Emic et etic: notes sur un enjeu de méthode

Je m’intéresse de plus en plus à la distinction méthodologique entre « emic » et « etic ». Comme beaucoup d’outils d’analyse, ce sont des concepts que j’ai découvert chez Carlo Ginzburg, dont les réflexions méthodologiques m’ont toujours été très utiles parce qu’elles s’attachent généralement à des difficultés bien concrètes de la pratique historienne.

La distinction entre « emic » et « etic », Ginzburg l’emprunte à Kenneth L. Pike, anthropologue et linguiste américain.

Pike souligne qu’il y a deux niveaux de langage: celui employé par les acteurs, dans une culture donnée – c’est le côté emic (mot calqué sur phonemics); de l’autre, le niveau etic (qui renvoie à phonetics), langage distancié de l’observateur ou du chercheur. Ce qui m’intéresse au plus haut point dans cette distinction, c’est que le chercheur , selon moi, n’est pas censé choisir entre ces deux niveaux. C’est précisément le rapport entre les deux niveaux qui est important .

Cette distinction affleure différents écrits sur la méthode historique, bien avant Ginzburg ou Pike. Marc Bloch en a fait une intéressante discussion dans son Apologie pour l’histoire . Ainsi, les historiens tendent à toujours être conscients de l’existence de deux niveaux de langage, l’un provenant de leurs sources, l’autre de leurs collègues. C’est d’ailleurs en prenant appui sur Bloch que Ginzburg entreprend la discussion de ce problème dans le principal article qu’il y a consacré . Ce qu’apporte la distinction entre « emic » et « etic », c’est un vocabulaire qui permet d’expliciter, donc de clarifier cette distinction et par conséquent de faciliter la discussion sur cette difficulté méthodologique. Cette difficulté ne se réduit pas à la discipline historique (les anthropologues et les sociologues la connaissent aussi), mais me semble particulièrement aiguë pour les historiens.

Ginzburg explique que le langage etic constitue le point de départ des historiens: ils y formulent leurs questions et profitent de l’effet heuristique que produit la distance qu’il met entre l’analyste et son objet. L’objectif de l’historien serait d’apporter des réponses emic à des questions etic. Le langage etic a d’autres propriétés intéressantes: il permet de formuler une critique de ce que le langage emic voile et il permet également la comparaison entre des sociétés employant des langages différents. Il n’en reste pas moins que le langage emic véhicule l’ensemble des significations qui ont cours dans une société donnée. En ce sens, il demeure l’objet premier de l’analyse.

Une autre historienne qui utilise explicitement la distinction emic/etic est Simona Cerutti, une interlocutrice de Ginzburg . Cerutti aborde le problème en soulignant que des catégories historiennes préétablies (etic) risquent d’occulter la manière dont les acteurs de l’histoire comprennent leurs propres actions. Cela se répercute sur la capacité de l’historien lui-même de comprendre le passé. Dans son débat avec Ginzburg, Cerutti questionne la nature de la distinction entre emic et etic: s’agit-il de procédures d’analyses  ou de différents niveaux de réalité? Elle formule le débat ainsi:

La question n’est pas d’établir la légitimité de l’une de ces perspectives contre l’autre, ni d’opposer des orthodoxies analytiques (l’emic comme seule dimension légitime). Le problème est plus radical et je le formulerais de cette manière: qu’est-ce qu’une méthode d’analyse « interne » [Cerutti emploi ce terme comme synonyme à emic] et où peut-elle être appliquée? […] emic et etic sont-ils deux procédures d’analyse – comme je le pense – ou bien sont-ils deux contextes (l’un étant le contexte le plus immédiat dans lequel émergent les comportements, et où les acteurs activent des modèles culturels; l’autre plus distant et plus profond, où les modèles culturels se sont construits)?

Aux yeux de Cerutti, la conception qu’elle prête à Ginzburg pose problème dans la mesure où elle suppose que emic ne révèlerait que la manière dont les acteurs s’empareraient de structures et de normes préexistentes, les motifs profonds de leurs actes ne pouvant être saisis qu’au niveau etic. En revanche, pour elle, la dimension etic de l’analyse se nourrie de la distanciation du chercheur et du comparatisme, tandis que la dimension emic, en s’intéressant aux paroles et aux gestes des acteurs, permet d’analyser des formations culturelles authentiquement originales et créatives, que ne permettrait pas l’analyse etic.

La perspective de Cerutti, bien qu’intéressante, ne m’a pas entièrement satisfait. D’une part, en analysant etic et emic depuis le point de vue de la micro-histoire, elle tend à identifier emic avec une échelle d’analyse, celle « au ras du sol » qu’utilisent les microhistoriens. Cette perspective risque de faire perdre de vue que la dichotomie etic / emic renvoie d’abord à des types de langage plutôt qu’à des jeux d’échelle. D’autre part, elle défend l’intérêt d’une analyse emic sans expliciter la relation entre etic et emic, l’aspect qui avait d’abord retenu mon attention chez Ginzburg.

La même Cerutti affine toutefois sa réflexion dans un autre article, où certaines propositions m’interpellent davantage. Ainsi, le langage etic  et le langage emic pourraient, chacun, nous protéger d’un biais différent: l’etic, parce qu’il est étranger au langage du rédacteur de la source, nous protégerait contre les biais de son idéologie; mais ce n’est pas sans nous exposer à nos propres biais idéologiques, dont l’emic, qui nous est étranger pourrait nous protéger: « L’anachronisme, il est peut-être utile de le rappeler, n’est pas l’effet d’une lecture des sources menée explicitement à travers les catégories des chercheurs; mais plutôt l’attribution, le plus souvent implicite, aux acteurs sociaux de nos propres catégories et de nos propres langages. » 

Un exemple cas  intéressant de relation entre le langage des acteurs et le langage des analystes est fourni par Paul Veyne (qui n’emploie pas les termes etic et emic): il s’agit de l’évergétisme. Veyne explique que des historiens ont voulu voir dans les pratiques qu’on a regroupé sous ce nom, notamment les distributions de pain, des pratiques charitable. Or,

les mots de pauvre et de charité sont étrangers au ocabulaire païen: ce sont des concepts juifs et chrétiens; les païens déclaraient agir par munificence ou patriotisme, et les secours d’assistance étaient censés être destinés à tous les citoyens: cétait le peuple romain qui avait droit au blé public, « les citoyens » qui étaient envoyés dans les colonies de peuplement. Mais ne soyons pas dupes des valeurs: dans le fait, seuls les citoyens pauvres bénéficiaient du blé et des terres; la phraséologie n’en continuait pas moins à dissoudre la catégorie économique des pauvres dans l’universalisme civique de la loi. […] Les distributions de blé n’étaient donc pas exactement, ni ce qu’en disaient les valeurs antiques, ni l’équivalent de lassistance moderne: elles sont un événement original […] l’évergétisme: ce concept, inventé par Marrou en 1948, désigne l’attitude de la classe gouvernante, composée de gentilshommes terriens qui vivent à la ville et pour qui le gouvernement de la cité est un droit et un devoir d’État; aussi se sentent-ils tenus de faire tourner la machine, fût-ce à leurs frais, et de se rendre populaires par leur munificence; au besoin, le peuple savait les rappeler à leur devoir par un charivari. Monuments, amphithéâtres, banquets publics, spectacles du cirque et de l’arène…. L’intrigue a donc pour sujet le mécanisme qui a fait, de la classe gouvernante païenne, la prisonnière de ses propres privilèges. Cette classe se faisait un devoir de se ruiner pour la cité, car noblesse oblige. Ce qui est une troisième intrigue: la munificence aristocratique; le noble distribue des pensions à ses clients, couche amis et domestiques sur son testament, bâtit un amphitéâtre, protège les arts et les lettres; devenu chrétien, il fait l’aumône, libère ses esclaves, embellit la basilique, multiplie les œuvres pieuses et charitables… […] On a vu plus haut le paradoxe: en ce qui concerne ces distributions, l’idée antique d’universalisme civique ne correspond pas aux faits et le concept d’évergétisme, qui leur va au contraire (il a été taillé sur eux) date de 1948 .

Voilà donc un phénomène social désigné par un mot étranger à la société où il est vécu (pour plus de détails sur sa genèse, cf. ). Il s’agit par conséquent d’un mot etic. Dans la langue de l’époque, une multitudes de mots distincts étaient employés pour désigner le phénomène; un réseau de concepts emic. Ces pratiques pouvaient notamment être rapportées à la grandeur de l’homme, sa générosité, sa magnanimité, sa charité. Pourtant, Veyne souligne qu’employer un terme comme « charité », par exemple, pourrait induire des erreurs importantes dans la compréhension de l’histoire, et ne se prive pas d’épingler au passage de multiples synthèses de longue durée qui « fabriquent des invariants » artificiels:

Mais le danger le plus sournois est celui des mots qui suscitent dans notre esprit de fausses essences et qui peuplent l’histoire d’universaux qui n’existent pas. L’évergétisme antique, la charité chrétienne, l’assistance des modernes et la Sécurité sociale n’ont pratiquement rien de commun, ne vont pas au bénéfice des mêmes catégories de gens, ne secourent pas les mêmes besoins, n’ont pas les mêmes institutions, ne s’expliquent pas par les mêmes motifs et ne se couvrent pas des mêmes justifications; on n’en étudiera pas moins l’assistance et la charité à travers les âges, de l’Égypte pharaonique aux démocraties scandinaves; il ne restera plus qu’à conclure que l’assistance est une catégorie permanente, qu’elle remplit une fonction nécessaire à toute société humaine et que dans cette permanence doit être cachée quelque mystérieuse finalité d’intégration de tout le corps social; on aura ainsi apporté sa pierre à l’édifice d’une sociologie fonctionnaliste. Par là s’établissent dans l’histoire des continuités trompeuses, des généalogies abusives; […]

On a pu reprocher à Veyne de tomber lui-même dans le piège des invariants. En effet, dans Le pain et les jeux, sa principale étude sur l’évergétisme, il aurait négligé l’étude des termes employés dans les langues grecques et latines utilisés pour désigner son objet d’étude . En somme, il aurait oublié, pour étudier son sujet, d’étudier les données objectives que fournit le langage des acteurs (emic) pour comprendre le sens des pratiques dans lesquelles ils sont investis. Il ne s’agit pas pour ici pour moi de me prononcer sur l’approche de l’evergétisme, mais de souligner ce qu’implique l’argument, en tant qu’exigence méthodologique: le langage est toujours une données dur problème, même si le chercheur peut légitimement, pour différentes raisons, préférer employer un mot etic.  Il reste cependant que le problème soulevé par Veyne est pertinent et parfaitement validé par ses critiques: les mots, si on n’y prend pas garde, peuvent communiquer, à l’insu du chercheur et du lecteur, des fausses similarités. Plus encore: en croyant employer un mot emic, le chercheur risque, par défaut de vigilance, de l’investir d’un sens qui lui est étranger, etic. C’est pourquoi l’analyse peut parfois se trouver clarifiée si on forge un mot etic, qui sera alors un mot de spécialiste, dont on prendra garde à bien baliser l’usage, pour éviter les confusions.

Enfin, il est un autre avantage au mot etic: celui d’échapper aux rapports de pouvoirs dans lesquels les mots emic sont enfermés. Ce point me semble échapper à Cerutti – à moins qu’elle ne l’inclut dans les qualités heuristiques de l’etic, mais alors elle ne détaille pas cet aspect. Certes, l’emic peut apporter des richesses analytiques supplémentaires au chercheur en apportant la perspective des acteurs. En revanche, l’emic, comme langage engagé dans l’action, est un système de représentation du monde qui témoigne des rapports de force des acteurs en présence . Par exemple, on peut très bien cacher la domination d’un patricien sous le couvert de sa générosité ou de son patriotisme. Cela oblige à une analyse critique, qui sera apportée  par le langage etic.

Je rappellerai pour finir un élément incontournable, qui oblige même les plus fervents adeptes du seulement-l’emic à employer un langage etic, quoi qu’ils prétendent: si l’emic et l’etic désignent la différence entre le langage du chercheur et des acteurs de son étude, l’etic est le seul langage qui soit commun au chercheur et à son lecteur. C’est donc, dans un cadrage etic que le chercheur finira inévitablement par rendre ses résultats.

Bibliographie

La référence que je n’ai pas lue, mais aurais dû lire pour écrire ce billet:

Kenneth L. Pike, Language in Relation to a Unified Theory of Structure of Human Behavior, The Hague-Paris, Mouton, 2ième ed. revue, 1967.

Les statistiques comme représentation (du terrorisme)

Il y a quelque temps, quelques-uns de mes amis facebook ont partagé ce billet du site Les crises, où se multiplient les tableaux statistiques sur les attentats dans le monde. L’auteur du billet ne commente presque pas, sauf pour dire que les débats devraient respecter la complexité du phénomène — on est bien d’accord. Ce qui m’ennuie, et je l’ai dit en partageant à mon tour le lien, c’est qu’il n’y a pas un mot d’explication sur la méthodologie par laquelle on a construit ces statistiques. En se présentant pour objectif, le billet occulte par conséquent l’un des principaux moyens par lesquels on pourrait apprécier la complexité du phénomène.

Les statistiques sont des représentations, comme les définit Roger Chartier. Elles appartiennent au domaine du symbolique, comme le définit Maurice Godelier dans la mesure où c’est l’usage que nous faisons des statistiques qui permet à une certaine idée du terrorisme de se traduire en action politique. Les représentations du terrorisme orientent la mesure des efforts que nous mettons à le combattre et le choix des méthodes que nous employons pour ce faire et, plus généralement, toutes nos attitudes face à celui-ci. La représentation est donc une réalité agissante et, pour cette raison, le cœur d’un combat politique où de nombreux acteurs s’affrontent pour orienter ladite représentation dans le sens de leurs intérêts.

Dans le billet, déjà cité, du blogue Les Crises, l’auteur oriente légèrement la lecture par son commentaire sarcastique : « la guerre au terrorisme : une réussite! » Dès lors, les nombreux tableaux semblent tous livrer le même message : le nombre d’actes de terrorisme recensés a bondi au cours des dernières années. On en conclut donc rapidement, au mieux que la guerre au terrorisme n’a pas pu empêcher la croissance du terrorisme, au pire que la guerre au terrorisme a aggravé la situation, galvanisé le terrorisme et favorisé son recrutement. Aussi plausibles que soient ces conclusions, elles évincent un autre élément de réponse, plus subtil et tortueux, mais tout aussi plausible : que la guerre au terrorisme ait bouleversé les modes de classification et de collecte des données. En donnant une efficacité symbolique concrète à la catégorie « terroriste », elle aurait ainsi conduit nombre d’acteurs à agir pour favoriser la classification de certains actes au sein de cette catégorie. Ce processus a d’ailleurs commencé avant le 11 septembre 2001, bien qu’il se soit sans doute accéléré depuis.

Prenons par exemple ce compte-rendu d’un essai sur la guerre civile algérienne, dans les années 1990. J’en citerai un paragraphe entier :

Selon Marie-Blanche Tahon, le régime militaire algérien veut exploiter efficacement une véritable « rente du terrorisme », car « la lutte contre le terrorisme dont se revendique l’armée algérienne est un excellent argument pour accorder des prêts et des aides financières à l’Algérie. » L’armée engage à cet effet « ses journaux et ses démocrates » et se fait relayer « par la plupart des médias occidentaux et aujourd’hui par les touristes politiques, des vieux “nouveaux philosophes” aux parlementaires, qui vont faire leur petit tour à Alger. » L’auteur redoute en fait que ces visites aient « trois conséquences : caution accordée à la “démocratie” algérienne; vente d’armes à l’armée algérienne pour accroître la répression du “terrorisme” et démantèlement des “réseaux terroristes” en Europe. Les deux dernières conséquences résultent de l’amalgame savamment entretenu depuis six ans entre “terrorisme” et “expression politique”. Amalgame destiné à justifier la répression, quelle que soit sa forme. » Le rôle actif dans la tragédie algérienne de la communauté internationale et notamment les institutions et les gouvernements qui soutiennent le régime algérien par le biais d’une « aide » financière est souligné. « Cette “aide” internationale, qu’elle vienne du FMI, de la Banque mondiale, du Club de Paris ou de divers gouvernements, est largement utilisée pour alimenter la répression contre une population civile toujours insoumise. »

Le danger des statistiques sur des thèmes aussi sensibles est bien illustré ici. Lorsqu’un thème devient politiquement porteur, l’ensemble du vocabulaire médiatique et politique s’en trouve altéré et l’effet finit généralement par percoler sur les milieux intellectuels et les producteurs de statistiques. Si l’armée algérienne a besoin de financement, ses ennemis entreront rapidement dans les catégories statistiques qui attirent le mieux l’argent. Dans les années 1990, c’était déjà la catégorie « terroriste ». Et nous parlons là d’une époque antérieure au 11 septembre 2001! Imaginez après!

Voici un autre exemple : les tableaux exposés dans cet article de Métro. Citons le paragraphe où l’on explicite la définition :

Pour être considéré comme un acte terroriste et être recensé dans la Global Terrorism Database, l’acte doit être intentionnel, avec un but social, économique, politique ou religieux. Il doit y avoir des preuves d’une volonté à envoyer un message à d’autres personnes que les victimes elles-mêmes. L’acte doit aussi être fait en dehors des réglementations internationales sur les guerres.

La dernière phrase de cette définition est capitale : si un nombre croissant de guerres menées actuellement ne disent pas leur nom, alors logiquement, les morts qui autrefois auraient été catégorisés comme des victimes de guerre se retrouvent naturellement dans la catégorie des victimes du terrorisme. Politiquement, la logique est implacable : il vaut toujours mieux « combattre le terrorisme » que de n’être qu’une faction au cœur d’une guerre civile.

Tout ça pour dire que je ne pense pas qu’on puisse étudier l’évolution quantitative du terrorisme sans étudier en parallèle l’évolution de la catégorie « terrorisme », de sa définition, des méthodes de collecte et des enjeux politiques qui affectent chacun de ces éléments. Se priver de cette étude qualitative sous prétexte de « laisser parler les chiffres » revient à s’aveugler sur la signification réelle de ces chiffres.

Les morisques au Maroc

Depuis la fin de ma thèse, plusieurs facteurs m’ont poussé à fureter hors de mes champs de compétence immédiats. Mentionnons en particulier la fréquentation du Groupe de Recherche sur l’Islamophobie et le Fondamentalisme, la conférence que j’ai faite pour eux et les questions qui sont venus après. J’ai voulu élargir mon champ de vision des relations entre chrétiens et musulmans, notamment en me documentant davantage sur la colonisation au Maghreb. Et aussitôt, je fus ramené à mes vieilles amours. Ça se passe dans l’ouvrage de Daniel Rivet sur Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation :

Depuis la Méditerranée andalouse, avec laquelle le Maroc a respiré en osmose sept siècles durant, ont reflué bon nombre des 300 000 à 500 000 réfugiés expulsés par la monarchie très-catholique au XVIe siècle. Cette minorité, musulmane certes, mais juive également, féconde l’agriculture dans le nord du pays après avoir essaimé de gros villages d’arboriculteurs et de jardiniers hydrauliciens. Elle régénère les métiers citadins et le grand commerce. À un Maroc épuisé par les grandes convulsions de la fin de notre Moyen Âge, l’Espagne prête une élite paysanne et une classe moyenne citadine qui contribuent éminemment à réanimer un pays exsangue. Ces émigrés pour la foi qui, à Tétoun, Ouezzan, Fès et Salé, on quelquefois gardé la clé de la maison en Andalousie, cultivent une mémoire de nostalgie, perpétuée dans la musique, la poésie et la tradition familiale. Juifs et musulmans andalous partagent la même détestation du roumi, en l’occurrence espagnol, et célèbrent de concert la bataille de l’oued el Makhazin qui marqua, en 1578, le redressement de l’Empire chérifien contre les puissances ibériques. Les Andalous n’ont pas seulement apporté des savoir-faire, mais aussi un savoir-vivre citadin, combinant le adâb (ou bagage de l’honnête homme musulman) et l’art de faire en politique. Aussi le makhzen recrute de préférence ses scribes de cour au sein de la colonie andalouse qui se juxtapose, sans se fondre, à l’élite des grandes cités. 

Référence de Rivet: Jean Brignon, Abdelzaiz Amine, Brahim Boutaleb, Guy Martinet, Bernard Rosenberger, Histoire du Maroc, Paris/Hatier, Casablanca/Librairie nationale, 1967 (Rivet précise entre parenthèses : la meilleure synthèse historique en français disponible sur le Maroc).

J’ai voulu esquisser un approfondissement de la présence morisque au Maroc, en particulier à partir d’une contribution de Mercedes García-Arenal, auquel j’ai ajouté quelques informations grapillées ailleurs dans ma bibliothèque. Dans son chapitre sur les morisques au Maroc, elle explique que les réfugiés mudéjares et morisques en provenance d’Espagne sont en fait un flux continu depuis la fin du XVe siècle jusqu’au début du XVIIe siècle. Trois moments marquent les temps forts de ces migrations : le premier est constitué par la guerre de Grenade de 1482 à 1492 et la conversion forcée de 1502; le second est constitué par la guerre des Alpujarras, soulèvement des morisques de Grenade contre les Espagnols entre 1568 et 1571, et s’étend jusqu’en 1573; le troisième est l’expulsion définitive des morisques d’Espagne entre 1609 et 1614. Au Maroc, les morisques, surtout grenadins, s’installèrent principalement sur les côtes, là où se trouvaient des territoires disponibles. C’est que les côtes marocaines étaient sous la pression des puissances ibériques : Espagnols et Portugais y avaient conquis plusieurs places fortes (Ceuta, Tanger, Oran, Tlemcen, par exemple), d’où ils lançaient des attaques dans les environs. Ce sont ainsi plusieurs des terres les plus fertiles de la côte maghrébine (au Maroc et une partie de la côte algérienne) qui étaient désertées par les habitants qui préféraient se réfugier hors de portée des raids. Ce sont ces terres que les morisques ont occupées, généralement avec l’assentiment des sultans et chefs locaux.

Sur ces morisques, les sources disent généralement deux choses : d’abord, que c’étaient d’habiles agriculteurs et horticulteurs; ensuite, qu’ils étaient vaillants et maîtrisaient bien les techniques de guerre les plus récentes, telles que l’usage des armes à feu, de l’artillerie et des techniques de siège . Formant des communautés autonomes ou quasi autonomes à proximité des enclaves ibériques, les morisques profitaient de leur familiarité avec la culture et la langue ibérique pour s’imposer comme intermédiaires lorsqu’il fallait négocier la rançon de captifs, commerce fort lucratif sur la frontière. Cet argent permit la formation d’une oligarchie grenadine, qui s’illustra dans la guerre de course contre les chrétiens ou comme mercenaires dans les guerres opposant les aristocrates locaux. Certains de ces aventuriers ambitionnaient de fonder leur propre état « libre à la manière de Venise ou des Pays-Bas », ou en se constituant en vassaux, même des Rois Catholiques s’il le fallait .

Le Maroc, État indépendant de l’Empire ottoman, connu à cette époque des fluctuations importantes de stabilité et de puissance. La dynastie saadienne, en particulier le second sultan, a entrepris de moderniser l’armée, formant notamment des corps de mousquetaires et d’artilleurs morisques. Au lendemain de la bataille des trois rois, qui vit la victoire des Marocains sur les Portugais du roi Don Sebastián, en 1578, des chefs de ces régiments tentèrent un coup d’État contre le sultan Ahmad al-Mansur, qui contrecarra leurs plans et fit exécuter les plus importants d’entre eux, envoyant les autres à la conquête du « Soudan » (non pas le Soudan actuel, mais l’Afrique Noir au sud du Maroc), les éloignant définitivement du cœur du pouvoir . Toutefois, al-Mansur et son fils Muley Zidán, courtisant les morisques qui restaient en leurs royaumes, exaltaient la possibilité d’une reconquête du royaume de Grenade, inquiétant les émissaires espagnols.

Selon certains historiens, la victoire de Muley Zidán lors de la guerre de succession d’al-Mansur fut l’un des facteurs pris en compte lorsque les souverains espagnols décidèrent d’expulser les morisques, inquiets que ceux-ci puissent appuyer des projets d’invasion marocains ou ottomans. Les tractations entre le Maroc et des ennemis européens de l’Espagne, notamment les Hollandais, auraient permis de prendre l’ennemi à revers. Mais la thèse de la menace marocaine ne semble pas tenir. Une étude brève, mais précise, de Rafael Benítez Sánchez-Blanco la remet à sa juste place. Les tractations entre les Pays-Bas et le Maroc auraient été essentiellement commerciales. Ni les Hollandais, qui venaient de signer la Trêve de Douze ans, ni Muley Zidán, qui devait consolider son royaume, n’étaient très intéressés à relancer les hostilités avec les Espagnols. Le roi et ses agents eux-mêmes ne semblent pas avoir pris la menace trop au sérieux et n’auraient utilisé l’argument d’une menace marocaine que ponctuellement, pour convaincre certains dignitaires réticents. Les édits publics, en revanche, ont évacué cet argument, car il semblait de moins en moins crédible au moment où ils furent publiés .

C’est un total de 40 000 morisques qui arrivèrent au Maroc à la suite de l’expulsion de 1610. Ils provenaient pour l’essentiel d’Andalousie et d’Estrémadure. Pour la plupart, ils s’établirent près du détroit de Gibraltar ou sur la côte méditerranéenne du Maroc « pour respirer l’air d’Espagne ». Habillés à la castillane, parlant mal l’arabe et connaissant souvent mal l’islam, ces morisques ne furent pas toujours bien accueillis. Cette  mauvaise réputation des morisques entre les Marocains fut renforcée par le fait que quelques-uns confessèrent publiquement leur foi catholique et moururent en martyrs .

De tous les groupes morisques établis au Maroc, s’il en était un que les autorités espagnoles gardaient plus précisément à l’œil, ce devait être les Hornachegrs. La ville d’Hornachos, en Estrémadure, était presque exclusivement peuplée de morisques. Ces derniers bénéficiaient de plusieurs privilèges exceptionnels entre les morisques d’Espagne, tels que le droit de porter les armes ou de se déplacer librement. Cette communauté de quelque 4000 à 5000 individus se voyait, en Espagne, comme un État autonome, pratiquant la frappe de fausse monnaie, le banditisme et la rapine dans les environs, s’assurant un état d’impunité par la corruption des autorités . Les Hornacheros envoyaient des émissaires au Maroc traiter avec des morisques installés là-bas ou avec le sultan. Lors de l’expulsion de 1610, ils furent la première communauté déportée de la région. C’est un groupe de quelque 3000 individus qui parvint au Maroc . Le sultan voulut les établir sur la frontière sud de ses territoires, mais les Hornacheros n’y restèrent pas bien longtemps et préférèrent s’installer face à Rabat, fortifiant le lieu et fondant la cité de Salé, bientôt un haut lieu de corsaires, accueillant même des corsaires anglais et hollandais. Entre 1620 et 1630 environ, Salé se comporta comme une cité autonome, se gouvernant par son propre conseil, avant de prêter de nouveau allégeance, nominalement, au sultan. La puissance des hornacheros gênait et ils entrèrent en conflit à plusieurs reprises avec le sultan, avec ses ennemis, avec les morisques d’origine andalouse établis à Rabat (environ 10 000 individus expulsés en 1614). À plusieurs reprises, craignant d’être l’objet d’attaque, ils cherchèrent l’alliance de puissance européenne, notamment… l’Espagne, à laquelle ils proposaient de tenir la côte marocaine et d’empêcher la guerre de course. À l’occasion, ils allèrent jusqu’à proposer de céder la ville de Salé en échange du retour en Espagne, promettant de se comporter en bons chrétiens. Des négociations avec l’Espagne furent tentées en 1614, 1619, 1631, 1637 et 1663 .

La république de Salé n’existe plus. En 1668, son autonomie disparu et elle fut intégrée à la monarchie marocaine . Son emplacement n’est aujourd’hui qu’un quartier de Rabat. Les Hornachegos qui la peuplaient, devenus trop dangereux pour le pouvoir du sultan, furent politiquement, parfois physiquement, éliminés. La mémoire d’Hornachos demeure toutefois, et il existe des ententes de collaboration culturelles entre Hornachos et Rabat. Des groupes s’identifiant aux morisques existent un peu partout au Maghreb. À l’occasion du quatrième centenaire de l’expulsion des morisques, en 1609, une lettre collective disait que les descendants des morisques étaient au nombre d’un million au Maroc (j’ignore la validité du chiffre). Ils demandaient au roi d’Espagne d’effectuer une déclaration d’excuse pour l’expulsion (comme il l’avait fait pour l’expulsion des Juifs en 1992) et d’accorder aux descendants des morisques la double nationalité pour leur permettre, s’ils le souhaitaient un « retour » au pays .

Ce petit retour sur les morisques n’est pas sans découvertes pour moi, qui ne se résument pas à me rafraîchir la mémoire. Les morisques du Maroc furent plus en contact avec Grenade, l’Estrémadure et l’Andalousie qu’avec Valence, qui était le point focal de ma thèse. L’ouvrage codirigé par Mercedes García-Arenal et Gérard Wiegers, paru l’année de ma soutenance et acheté lors d’un passage en coup de vent à Barcelone, est salutaire pour élargir l’étude de la question morisque hors d’Espagne. La migration morisque au Maroc a joué sur les équilibres géopolitiques et le paysage agricole de la région. C’est une belle porte d’entrée sur l’histoire marocaine, qui s’infiltre dans celle-ci en dehors des blocs monolithiques des histoires nationales. Les appartenances religieuses des morisques ne se laissent pas saisir par des lectures simplistes du christianisme ou de l’islam non plus : en Espagne, ils étaient tenus pour musulmans, au Maroc, plusieurs furent massacrés pour avoir déclaré ouvertement leur christianisme. Histoire à suivre dira-t-on.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue pour écrire ce billet :

Guillermo Gonzalbes Busto, Los moriscos en Marruecos, Granada, 1992.