelques communautés se sont formées mais n’ont pas été durables.

3) Au cours du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle, les morisques se sont efforcés de se rapprocher des cercles du pouvoir là où ils le pouvaient et ont pesé jusqu’à un certain point sur la diplomatie de pays comme le Maroc et l’Empire ottoman.

Voici qu’en 2016 paraît un article sur les morisques en Sicile, un cas bien peu traité[1]. Le livre qui traitait de la question de la diaspora morisque de la manière la plus complète à ce jour était le gros volume dirigé par Mercedes García-Arenal et Gérard Wiegers, paru en 2014[2]. Or, on n’y comptait aucun chapitre sur le cas sicilien (ou plus largement sur l’Italie). La bibliographie de ce nouvel article sur les morisques indique que quelques contributions existaient dans des revues italiennes, peu connues des historiens des morisques. Sinon, les travaux d’Anita Gonzalez-Raymond sur l’inquisition des îles permettaient d’avoir quelques indications sur les morisques et les renégats de la Sicile et de la Sardaigne. Louis Cardaillac, l’un des plus importants spécialistes des morisques en France, y avait également consacré un texte, contre lequel s’inscrit la contribution présentement sous discussion. Cardaillac, en digne héritier de Braudel, avait envisagé la question morisque comme un conflit entre civilisations, ou plus exactement un « recouvrement de civilisation » pour reprendre l’expression employée par Braudel. Asher Salah se positionne contre cette conception, en historien du XXIe siècle qui ne peut manquer de rapprocher cette interprétation de la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington – il en emploie l’expression sans nommer l’auteur. Asher Salah défend l’idée que la position centrale de la Sicile en Méditerranée et les enjeux stratégiques qu’elle soulève ont fait en sorte que la question morisque y a été abordée d’une tout autre manière qu’en Espagne.

Son étude est fondée sur les archives de Simancas – donc des archives d’État associées à la dynastie des Habsbourgs, qu’il complète par un examen des procès de l’inquisition, semble-t-il en se fondant sur les études Louis Cardaillac, Anita Gonzalez-Raymond et Raphaël Carrasco (tous des historiens de Montpellier). Les premiers morisques qu’il retrouve sont assez atypiques: le 20 août 1610, un an après le commencement de l’expulsion des morisques dans le royaume de Valence, huit chrétiens qui avaient été réduits en esclavage à Tunis trouvent refuge en Sicile. Ils sont accompagnés de trois morisques, la complicité desquels avait rendu possible leur évasion. En récompense de leur aide, ces trois morisques demandent à pouvoir s’installer en Sicile ou à pouvoir retourner en Espagne. On leur donnera finalement le droit de s’établir en Sicile, mais on leur interdira la péninsule ibérique. Inspiré par leur geste héroïque, le vice-roi de Sicile les prendra à son service.

Il semble qu’à la suite de l’expulsion, d’autres morisques parvinrent en Sicile. Le 9 juin 1611, le vice-roi, le duc d’Osuna, ordonna que tous les morisques nés en Espagne et résidant en Sicile « qu’ils soient venus directement d’Espagne ou qu’ils soient venus par la Berbérie ou d’autres lieux » se présentent aux autorités, ou soient déclarés par leurs maîtres s’ils en avaient, sous peine de confiscation de leur propriétés et de réduction en esclavage. L’initiative ne viendrait pas du vice-roi, mais de Madrid. Le recensement ne donne lieu qu’à une poignée de déclarations, toutes faites par des maîtres de domestiques moriques: trente et une femmes et dix-neuf hommes, pour les deux tiers originaires des pays de la Couronne d’Aragon – ce qui est logique puisque ce sont les plus méditerranéens. Toutes les déclarations proviennent de la ville de Palerme, ce qui laisse penser, soit que les morisques de Sicile se concentraient dans la capitale, soit que seuls des morisques de la capitale, employés par des officiers espagnols ou par des membres de l’aristocratie locale, furent déclarés. Salah souligne aussi la jeunesse moyenne des morisques recensés. Il me semble qu’il faut examiner ce recensement en fonction de ses biais d’échantillonnage: le plus grand nombre de femmes et la jeunesse sont des traits qui viennent sans doute avec le fait que ce sont en majorité des domestiques ou des esclaves qui ont été recensés.

Il ne s’agit donc sans doute que d’une poignée de morisques et même s’il y en avait peut-être d’autres  en campagne il est peu probable que la population morisque de Sicile ait été très élevée. Elle posait cependant un problème politique, un problème de principe, car la Sicile était intégrée dans la Couronne d’Aragon: fallait-il étendre à celle-ci les décrets d’expulsion qui avaient frappé les différents royaumes d’Espagne? Deux groupes se sont affrontés, ceux qui souhaitaient étendre à la Sicile les décrets d’expulsion et ceux qui ne le souhaitaient pas. Le vice-roi, qui a répété plusieurs fois dans ses lettres que les morisques présents en Sicile souhaitaient être de bons chrétiens et étaient en général très jeunes, était plutôt du second groupe. Il n’eut pas gain de cause. Au printemps 1612, l’ordre fut donné d’expulser les morisques de Sicile… mais Osuna ne semble pas avoir été très zélé à appliquer l’ordre, pour employer un euphémisme. L’inquisition de Sicile intente une cinquantaine de procès à des morisques entre 1610 et 1614, mettant au jour un certain nombre de pratiques musulmanes. Il peut y avoir plusieurs procès à certains individus, mais ce nombre rappelle néanmoins les limites du recensement de 1611.

L’enjeu morisque continue de se présenter aussi sous la forme des tentatives faites par des morisques de traverser la Méditerranée pour aller vivre en terre chrétienne. En 1613, un navire français est intercepté, avec 11 morisques à son bord qui cherchaient à se rendre à Marseille pour y vivre en chrétiens. Les membres du conseil d’Aragon, à Madrid, penchent pour une politique de dissuasion visant à empêcher les morisques de retraverser la mer: les uns voudraient renvoyer ceux qui ont été interceptés en Tunisie avec le message que les suivants seraient réduits en esclavage, les autres voudraient passer directement à la réduction en esclavage. Une autre affaire au cours de ces années tourne autour d’un dénommé Luis de Zapata, que l’inquisition accuse d’être lié à la mise à mort d’un prêtre pisan à Tunis, mais que le duc d’Osuna protège, l’abritant en son palais. La même année, ce dernier prétendait pourtant à la couronne qu’il n’y avait pas de morisques en Sicile. Les dernières mentions que Salah a retrouvé, dans les archives de Simancas, sur les morisques en Sicile concernent encore Zapata et sont datées de 1616: Osuna rapporte avoir intercepté trois lettres en provenance de la ville de Grenade, écrites par un fonctionnaire nommé Juan Calvo et adressées à deux morisques parents de Luis de Zapata: son neveu Felipe de Padilla, à Palerme, et un certain Rodrigo de Zapata qui vivait à… Avignon, en France. Par la suite, il y a encore quelques mentions des morisques dans les archives de l’inquisition, mais le nombre de causes chute rapidement et cessent après 1639.

L’étude se fondant surtout sur des archives d’État, la chronologie qui s’en dégage est celle des affaires d’État. Que les principaux documents découverts par Salah se situent entre 1610 et 1616 révèle surtout un temps de la politique, celui des années contemporaines et suivant l’expulsion – les principaux moments forts de l’expulsion étant en 1609 et 1610 et elle se termine en 1614. Comme l’indique l’auteur, ces documents semblent indiquer une tension forte lors de ces années entre le vice-roi et l’inquisition. La posture conciliante du vice-roi est intéressée: Salah indique que ses motivations sont liées au rôle d’intermédiaires que peuvent jouer les morisques dans le rachat de captifs chrétiens dans les cités du Maghreb ou dans des réseaux d’espionnage. Jouissant de l’éloignement avec la couronne et de l’autonomie qu’elle lui conférait, Osuna se permettait d’ignorer les ordres qui contrevenaient à ses préférences, d’où la tolérance dont ont pu jouir les quelques dizaines de morisques de Sicile. Dans un ouvrage d’il y a quelques années, Wolfgang Kaiser indiquait qu’à l’époque moderne, la tolérance relevait de la décision du prince et « signale l’arbitraire comme signe de souveraineté »[3]. Dans ce cas-ci, la tolérance est de fait plutôt qu’édictée, ce qui exclut une interprétation en termes de souveraineté, il semble bien en revanche que le statut du vice-roi soit en jeu, comme homme de pouvoir disposant d’une autonomie et décidant de politiques ou comme simple exécutant du roi. À cet égard il aurait été intéressant d’aller au-delà des procès inquisitoriaux et de consulter les correspondances des tribunaux. Les tensions entre le vice-roi et l’inquisition dans les années suivant l’expulsion tenaient-elles à une politique inquisitoriale dirigée spécifiquement contre les morisques? Le Saint Office se mettait-il plutôt au service de la couronne, pour affaiblir le vice-roi?

Quelques autres remarques: l’auteur semble avoir commencé son enquête en 1609, avec le commencement de l’expulsion. Or, les départs de morisques de la péninsule et leurs circulations méditerranéennes précèdent largement l’expulsion, comme le confirment de nombreuses autres études. On le voit très bien au Maroc, dont j’ai déjà parlé et où les communautés morisques se forment avant l’expulsion générale. Il serait intéressant de voir ce qu’il en est en Sicile: la petite communauté est-elle le fruit d’une implantation antérieure qui accueille les nouveaux venus, ou est-elle essentiellement un lieu de passage et de négociations? Dans tous les cas, cette étude est cohérente avec d’autres qui montrent l’intensité des circulations morisques dans la Méditerranée à la suite de l’expulsion: soit nous trouvons des professionnels des circulations – navigateurs, espions, passeurs, négociateurs – soit des tentatives de morisques sincèrement chrétiens (mais la couronne espagnole n’en avait cure) de trouver une terre chrétienne où vivre en paix, soit des réseaux familiaux. La disparition de la communauté après 1639 pourrait être confrontée à des sources locales. En effet, les sources d’État de Simancas et les sources inquisitoriales ne traitent pas forcément de communautés sans histoires et le règne de Philippe IV, sauf la dernière tentative des hornacheros de rentrer en Espagne en 1663, est généralement le dernier moment où les morisques apparaissent dans les affaires d’État. Cette disparation, fruit d’une assimilation ou d’une migration, paraît cependant plausible pour une petite communauté vivant en terre chrétienne. Au contraire, comme je l’ai dit au début du billet, certains morisques du Maghreb, plus nombreux, on put conserver leur identité jusqu’à nos jours.

Notes

[1] Asher SALAH, « Moriscos in sicily in the Years of the Expulsion 1609-1614 », Journal of Levantine Studies, 2016, vol. 6, pp. 333‑355. Sauf mention contraire, toutes les informations de ce billet proviennent de cet article.

[2] Mercedes GARCÍA-ARENAL et Gerard WIEGERS (éds.), Los moriscos: expulsión y diáspora. Una perspectiva internacional, Valencia, Granada, Zaragoza, Universitat de Valencia, Universidad de Granada, Universidad de Zaragoza, 2013, 482 p.

[3] Wolfgang KAISER, « Vies parallèles et vie commune dans le monde urbain », in Des religions dans la ville. Stratégies de coexistences dans l’Europe des XVIe-XVIIIe siècles, Rennes, Presses Univ. de Rennes, 2010, p. 191.

Le créateur interpellé

Avec tous les débats sur SLÄV et Kanata, j’ai eu l’occasion de rappeler que j’avais publié une brève sur ce blogue il y a deux ans. J’y rapportais un extrait d’un livre de Noiriel dans lequel il expliquait que, interpellé sur l’usage du mot « populace » dans un discours pour désigner les ouvriers, Victor Hugo avait changé son vocabulaire pour préférer « misérables » qui permettait de jouer sur la polysémie. L’écrivain, par son oeuvre, devint un allié de ses lecteurs ouvriers. Cet extrait montre à la fois une relation d’interdépendance entre le créateur et son public, que celui-ci peut utiliser à son avantage pour influencer celui-là.

Je me suis rappelé par la suite qu’après avoir écrit le livre où il rapportait cet extrait (la première édition date de 2007), Noiriel lui-même s’est retrouvé dans une situation semblable. Comment allait-il réagir? L’affaire commence en 2009. Noiriel s’impliquait dans les mouvements anti-racistes par le biais du théâtre engagé. Ses amis du théâtre et lui avaient convenus de monter un spectacle de sensibilisation au racisme en mettant le rire au coeur de la pièce. « Dis-moi de qui tu ris, je te dirai qui tu es. »[1] Ils chargèrent l’historien du groupe de dénicher un personnage historique qui serait au cœur de la pièce. Au détour de ses recherches, ce dernier avait croisé une brève mention d’un clown tombé dans l’oubli : Chocolat. Il choisit de le mettre au cœur de l’histoire et de centrer le récit sur les stéréotypes, car toutes les traces qui restaient de Chocolat étaient passées par un intermédiaire raciste qui avait imprégné la source de ses préjugés. On savait qu’il avait été esclave à Cuba, qu’il avait sans doute transité par l’Espagne avant de se retrouver au cirque à Paris. On avait des discours sur lui. Mais qu’avait-on d’autre ? Une première mouture de la pièce, ainsi qu’un livre sur ses recherches, fut le résultat de cette approche par les représentations.

J’ai découvert le destin fabuleux du clown Chocolat à l’occasion d’un petit spectacle d’éducation populaire créé par l’association DAJA, qui avait pour but de sensibiliser le public aux questions de discriminations. Les rares documents que j’ai pu rassembler pour écrire le texte de ce spectacle m’ont incité à mettre l’accent sur les stéréotypes dont avait été victime cet artiste en raison de sa couleur de peau (thème de mon premier livre). Mais au cours d’un débat ayant suivi une représentation devant des classes d’un lycée professionnel de la banlieue parisienne, un élève d’origine africaine est intervenu avec véhémence pour nous reprocher (avec ses mots à lui) de présenter le clown Chocolat comme une victime passive. Il nous a fait comprendre qu’il était impossible qu’un être humain puisse subir continuellement les insultes et le mépris de la société dans laquelle il vit sans réagir d’une manière ou d’une autre.

Cette intervention m’a beaucoup perturbé parce que j’avais critiqué moi aussi cette tendance à la victimisation que véhicule l’historiographie antiraciste. Avec les membres de l’équipe travaillent sur le projet, nous avons commencé à rectifier le tir et je me suis remis au travail pour tenter de comprendre comme le jeune esclave cubain avait pu réagir face aux humiliations qu’il avait vécues. L’intervention de cet élève de LEP montrait clairement que les enjeux de mémoire peuvent bousculer les prétentions de l’histoire savante. J’ai compris que mes premières recherches étaient affectées d’un double biais. D’une part, en cherchant à dénoncer le racisme, j’avais occulté les formes de résistance que le clown Chocolat avait lui-même développées pour y faire face. D’autre part, en tant qu’historien habitué à travailler sur les archives écrites, je n’avais pas été capable de repérer les moyens que peut mobiliser un homme qui ne maîtrise pas le langage public pour défendre sa dignité. J’étais donc placé face un [sic] nouveau défi. Il fallait que je rebrousse mon chemin pour faire retour vers l’histoire-science à partir de l’histoire-mémoire, afin de retrouver les traces de la personne qui se cachait derrière le personnage de Chocolat.[2]

De cette nouvelle recherche, une nouvelle mouture du spectacle est née, mais aussi un nouveau livre, fort volumineux, ainsi qu’un film sur Chocolat et tout un dispositif mémoriel :

Pour conclure, je voudrais insister sur le fait que ce livre n’est qu’un élément dans un dispositif mémoriel bien plus vaste et dont les résultats ont dépassé nos espérances. Une plaque commémorative a été posée le 20 janvier 2016 par le maire de Paris au 251, rue Saint-Honoré (là où se trouvait le Nouveau Cirque). Une autre au cimetière de Bordeaux où a été enterré Chocolat. Des initiatives se préparent à Bilbao et à La Havane. L’engouement que suscite ce personnage tient au fait que son histoire permet d’aborder une multitude de questions qui concernent notre passé collectif, mais aussi notre présent ; concernant les stéréotypes, les discriminations, les formes de résistance populaire à la stigmatisation, les apports culturels des Français venus d’ailleurs à notre patrimoine commun. Pour que la mémoire du clown Chocolat soit toujours vivante, nous avons créé un site internet auquel je renvoie les lecteurs : www.clown-chocolat.com.[3]

Je dois admettre que je me fis dans cette histoire à la parole de Noiriel, qui parle de lui-même, avec tous les biais que cela comporte. Par acquit de conscience, j’ai fait une petite recherche sur internet pour voir si des polémiques avaient accompagné sa démarche. Je n’ai rien trouvé de flagrant. Ce qui est commun à l’histoire de Victor Hugo et celle de Noiriel, c’est que les critiques ont été entendues et que les correctifs ont été féconds. Victor Hugo n’a pas seulement commencé à utiliser le terme « misérables », il a construit autour l’un des plus grands classiques de la langue française. Noiriel a écrit un nouveau livre et mis en place tout un dispositif pour restituer l’homme Chocolat à la mémoire collective. Il faut, je crois, voir dans la critique son potentiel créateur.

Notes

[1] Gérard NOIRIEL, Chocolat : la véritable histoire d’un homme sans nom, 2017, p. 23.

[2] Ibid., p. 8‑9.

[3] Ibid., p. 20‑21.

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Limites de l’extension coloniale espagnole et cartes de l’empire

Ce billet porte sur les limites de l’extension coloniale espagnole, principalement sous la dynastie des Habsbourgs. Il prétend également montrer quelques limites des cartes historiques que nous utilisons souvent. Il ne s’appuie pas sur une revue exhaustive, mais essentiellement – et cela fait partie de l’objectif – sur des cartes aisément accessibles à partir d’une recherche google. Sans exposer le détail, il prétend donner quelques indications pour aider les lecteurs à garder une distance critique face à quelques cartes qu’on peut trouver dans les manuels d’histoire et quelques repères à vérifier.

Si on cherche des cartes de l’Empire colonial espagnol au temps de sa grandeur, il est possible, et même probable, qu’on trouve des cartes rapportant son extension géographique maximale, au XVIIIe siècle. Or, l’extension géographique maximale de l’empire espagnol ne correspond pas au moment où l’Espagne apparaissait comme la principale puissance européenne, sinon la première puissance mondiale (quelques empires asiatiques ayant cette prétention). Dans la mesure où nous avons tendance à associer « puissance » et « extension géographique », nous avons une certaine tendance à vivre cette contradiction comme une dissonance cognitive. En conséquence, on associe une carte plus tardive à une situation antérieure. Parfois, la carte est accompagnée d’une date, mais sert à illustrer un passage portant sur l’Espagne des Habsbourgs, ce qui fait qu’on rapporte plutôt la carte aux Habsbourgs qu’à la date, même si celle-ci est plus tardive. D’autres fois – plus fréquemment que je ne le croyais d’ailleurs, car je l’ai beaucoup trouvée sur internet en préparant ce billet – on montre une carte antérieure, où le sud de l’Argentine et du Chili est exclu des frontières espagnoles.

L’une des cartes les plus caricaturales que j’ai trouvées peut être vue, au moment d’écrire ces lignes, en en-tête de l’article wikipédia sur l’empire espagnol. La légende précise qu’il s’agit d’une carte « anachronique, à différentes périodes ». Il y a donc une certaine honnêteté: l’empire espagnol n’a, à aucun moment de son histoire, ressemblé à cela. Elle inclut des revendications, remonte très loin au nord, amalgame des territoires qui n’ont jamais appartenu à cet empire aux mêmes époques (l’Allemagne et le sud du Chili, par exemple), les possessions espagnoles et portugaises (j’aborde ce point plus loin) et peint le tout sans égard aux types de dominations variables auxquelles ces différentes régions ont pu être sujettes. Ainsi l’Allemagne n’a jamais « appartenu à l’Espagne » d’un point de vue juridique. Simplement, Charles Quint fut à la fois roi de Castille, d’Aragon et Empereur [d’Allemagne]. Honnête sur son anachronisme, elle n’en alimente pas moins des images de grandeurs qui ne correspondent à aucune réalité historique concrète.

On trouve sur les différentes cartes de l’empire espagnol certains flottements. C’est le cas en particulier de la frontière nord de l’Empire. Les cartes tracées aujourd’hui hésitent à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, comme si ceux qui les traçaient hésitaient à montrer que ce qui correspond au territoire étasunien aujourd’hui appartint à une autre puissance occidentale auparavant. Mais n’exagérons rien: la présence espagnole, puis mexicaine, sur certains territoires est intégrée au récit national étasunien, dont certains passages – fort Alamo, l’annexion de la Floride – seraient incompréhensibles si cette présence espagnole n’était pas d’abord reconnue. Toute la question est de savoir jusqu’où on reconnaît la présence espagnole.

On voit ici une carte assez minimaliste où la Floride est espagnole, mais où le territoire espagnol ne remonte pas trop loin au nord du Rio Grande. Certaines cartes ont une approche plus maximaliste, intégrant au nord de l’Empire non seulement les territoires occupés, mais aussi ceux qui sont revendiqués par la couronne espagnole, donnant l’impression d’une extension couvrant la majorité de l’Amérique du nord, alors que la présence espagnole y était faible, voire anecdotique. On peut prendre celle-ci comme exemple.

Il y a aussi des codes graphiques qui donnent à l’oeil des informations qui peuvent induire en erreur. Par exemple, si la frontière nord est délimitée avec des petits angles et un découpage rectiligne, nos habitudes par rapport aux cartes tendent à décoder l’information comme précise: c’est le découpage des frontières « réelles ». En réalité, cela signifie généralement que, pour construire la carte, son concepteur a pris une carte des états américains et a colorié ceux où il estimait devoir indiquer une présence ou une domination espagnole. La précision de la carte ne renvoie donc pas à une information historique, mais plutôt à l’état actuel des frontières des états américains, produisant un puissant anachronisme. Une autre manière de dessiner la frontière nord est de tracer une courbe. L’oeil est alors immédiatement avertit qu’il y a imprécision: les frontières juridiques n’étant jamais dessinées selon des courbes harmonieuses, ce type de découpage se retrouve donc surtout sur des cartes historiques qui représentent des « aires d’influences » approximatives. A priori, ce type de tracé paraît plus honnête, car il indique les limites de nos capacités à cartographier la chose. Mais l’approximation peut aussi avoir des effets pervers, et avoir l’effet par exemple de « gruger » un peu plus de territoire qu’il ne faudrait.

Quant à ce qu’il faut inclure au sein de la carte, l’un des problèmes est de savoir si une présence ou une revendication espagnole justifie de dire que l’endroit est inséré l’empire espagnol, alors qu’existent sur place des populations qui n’en reconnaissent pas forcément la souveraineté et décident de leur organisation interne et politique externe par elles-mêmes. Mais il existe d’autres problèmes, par exemple le statut des colonies portugaises. En effet, en 1580, Philippe II devient roi du Portugal. Pour autant, le Portugal n’est pas annexé à la Castille et il préserve l’autonomie de ses institutions. Certes, ayant le même roi, leurs politiques tendront à converger, ce qui n’empêchera pas des rivalités entre castillans et portugais. Cette situation se terminera en 1640, lorsque le Portugal se soulèvera contre les politiques fiscales du comte-duc d’Olivarès, renverra son roi et s’en choisira un indépendant.

Ici par exemple, la carte est relativement minimaliste et conservatrice quant à l’étendue des frontières (on ne s’aventure pas trop au nord, on n’annexe pas toute l’Argentine ni tout le Chili), mais inclut les colonies portugaises comme partie du même empire. On note que le titre de la carte précise « bajo el reinado de los Austrias », autrement dit la dynastie des Habsbourgs, évincés d’Espagne après la guerre de Succession d’Espagne au début du XVIIIe siècle. Cette précision, qui cette fois est prise au sérieux, oblige à se concentrer sur une extension antérieure au XVIIIe siècle. Cette autre carte monte beaucoup plus au nord, respecte les mêmes limites au sud et distingue deux couleurs pour les empires espagnol et portugais.

Mais j’ai gardé le meilleur pour la fin. L’un des problèmes de ces cartographies, c’est qu’une fois la zone recouverte et entourée, les limites du pouvoir n’y apparaissent plus. Le problème apparaît à différents niveaux pour trois régions en particulier: le Chili, l’Amérique centrale et le Yucatan.

J’ai évoqué à quelques reprises les cartes qui marquent les limites de l’extension coloniale vers le sud du Chili. C’est que la région centrale de ce qui correspond aujourd’hui à ce pays a férocement résisté à l’expansion espagnole, ce que les cartes les mieux construites montrent. Cette résistance était due à trois grands facteurs. Le premier était l’absence de centralisation étatique au Chili (contrairement au Pérou, la Bolivie et l’Équateur, recouverts par l’empire Inca), qui rendait impossible la reproduction des mécanismes de la conquête du Mexique et du Pérou: décapiter l’empire central, reprendre ses structures de dominations, les modifier par la suite lorsque le pouvoir est suffisamment ferme pour que ce soit possible.  Le second facteur était la tradition guerrière des groupes habitant la région, bien préparés à faire face à des envahisseurs et à mener une guerre de harcèlement. Le troisième facteur, enfin, était la relative faiblesse des richesses de ces régions. L’absence de métaux précieux en particulier a rendu les expéditions vers le Chili très peu rentables pour les conquistadores. Combiné à la résistance des Mapuches (Araucans) et des Huiliches (plus au sud), cela a rendu difficile de recruter des volontaires pour les expéditions vers ces régions. La conquête, qui jusqu’alors s’auto-organisait à partir de financements et d’initiatives privées (qui demandaient ou devançaient une autorisation royale), menées par des soldats très motivés à poursuivre la conquête jusqu’au bout, dû alors être reprise par le financement royal. Les soldats avaient alors comme principale motivation de toucher leur solde pour l’expédition, sachant qu’ils avaient peu de butin à espérer. La première expédition privée vers le Chili fut menée en 1535 par Diego de Almagro, qui s’était appuyé sur les aventuriers attirés par la conquête du Pérou, mais trop tard pour en tirer les fruits. Face à l’échec, Almagro revint au Pérou où s’amorçant une guerre entre ses partisans et ceux des frères Pizarre. La seconde tentative d’origine privée est venue de Pedro de Valdivía, dans une expédition qui regroupait les partisans défaits d’Almagro. Indésirables au Pérou où ils avaient été vaincus, ils n’avaient plus que le Chili où se tailler une place. Ils gagnèrent beaucoup de terrain, mais furent massacrés à Tucapel en 1553. Des tentatives pour pousser plus au sud la frontière furent tentées pendant le règne de Philippe II. À défaut d’y gagner de grandes sources de revenus, les côtes chiliennes pouvaient être intéressantes pour les navires qui contournaient l’Amérique par le sud. Mais l’Espagne ne dépassa pas la région du Biobío, au centre du Chili actuel. Les Mapuches demeurèrent indépendants jusqu’au XIXe siècle[1]. Cette limite de l’extension apparaît sur la plupart des cartes centrées sur les Habsbourgs, mais se retrouve gommée sur une carte comme la carte anachronique mentionnée au début du billet.

Une autre région où on peut noter les limites de la domination espagnole avant le XVIIIe siècle est la région Maya, correspondant au Yucatan et au Guatemala actuels. A priori, cela surprend davantage, car nous avons le sentiment d’être situé au coeur de l’empire. Le Yucatan était sur le chemin des Espagnols lorsqu’ils se rendirent dans l’Empire aztèque. Il se trouve en effet entre Cuba et Veracruz. Or, les Mayas résistèrent férocement à toute tentative d’invasion espagnole. L’une des explications tient peut-être précisément avec leur proximité avec la première région d’expansion espagnole, les Antilles. Les Mayas étaient bien placés pour connaître le sort réservé aux Taïnos, puisque ceux d’entre eux qui fuyaient les îles dévastées parvenaient parfois au Yucatan. De plus, quelques naufragés espagnols se retrouvèrent parmi les Mayas. L’un d’eux, Gonzalo Guerrero, y fit sa vie et se maria parmi eux. Il les instruisit dans les méthodes de combat des Espagnols et leur appris à fabriquer des arbalètes. Des prisonniers indiens faits par les Espagnols trouvèrent parfois refuge chez eux et les encouragèrent à mener la guerre aux Espagnols. De sorte que quand ces derniers parvinrent sur les côtes du Yucatan, ils furent généralement accueillis avec hostilité, souvent carrément par une volée de flèches et il était extrêmement difficile d’engager le moindre pourparler avec eux (Cortés y parvint une fois, avant de partir vers l’empire Aztèque moins hostile). Après la chute des Aztèques, Francisco de Montejo tenta la conquête du Yucatan, ne parvenant qu’à prendre quelques places. Son fils parvint à construire une certaine implantation espagnole dans l’est de la péninsule (Tulum, qu’il conquit) et le nord (Mérida, qu’il fonda). Mais plus au sud, un État indépendant, le Petén Itza (actuel Guatemala) résista à toute tentative d’invasion jusqu’en 1697, et « fut pendant de longues années le refuge de tous les Mayas qui fuyaient la domination hispanique. » Un exemple similaire peut être trouvé du côté du Costa Rica, la région de Talamanca demeurant insoumise encore au XVIIIe siècle, plus longuement encore que le Petén Itza [2].

D’autres approches cartographiques permettent de nuancer la présence européenne en Amérique à l’époque moderne. On trouve chez Frenette[3] une carte de l’Amérique du Nord qui distingue les établissements, points d’appuis et régions à forte densité de peuplement des régions où la présence est faible. C’est une approche intéressante. Pour autant, elle ne répond qu’à des questionnements portant strictement sur la présence européenne: cette approche ne donne aucun aperçu sur les populations autochtones. Nous pourrions imaginer une carte plus complexe qui réinsérerait les autochtones dans le jeu politique de l’époque puisque, même à puissance réduite, ils furent bien présents et tenaient au moins en partie les rênes de leur destinée. Ce type de cartographie bouleverserait notre mémoire de cette époque. Il serait précieux non seulement pour notre compréhension de cette histoire, mais sans doute également pour les premières nations qui s’y verraient resituées à leur juste place dans l’histoire.

Notes

[1] Georges BAUDOT, La vie quotidienne dans l’Amérique espagnole de Philippe II, XVIe siècle, Paris, Hachette, 1981, p. 66.

[2] Ibid., p. 55-56, 56 pour la citation.

[3] Une carte que je n’ai pas retrouvée sur internet, malheureusement et trop lourde pour que je puisse la télécharger sur ce blogue. On peut la trouver dans aYves FRENETTE, Marc ST-HILAIRE et Étienne RIVARD (éds.), La francophonie nord-américaine, Québec, Presses de l’Univ. Laval, coll. « Atlas historique du Québec », 2012, p. 6.

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Ceux qui ont compris l’Histoire… et l’expliquent aux historiens

En 1936, Lucien Febvre se fendait d’un article intitulé « Deux philosophies opportunistes de l’histoire. De Spengler à Toynbee », qu’on peut retrouver dans la compilation Combats pour l’histoire (p.147 et ss.). Un paragraphe n’est pas sans rappeler une situation actuelle. Le paragraphe est d’une mordante ironie :

Les historiens ont le privilège, depuis quelques années, d’être mis sur la sellette par un lot varié d’hommes remarquables — poètes, romanciers, journalistes, essayistes — qui, distrayant en faveur de Clio quelques moments d’une vie dédiée à d’autres cultes, comprennent instantanément (ils l’assurent du moins) ce que des années d’études exclusives n’ont jamais laissé les historiens capables de saisir et d’exprimer. Après quoi, avec une charité nuancée, chez les uns d’ironie française, chez les autres de fureur germanique ou d’humour anglais, ces esprits brillants et rapides nous communiquent, en quelques traits de flamme leurs découvertes ou leurs systèmes.

Est-ce là la réaction corporatiste d’un historien face à qui viendraient marcher sur ses plates-bandes sans être pourvu des lettres patentes appropriées? À la suite, il se demande que faire face à ces sommes proposées aux historiens :

Que faire? Les remercier sans fausse honte; examiner en toute sincérité leurs critiques; nous rendre ou résister? Oui, si nous voyons en eux des camarades de combat, et qui peuvent nous toucher soit par des arguments rationnels, soit par des appels au sentiment : car après tout, historiens, nous vivons dans la même atmosphère de crise que les autres hommes nos contemporains — et il nous faut, pour persévérer, de la confiance en nous et en nos œuvres. Non, si, derrière un paravent d’histoire, nous décelons chez ces hommes la séduction d’erreurs et d’illusions. Non, résolument non, si dans leurs écrits nous constatons l’action d’un poison de l’esprit. Et voilà qui nous oblige à un long examen.

Il admet donc, en principe, que le dilettante peut offrir à l’historien une vision de l’histoire qui présente de l’attrait : voici donc ce dilettante devenu un « compagnon de combat ». Reste l’autre option, celle de ceux qui présentent, soit des erreurs de bonne foi, soit des « poisons de l’esprit ». Et, pour distinguer les compagnons de combat des autres, « un long examen ».

D’un livre d’Oswald Spengler qui, de sa parution en Allemagne en 1922, annonçait le déclin de l’Occident, Febvre, sans parvenir à cacher totalement les moqueries qu’il lui inspire, indique néanmoins, fidèle au credo des Annales :

Ne le jugeons point ; juger n’est pas le fait d’un historien ; essayons de le comprendre, ce qui veut dire, en l’espèce, de mettre son livre, et son succès, en rapport avec les besoins d’une Allemagne dès lors en gestation de ce qui allait devenir le national-socialisme hitlérien.

Encore faut-il garder une petite gêne avant d’accorder à Febvre ses prétentions : le ton laisse voir le jugement. Mais c’était aussi le style de l’époque. L’effort de compréhension, cependant, est sincère : Febvre examine tour à tour l’état de l’historiographie allemande, très technicienne et peu portée sur les synthèses; le besoin d’une partie du public allemand pour ce qu’offrait Spengler; la sensibilité conservatrice exprimée par celui-ci et les rencontres avec les sensibilités des futurs nazis; la rupture finale entre ceux-ci et celui-là. La lecture de cet article est propre à donner des pistes sur la manière dont le conservatisme peut nourrir malgré lui le fascisme, mais aussi sur ce qui les distingue.

L’examen consacré à Toynbee ensuite est plus long, plus charitable également. La démarche n’est en somme pas tout à fait celle consacrée à Spengler : il examine moins la réception, davantage les idées tout en terminant sur quelques constats lapidaires :

Concluons en deux mots. Ce que A Study of History nous apporte de louable n’a pas grand’chose de neuf pour nous [les historiens]. Et ce qu’il nous apporte de neuf ne vaut pas grand’chose pour nous.

De Toynbee, Febvre critique notamment l’implicite règle qui voudrait que « l’histoire se répète ». Certes, dira Febvre, mais à un niveau de généralité non sans poésie, mais sans grande utilité. »Les hommes vivent, aiment et meurent. »

 

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Bartolomé de Las Casas: une colonisation pacifique?

Dans un précédent billet, j’ai évoqué les premiers critiques de l’encomienda dans le système colonial espagnol. Je souhaite maintenant aborder un peu Bartolomé de Las Casas. Connu comme défenseur des Indiens, les nuances du personnage demeurent mal connues du grand public. Ce n’est pas faute, pourtant, de manquer de documentation ou de bonnes biographies sur celui-ci : il a beaucoup écrit et a suscité une grande fascination – ainsi que des détracteurs acharnés qui l’accusaient de salir la réputation de l’Espagne[1]. Le personnage étant un peu trop complexe pour être traité entièrement dans un seul billet, je me contenterai ici d’évoquer un aspect mal connu de son évolution, dans une première phase de sa défense des Indiens.

Étant arrivé dans l’île d’Hispaniola (Saint-Domingue) pour se joindre à l’expédition de conquête de Cuba et y devenir lui-même un encomendero, Las Casas ne paraît initialement pas destiné à devenir un critique de cette institution. Cependant, après le sermon de Montesinos que j’ai évoqué dans le précédent billet, il semble que la pratique se soit répandue chez plusieurs dominicains de l’île de refuser l’absolution aux encomenderos qui souhaitaient se confesser. Un tel refus ébranla Las Casas et semble être un motif de ce que certains appellent sa « première conversion » : il abandonna son encomienda en 1515 et commença à travailler avec les dominicains pour combattre cette institution[2].

Dans un premier temps, la réflexion de Bartolomé de Las Casas ne remettra pas en cause les fondements du pouvoir colonial. Convaincu avec beaucoup d’autres que Dieu avait permis la découverte de l’Amérique pour favoriser l’évangélisation des Indiens, il tentera plutôt de penser une colonisation sans encomienda ni violence. Proposant son projet au roi, il doit également lui en montrer l’intérêt, autrement dit, s’il peut mettre en cause les formes du travail exigé des Indiens, il ne pouvait cependant le remettre en cause et devait garantir au roi que ce contrôle lui permettrait d’accroître les revenus de la Couronne. Après un premier mémoire parfois qualifié « d’utopiste », les premiers projets de Las Casas se mettent en place au moment où la colonisation passe de sa phase antillaise à l’arrivée des Espagnols sur le continent – la « Terre ferme » comme ils disaient (plus tard, ce nom sera réservé aux premières côtes continentales explorées, en Amérique centrale et au Venezuela). Elle concorde avec le début du règne de Charles Quint en Espagne, avec la conquête de l’Empire Aztèque par Hernán Cortés et avec les révoltes des Comunidades en Espagne, qui accapareront l’attention du monarque et perturberont un peu les communications entre l’Espagne et les « Indes ». Le projet de colonisation pacifique imaginé par Las Casas recevra en 1519 l’appui du chancelier de l’Empereur, Mercurino di Gattinara, qui lui permettra d’obtenir une concession de 260 lieux (au lieu des 1000 demandées). Le projet proposé par Las Casas laissait entendre que la colonie pourrait, par l’agriculture et le commerce, procurer des revenus de 15 000 ducats après trois ans et de 60 000 après dix[3]. Citons longuement le récit de Bernard Lavallé :

Après la mort de Cisneros, Bartolomé de Las Casas s’est efforcé de gagner de nouveaux appuis dans son combat contre l’encomienda. Entre 1517 et 1521, il a tenté d’imaginer et de mettre en oeuvre un projet de colonisation qui ne reproduirait pas les cruautés auxquelles il avait assisté. Il tente ainsi de faire « envoyer à Hispaniola des colons laboureurs espagnols placés sous l’autorité directe du roi et chargés dans certains villages d’enseigner par leur exemple aux familles indiennes les techniques de travail et le mode de vie européen. »[4] Mais ceux-ci ne purent trouver les terres promises et se fondirent parmi les autres Espagnols, dont ils adoptèrent les comportements à l’égard des Indiens. L’autre projet de Las Casas était de coloniser le continent. « Il consistait à fonder sur plusieurs centaines de lieues de côté (de l’est de la Colombie à l’est du Venezuela aujourd’hui) des villages d’Espagnols. Ces nouveaux colons, faits « chevaliers aux éperons dorés », étaient dotés d’un statut personnel très favorable, mais s’engageaient à ne pas se faire attribuer d’Indiens en encomienda, le système d’exploitation généralisé dans l’Empire espagnol, et à se comporter avec eux de façon à « les inciter à aimer et à fréquenter les Espagnols ». Pour ne pas exiger de corvées, chaque colon pourrait emmener jusqu’à dix esclaves noirs. Tous les Indiens capturés seraient libérés. Douze franciscains et douze dominicains seraient chargés du travail évangélique dans cette colonisation « douce ». »  Ce projet n’a guère abouti. Les quelques colonies sur le terrain se brouillèrent rapidement avec les Indiens; la mission dominicaine de Chiribichí (Venezuela) fut massacrée par les Indiens; ce fut ensuite au tour de la mission franciscaine de Cumaná.[5]

L’échec de cette tentative poussera Bartolomé de Las Casas à faire sa « seconde conversion », prenant l’habit de dominicain en 1523. Les années suivantes seront consacrées à un travail de réflexion approfondie, notamment sur une méthode d’évangélisation des Indiens fondée sur la raison[6]. Mais l’idée de mettre en place une colonisation pacifique n’a pas disparu de ses projets avec la chute de Cumaná. On peut en effet lire le projet d’une colonisation pacifique dans la lettre qu’il écrit au Conseil des Indes en 1531. Dans cette lettre, il signale d’abord aux membres du Conseil des Indes que leurs responsabilités considérables envers les sujets de l’Empereur — incluant les Indiens — mettent leurs âmes en péril, car ils doivent tout faire pour assurer leur évangélisation, sous peine de péché mortel. Il leur rappelle par ailleurs leur avoir déjà parlé de la situation des Indes, où l’évangélisation est délaissée et les Indiens massacrés par esprit du lucre et qu’ils ne peuvent plaider l’ignorance.

Il faudra que Vos Seigneuries et Grâces ordonnent de bannir de toutes les contrées de ce Nouveau Monde les chrétiens qui y gouvernent et créent la désolation (car ils sont incapables et peu leur importe de verser le sang) ; qu’ils soient remplacés par des personnes craignant Dieu, à la conscience droite et de grande vertu. Qu’à chacun de ceux qui auront charge de gouverner soient adjoints, par vos ordres, quinze à vingt religieux, de l’ordre de Saint François ou de celui de Saint Dominique, ou des deux ; des hommes éminents par la sainteté et par la science, qui ne prétendent qu’à la gloire de Dieu ; à la grandeur de sa foi et de son Église, et au Salut des âmes. Dans ces deux ordres, vous trouverez beaucoup d’hommes dont le seul désir est de voir écartés les empêchements à la prédication et à l’enseignement de la foi chrétienne aux Indes, et prêts à mourir pour le Christ. Vos Seigneuries s’emploieront à ce que Sa Majesté choisisse parmi ces hommes de Dieu des évêques destinés à ces régions et détermine les limites de leurs diocèses.

Sa Majesté devra dire, tant à l’évêque qu’aux religieux : « Père (ou Pères), je confie et délègue à vos consciences la charge et le soin de la conversion de ces infidèles que j’ai reçus de Dieu et de son vicaire le pape. Tout comme pour moi ce doit être pour vous une tâche qui vous tienne à cœur plus que tout autre : vous employer, de toutes les façons (qui sont conformes à la loi de Dieu, à la volonté du Christ, à l’exemple de ses Apôtres et au précepte du pape que les rois de Castille ont dans le cas présent à conduire), à convertir, à attirer, tous les peuples des régions dont vous avez la charge, et de procéder de façon à ce qu’ils parviennent aisément à la connaissance de Dieu et à l’adoption de notre sainte foi catholique. Pour votre protection, je vous donne telle caballero accompagnée de cent hommes ; ils auront pour charge de construire une forteresse, des ouvrages de défense et des abris, et, en général, tout ce qui vous semblera bon de faire. Quand vous aurez rassuré et pacifié les gens de cette contrée, quand vous les aurez amenés à la connaissance et à la crainte de Dieu, au moment qui vous paraîtra le plus opportun, je vous prie, mes Pères, de vous employer à persuader ces gens de me payer le tribut qui m’est dû en raison de la suprématie qui me revient sur eux.[7]

À la fin de la lettre, un post-scriptum est ajouté. Il mentionne deux éléments supplémentaires à son projet de colonisation, dont un qu’il allait par la suite amèrement regretter, croyant qu’il s’était peut-être condamné à l’enfer[8] :

“dans les forteresses qu’il y a à faire, on peut aussi installer les villages des chrétiens qui voudront, sans pour autant recevoir un salaire du roi, s’y installer pour vivre de leurs exploitations agricoles. Ils pourront emmener des esclaves nègres ou maures ou autres, pour les servir et travailler de leurs mains, ou d’une autre manière sans préjudice pour les Indiens.”[9]

L’insistance sur les forteresses, qui devaient être “sur la côte maritime dans quelque port approprié”[10] se comprend peut-être en raison de l’échec de son projet de colonisation au Venezuela. Les escarmouches entre les deux camps ayant mené à l’élimination des colonies par les contre-attaques indiennes il est possible que Las Casas ait cru qu’un dispositif défensif était indispensable pour “pacifier”, comme il le dit, les Indiens. Il ne s’en explique pas de manière claire dans ce document. Chose certaine, il craignait que les colons ne dépassent les bornes, en avait même une quasi-certitude, même si les colons étaient triés sur le volet sur des critères moraux, “parce que ceux qui ont ici un poste de commandement deviennent vite audacieux, perdent la crainte de Dieu, la foi, la fidélité à leur roi et l’honneur”[11]. Si une telle chose arrivait, la répression des abus devait être sévère, cruelle : “que la moindre et la plus petite [initiative outrepassant les directives royales], la première et la dernière peine que vous lui donnerez ne soit autre que de l’écarteler en huit et de mettre chaque morceau aux confins de la province. S’il n’en était pas fait ainsi, Seigneurs, il n’y aurait pas de remède. Alors tout serait paroles, tromperie et moquerie, comme jusqu’à présent.”[12]

Ces projets de colonisation pacifique montrent chez Las Casas une certaine logique qui n’était pas encore parvenue à son aboutissement. La trajectoire du dominicain est souvent lue comme une trajectoire de radicalisation dans l’opposition à la colonisation. Elle est également souvent lue comme de plus en plus nourrie de réflexion théorique et fondamentale sur les fondements juridiques de la domination coloniale des Espagnols. Déjà en 1531, il rappelle que seule l’évangélisation peut justifier la souveraineté de l’Empereur sur les Indes, mais que par ailleurs, la violence de la conquête corrompt et empêche l’évangélisation. Dans un temps, et c’est la raison pour laquelle Gattinara et Charles Quint lui offriront leur appui, ses thèses offrent des outils pour légitimer la domination impériale sur l’Amérique et centraliser les pouvoir. Mais sur le plus long terme, les thèses lascasiennes pouvaient aboutir à une remise en cause complète de la colonisation et de la domination impériale. Au début du règne de Philippe II, le vice-roi du Pérou Francisco de Toledo combattit pour cette raison les dominicains qui avaient repris les thèses de Las Casas[13].

 

Notes

[1] Gilles BIBEAU, Andalucía: l’histoire à rebours, Montréal, Québec, Mémoire d’encrier, coll. « Cadastres », 2017, p. 102‑103.

[2] Luis MORA RODRÍGUEZ, Bartolomé de Las Casas: conquête, domination, souveraineté, 1re édition., Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Fondements de la politique. Série essais », 2012, p. 34‑35.

[3] Rebecca Ard BOONE, Mercurino di Gattinara and the Creation of the Spanish Empire, London and Brookfield, Pickering & Chatto, 2014, p. 39.

[4] Bernard LAVALLÉ, Au nom des Indiens: une histoire de l’évangélisation en Amérique espagnole: XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Rivages, 2014, p. 30.

[5] Ibid., p. 31.

[6] Luis MORA RODRÍGUEZ, Bartolomé de Las Casas, op. cit., p. 40‑41.

[7] Ibid., p. 32‑33.

[8] Bartolomé de las CASAS et Charles GILLEN, Une plume à la force d’un glaive: Lettres choisies, Paris, Cerf, 1996, p. 41‑42.

[9] Ibid., p. 38.

[10] Ibid., p. 35.

[11] Ibid., p. 34.

[12] Ibid., p. 35.

[13] Bernard LAVALLÉ, Au nom des Indiens, op. cit., p. 50.

« Du bon fromage d’Aragon »

Vous vous souvenez de mon billet sur les aubergines à la casserole?

Je me suis toujours demandé de quel « bon fromage d’Aragon » il pouvait être question dans la recette. Quand j’étais en Espagne je mangeais surtout du fromage manchego, qui vient, comme son nom l’indique, de la région de La Manche (comme Don Quichotte de La Manche). Ce fromage ne peut pas être du « bon fromage d’Aragon », si bon soit-il, car il ne vient pas d’Aragon.

Je n’ai pas le temps de me livrer à des recherches approfondies sur les fromages d’Aragon, mais j’ai quand même un candidat qui m’a tourné en tête un moment: le fromage de Tronchón. Dans le deuxième tome de Don Quichotte, publication à peu près contemporaine du livre de cuisine de Diego de Granada (une quinzaine d’années de distance), il y a ce petit passage où un laquais nommé Tosilos, croisant Don Quichotte et son inséparable Sancho sur la route alors qu’il porte du courrier pour le service de son maître, offre:

Si vous désirez vous rafraîchir d’une petite gorgée de vin, j’en ai ici une pleine gourde, et du pur et du meilleur, quoique un peu chaud, avec je ne sais combien de tranches de fromage de Tronchon, qui serviront à rappeler et réveiller la soif, si par fortune elle est endormie. (Tome II, chapitre 66)

Ça ne garantie absolument rien quant à ce à quoi pensait Diego de Granada. En fait, le Tronchón étant décrit comme un fromage un peu crémeux, je ne suis pas sûr qu’il se râpe bien, alors que la recette dit de le râper. Et plus pragmatiquement, si je me décidais à tenter la recette, je ne pourrais pas utiliser du Tronchón ici, puisque c’est un fromage non pasteurisé, et que la loi canadienne exige la pasteurisation pour vendre le fromage chez nous.

Ce type de considérations montre à quel point il serait difficile de reproduire une recette d’époque dans nos cuisine d’aujourd’hui, que ce soit les aubergines à la casserole de Diego de Granada ou d’autres.

EDIT: il semblerait que ce soit le lait cru, et non le fromage de lait cru qui soit interdit de vente au Canada. Voir ici et ici.

Les premières critiques de l’encomienda

Lorsque les Espagnols sont arrivés en Amérique, leur implantation sur le territoire s’est construite en adaptant des institutions médiévales au nouveau territoire où ils arrivaient. L’institution clé des débuts de la colonisation espagnole en Amérique est une donation faite aux conquérants qu’on appelle l’encomienda. De l’avis général, il s’agit d’une institution qui trouve sa source dans la Reconquista espagnole, où les rois récompensaient les combattants les plus méritants en leur octroyant des terres et leurs habitants[1]. L’adaptation de l’encomienda à l’Amérique a toutefois altéré l’institution très tôt, peut-être même dès les premières encomiendas instituées par Christophe Colomb. Plutôt qu’une donation de terre permettant  d’acquérir du pouvoir sur les habitants, on concédait aux conquérants un groupe d’indigènes dont ils pouvaient exiger un tribut en travail et en biens, en échange de quoi l’encomendero était également responsable d’assurer leur évangélisation et d’assurer la défense du territoire. L’encomienda a servi au pouvoir espagnol à récompenser les conquistadores, à stabiliser la collecte des impôts auprès des Indiens, à légitimer la conquête en créant une institution théoriquement destinée à assurer l’évangélisation des nouveaux sujets et enfin à fixer les conquistadores sur le territoire conquis afin d’assurer la durabilité de la conquête. Au cours du XVIe siècle, l’institution de l’encomienda a beaucoup évolué dans sa constitution : créée à l’initiative des premiers chefs conquistadores, entérinée et réformée par les monarques, sa forme et sa finalité ont fait l’objet de luttes constantes. Tandis que les colons ont cherché à reproduire autant que possible l’institution féodale, afin d’en faire une récompense leur donnant le pouvoir sur les hommes et sur les terres, qui soit également héréditaire ; les monarques ont plutôt, pour leur part, cherché à en limiter l’ampleur en limitant la récompense à celui qui la recevait ou à son héritier immédiat, à n’accorder que le tribut dû par les indigènes à l’encomendero, et non le pouvoir sur la terre. Enfin, tandis que les encomenderos ont pour la plupart cherché à assurer le moins possible le poids de l’évangélisation, les religieux et la couronne ont tenté autant que possible de renforcer cette obligation. En ce sens, les évolutions historiques de l’encomienda (deux moments particulièrement forts : les lois de Burgos en 1512 — amendées l’année suivante — et les Leyes Nuevas de Indias en 1542), se fondent sur « une tension, caractéristique du fief, entre deux logiques, l’une favorable à celui qui reçoit le bien, l’autre à qui le concède. »[2] Étant donné les variations dans la portée de l’institution et dans les territoires où elle fut appliquée, les effets de l’encomienda furent plus ou moins importants selon les régions. Dans les Antilles, elle fut dévastatrice. Appliquée très précocement et initialement en-dehors de toute régulation royale, puis trop timidement régulée par celui-ci, elle mena à une exploitation des autochtones sans vergogne, un succédané d’esclavage qui épuisa jusqu’au trépas de nombreux Indiens, en poussa des masses au suicide, les soumis à des conditions telles qu’ils étaient, moins encore qu’à l’heure du premier contact, en condition de survivre au choc bactérien entre les deux continents. Les effets combinés de la rencontre, auxquelles il faut ajouter l’émigration, sont si désastreux qu’une vingtaine d’années après le premier contact, la population indigène ne représente plus que 10 % de la population initiale de l’île d’Hispaniola[3]. Dans ce contexte, un certain nombre d’Espagnols ne restent pas indifférents. Si les premiers critiques de l’encomienda furent certainement ses victimes elles-mêmes, les premières voix critiques de l’encomienda qui nous sont parvenues appartiennent à ce petit groupe d’Espagnols qui tentèrent de freiner l’exploitation des Indiens en faisant appel à l’autorité royale. Le plus connu de ces critiques est le dominicain Bartolomé de Las Casas, l’auteur de la Brève histoire de la destruction des Indes. Mais je souhaite aborder ici deux autres noms, les précurseurs.

Cristobal Rodríguez

La majorité des critiques de l’encomienda furent des religieux. Mais le premier d’entre eux ne le fut pas. Il s’agit de Cristobal Rodríguez. Celui-ci s’était engagé sur le second voyage de Christophe Colomb, en 1493, puis était allé vivre dans un village de Taïnos environ six ans, pour apprendre leur langue. L’anthropologue Gilles Bibeau écrit dans un livre récent :

On peut trouver à l’Archivo general de Indias une douzaine de documents dans lesquels le nom de Cristobal Rodriguez figure. On y apprend qu’il avait maîtrisé rapidement la langue commune des Taïnos, qu’il connaissait quasiment tout de leurs coutumes et qu’il a été le premier avocat des Indiens face aux abus des encomenderos.[4]

Alors qu’il se rend en Espagne pour plaider la cause d’un ami, Rodríguez en profite pour faire parvenir au roi Ferdinand d’Aragon un texte de réforme des pratiques coloniales qui est, pour le pouvoir royal,

d’autant plus intéressant que sa proposition permettait de percevoir un tribut de la part des Indiens sans avoir à passer par les encomenderos. Dans son projet qui fut présenté au roi, Cristobal dénonçait les abus engendrés par le système des encomiendas qui conduisait à mettre les Indiens en esclavage plutôt que d’en faire les sujets du roi.[5]

Porteur à son retour à Hispaniola de directives de réforme, il échoua cependant à les faire appliquer, devant la résistance des encomenderos, trop loin du pouvoir royal pour être contraints.

Antón Montesinos ou Antonio de Montesino, et les dominicains d’Hispaniola

Plus que Cristobal Rodríguez, le dominicain Antón Montesinos est généralement vu comme le premier à avoir combattu le système de l’encomienda. Cette réputation lui vient d’un sermon vibrant prononcé en présence du vice-roi Diego Colomb et de nombreux encomenderos au cours de l’année 1511. Le sermon nous est connu par la référence qu’y fait Bartolomé de Las Casas, qui y voit la première critique de l’encomienda, une réputation qui allait rester à Montesino. Je reprendrai ici l’extrait traduit par Bernard Lavallée :

C’est pour vous apprendre cela que je suis monté ici, moi qui suis la voix du Christ dans le désert de cette île, et c’est pourquoi il convient que vous l’entendiez, non pas avec une attention superficielle, mais avec un soin extrême et de tout votre cœur. Ce sera la parole la plus nouvelle que vous ayez jamais ouïe, la plus sévère et la plus dure, la plus terrifiante et la plus effrayante que vous ayez jamais pensé entendre.

Cette voix signifie que vous êtes tous en état de péché mortel, dans lequel vous vivez et mourez à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous faites preuve à l’égard de ces innocentes nations. De quel droit et au nom de quelle justice tenez-vous ces Indiens dans une servitude aussi cruelle et aussi horrible ? De quelle autorité avez-vous fait des guerres aussi détestables à des gens qui vivaient de manière inoffensive et pacifique dans leur pays, et que vous avez, par des morts et des massacres inouïs, anéantis en nombre infini ? Comment pouvez-vous les opprimer et les épuiser ainsi, sans leur donner à manger ni les soigner lorsqu’ils sont malades, par les travaux excessifs que vous leur imposez et qui les font mourir, et il serait plus juste de dire que vous les tuez pour extraire et acquérir votre or chaque jour ? Et quel souci avez-vous de les évangéliser et qu’ils connaissent Dieu leur créateur, qu’ils soient baptisés, entendent la messe et sanctifient les fêtes et les dimanches ? Ces gens ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils pas une âme rationnelle ? N’êtes-vous pas obligés de les aimer comme vous-mêmes ? Ne le comprenez-vous pas ? Ne le sentez-vous pas ? Comment est-il possible que vous soyez plongés dans un aussi profond sommeil, dans cette léthargie ? Soyez certains que dans l’état où vous êtes, vous ne prouve pas plus être sauvés que les Maures ou les Turcs qui n’ont pas ou refusent la foi de Jésus-Christ.[6]

Dans le très beau film También la lluvia, le sermon de Montesino apparaît comme un ancrage de la protection des Indiens. La phrase « vous êtes état de péché mortel » y est répétée plusieurs fois, comme un mantra. Mais si l’accent est mis sur les deux personnages de Montesino et de Las Casas, il faut cependant voir que le sermon de Montesino n’était pas le sermon d’un seul homme. Chez les dominicains, le sermon est écrit avant d’être prononcé (au contraire des franciscains qui privilégient la rédaction d’un simple canevas censé guider le prédicateur dans un sermon improvisé[7]) puis signé par tous les membres de la communauté afin d’assurer leur approbation. Le sermon du dominicain est donc une œuvre collective à travers laquelle toute sa communauté (modeste : une douzaine de dominicains environ se trouvaient sur l’île) exprimait sa désapprobation. Pressé par les Espagnols de se rétracter, Montesino prononça par la suite un second sermon qui, au contraire, réaffirmait la critique de l’encomienda effectuée par sa communauté. Dès lors, les deux camps envoient leurs représentants en Espagne pour plaider leur cause devant le roi : Montesino représente alors les dominicains[8]. Si l’accès au roi lui est plus difficile qu’au représentant du parti, mieux organisé, des encomenderos, lorsqu’il parvient à obtenir une rencontre avec Ferdinand le Catholique, celui-ci se montre modérément réceptif à son discours. Il faut dire que la question tombe bien et permet à Ferdinand de réunir des juristes pour mieux organiser la colonie en y assurant mieux son pouvoir. La démarche débouche sur les lois de Burgos, qui organisent et régulent l’encomienda davantage qu’elles ne la limitent, s’efforçant de tempérer les abus tout en entérinant le principe du système. Un an plus tard, à la demande des dominicains, des amendements furent apportés pour réduire le temps de travail exigible des Indiens par les encomenderos. Aller plus loin aurait sans doute été risqué : la colonie était lointaine et le roi ne disposait que de peu de moyens — d’autant qu’il entamait la conquête du royaume de Navarre et s’y trouvait engagé — pour imposer sa volonté. Du reste, les lois de Burgos furent mal reçues et peu appliquées.

D’autres dominicains devaient reprendre le combat dans le sens inauguré par Montesinos, dont le plus connu fut Bartolomé de Las Casas.

Notes

[1] Bernard LAVALLÉ, L’Amérique espagnole : de Colomb à Bolivar, Paris, Belin, 2007, p. 62‑63.

[2] Jérôme BASCHET, La civilisation féodale, de l’an mil à la colonisation de l’Amérique, Paris, Flammarion, 2006, p. 394.

[3] Bernard LAVALLÉ, L’Amérique espagnole, op. cit., p. 22.

[4] Gilles BIBEAU, Andalucía: l’histoire à rebours, Montréal, Québec, Mémoire d’encrier, coll. « Cadastres », 2017, p. 92.

[5] Ibid.

[6] Bernard LAVALLÉ, Au nom des Indiens: une histoire de l’évangélisation en Amérique espagnole: XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Rivages, 2014, p. 18‑19.

[7] Augustin REDONDO, Antonio de Guevara (1480?-1545) et l’Espagne de son temps : de la carrière officielle aux œuvres politico-morales, Genève, Librairie Droz S.A., 1976, p. 180‑181.

[8] Bernard LAVALLÉ, Au nom des Indiens, op. cit., p. 21‑27.

La leçon de Quesalid

Je crois que des quelques textes que j’ai lus de la plume de Lévi-Strauss, jusqu’à maintenant, mon préféré est « Le sorcier et sa magie », initialement publié dans Les temps modernes en 1949 et plus aisément accessible dans le premier tome d’Anthropologie structurale. Au moment de poster mon article, je découvre qu’on peut aussi le lire ici sur internet.

Ce texte appuie un raisonnement sur l’analyse successive de quatre exemples glanés aux quatre coins du monde. En introduction, l’analyse des effets sociaux et physiques d’une malédiction vaudou (variante exacte non précisée); puis d’une histoire autour du sorcier d’un petit groupe de Nambikwara au Brésil; ensuite d’un procès en sorcellerie chez les Zuni du Nouveau-Mexique et enfin l’histoire de Quesalid, un sceptique ET un chaman kwakiutl de Colombie-Britannique.

Un seul de ces exemples provient d’une enquête de terrain menée par Lévi-Strauss lui-même: celui des Nambikwara du Brésil, situé en 1938. La malédiction vaudou est étudiée à partir d’un article de W.B. Cannon (1942), le procès de sorcellerie chez les Zuni par la « remarquable enquêteuse » M.C. Stevenson (1905) et l’histoire de Quesalid a été recueillie par Franz Boas qui l’a rapporté dans un article de 1930. On le voit à la date de publication de l’article de Lévi-Strauss et des références principales, l’article est un peu vieillot. Quand on en lit l’analyse, cela se sent: le vocabulaire et le cadre conceptuel sont un peu surannés, le type de questionnement peu en phase avec ce qu’on trouve actuellement dans le domaine. Pour autant, ça reste une lecture fascinante, notamment grâce à l’extrême pertinence de la sélection des quatre exemples présentés. Chacun de ces exemples permet d’illustrer un aspect différent de la relation entre l’individuel et le collectif dans les croyances et pratiques magiques. Chacun permet de cerner ce qu’on pourrait appeler une « architecture du raisonnement »: on constate que pour les acteurs de ces histoires, il existe des prémisses et des points aveugles qui ne sont jamais remis en question; il existe aussi des enjeux concrets, comme la mise en cause de leurs moyens de subsistance, de leur survie, parfois, de leur place au sein de la société. Tout cela les pousse à agir, à tenir des propos et à poser certains gestes. Et leur croyance? D’après les récits, on constate qu’elles tendent à se façonner constamment au fil des circonstances.

Dans l’ensemble, il existe quelques principes généraux posés par Lévi-Strauss pour façonner son analyse:

  1. La magie est efficace (du moins réalise-t-elle, socialement, quelque chose)
  2. L’efficacité de la magie résulte du fait qu’on y croit.
  3. Cette croyance doit être individuelle et collective.

À ces seules conditions la magie prend sens.

Si l’ensemble des cas sont passionnants, j’ai une faiblesse toute particulière pour l’histoire de Quesalid, un chaman Kwakiutl de Colombie-Britannique. Chaman? Certes, mais d’abord un incroyant. Quesalid était persuadé que tous les chamans étaient des imposteurs et que leur magie n’en était pas. Sa critique était radicale, et pour démontrer qu’il avait raison, il est parvenu à se faire remarquer de chamans et à les convaincre de les initier à leurs secrets. Dès lors, il apprend tous les trucs, à simuler une transe, à se procurer des informateurs dans la communauté… et, chose importante pour le reste du récit, à dissimuler un petit duvet dans sa bouche. Lorsqu’il doit guérir un malade, il fait mine de « sucer » la maladie, se mord pour ensanglanter le duvet et recracher celui-ci en prétendant qu’il s’agit d’un ver, manifestation physique de la maladie, aspirée et terrassée par lui. Une fois formée, Quesalid est déjà appelé par des malades à la recherche de soin. En pratiquant la méthode qu’on lui a enseignée, il constate qu’on lui attribue les guérisons. Pourtant, il demeure persuadé qu’il s’agit d’une imposture et est bien décidé à la dénoncer.  Et pourtant survient un événement qui diffère la dénonciation.

Ce qui devait, selon ses propres termes, le rendre « hésitant et pensif » est une aventure plus complexe, qui le mit en présence de plusieurs modalités de « faux surnaturel », et donc l’amena à conclure que certaines étaient moins fausses que d’autres: bien entendu, celles auxquelles son intérêt personnel était engagé, en même temps que le système qui commençait à se bâtir subrepticement dans son esprit.
[.…]

Et voici, pour la première fois, notre héros vacillant. Si peu d’illusions qu’il ait entretenues jusqu’à présent sur sa technique, il en a trouvé une encore plus fausse, encore plus mystificatrice, encore plus malhonnête, que la sienne. Car lui, au moins, donne quelque chose à sa clientèle: il lui présente la maladie sous une forme visible et tangible, tandis que ses confrères étrangers ne montrent rien du tout, et prétendent seulement avoir capturé le mal et sa méthode obtient des résultats, tandis que l’autre est vaine.[1]

Une technique « encore plus fausse, encore plus mystificatrice, encore plus malhonnête » que : voilà qui est absolument remarquable. C’est également un trait tout à fait généralisable: nous jugeons plus aisément relativement à un point de référence que dans l’absolu. À plusieurs reprises, dans son récit, Quesalid confrontera des rivaux: toujours des gens qu’il juge user de techniques pires que la sienne. Sautons les rebondissements et allons directement à la conclusion du récit:

Et Quesalid poursuivit sa carrière, riche de secrets, démasquant les imposteurs et plein de mépris pour la profession: « Une fois seulement ai-je vu un chaman qui traitait les malades par succion; et je n’ai jamais pu découvrir s’il était un vrai chaman, ou un simulateur. Pour cette raison seulement, je crois qu’il était un chaman: il ne permettait pas à ceux qu’il avait guéris de le payer. Et en vérité, je ne l’ai jamais vu rire une seule fois. » L’attitude du début s’est donc sensiblement modifiée: le négativisme radical du libre-penseur a fait place à des sentiments plus nuancés. Il y a des vrais chamans. Et lui-même? Au terme du récit, on ne sait pas; mais il est clair qu’il exerce son métier avec conscience, qu’il est fier de ses succès et qu’il défend chaleureusement, contre toutes les écoles rivales, la technique du duvet ensanglanté dont il semble avoir complètement et perdu de vue la nature fallacieuse, et dont il s’était tant gaussé au début.[2]

Voici donc le libre-penseur devenu chaman, le dénonciateur coi sur ce qu’il souhaitait d’abord dénoncer, l’athée devenu, sinon croyant, du moins quelqu’un qui participe au système de croyances. Le système ne se reproduit pas à l’identique: la croyance se reconfigure au rythme des affrontements entre écoles  et entre personnalité, mais préserve l’essentiel, c’est-à-dire la croyance en l’efficacité de chamans et la dynamique d’affrontement entre eux. La puissance du biais cognitif est suffisante pour affecter, par ricochet, tout un pan de sa vision du monde.

Pour l’essentiel, cette dynamique qui pousse à poser des jugements « en référence » et à occulter « le moins pire » jusqu’à en prendre la défense jusqu’à renier ses valeurs initiales est largement transposable à d’autres situations. Cette leçon qu’on peut tirer de la vie de Quesalid m’a été utile il y a une bonne dizaine d’années, lorsque j’ai été confronté pour la première fois à des groupes d’islamophobes et que je peinais à en comprendre la cohésion malgré leur caractère bigarré. Sur les sites que j’allais observer, je voyais des « athées » prendre la défense du christianisme même sous ses formes les plus fondamentales, des « féministes » discréditer les combats pour le droit à l’avortement et l’égalité salariale comme des trivialités, et tous en bonne camaraderie avec des intégristes chrétiens. J’ai fini par comprendre que, comme Quesalid, ces gens avaient forgé une hiérarchie du « pire » et du « moins pire » qui avait remodelé leur vision du monde. Et comme Quesalid, un bon nombre d’entre eux avaient fini par perdre de vue leurs idéaux initiaux, jusqu’à se trahir eux-mêmes. Voici pour un cas particulier. Plus généralement, la leçon de Quesalid ne vaut pas seulement pour les autres. Il est loisible de se demander soi-même, particulièrement lorsqu’on se dote d’un adversaire, de se demander si nos idéaux ne tombent pas dans un angle mort.

Notes

[1] Claude LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1974, p. 203‑205.

[2] Ibid., p. 205.

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