Intellectuels et pouvoir spirituel au XIXe siècle

En poursuivant ma lecture, à temps perdu, de Les intellectuels en Europe au XIXe siècle, de Christophe Charle (que j’ai déjà cité ici), je suis tombé sur un passage très intéressant. Dans ce livre de synthèse, Charle cherche à faire une histoire comparée des conditions d’émergences des « intellectuels », un groupe social qui, au XIXe siècle, n’est quasiment jamais appelé par ce nom, n’a pas encore d’identité claire ni d’autonomie institutionnelle acquise. Il y a pourtant, déjà à cette époque, des lettrés, des gens d’idées qui cherchent leur place dans le monde en usant de leur plume pour influencer leurs contemporains. À leur propos, Charle écrit :

Des années 1820 aux années 1840, les différentes écoles de pensée prétendent non seulement critiquer le réel, mais prédire l’avènement du réel qui vient, soit sous une forme idéale par la naissance d’un nouveau pouvoir spirituel ou d’une nouvelle religion, soit sous une forme historique et politique à travers la théorisation d’une nouvelle révolution.

Puis, à la page suivante :

Cette vague prophétique et néo-spiritualiste se retrouve chez les intellectuels les plus en vue, quelles que soient par ailleurs leurs options politiques et idéologiques. Ce sont les ébranlements du champ intellectuel consécutifs aux événements révolutionnaires qui assignent aux intellectuels cette fonction spirituelle nouvelle ou qui du moins permettent aux intellectuels de la revendiquer. Tous partent du constat d’un déclin des religions établies, incapables de répondre à la nouvelle situation et à la nouvelle perception de la temporalité historique qui a émergé à la suite de la Révolution.

Ces passages, qui se fondent sur les travaux de l’historien allemand Reinhardt Koselleck, ont ceci de fascinant pour moi qu’ils établissent un lien entre plusieurs des thèmes qui m’intéressent actuellement et dont j’ai parlé à l’occasion sur ce blogue : l’histoire des intellectuels, l’histoire de la sécularisation, l’histoire des liens entre politique et religieux. En suivant cette analyse, il aura fallu un certain degré de sécularisation pour qu’émergent des intellectuels partiellement autonomisés du champ religieux. La religion rendue visible par ce phénomène aurait alors pu être concurrencée par des lettrés se cherchant une place dans le monde.

Bibliographie

La référence que je n’ai pas lue mais aurait dû lire avant d’écrire cet article :

Reinhardt Koselleck, « Critères politiques du concept de “révolution” des Temps modernes », Le Futur passé [1977], Paris, Ewd. De l’EHESS, 1990, chapitre 3, pp.63-80.

Al-Jabartî

En 1798, l’invasion française en Égypte écrasa les Mamelouks, qui gouvernaient la province pour l’Empire ottoman. Caste d’esclaves-soldats, les Mamelouks n’étaient pas adaptés à l’évolution rapide des techniques militaires qui avait eu lieu en Europe depuis le XVIe siècle . L’expédition de Napoléon en Égypte provoqua donc de multiples chocs : elle mit en évidence de la supériorité militaire européenne, elle précipita la chute du régime, mais aussi elle mit les Égyptiens en contact avec les représentants d’un pays qui avait profondément intégré la révolution scientifique. Les savants saint-simoniens qui accompagnaient l’armée napoléonienne ont fait forte impression sur les lettrés cairotes.
Quand j’ai rencontré un sociologue en entrevue pour discuter de l’histoire de l’islamisme, il y a quelque temps, ce dernier a pris l’expédition napoléonienne comme point de départ pour discuter des réactions ambivalentes suscitées par l’irruption de la modernité à l’européenne dans les sociétés musulmanes. Le témoignage le plus connu en est celui du chroniqueur égyptien Al-Jabartî. En attendant la parution prochaine de cette entrevue, je propose sur ce blogue un extrait de cette chronique :

Si quelque musulman se présentait simplement pour voir, les Français le laissaient pénétrer même dans les endroits réservés; ils l’accueillaient avec de bonnes paroles et le sourire, se montrant heureux de sa visite, surtout s’ils découvraient en lui compétence, connaissance et curiosité pour l’étude des sciences. Alors, ils lui prodiguaient toute leur sympathie, et lui présentaient toutes sortes de livres imprimés avec toutes sortes de gravures et de cartes concernant les villes, les régions, les animaux, les oiseaux et les plantes, et ayant trait à l’histoire des Anciens, à la vie des peuples, aux légendes des prophètes […] Je me suis souvent rendu à cette bibliothèque. On m’y laissait avoir accès. — Journal d’un notable du Caire durant l’expédition française, 1798-1801, Paris, Albin Michel, 1979, pp.90-91, cité par

Edit: L’entrevue en question, avec le professeur Rachad Antonius, est parue ce lundi sur le site Histoire Engagée.ca .

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais que je n’ai pas lue avant d’écrire ce billet :

Al-Jabartî, Journal d’un notable du Caire durant l’expédition française, 1798-1801, Paris, Albin Michel, 1979.

L’Ouvrier et l’Écrivain

En cours de lecture de Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle). Discours publics, humiliations privées, la dernière grande synthèse de Gérard Noiriel, je tombe sur ce passage qui me semble remarquable :

En 1841, dans son discours de réception à l’Académie française, Victor Hugo avait évoqué la « populace » pour désigner les habitants des quartiers pauvres de Paris. Ce terme insultant lui valut une vive réplique de Jacques Vinçard, un menuisier qui avait fondé, peu de temps auparavant, La Ruche populaire, l’un des premiers journaux ouvriers ayant fleuri sous la monarchie de Juillet. Victor Hugo, qui n’avait jamais été effleuré, jusque-là, par l’idée que ses propos publics pouvaient affecter ceux qu’ils désignaient, fut très touché par la critique de Vinçard. Le terme « populace » disparut de son vocabulaire, au profit de « misérable ». La polysémie de ce mot lui permit progressivement de présenter les ouvriers comme des malheureux et non plus comme des criminels.

 Cet exemple illustre parfaitement un problème que nous retrouverons souvent dans la suite de ce livre. Pour que les personnes qui détiennent le privilège de parler en public puissent mesurer les effets de leurs écrits sur ceux dont ils parlent, il est nécessaire qu’une relation de communication s’instaure. Étant donné que l’écrivain n’existe que par son public, les réactions de celui-ci ont toujours des effets sur les producteurs de récits. L’évolution d’Eugène Sue et de Victor Hugo, ces écrivains conservateurs que leurs lecteurs ouvriers ont transformés en porte-parole de leur cause, est à cet égard significative.

Aujourd’hui, on dirait sans doute de la protestation de Vinçard qu’il s’agit de « rectitude politique ». Mais ce passage est surtout remarquable en ce qu’il montre la capacité des lecteurs d’agir sur les écrivains et l’impact de l’activisme ouvrier sur l’un des plus grands écrivains français. On pourrait dire — au risque de l’anachronisme? — que c’est un cas où la rectitude politique fut un moyen d’action efficace. J’aimerais bien lire le papier de Vinçard.

Bibliographie

Un mythe de la prohibition?

Je feuilletais ce matin un classique de la criminologie québécoise. Maurice Cusson s’efforce de faire une synthèse théorique des connaissances des motivations des délinquants adolescents. Dans les premières pages, il y rappelle que c’est la loi qui fait le délit. Puis il prend la peine de préciser que les lois, pour être appliquées, doivent avoir l’appui de la population. Puis il introduit cet exemple :

L’exemple classique de ce genre d’effet pervers est la prohibition pendant les années 1920 aux États-Unis. Le gouvernement fédéral avait interdit toute fabrication et vente d’alcool, avec le résultat que les hors-la-loi du pays se lancèrent dans cette lucrative affaire en jouissant de la complicité d’une bonne partie de la population. C’est de cette façon que se développa aux États-Unis une criminalité organisée qu’il a été par la suite impossible de démanteler. Aujourd’hui encore, les Américains ont sur les bras une mafia puissante qui a pris essor grâce à cette législation sur les alcools. — Maurice Cusson, Délinquants pourquoi?, p.23.

J’attirerai l’attention sur l’élément qui, dans ce petit résumé, va à l’encontre de ce qu’on dit le plus souvent. En règle générale en effet, l’exemple de la prohibition est brandi par les partisans de la décriminalisation des drogues, qui pensent que la fin de la prohibition a mis fin au crime organisé qu’elle avait engendré. Je dois dire que j’ai toujours été sceptique face à l’idée que la décriminalisation des drogues permettrait de mettre fin au crime organisé à notre époque. Mais mes arguments sur ce thème ont toujours admis l’hypothèse que les groupes criminels nés dans les années 1920 ont disparu avec la fin de la prohibition : j’estimais cependant que la différence d’échelle entre ces derniers et ceux qu’on connait aujourd’hui interdisait de penser que les mêmes effets se produiraient aujourd’hui. Mais si la version de Cusson est la bonne, il faudrait supposer, au contraire, que la prémisse est fausse : la suppression du délit n’a simplement pas mis fin au crime organisé généré par la prohibition. Il a continué à se reproduire malgré tout.

Voilà une question historique à prendre au sérieux : quelle est la continuité entre le crime organisé des années 1920-30 et celui des années 1950? Et celui d’aujourd’hui?

Voilà un exemple parmi d’autres de la contribution de l’histoire au débat public : de part et d’autre, un argument de nature historique se présente, qui demande vérification loin des idées reçues.

Une ficelle d’Elias

Dans un ouvrage classique de méthodologie en sciences sociales, le sociologue Howard S. Becker employait l’expression « ficelles du métier » pour désigner un ensemble de méthodes aidant à bien travailler en sciences sociales. Il y précise qu’une « ficelle » n’a pas pour objectif de rendre le travail forcément plus « facile », mais d’augmenter sa qualité ou débloquer des situations. Les ficelles du métier se présente ainsi surtout comme une « boîte à outil » où le lecteur pige des réflexions à adapter à sa recherche selon les circonstances et délaisse celles qui lui semblent superflues. C’est le type de manuel de méthode qu’on aimerait voir plus souvent .

Je profite de l’expression pour extraire ici une citation de l’ouvrage Du temps de Norbert Elias dont on peut extraire une « ficelle » contre-intuitive. Il y suggère que la manière dont la langue fixe certains mots n’est pas forcément la plus appropriée pour réfléchir au concept se cachant derrière le mot. Ainsi, le temps pourrait être vu, non comme une chose, mais comme une action:

Toute réflexion sur le problème du temps est entravée par la forme de substantif revêtue par ce concept. Comme je l’ai montré ailleurs, penser et s’exprimer à l’aide de substantifs réifiants est une convention qui peut rendre considérablement plus difficile la perception du nexis des événements. […] Il en va de même du concept de temps. S’il existait en allemand sous une forme verbale, du genre zeiten (« temporer ») sur le modèle de l’anglais timing, on n’aurait pas de peine à comprendre que le geste de « consulter sa montre » a pour but de mettre en correspondance (de « synchroniser ») des positions au sein de deux ou plusieurs séquences d’événements.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire mais n’ai pas lu pour ce billet:

Norbert Elias, Qu’est-ce que la sociologie?1970. Voir ici.

Définir, se situer

Il n’aura pas échappé aux quatre ou cinq lecteurs de ce blogue qu’une question récurrente qu’on y trouve est celle des intellectuels. Il n’aura pas davantage échappé à la sagacité de ces quatre ou cinq vaillants déchiffreurs de ma prose que je suis particulièrement attaché à la définition qu’en a donnée Gérard Noiriel, que j’ai expliquée notamment ici et défendue à nouveau ici . Si, dans ce dernier billet, j’affirme que je ne souhaite pas la défendre à tout prix, la perspicacité proverbiale de mes lecteurs aura relevé que je peine cependant à m’en détacher. Certes — car se détacher d’une idée ne se fait pas, à mon sens, simplement par un acte de volonté. Encore faut-il trouver en quoi une idée alternative éclaire mieux notre réflexion. Et ça, ça demande du travail. Voici donc une citation trouvée chez Christophe Charles qui permet un premier pas en ce sens :

Qu’il s’agisse d’articles d’encyclopédie, de théories sociologiques d’ensemble, d’essais critiques ou de travaux plus proprement historiques, chaque auteur propose d’emblée une nouvelle définition de la notion [d’intellectuel] ou critique les définitions antérieures. […] En réalité, toutes les définitions des intellectuels ont un autre objet que celui apparent. Il s’agit moins de clarifier les idées que de situer l’auteur dans le champ des débats sur les intellectuels, c’est-à-dire entre intellectuels, puisque cet objet historique présente la particularité d’englober, qu’il le veuille ou non, celui qui l’étudie […]

La définition de Noiriel n’y échappe pas, bien sûr. Son utilité est certaine, puisqu’elle permet de formuler des réflexions qui ne pourraient pas voir le jour sans elle. Mais elle constitue aussi une prise de position pour des communautés de compétence universitaires. En ce sens, elle n’aurait pas pu être formulée par un anarchiste, par exemple, aux yeux duquel cette structure de pouvoir risque de paraître illégitime. Par sa définition, Noiriel s’affirme comme universitaire et intellectuel spécifique. Pour ceux, comme Charle ou Lamonde, qui voudraient prétendre observer les intellectuels de manière distanciée, en se projetant à l’extérieur de leur sujet, l’approche « phénoménologique » (c’est le choix de mot de Lamonde) , c’est-à-dire examiner le vocabulaire, la sémantique et la subjectivité des acteurs eux-mêmes, constitue une solution alternative à la définition a priori de leur objet.

Bibliographie

Référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue pour écrire ce billet :

CHARLE, Christophe, Naissance des « intellectuels », 1880-1900, Paris, Éditions de Minuit, 1990, 272 pages. Recension ici.