Naissance des faits divers en France

Le travail de Gérard Noiriel porte sur l’histoire des ouvriers, de l’État-nation et de l’immigration, essentiellement. Mais la réflexion sur l’immigration, en particulier, l’a amené à réfléchir sur les pratiques médiatiques, partant de l’hypothèse que celles-ci jouent un rôle important dans les pratiques de stigmatisation des immigrants et les défis auxquels ces derniers sont confrontés à leur arrivée. Ainsi, dans sa grande synthèse Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle), Discours publics, humiliations privées, Noiriel consacre un très long chapitre (le deuxième) à « La mise en place de l’espace public républicain » à l’époque de la troisième république. L’espace public ne se réduit pas aux médias: sa structure, à cette époque, fut également affectée par des événements majeurs comme la constitution des premiers partis politiques de masse et la professionnalisation des universités. Mais c’est également l’époque où est née la presse de masse. Pour l’essentiel, les réflexions de Noiriel sur ces questions ne paraît pas reposer sur des recherches empiriques qu’il aurait lui-même menées et c’est à d’autres travaux que renvoient les notes de bas de page de ce passage: ceux, de Marc Angenot, Michael Palmer, Jürgen Habermas, Christophe Charle, Dominique Kalifa et Anne-Claude Ambroise-Rendu en particulier.

La Troisième République a libéralisé les lois sur la presse et mis en place l’éducation primaire obligatoire, ce qui eut pour effet d’accroître considérablement la clientèle potentielle des journaux. Ces réformes apparaissaient comme des conséquences logiques de la mise en place du droit de suffrage universel: puisqu’on intégrait de nouveaux électeurs au jeu politique, il fallait s’assurer qu’ils soient suffisamment instruits et informés.

Cependant, les journaux de masse obéissaient aux impératifs du marché. Pour « livrer la marchandise » et faire entrer l’argent garantissant leur existence, ils ont dû, au contraire des journaux à petits tirages qui existaient auparavant, former des professionnels et former leurs propres codes et méthodes de travail. Les « publicistes » qui publiaient dans les journaux avant cette époque étaient en effet souvent des notables, des rentiers ou des professionnels vivant d’autres sources de revenu. Autre effet du marché, il fallait renouveler l’information chaque jour et faire en sorte que les lecteurs achètent le journal tous les jours. C’est à cette époque, et en suivant cette logique, que le mot « actualité » s’impose dans le champ journalistique. Par ailleurs, pour atteindre un public plus large et éviter de le cliver, les journaux de masse se sont dépolitisés.

Un autre des défis auxquels les journaux de l’époque ont dû répondre pour conquérir leur public était d’intéresser celui-ci à des événements auxquels il ne participait pas directement.

Lorsque cet intérêt pragmatique fait défaut, il n’existe qu’un seul grand moyen de motiver à distance les individus auxquels ont s’adresse, c’est de faire en sorte qu’ils s’identifient au récit qu’on leur présente. L’identification comble en effet, magiquement, la distance entre celui qui écrit et celui qui lit, car elle suscite chez le lecteur une participation fictive à l’histoire racontée. C’est l’émotion et non le raisonnement qui constitue ici la ressource déterminante .

C’est pour répondre à ces défis (le renouvellement des nouvelles et la création d’une identification du lecteur à la nouvelle) que la presse de masse a développé un tel intérêt pour les faits divers. Les journalistes relatant les faits divers utilisent en effet différentes pratiques pour susciter l’émotion pour ou contre la ou le criminel.le, par une « excitation narrative » qui joue sur les sentiments d’empathie, la terreur, l’horreur pour le crime, le dégoût de la personne du criminel . Commercialement, la stratégie était sans aucun doute payante: un crime horrible en première page pouvait faire monter les ventes de 50 à 100%. Le fait divers ne concerne pas que le crime, même s’il s’est d’abord construit par le traitement de la criminalité:

L’immense succès que rencontre le récit criminel dans la presse de l’époque tient au fait qu’il met toujours en scène le mêmes personnages: des victimes, des agresseurs et des policiers (ou des juges). Le fait divers repose sur la structure narrative du « polar ». Mais l’émotion et l’identification des lecteurs sont accrues par l' »effet de réel » propre à ce type de récit. Étant donné que le drame qui est raconté par le journaliste s’est réellement produit, chaque lecteur est incité à penser que ça aurait pu lui arriver à lui aussi .

On peut grapiller un autre défi important auquel la presse de masse fit face lors de l’introduction du fait divers, un défi dont Noiriel ne parle pas, dans l’article déjà cité d’Anne-Claude Ambroise-Rendu: l’exposition régulière et racoleuse de la criminalité faisait l’objet de critiques fortes de la part des moralistes. Les journaux devaient donc justifier la couverture des faits divers en invoquant des motifs d’intérêt public, ce qu’ils firent souvent en invoquant l’idée que ces histoires pouvaient servir « d’avertissement ». En quelques cas, ils avancent que rapporter l’événement participe à un connaissance approfondie sur la société. Dans tous les cas, ils avancent leurs arguments sans vraiment se donner la peine de les démontrer. De cette manière, ils jugent les crimes en fonction d’une moralité qui ne doit pas grand-chose au droit . Il y a là l’expression d’une moralité publique qui préserve une certaine autonomie face aux institutions d’État, un peu comme l’imaginait John Locke dans ses Essais sur l’entendement humain (voir l’analyse de Koselleck ). N’est-ce pas aussi, alors que les moralistes prônaient la dissimulation des châtiments aux criminels, dont ils craignaient le caractère exemplaire, escamotant les supplices de l’échafaud public , une réintroduction de ce spectacle par la petite porte des entrefilets?

Ambroise-Rendu signale que les faits divers (de nombreux récits courts de crimes) se distinguent de la chronique judiciaire (quelques longs récits de crimes « importants », des « affaires » qui passionnent le public sur la longue durée), tout en entretenant avec eux une complémentarité et une interdépendance. Ce sont en effet la multiplicité des faits divers qui produit une « image de fond » à partir de laquelle la chronique judiciaire prend tout son sens, son intérêt, et devient ainsi passionnante pour le lecteur.

La structure fondamentale du récit de fait divers qu’on vient d’évoquer pouvait aussi bien être appliquée à d’autres domaines que celui de la petite criminalité et le furent en effet: la question sociale et le mouvement ouvrier étaient traités à travers les événements violents des grèves, la politique extérieur sera traitée en fonction des « personnages collectifs » nationaux (gentille France versus méchante Allemagne, par exemple) et la politique intérieure sous l’angle des « affaires », les grands scandales. Tous les journaux de l’époque, à gauche comme à droite, ont repris et systématisé la recette, « à l’exception notable de L’Humanité » . La gauche ne faisait que changer les personnages du récit:

Le récit ne met pas en scène ici des « apaches » agressent les vieille dames dans les communes de banlieue, mais des travailleurs morts dans un accident du travail ou victimes de la répression policière. Les solutions politiques qui découlent de ces diagnostics sont simples: il suffit d’éliminer les persécuteurs pour que cesse le malheur du peuple et pour que naisse un monde nouveau où l’exploitation de l’homme par l’homme aura disparu. .

Ne changent, par conséquent, que les paramètres d’identification du lecteur à la victime du récit: plutôt que « gens honnêtes » (contre truands) ou des nationaux (contre d’autres nations), on mettait de l’avance l’identification en tant que classe sociale: ouvrier ou prolétaire, victime du capitalisme ou de l’État (ce qui revenait au même). Un système d’identification se substituant à l’autre.

Dans un billet précédent, j’évoquais les faits divers comme un cas notable pouvant s’analyser « d’exceptionnel normal », concept issu de la microhistoire et systématisé par Ginzburg et Poni , qui peut être utilisé par le lecteur de journaux averti pour réfléchir à la signification des nouvelles qu’il lit. Le récit historique des conditions d’apparition des faits divers (du moins en France, tout porte à croire qu’il y a à la fois schémas similaire et variations selon les contextes nationaux) invitent à questionner d’autres éléments lorsque vient le temps de lire et interpréter les nouvelles: les conditions de production de celles-ci et la mise en forme privilégiée dans la livraison.

Bibliographie

L’article d’Anne-Claude Ambroise-Rendu auquel je fais référence se trouve ici .

La référence que j’aurais dû lire mais n’ai pas lue pour ce billet:

Tim WU, The attention merchants: the epic scramble to get inside our heads, Knopf, 2016, 416 pages. Voir ici.

Merci à Gabriel de m’en avoir parlé. Allez lire son blogue.

La double réification

Le mot «réification» vient du latin res, qui signifie «chose». Il est donc synonyme de «chosification», dont la construction est plus «vulgaire», mais aussi plus accessible à la plupart des gens. On dit qu’on «réifie» en général dans deux types de contextes :

  1. Soit lorsqu’on réduit des créatures vivantes à l’état de choses inanimées (par exemple lorsque, dans les idéologies esclavagistes, des êtres humains sont traités en marchandises; lorsque, dans l’industrie du sexe, des femmes sont traitées comme des produits; lorsque, dans l’idéologie de «l’animal-machine», les animaux sont considérés comme des entités incapables de souffrir).
  2. Soit lorsque des phénomènes changeants sont considérés comme des réalités immuables. Par exemple lorsqu’une nation, historiquement datée, s’attribue des origines dans les fonds des âges.

Ce point éclairci, je voulais souligner un passage de l’Introduction à la socio-histoire de Gérard Noiriel qui précise de belle manière que l’un des fondements de la valeur scientifique et civique des sciences sociales, ici l’histoire et la sociologie, réside dans une «critique de la réification des rapports sociaux»

L’histoire et la sociologie sont devenues des disciplines scientifiques en rejetant, chacune à leur manière, la «réification» du monde social. Dès le début du XIXe siècle, l’histoire s’est constituée en domaines autonomes de la connaissance, en montrant que les «choses» qui nous entourent (les bâtiments, les institutions, les objets, les archives, etc.) étaient les traces inertes des activités humaines du passé. La méthode historique, dont les grandes lignes datent de cette époque, repose sur un examen critique de ces traces. Elle a pour but de retrouver les individus en chair et en os derrière le monde inanimé des objets qu’ils ont laissé.

[…]

La sociologie est née à la fin du XIXe siècle, en développant une critique d’une autre forme de réification, inscrite celle-ci dans le langage, qui consiste à envisager les entités collectives (l’entreprise, l’État, l’Église, etc.) comme s’il s’agissait de personnes réelles. L’objet de la sociologie est de déconstruire ces entités pour retrouver les individus et les relations qu’ils entretiennent entre eux (ce qu’on appelle le «lien social») .

Noiriel prend cette double critique de la réification des mondes sociaux comme point de départ de la démarche «socio-historique» qui est devenue sa carte de visite. Il ne prétend pas que l’histoire et la sociologie se réduisent à ces critiques, mais il estime que, dans les deux cas, il s’agissait d’un pilier important de la constitution de ces domaines de connaissance en disciplines autonomes. C’est largement à partir de cette double critique que Noiriel construit son propre rapport à l’histoire, ce qu’il appelle la «socio-histoire». Pour Noiriel, il s’agit généralement de retrouver la genèse des phénomènes sociaux : retracer l’origine de leur existence et l’expliquer par l’examen des formes de liens sociaux qui la rende possible. L’histoire qu’il développe s’inscrit donc contre celle qui raconte les comportements des entités collectives. Néanmoins, il ne s’agit pas non plus de prétendre que les entités collectives n’existent pas : on peut le constater lorsque, par exemple, il critique les thèses prétendant que les nations sont de pures productions imaginaires . Pour Noiriel, la tâche consistant à retrouver les individus derrière les entités collectives consiste à retrouver par quels mécanismes sociaux les individus se retrouvent regroupés au sein de celles-ci, qu’ils le souhaitent ou non. Ainsi, des mécanismes politiques, juridiques et institutionnels donnent de l’importance à la nationalité, même pour des individus qui ne s’identifient pas à celle-ci.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’aie pas lue avant d’écrire cet article :

Benedict Andersen, L’imaginaire national, 1992. Voir ce compte-rendu.

 

Définir, se situer

Il n’aura pas échappé aux quatre ou cinq lecteurs de ce blogue qu’une question récurrente qu’on y trouve est celle des intellectuels. Il n’aura pas davantage échappé à la sagacité de ces quatre ou cinq vaillants déchiffreurs de ma prose que je suis particulièrement attaché à la définition qu’en a donnée Gérard Noiriel, que j’ai expliquée notamment ici et défendue à nouveau ici . Si, dans ce dernier billet, j’affirme que je ne souhaite pas la défendre à tout prix, la perspicacité proverbiale de mes lecteurs aura relevé que je peine cependant à m’en détacher. Certes — car se détacher d’une idée ne se fait pas, à mon sens, simplement par un acte de volonté. Encore faut-il trouver en quoi une idée alternative éclaire mieux notre réflexion. Et ça, ça demande du travail. Voici donc une citation trouvée chez Christophe Charles qui permet un premier pas en ce sens :

Qu’il s’agisse d’articles d’encyclopédie, de théories sociologiques d’ensemble, d’essais critiques ou de travaux plus proprement historiques, chaque auteur propose d’emblée une nouvelle définition de la notion [d’intellectuel] ou critique les définitions antérieures. […] En réalité, toutes les définitions des intellectuels ont un autre objet que celui apparent. Il s’agit moins de clarifier les idées que de situer l’auteur dans le champ des débats sur les intellectuels, c’est-à-dire entre intellectuels, puisque cet objet historique présente la particularité d’englober, qu’il le veuille ou non, celui qui l’étudie […] .

La définition de Noiriel n’y échappe pas, bien sûr. Son utilité est certaine, puisqu’elle permet de formuler des réflexions qui ne pourraient pas voir le jour sans elle. Mais elle constitue aussi une prise de position pour des communautés de compétence universitaires. En ce sens, elle n’aurait pas pu être formulée par un anarchiste, par exemple, aux yeux duquel cette structure de pouvoir risque de paraître illégitime. Par sa définition, Noiriel s’affirme comme universitaire et intellectuel spécifique. Pour ceux, comme Charle ou Lamonde, qui voudraient prétendre observer les intellectuels de manière distanciée, en se projetant à l’extérieur de leur sujet, l’approche « phénoménologique » (c’est le choix de mot de Lamonde) , c’est-à-dire examiner le vocabulaire, la sémantique et la subjectivité des acteurs eux-mêmes, constitue une solution alternative à la définition a priori de leur objet.

Bibliographie

Référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue pour écrire ce billet :

CHARLE, Christophe, Naissance des « intellectuels », 1880-1900, Paris, Éditions de Minuit, 1990, 272 pages. Recension ici.

Notes sur l’ironisme

J’emploie, depuis peu, un procédé que je qualifie « d’ironiste » dans mes billets. Je m’en expliquerai d’ici quelque temps dans une page de mon blogue. Mais auparavant, j’aimerais noter ici quelques idées sur cette notion d’ironisme.

Edit 2016-03-14, 13:03: Comme on vient de me le faire remarquer, l’ironie, dans le sens que j’utilise dans ce billet, revêt une signification restreinte par rapport à l’acceptation courante de ce terme. Il s’agit en effet toujours d’une ironie appliquée à soi-même, qui relève donc de l’autodérision et de l’autocritique, alors que dans le sens courant du terme, elle peut être utilisée sur un mode « offensif » qui n’est pas de mise ici.

Dans un ouvrage que j’ai déjà maintes fois cité, Noiriel insiste sur la nécessité pour les « intellectuels spécifiques » de se renouveler en s’inspirant d’un modèle intellectuel d’outre-Atlantique, « l’ironiste libéral ». L’ironie, d’après Noiriel, est « un instrument que privilégient tous ceux qui pratiquent cette éthique de soi » qui consiste à se connaître soi-même afin de mieux « se déprendre de soi-même ». Il aborde ce thème en privilégiant l’analyse des œuvres de Michel Foucault et, surtout, Richard Rorty. C’est de Foucault que lui vient l’éthique du « souci de soi ». De même, le philosophe lui fournit un bon exemple de démarche ironiste puisqu’il a développé, en même temps que l’éthique du souci de soi, la démarche d’avouer quelques-unes de ses faiblesses, signalé les lacunes de sa culture philosophique (il n’a jamais lu Heidegger), ses erreurs passées (il n’y a pas eu de « mort de l’homme »), ses grandes errances (il a « brouillé » les « règles de communication » et contribué à semer la confusion par certains de ses livres, par exemple Les mots et les choses) et de s’inclure dans les critiques qu’il formule des intellectuels.

Dans l’analyse qu’il fait des postures de l’intellectuel engagé chez Foucault, Noiriel attache l’ironie à la figure du « chercheur engagé », dernière étape de l’évolution foucaldienne, qui privilégie la compétence savante et le travail collectif. L’ironie étant un procédé par lequel le savant avoue ses insuffisances, elle lui permet de signaler combien nécessaire lui est l’aide d’autrui pour combler ces lacunes . L’ironiste est un chercheur qui ne peut trouver qu’avec l’aide des autres.

En rejoignant la communauté des penseurs « ironistes » dont se réclame Rorty, peut-être parviendrons-nous à mieux nous comprendre nous-mêmes. Un « ironiste » est un individu qui ressemble à George Orwell, quelqu’un qui pense que la meilleure façon d’effectuer des retouches sur lui-même consiste à nouer des liens de solidarité avec les gens qui l’entourent. L’ironiste n’est pas sûr de son vocabulaire final. Il a donc besoin de parler aux autres, car « seule la conversation lui permet de gérer ses doutes, de savoir où il en est, de garder à sa toile de croyances et de désirs une cohérence suffisante pour lui permettre d’agir. »

Le projet intellectuel défini par Richard Rorty est fondé sur un principe de solidarité. Étonnement, peut-être, ce principe découle d’un principe qualifié « d’ethnocentriste » (j’aurais dit « égocentriste », mais ne chipotons pas). Il s’agit d’admettre que tout projet intellectuel se construit sur des préoccupations qui sont ancrées dans l’expérience et l’origine sociale du penseur. Celui-ci cherchera donc à nouer des alliances avec des gens qui ont des préoccupations similaires, bien que pas forcément identiques.

En vertu de ce principe ethnocentriste, nous sommes donc invités à dialoguer d’abord avec nos amis plutôt qu’avec nos adversaires. La meilleure façon de les convaincre consiste à marquer la considération que nous leur portons, comme nous le faisons dans nos conversations orales. […] Rorty procède […][en mettant] en œuvre le « principe de charité », en exposant sous son meilleur jour l’argumentation des auteurs avec lesquels il est en désaccord, avant d’expliquer en quoi consistent ses divergences. Ses interlocuteurs sont désignés par leur nom propre et leurs travaux sont appréhendés dans leur singularité. […] Cette façon de faire permet à Rorty de restituer dans leur cohérence propre les points de vue qui s’affrontent aujourd’hui dans le champ philosophique .

Dans le passage qui précède, le mot « convaincre » est peut-être celui auquel il faut faire le plus attention. Noiriel ne semble pas y avoir pris garde, mais l’activité consistant à vouloir « convaincre » me paraît elle-même piégée. En effet, lorsque nous débattons, nous produisons plus souvent des « dialogues de sourds » que des échanges véritables . Nous convainquons plus souvent nos semblables que nos adversaires, non pas seulement en raison d’un sentiment de sympathie (bien qu’il aide), ni même parce que nous partageons avec eux nombre de postulats et théorèmes (ce qui aide aussi), mais surtout parce que nous tendons davantage à discuter avec eux de nos incertitudes plutôt que de nos opinions formées, comme nous le faisons avec nos adversaires. Il nous est plus facile d’amener l’autre à admettre nos arguments lorsque celui-ci n’a pas solidement ancré ses projets de vie dans ses idées; en retour, nous sommes plus disposés à nous rendre à ses arguments lorsque nous ne sommes pas sûrs de ce que nous avançons. À mon sens, c’est parce que nous discutons de nos doutes avec nos semblables que les débats avec ces derniers tendent à être plus harmonieux et qu’on accepte plus spontanément et sincèrement la règle de base d’un débat honnête : être disposé à modifier son point de vue si les arguments présentés le justifient. À l’inverse, même si nous débattons avec des gens auxquels nous sommes unis par des liens affectifs d’amitié, si nous le faisons sur des thèmes où les opinions, de part et d’autre, sont déjà formées et enracinées, nous parvenons rarement à convaincre notre interlocuteur; au contraire, nous parvenons plus fréquemment qu’autre chose à polariser les opinions et accroître les divergences à force de les expliciter. En somme, le débat sur l’incertitude, sur les failles, me semble être la condition nécessaire à la formation d’une communauté de recherche, selon une expression que j’ai découverte chez Michel Sasseville.

Ce concept, surtout utilisé, à ma connaissance, en pédagogie de la philosophie pour enfants, n’a pas forcément à s’y réduire. Il remonte aux travaux des philosophes pragmatistes Charles Sanders Pierce et John Dewey. Pour ces philosophes, la recherche, qu’elle soit philosophique ou scientifique, est un processus de résolution de problèmes par une démarche de clarification de la pensée. La communauté y est nécessaire pour compléter nos connaissances de ces problèmes et confronter nos abductions à celles des autres « chercheurs » . Si la communauté de recherche est une méthode privilégiée d’initiation des enfants à la pensée philosophique, depuis les travaux de Matthew Lipman, elle est d’abord l’exposition d’un mode de pensée collaborative applicable aussi bien, avec les adaptations requises, aux problèmes du quotidien qu’à la pensée scientifique.

À mes yeux, l’intérêt de cette notion de « communauté de recherche » est qu’elle désigne un principe de pensée solidaire, où aider les autres à penser et être aidé à penser prime sur la volonté de convaincre autrui. Elle s’avère ainsi à la fois conforme à l’idéal de recherche incarné par l’institution de la science et contraire aux habitudes intellectuelles qui nous sont inculquées. Revenons au commentaire de Noiriel sur Foucault. Le problème qui traverse le plus profondément l’œuvre de Noiriel, c’est la volonté de construire un « intellectuel collectif », qui lui semble être la clé pour que le savoir universitaire puisse avoir un impact dans la sphère publique. Or, les intellectuels sont extrêmement individualistes par nature, leur tâche étant consacrée à la production de « leur » pensée:

L’intellectuel ne peut parvenir à s’inscrire dans une communauté d’égaux que s’il entreprend de lutter contre lui-même. Dans notre société, la plupart des intellectuels construisent leur identité autour d’un idéal de dépassement d’eux-mêmes et des autres. L’une des dimensions essentielles de la vérité que l’intellectuel s’efforce de ne pas voir, c’est sa contingence, les limites de son savoir. Foucault aborde à plusieurs reprises cette question en maniant un instrument que privilégient tous ceux qui pratiquent cette éthique de soi : l’ironie .

L’ironie permet de créer une brèche dans la figure idéale de l’intellectuel et d’ouvrir la possibilité d’une recherche en commun. Noiriel reprend à son compte, et traitera souvent par la suite, la nécessité de créer un savoir sur soi et de clarifier les règles de communication entre chercheurs pour faire du débat un acte de solidarité. L’entreprise est toutefois difficile, car

[…] l’intellectuel se définit avant tout comme un être unique, exceptionnel, surtout motivé par le désir de faire triompher sa propre pensée contre celle de ses concurrents. Toute notre formation scolaire, tous les investissements et les sacrifices que nous avons consentis pour devenir des savants nous poussent à concevoir et à pratiquer le débat comme un acte de rupture avec les autres et non comme un acte de solidarité. La construction d’une véritable communauté de chercheurs engagés nécessiterait que nous nous interrogions davantage sur cette dimension majeure de notre identité d’intellectuel .

Chose intéressante, la clarification de la pensée est une caractéristique qu’on retrouve aussi bien dans les articles sur le thème de la communauté de recherche que dans les commentaires de Noiriel sur le soin de soi et l’ironie. Un produit du fait que les deux émanent de philosophes pragmatistes (Peirce et Dewey d’une part, Rorty de l’autre)? Quoiqu’il en soit, envisager la délibération sous la forme d’une communauté de recherche permet d’envisager celle-ci sur un mode plus serein que le débat tel qu’il se présente généralement à nous, qui privilégie l’affrontement sur un mode violent. Mais ce procédé permet également d’envisager une manière de nouer un lien entre intellectuels et gens ordinaires qui exclut l’arrogance des premiers à l’encontre des seconds. Une arrogance qui cause trop souvent, précisément, l’échec des intellectuels dans le débat public et la perte de leur savoir pour le monde politique.

Si l’ironie peut permettre de favoriser cette recherche, elle mérite certainement d’être consciencieusement intégrée à nos pratiques. Toutefois, la dernière remarque de Noiriel-Foucault a des allures de mises en garde : « Reste une question que Foucault a également posée à la fin de sa vie : “À quel prix le sujet peut-il dire la vérité sur lui-même?” » Plus modestement, on peut s’interroger sur les conséquences de l’ironie sur le jeune chercheur, car il s’agit bien d’avouer ses failles au moment où sa carrière est vulnérable. On ne peut que noter que les trois intellectuels au cœur de ce billet, Noiriel, Foucault et sans doute Rorty, ont pratiqué l’ironie alors que leur carrière était bien établie. On ne pourra pourtant dire que l’humilité est intégrée aux mœurs des intellectuels que lorsque les jeunes chercheurs pourront se permettre l’ironie.

Bibliographie

Une référence que j’aurais dû lire et n’ai pas lu avant d’écrire ce billet:

RORTY, Richard, Contingence, ironie et solidarité [« Contingency, Irony, and Solidarity », 1989], Armand Colin,‎

La démocratie du public (2): la crise des intellectuels

Dans ce billet (qui fait suite à celui-ci), je tenterai de voir ce que Noiriel retient de la notion de démocratie du public pour les besoins de son livre sur les intellectuels et si l’on peut en apprendre davantage sur cette notion grâce à celui-ci. Rappelons que la définition que nous utilisons d’« intellectuels » désigne les universitaires, chercheurs au moins par leur formation, qui interviennent dans le champ public, politique, pour appuyer une cause. Comme je l’ai indiqué ici, la posture d’intellectuel est le produit de la spécialisation des fonctions et, au moins à son origine, de l’illégitimité de passer de l’une à l’autre pour les spécialistes. C’est pourquoi l’intellectuel ne naît vraiment qu’à la fin du XIXe siècle, lorsqu’émerge une société de masse, où les fonctions se spécialisent et se séparent. La figure de l’intellectuel n’a donc pas habité la première phase des régimes représentatifs selon Manin, le parlementarisme, car celle-ci correspondait à une période où ni le monde politique ni le monde savant ne s’étaient professionnalisés.

Ces rappels effectués, qu’est-ce qui caractérise les intellectuels dans la démocratie du public?

L’impact de la démocratie du public sur le rôle des intellectuels se comprend bien sûr essentiellement par rapport aux médias. Cependant, à y regarder de plus près, il existe des liens plus complexes unissant les différents éléments de la démocratie du public à la situation des intellectuels. La démocratie du public s’est en effet accompagnée d’une croissance considérable des effectifs universitaires. Sous la poussée d’une économie dépendant d’une éducation de plus en plus poussée, le nombre des formations et des thèmes de recherche s’est significativement accru, entraînant une multiplication des profils intellectuels. « Le lien entre la compétence disciplinaire et la forme de l’engagement est devenu beaucoup plus complexe qu’au début du XXe siècle. » Cette variété coïncide avec la diversification des enjeux politiques propres à la démocratie du public : « l’ampleur de la tâche des gouvernants s’est considérablement accrue au cours du dernier siècle : le gouvernement ne règle plus seulement les conditions générales de la vie sociale, il intervient dans toute une série de domaines (en particulier dans le domaine économique) par des décisions ponctuelles et singulières » .

La multiplication de champs d’intervention de l’État, la variété des groupes qui accèdent aux études supérieures et l’effondrement des structures d’intégration propres à la société industrielle sont autant de facteurs qui entraînent corrélativement la multiplication des « causes ». Alors que sous la démocratie de parti les enjeux de classe et de nation structuraient l’essentiel des conflits arbitrés par le champ politique, les groupes exprimant des revendications se sont diversifiés et les lignes de démarcation gauche-droite sont à redéfinir à chaque élection. Cela entraîne aussi une transformation dans le positionnement de l’intellectuel par rapport à ses groupes d’appartenance. En effet, toute la réflexion de Jean-Paul Sartre sur la condition d’intellectuel dépend de la dichotomie prolétaire/bourgeoisie. Pour Sartre, l’intellectuel est une créature paradoxale, créée par le capital pour que la bourgeoisie puisse profiter de la puissance de la technique, mais ne pouvant, en raison de l’engagement envers la vérité qu’implique sa fonction, que voir que le pouvoir bourgeois est une imposture. Traître à ses maîtres, mais suspect aux yeux de ses alliés prolétaires, l’intellectuel est voué à l’isolement et la traîtrise. C’est cette posture inconfortable qui lui assurait, aux yeux de Sartre, la valeur universelle de sa parole, qui n’était censée être attachée par aucune loyauté . Cette posture d’isolement a connu un net recul dans la « démocratie du public », car la relative diversification des universitaires permet à certains d’entre eux de prendre la posture du porte-parole d’un groupe auquel il appartient. Il y gagne, car on lui concède volontiers cette légitimité de porte-parole; il y perd cependant au moins autant, car le public l’enfermera dans cette posture en refusant de voir une dimension universelle à sa prise de parole. Ce problème, Noiriel l’analyse en particulier par rapport aux « intellectuels critiques » . Les intellectuels de gouvernement s’associant au pouvoir, ils peuvent difficilement représenter un groupe. Les intellectuels spécifiques, pour leur part, refusent cette posture, car elle rompt avec les valeurs d’autonomie scientifique qu’ils défendent. Le seul moment où les intellectuels spécifiques peuvent être les porte-paroles d’un groupe, c’est donc lorsqu’ils se font porte-paroles des universitaires  pour défendre leur statut .

L’accroissement de l’accès à l’université a par ailleurs augmenté le nombre des intellectuels, ce qui a fait reculer les journalistes sur le terrain des « faiseurs d’opinions », et ce, alors même que les mass-médias gagnaient en puissance. En contrepartie, les journalistes se sont retrouvés arbitres de la visibilité des intellectuels et susceptibles de départager les « vrais » (qu’il vaut la peine d’entendre) des « faux » (qui ne méritent pas de temps d’antenne). Les intellectuels se retrouvent alors dans une situation de marché dont les journalistes sont les médiateurs : ils sélectionnent les intellectuels « vendables » sur la base de la cause défendue et de l’habileté communicationnelle de ceux-ci. Mais pour donner plus de force à sa critique, pour qu’elle puisse aboutir à de véritables changements politiques, l’intellectuel reprend à son compte la façon dont les problèmes sont posés dans l’espace public et le vocabulaire avec lequel les journalistes et les militants les discutent. » procédé qui risque fort de se traduire par l’expression d’une dimension normative peu compatible avec la volonté de dire quelque chose allant au-delà des idées reçues.

Dans l’ensemble, cette dynamique profite aux « intellectuels de gouvernement », qui profitent de nouveaux réseaux pour gouverner l’opinion. Ces réseaux permettent à des intellectuels émergents de prendre place aux côtés de, et de concurrencer, les intellectuels de gouvernement déjà présents. Ceux-ci recherchent les caméras et développent un style coup de point, en phase avec les intérêts des médias. Les « produits » intellectuels que lancent les réseaux médiatiques sont par définition éphémères, puisqu’ils reposent sur l’idée de « nouveauté ». Il faut donc sans cesse relancer la machine, trouver des sujets neufs en lien avec l’actualité et promouvoir des philosophes encore plus nouveaux que les précédents. » . Les intellectuels critiques parviennent pour leur part à tirer leur épingle du jeu, dans la mesure où ils peuvent discuter des mêmes enjeux, dans un style aussi percutant (voire davantage) que les intellectuels de gouvernement, en se contentant de renverser les présupposés normatifs de ces derniers. Ils ne souffrent que d’un plus faible réseautage.

Les intellectuels les plus durement frappés par la « démocratie du public » sont les « intellectuels spécifiques », soit ceux qui s’efforcent de poser autrement les problèmes de l’actualité. Deux évolutions propres à la démocratie du public sont à l’origine de cette crise : d’une part, en étendant largement ses champs d’intervention, l’État a aussi donné un accès accru à l’université. Les universitaires, désormais plus nombreux, ont également profité de l’extension de l’espace public pour étudier des thèmes de plus en plus variés et de plus en plus spécialisés. De sorte que les disciplines tendent vers l’éclatement et suscitent par conséquent des luttes professionnelles pour le maintien de la cohérence de la discipline et le maintien du statut qu’elle procure. Ces luttes favorisent un repli sur soi des universitaires les plus spécialisés — le fond qui alimente les intellectuels spécifiques — et le contexte est par conséquent est peu propice à ce qu’ils interviennent en grand nombre dans la politique. Le second facteur est l’élargissement de l’espace public et l’accélération du rythme auquel il fonctionne. Cette rapidité est peu favorable au travail patient des spécialistes, mais surtout, elle accroît la puissance des « professionnels de la parole publique » que sont les journalistes et les politiciens. Il faudrait ajouter les relationnistes, plus nombreux et plus puissants que les journalistes, ces derniers étant par ailleurs débordés par la nécessité de leur propre autopromotion . Or, si les intellectuels spécifiques se démarquent en posant autrement les problèmes de l’actualité, cela implique que les politiques et les journalistes ont mal posé le problème. « Les journalistes (ou les politiques) ne peuvent pas accepter que le sujet qu’ils ont intérêt à promouvoir soit considéré comme un “faux problème”. » Les intellectuels s’exposent ainsi à la critique, mais le plus fréquent est plutôt que leurs propos soient détournés de leur sens. « Il est évident qu’aujourd’hui nos interventions publiques sont intégrées à l’avance dans les stratégies de communication développées par les gouvernants. » . La puissance de la récupération médiatique est telle que les intellectuels spécifiques, mais aussi critiques préfèrent parfois se taire plutôt que de réagir dans les médias.

Ironiquement, on doit en effet noter que certains intellectuels critiques ont évolué vers la position d’intellectuels spécifiques au moment même où ces derniers perdaient l’accès aux médias. Ce fut le cas, par exemple, de Michel Foucault. Ce dernier a pu croire, à une époque de sa carrière que le succès de vente de ses livres était garant de la force de sa pensée et présageait d’une émancipation intellectuelle du peuple, qui serait capable de répondre à ses gouvernants, peut-être de s’en passer, mais « au lieu de répandre la pensée critique au-delà des cercles privilégiés, celle-ci s’est diffusée sous la  forme de slogans, tels que “La raison, c’est le Goulag”, qui ont obscurci la réflexion collective au lieu de l’éclairer. » En l’absence des rigidités frustrantes de l’académisme, la pensée a été prise d’assaut et gravement érodée par la toute-puissance du Marché .

En somme, il faut garder ces analyses à l’esprit lorsque vient le moment de reprocher aux intellectuels de ne pas prendre leur juste place dans les médias et de laisser, par conséquent, l’espace être occupé par des charlatans. C’est le reproche qu’Usul adresse aux intellectuels dans le premier vidéo de Mes Chers Contemporains. Il ne faudrait pourtant pas oublier que des forces sociales puissantes agissent derrière ce repli : la marche vers la spécialisation, la surpuissance des spécialistes en relations publiques, la soumission des médias aux logiques du marché. Pour que les intellectuels puissent réaliser un retour vers le public, ils doivent pouvoir le faire dans un format qui convienne à la fois à leur pensée et au public. Toute la question est de trouver lequel. Aujourd’hui, internet demeure l’un des supports vers lesquels se tournent ceux qui tentent de contourner les médias traditionnels, mais il est trop tôt pour savoir s’il peut réaliser ses promesses. Sans doute cet enjeu donne-t-il d’autant plus d’importance aux questions touchant la liberté numérique. J’en sais encore trop peu pour traiter ce thème. Mais au-delà, il faut bien noter que c’est la formation de structures capable de réaliser une certaine autonomie face au marché qui saura permettre de rehausser le débat public, internet ou pas. Ainsi, revoir les structures du financement des médias pourrait être l’une des solutions.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue avant d’écrire ce billet :

Cette étude

Aux sources de « l’opinion publique »

La notion « d’opinion publique » semble aujourd’hui aller de soi pour la plupart des gens. La manière dont les journalistes et les commentateurs font usage de ce terme, sans hésitations et sans définition, montre à quel point ils se sentent à l’aise avec ce concept. Comme beaucoup de termes populaires, son usage ne correspond à aucune définition précise. On pourrait approximativement regrouper les usages les plus fréquents sous la définition suivante : l’opinion publique est l’opinion la plus communément partagée au sein de la population. Cette définition est fort peu opératoire du point de vue des sciences sociales. Elle ne l’est pas davantage en politique. Dans un cas comme dans l’autre, le problème est de savoir ce que pensent les gens. C’est pourquoi on considère généralement que les sondages sont l’expression la plus forte de l’opinion publique. Or, les sondages manipulent l’opinion publique de plusieurs manières : en lui imposant ses catégories, dans lesquelles l’opinion doit se couler, ou en influençant les réponses par la formulation des questions et l’ordre de présentation des questionnaires. Ce type de constatations (entre d’autres) a fait dire à Pierre Bourdieu que l’opinion publique n’existait pas. La conclusion est sans doute excessive : bien qu’influencée et en partie construite par les sondeurs, l’opinion reflétée par les sondages demeure un mécanisme de représentation où les sondés ne sont pas dépourvus de pouvoir. En analysant les mécanismes qui réduisent la marge de manœuvre des sondeurs, Bernard Manin conclut qu’ils sont similaires à ceux qui permettent aux électeurs d’influencer les élus : ils sont privés du pouvoir d’initiative, mais pourvus d’un pouvoir de refus qui force les sondeurs à une certaine écoute .

L’exemple des sondages permet de saisir plus précisément ce que peut être l’opinion publique. Elle n’est pas tant l’opinion de l’ensemble de la population (qu’on appellerait alors le « public ») que l’opinion représentée dans la sphère publique, c’est-à-dire accessible à tous. Les travaux de Roger Chartier sur la notion de représentation peuvent aider à percevoir ce que signifie la représentation d’une opinion en public. Dans un article classique, Le monde comme représentation, il explique qu’à l’âge classique, la « représentation » prenait deux sens simultanément. Le premier sens est que la représentation est « ce qui donne à voir un objet absent ». La même définition, prise dans un sens politique ou juridique, signifie « tenir la place de quelqu’un, avoir en main son autorité ». Dans cette définition, il y a distinction nette entre la représentation et la chose représentée, qui est absente. Le second sens, à l’inverse, suppose que la représentation est de montrer une présence. Une personne est alors sa propre représentation. Or, très souvent, les deux sens parviennent à se confondre : la représentation est ce qui se présente et représente quelque chose .

La formulation est confuse? Tentons de la préciser par l’exemple.

Dans le cas particulier des sondages, on identifie aisément l’absent : l’opinion de la population, précisément, qu’il est impossible de voir. Dès lors apparaissent des instruments, des signes, qui prétendent la donner à voir : les sondages, mais aussi les vox-pops, le courrier des lecteurs, les sections de commentaires, les pétitions, les manifestations, les discours de quelques politiciens qui nous disent ce qu’ils ont vu « sur le terrain ». On séparerait volontiers ces signes de ce qu’ils représentent. Mais lorsque l’opinion influence, par exemple, l’action politique, ce qui se passe en réalité, c’est que ce sont les signes qui exercent cette influence. C’est donc avec une efficacité indéniable que les signes (par exemple les résultats des sondages) prétendent être l’opinion. On retrouve donc, dans le mécanisme des sondages, les deux significations de la représentation : le sondage donne à voir l’opinion, absente; simultanément, le sondage incarne l’opinion et lui donne une présence. Notons que l’ensemble des représentations de l’opinion publique ne donne pas une image « pure » ou « exacte » de « ce que pensent les gens ». Il s’agit d’images imparfaites dont la représentativité (cette fois au sens scientifique du terme) est toujours imparfaite, parfois carrément douteuse ou même trompeuse. C’est pourquoi la construction de l’opinion publique est un enjeu de luttes de pouvoir constant.

Roger Chartier souligne que la représentation s’est définie ainsi à l’âge classique en grande partie parce qu’elle y a acquis une nouvelle importance. Le raffermissement des États monarchiques (absolu, en France ou constitutionnel, en Angleterre) s’est en effet accompagné d’une multiplication des représentations symboliques des souverains, dont c’était l’un des principaux instruments de puissance. Ce phénomène s’explique par deux facteurs : un contrôle effectif du souverain sur un territoire étendu dans un contexte de croissance démographique et la monopolisation des instruments de la violence légitime par le monarque. Du premier facteur, il s’ensuit un allongement de ce que le sociologue Norbert Elias appelait des « chaînes d’interdépendance » — autrement dit, il existe de nombreux intermédiaires entre le souverain et le plus lointain de ses sujets —, ce qui implique que l’un ne peut connaître l’autre que par la médiation d’une représentation. Du second facteur, il s’ensuit la pacification des luttes de pouvoirs. Pour pacifier l’espace sur lequel il règne sans devoir recourir en permanence à la puissance armée, le monarque use de représentations symboliques de sa puissance, qui rappellent à ses sujets à tout moment qu’il détient les moyens de réduire toute résistance. Par ailleurs, les sujets ne pouvant recourir à la violence entre eux sans risquer de subir les foudres de la justice royale, ils doivent utiliser d’autres moyens, symboliques, pour mener les luttes de pouvoirs qui les opposent les uns aux autres. À la violence guerrière se substitue la violence symbolique .

Entre la situation du roi dans les monarchies de l’âge classique et celle l’opinion publique dans les régimes représentatifs, le sens du pouvoir s’est en quelque sorte inversé (au moins en principe, bien qu’il faudrait apporter des nuances considérables à cette affirmation; mais passons). On pourrait croire que c’est parce que les régimes représentatifs ont mis l’opinion publique au cœur de leur fonctionnement. Or, c’est plutôt l’inverse qui s’est produit : c’est l’opinion publique qui est à l’origine des régimes représentatifs contemporains. L’opinion publique, en effet, trouve son origine sous la monarchie absolue. Si on suit les analyses de Reinhardt Koselleck et de Benedetta Craveri, la structure même de la monarchie absolue a généré les mécanismes qui ont donné naissance à l’opinion publique.

Revenons d’abord à la question de la représentation. Pour que l’opinion publique puisse être représentée, dans le plein sens du terme, elle doit se donner à voir. Il faut donc que soient disponibles des instruments qui sont visibles du plus grand nombre (qui soient publics) et se donnent pour la présence de l’opinion dans les lieux publics. Le préalable à la genèse de l’opinion est donc celle d’un espace public. C’est cet espace que va créer la monarchie absolue, sans s’en rendre compte.

La monarchie absolue est née des guerres de religion. Le renforcement monarchique la précédait déjà, mais la monarchie française précédant les guerres de religion était limitée par différents procédés consultatifs et délibératifs qui limitaient le pouvoir du roi. Parce que les membres des conseils et des parlements étaient considérés comme des sages, initiés au même titre que le roi aux mystères de la justice, le roi était contraint de prendre en compte leur opinion. Les guerres de religion ont rompu les principes qui permettaient de maintenir aux côtés du roi ces sages habilités à juger de sa politique. En brisant le consensus religieux, elles ont également miné la confiance en la raison et la possibilité qu’elle pouvait être partagée par un groupe d’individus. Ainsi vers la fin du XVIe siècle, le monarque français s’est-il vu seul habilité à décider des politiques du royaume, car seul détenteur de la sagesse divine. Ce phénomène est fondateur de la monarchie absolue « à la française ». Grâce à ce nouveau statut, et à bien des guerres, le roi de France s’est élevé au-dessus de tous et s’est présenté comme le garant de la paix du royaume, par-delà la fracture religieuse . En Angleterre, l’élévation de la monarchie n’a pas été si radicale. Les Tudors ont suivi le modèle du renforcement monarchique qui prévalait dans la France du début du XVIe siècle. Les Stuarts, pour leur part, ont flirté avec le modèle de la monarchie absolue, mais échoué à l’imposer définitivement. En Angleterre, le modèle de la monarchie parlementaire a triomphé à la fois de la monarchie absolue et du Commonwealth. La Grande-Bretagne n’a pas pour autant été épargnée par les guerres de religion et c’est un Anglais, Thomas Hobbes, qui a livré l’une des théorisations les plus abouties du pouvoir souverain (voire de la monarchie absolue). En Angleterre comme en France, l’État a été présenté comme seul garant de la paix civile par-delà les fractures religieuses et le citoyen s’est vu contraint à une obéissance absolue. Cela a contraint les théoriciens de la monarchie absolue, Hobbes en tête, à poser le problème des limites de la monarchie. En particulier, si le citoyen était tenu à une obéissance absolue envers le monarque, quelle liberté pouvait-il espérer? La lecture proposée par Koselleck des écrits de Hobbes permet de cerner ce qui échappe légitimement à l’autorité monarchique. « Hobbes introduit l’État en tant que donnée qui retire aux convictions privées leur répercussion politique » . Autrement dit, les convictions des individus risquant de les amener à se faire la guerre, « la conscience morale, au lieu d’être une cause de la paix, est, dans sa pluralité subjective, une cause de la guerre civile. », l’État s’occupe de la politique et les individus doivent, quelles que soient leurs convictions, obéir à l’État. Ainsi, leurs convictions n’ont aucun impact politique. L’État est ainsi astreint à un devoir auquel il ne peut se soustraire, car il est la condition même de son existence : assurer la paix. Tant qu’il y parvient, son comportement est conforme à la raison (la raison d’État, bien sûr). Mais, « dans la mesure où l’homme comme sujet s’acquitte de son devoir d’obéissance, le souverain se désintéresse de sa vie privée. […] La nécessité d’établir une paix durable incite l’État à concéder à l’individu un for intérieur qui diminue si peu la décision du souverain qu’il lui en devient au contraire indispensable. » L’homme avait ainsi droit à un jugement moral, en tant qu’homme et non en tant que citoyen . C’est là l’embryon de l’opinion qui deviendra publique. Mais il faudra attendre John Locke, une génération plus tard, pour une première véritable réflexion sur la notion d’opinion publique . Du for intérieur, il fait un « législateur » parallèle à la loi publique : les citoyens, vivant en société, décident moralement de ce qu’ils jugent acceptable ou non, et cela a force de loi .

Tandis qu’en Angleterre Locke faisait de l’opinion un « législateur » parallèle au législateur étatique, en France on en faisait le public jugeant la loi du roi. L’un des effets de la monarchie absolue en France a été de réduire les espaces de délibération sur les décisions royales qui, auparavant, validaient — ou neutralisaient — ces décisions. Sans abolir ces institutions — conseil royal et parlements —, elle leur déniait toute compétence pour se prononcer sur l’opportunité ou non des ordres du monarque. Mais privées du pouvoir d’en délibérer, elles perdaient aussi, corrélativement, une grande capacité de leur pouvoir de faire obéir au roi. L’un des principaux objets de réflexion des politiques du XVIIe siècle, notamment Richelieu et ses publicistes, était les moyens par lesquels on pouvait obtenir l’obéissance volontaire des sujets. Or, bien que déniant que le peuple ait les facultés pour se prononcer sur une décision, ils demeuraient conscients qu’il était plus facile d’obéir à un ordre que l’on comprend. Aussi Richelieu a-t-il mis en place un appareil de propagande d’une ampleur inédite pour « fabriquer » l’opinion qui faciliterait l’obéissance au roi. Ainsi apparaissaient l’opinion d’un « public » (au sens d’un public assistant à une pièce de théâtre) dont la puissance allait s’affirmer du fait même de l’importance qu’on lui accordait : « Réduit encore à l’état des destinataires du spectacle orchestré à son intention par le pouvoir, il allait, sous l’effet de cette sollicitation permanente, se constituer à terme en tribunal portant son jugement sur l’autorité du roi » .

Mais le jugement individuel, réduit à un espace dépolitisé en France comme en Angleterre, ne peut encore, au XVIIe siècle s’exprimer au vu et su de tous. Il doit pratiquer une forme de retrait du monde pour s’exercer. Ce monde se construira par divers moyens au sein d’une société en construction. Pacifiée par l’État, il reste encore à cette société à créer des liens qui réunissent ceux qui ont été divisés par la crise religieuse. Processus difficile, il implique la création de lieux communs et d’une morale qui transcende les barrières religieuses. Voilà ce qui se construit tranquillement au XVIIe siècle. Premiers lieux où l’opinion s’exprime à l’écart du pouvoir royal : les salons de la bonne société. Ils apparaissent en France à la fin du XVIe siècle, précisément lorsque Henri IV fait triompher la monarchie absolue. La noblesse affronte alors une crise identitaire sans précédent : elle n’est plus détentrice du pouvoir politique, tandis que les nouvelles techniques militaires lui retirent la dignité d’être la « classe guerrière » de la société. Il lui faut alors reconstruire une identité qui lui permettra de réaffirmer ses privilèges : une supériorité fondée, non sur la pratique de la guerre, mais le sang et l’hérédité, dont le signe distinctif est le raffinement des mœurs. L’aristocratie française se partage alors entre deux mondes : celui, directement sous le regard du roi et soumis à lui, de la cour, et celui, en retrait du premier, des salons. Les aristocrates qui, comme Mme de Rambouillet, éprouvent de l’aversion pour la cour, se réfugient dans des salons où ils s’adonnent à leurs divertissements, au raffinement de leur « politesse », aux échanges galants ou philosophiques. Ce milieu se soustrait volontiers aux curiosités des serviteurs du roi, si ceux-ci demandent ce qui s’y passe ou ce qui s’y dit : il protège le secret de la vie qui s’y déroule, vie privée, après tout. Les salons furent le lieu où la noblesse française se reconstruisit un espace de liberté à l’écart du monarque .

Le secret par rapport au regard monarchique était également entretenu, de manière accentuée, par les loges maçonniques. Elles naissent à la même époque, se développent au XVIIe siècle en Angleterre et se diffusent en Europe à partir de la troisième décennie du XVIIIe siècle. Les loges maçonniques étaient rigoureusement apolitiques: « En Angleterre, par le refus de la politique, on voulait d’abord fonder, par-dessus les partis existants, une nouvelle unité sociale, tout en convainquant le gouvernement du caractère inoffensif de la société secrète et de la nécessité de la tolérer » . Elles se vouaient d’abord aux œuvres sociales et au service de la Vertu, demeurant soigneusement hors du domaine politique. « La bourgeoisie moderne dépasse ce for intérieur secret [de Hobbes] d’une morale de la conviction et se consolide dans des sociétés privées, mais ces dernières restent entourées du secret » . Les subtilités des implications du secret des francs-maçons sur l’autorité du monarque, nous les passerons sous silence. Qu’il suffise de noter qu’en distinguant soigneusement les domaines du politique et du moral et en attribuant le politique au souverain, on l’exposait à une critique morale.

Toutefois, pour s’exposer en public, la critique du prince absolu devra d’abord employer des moyens détournés, soigneusement séparés, eux aussi, du monde politique, de sorte qu’ils paraissent d’abord inoffensifs. Les théâtres furent l’un de ces moyens. « La juridiction du théâtre commence là où s’arrête le domaine des lois du monde », écrit Friedrich Schiller (cité par ). Le théâtre, envisagé comme institution morale, était l’antithèse de l’État, institution politique. Parce qu’il était en retrait du monde, le théâtre pouvait faire fi des bienséances : « Ici, les grands de ce monde entendent ce que, dans leur qualité de politiques, ils n’entendent jamais ou rarement : la vérité. Ce qu’ils ne voient jamais ou rarement, ils le voient ici : l’homme » (cité par ). Selon cette vision, le théâtre était un lieu public où les hommes de lettres peuvent se permettre de dire la vérité. Encore en discutaient-ils, de la vérité et de la morale, ces hommes de lettres. Au XVIIe siècle, Pierre Bayle revendique pour le monde des lettres une liberté absolue, car seule la critique impitoyable qu’ils s’adressent les uns aux autres peut faire voir la vérité. Un paragraphe de l’analyse de Koselleck à ce sujet mérite d’être cité en entier :

C’est au sein d’une liberté absolue qu’on peut déclencher le procès critique qui découvre la vérité. C’est pourquoi dans la République des lettres chacun est tout ensemble souverain et justiciable de chacun. La guerre civile, que l’État a éliminée, réapparaît inopinément dans le for intérieur privé que l’État a dû concéder à l’homme comme homme. La liberté absolue, la guerre de tous contre tous y règne en maître. Le but commun de tous est la vérité, et le vrai souverain du combat spirituel, c’est la critique que chacun exerce et à laquelle chacun se soumet. La souveraineté est sans pitié, chacun y participe. La démocratie totale que Rousseau concevra un demi-siècle plus tard est la République des lettres de Bayle étendue à l’État. Elle fournissait le modèle d’une forme d’État pour laquelle, fut-ce spirituellement, la guerre civile est légalisée et fonde la légitimité .

La République des lettres s’est ainsi donné les moyens d’effectuer une critique publique du pouvoir. Celle-ci s’exerçait « par les institutions qui ont constitué le public comme une instance de la critique esthétique : les salons, les cafés, les clubs, les périodiques. » De l’opinion publique, le peuple, toutefois, était exclu dans sa plus grande partie : la partie illettrée. L’opinion publique se constituera comme une « représentation » du peuple, où les représentants sont les « hommes éclairés » qui prétendent parler en son nom . L’opinion publique, au XVIIIe siècle, représentait le peuple, mais n’était pas le peuple : c’était le « public qui lit », autrement dit l’audience des discours lettrés .  L’un des traits qui firent précisément que l’opinion publique pouvait juger le roi, c’est qu’elle était vue comme la voix, non de la majorité, mais de la raison : le produit de la confrontation des divers arguments exprimés dans la République des lettres et soumis à la critique de tous contre tous. Aujourd’hui, on ferait plutôt jouer un tel rôle à une notion telle que le « consensus scientifique ». Quoiqu’il en soit, revendiquant pour elle la raison, l’opinion publique briguait les attributs de la souveraineté.

À la fin du XVIIIe siècle, l’opinion publique se permettait en effet de tout juger, notamment les tribunaux. L’avocat qui perdait sa cause pouvait déjà espérer faire pression sur le juge en faisant appel à l’opinion publique : il diffusait alors des pièces du procès et usait d’une écriture qui « puise ses modèles et références dans les genres à succès et qui donne une forme mélodramatique au récit » . À la veille de la Révolution française, il existait donc une conception d’un public souverain, capable d’exercer un jugement d’autant plus sûr qu’il était le fruit des hommes de lettres représentés comme un tout, ayant fait émerger la vérité par leurs critiques mutuelles, moral parce que libéré de toute influence politique. La notion d’opinion publique, à l’époque, était opposée à celle d’opinion populaire, versatile, changeante et déraisonnable. C’est pourquoi le peuple était représenté dans l’opinion publique, tout en en étant exclu, par des philosophes qui prétendaient « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » . Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que l’opinion publique pourra être étendue à la majorité de la population, par l’exercice de l’éducation publique et de la presse de masse. Mais par ce processus même, la prétention des hommes de lettres à parler au nom des opprimés s’en trouva considérablement fragilisée.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ai pas lu pour ce billet :

Luc BLONDIAUX, La Fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Seuil, 1998, p.34. Voir ici.

Repenser le problème de l’anti-intellectualisme

Dans le premier billet que j’ai consacré à Dire la vérité au pouvoir, de Gérard Noiriel, je présentais les conditions d’émergence de la figure publique de l’intellectuel à la fin du XIXe siècle, telle que l’auteur l’expose dans le premier chapitre de ce livre. Dans le second billet, je présentais les principaux types d’intellectuels qu’il exposait dans la suite du livre, en les confrontant aux réflexions qu’il avait déjà exprimées dans trois différents chapitres de Penser avec, penser contre. Je devais faire un dernier billet pour compléter cette série, consacré à des réflexions éparses qui me sont venues à l’esprit, mais en y repensant je me suis dit que ces réflexions éparses risquaient de nuire au potentiel de discussion de chacune d’entre elles. Je fragmenterai donc ces différents billets, mais en établissant à l’avance leur nombre et leurs thèmes. En premier lieu, j’aborderai la question de l’anti-intellectualisme. En second lieu, je reviendrai sur certaines limites que je crois percevoir dans la méthode d’analyse de Noiriel et donc dans sa typologie. En troisième lieu, je tenterai un lien hypothétique avec les questions étudiantes. Enfin, je tenterai une esquisse très intuitive de ce qui distingue le milieu intellectuel français du milieu intellectuel québécois.

La première réflexion, et sans doute la plus importante, concernera donc l’anti-intellectualisme. Évoluant dans le milieu universitaire depuis longtemps, je me souviens avoir entendu et émis des lamentations sur le thème de la « montée de l’anti-intellectualisme » ou de « l’anti-intellectualisme québécois » depuis aussi longtemps que j’y suis. Selon le ton adopté, cette litanie laisse supposer que l’anti-intellectualisme serait propre, soit à une époque, soit à une culture donnée, soit aux deux. Elle laisse en tout cas supposer que les intellectuels seraient les victimes d’un anti-intellectualisme qui n’aurait rien à voir avec eux. Or, le livre de Noiriel remet radicalement en cause cette lecture de l’anti-intellectualisme. En effet, si, comme il le pense, l’intellectuel surgit d’une disposition spécifique des institutions qui sépare l’activité savante de l’activité politique, alors l’intellectuel et l’anti-intellectualisme ne sont que deux faces d’une même pièce.

Vu du Québec, ce constat n’est pas banal, notamment parce qu’il remet en cause une certaine vision mythique de la France que les Québécois véhiculent souvent (à laquelle je ne croyais plus depuis longtemps, puisque vivre en France a quelques effets) selon laquelle l’Hexagone, patrie des intellectuels, ne connaîtrait pas ou peu ce fléau de l’anti-intellectualisme (1). En réalité, l’anti-intellectualisme est aussi profond en France que l’est l’intellectualisme. C’est vraisemblablement parce que le déficit de légitimité de l’intervention savante en politique est d’autant plus ancré dans le républicanisme français que les intellectuels français ont développé des stratégies de légitimation aussi vigoureuses. Au fil des pages de Dire la vérité au pouvoir, on réalise que les luttes que se sont livrés les intellectuels de types différents (2) ont certainement contribué à miner l’ensemble des stratégies de légitimation intellectuelles. Mais, au surplus, on se rend compte que la question fondamentale qui est posée aux savants qui interviennent dans l’espace public est parfaitement légitime : au nom de quoi? Les réponses apportées par les intellectuels à cette question sont cruciales, car c’est d’elles que dépend la place qu’on fera au savoir dans le monde politique. C’est pourquoi il convient également à l’intellectuel d’écarter toute réaction effarouchée face à l’anti-intellectualisme et de prendre toute la mesure de la question et les failles respectives des diverses réponses apportées. Croire que la position de l’intellectuel en politique va de soi est sans doute la pire erreur qu’on puisse faire.

À bien lire Noiriel, on voit qu’il faut poser le problème d’une éventuelle « montée de l’anti-intellectualisme » différemment et plutôt interroger la situation des intellectuels eux-mêmes. En un sens, si l’intellectuel existe par son travail de légitimation, supprimer les causes de son déficit de légitimité supprimerait en même temps la figure même de l’intellectuel. Mais serait-ce un mal? la figure du savant, elle, pourrait bien survivre à celle de l’intellectuel. Quoiqu’il en soit, cette perspective demeure purement hypothétique. Ce qui importe surtout, c’est de prendre la mesure du défi posé: éviter que le savoir ne soit l’objet de manipulations politiques tout en s’assurant que le savoir alimente et rehausse nos débats publics. Pour cela, il faudrait mettre sous la loupe nos méthodes pour lier savoir et politiques et déterminer laquelle remplit le mieux cette ambition démocratique.

Note:

(1) Une récente émission de Radio-Canada animée par Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau — je remercie Ianik Marcil dont l’intéressant billet m’a permis d’en prendre connaissance — aborde en profondeur cette question des intellectuels. On y discute de quelques clichés que j’ai abordés dans ce billet, la discussion n’évite pas toujours l’écueil d’analyser l’intellectualisme et l’anti-intellectualisme comme deux phénomènes distincts, mais elle flirte aussi avec les analyses noiréliennes en posant de différentes manières la manière dont les universitaires investissent le champ du politique. Toutefois, on note que la plupart des définitions proposées de l’intellectuel (celle de Le Goff excepté) au cours de cette émission correspondent en fait à des justifications, telles que les analyse Noiriel. En diffusant de nombreux extraits d’entrevues d’intellectuels québécois de la Révolution tranquille, cette émission montre à l’œuvre les exercices de justifications de même nature que celles qu’identifie Noiriel. Il faudrait les étudier systématiquement pour voir si la typologie est la même, mais d’emblée le problème fondamental semble identique, hier comme aujourd’hui : la légitimité de l’intellectuel et la nature de son rôle demeurent problématiques, car ils logent dans un espace social indéfini.

(2) Je dis de type différent davantage que de partis opposés, car il semble que l’affiliation politique soit moins décisive que le type de stratégie adopté pour lier savant et politique. C’est particulièrement vrai pour les intellectuels de gouvernement qui, de droite ou de gauche, modèrent leurs critiques les uns envers les autres, car ils évoluent dans les mêmes réseaux de pouvoir. Non seulement cette situation les amène à tisser des liens d’interdépendance (ils veulent que leurs collègues les invitent dans leurs colloques après tout), mais puisqu’ils partagent une même vision des liens entre le savant et le politique, ils peuvent respecter leurs collègues qui adoptent la même ligne de conduite qu’eux. Il en va autrement, par exemple, des intellectuels révolutionnaires pour qui le comportement des intellectuels de gouvernement est parfaitement illégitime.

L’intellectuel situé

Dans l’introduction du premier tome de son immense Histoire sociale des idées au Québec, Yvan Lamonde écrivait que l’une de ses motivations principales avait été de se situer lui-même dans le paysage historique des idées. Il utilisait l’image de la clairière, métaphore des défricheurs qui s’offrent un lieu habitable et un horizon pour travailler . Une ambition similaire m’a paru transpirer du petit livre de Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir, les intellectuels en question. L’image de la clairière s’impose moins, d’une part parce que l’image du défricheur est moins présente dans l’imaginaire du continent européen, d’autre part parce qu’on ne peut pas dire que la France manque d’histoire des idées ou des intellectuels. Ce n’est donc pas là un ouvrage qui impose un nouveau champ de recherche. Néanmoins, l’ambition de l’auteur demeure de se situer au sein d’une histoire donnée. Les échos entre l’expérience de l’auteur et son analyse sont évidents, jusque dans l’angle d’approche choisi : examiner la tension, dans la situation d’intellectuel, entre l’action politique et la recherche de la vérité et analyser les justifications utilisées par les intellectuels pour légitimer leurs interventions dans l’espace public. Noiriel justifie ce choix ainsi :

Au départ, j’ai fait ce choix [de privilégier les universitaires dans son enquête] parce que je voulais analyser la tension, que j’ai souvent éprouvée personnellement, entre deux types d’aspirations contradictoires, à savoir le désir de vérité et le souci de l’action. J’ai tenté de montrer que cette tension était caractéristique de l’universitaire désireux de faire entendre sa voix dans l’espace public. C’est une conséquence de la séparation du savant et du politique qui s’est institutionnalisée en France à la fin du XIXe siècle, en créant du même coup un vide dans l’espace public. « L’intellectuel » a surgi pendant l’affaire Dreyfus pour combler ce vide, mais il n’a pas réussi pour autant à résoudre la contradiction qui lui a donné naissance. 

Le matériel empirique utilisé puise abondamment dans les précédents travaux de l’auteur : la confrontation de Durkheim et Bloch avec l’antisémitisme de leur époque avait été commentée dès Le creuset français, le rôle des historiens sous la troisième république (notamment Seignobos) était commenté dans Sur la « crise » de l’histoire, les conceptions de l’engagement intellectuel de Bourdieu et Foucault avaient fait l’objet de premières analyses dans Penser avec, penser contre, etc… en revanche, certaines analyses (par exemple sur Sartre, Mathiez, Rancière, Furet, Rémond, Finkielkraut ou Lévi-Strauss) m’étaient moins familières, mais je n’ai pas lu l’ensemble des livres de l’auteur. Sans tenir de compte exact, l’essai de Noiriel repose sur l’analyse d’environ 15 à 20 trajectoires d’intellectuels de la fin du XIXe siècle au début du XXIe siècle. Pour ne pas être mesquin, il faut dire qu’il s’attache aussi beaucoup aux institutions qui ont soutenu leur action et que de nombreux autres noms apparaissent dans le voisinage des intellectuels qui font l’objet des principales analyses. Il n’ignore donc pas la présence de nombreux intellectuels de seconde ou troisième zone dans le paysage. Il reste qu’il s’attache tout particulièrement à l’analyse de trajectoires canoniques et qu’on ne saurait considérer que l’intérêt de l’ouvrage repose sur l’ampleur de l’étude empirique ou l’apport de nouvelles données. C’est donc l’angle d’attaque et l’originalité de l’analyse qui en fait le principal intérêt. Cet intérêt théorique comporte également une valeur militante (1), puisque l’objectif est de proposer une analyse des défis qui attendent les intellectuels français (2).

Genèse de l’intellectuel

Mais avant de faire l’histoire de cette « tension » entre désir de vérité et souci de l’action, il fallait d’abord en montrer la genèse, qui coïncide avec l’origine des intellectuels en France. Le terme « intellectuel » apparaît avant l’affaire Dreyfus, désignant « ceux qui exerçaient des activités censées mobiliser « l’intellect ». Toutefois, l’affaire Dreyfus a changé la donne en désignant de ce mot « parmi les professions intellectuelles, la petite minorité de ceux qui s’engagent dans les combats civiques de leur temps, au nom d’un idéal de vérité et de justice » (p.14). Mais l’intellectuel ainsi désigné à partir de l’affaire Dreyfus se démarque de ceux à qui cette définition aurait pu s’appliquer (les philosophes des Lumières et leurs héritiers directs du XIXe siècle) en ce qu’il est d’abord un spécialiste. Au contraire des intellectuels dreyfusards et postérieurs, ces prédécesseurs ne ressentent guère de tension entre « la réflexion et l’action » :

Fortement imprégnés par la philosophie des Lumières, ce sont des « hommes complets » : à la fois savants, journalistes et militants politiques. Dans leur jeunesse, ils se sont tournés vers les deux disciplines que les nouvelles universités [du XIXe siècle, postérieures à la fondation de l’université de Berlin sous la direction de Wilhelm Von Humboldt] ont consacrées, la philosophie et l’histoire, pour y puiser des connaissances et des arguments qu’ils vont mettre ensuite au service de leur engagement partisan. (p.20)

Cette réalité correspond à la première étape des régimes représentatifs, celle que Bernard Manin appelle « le parlementarisme », qui correspond à l’époque du suffrage censitaire . La mise en place, sous la Troisième République, du suffrage censitaire et de la démocratie de partie sera décisive pour la naissance de l’intellectuel contemporain. Cette transformation tend à « professionnaliser » la politique, c’est-à-dire que les politiciens doivent désormais se consacrer à temps plein à cette activité pour espérer y avoir quelque succès. Parallèlement, l’école républicaine accomplit un travail d’alphabétisation des masses, ce qui favorise une transformation considérable de l’espace public. Les médias se professionnalisent et se structurent en journaux de masses et publications spécialisées à destination du public lettré. Enfin, les enseignants-chercheurs des universités tendent, pour leur part, à se spécialiser, comme en témoignent en particulier les sociologues, qui affirment leur autonomie à la fin du XIXe siècle par rapport aux philosophes et aux historiens. L’idée s’impose alors au monde universitaire qu’une connaissance valable est toujours une connaissance spécialisée (c’est notamment affirmé par Durkheim et Weber, cités en page 37). L’ère de « l’homme complet » s’achève, car il n’est plus possible à ce dernier de développer des connaissances suffisantes dans un domaine pour rivaliser avec un spécialiste, comme le montre la manière dont l’historien François-Alphonse Aulard démoli les thèses d’Hippolyte Taine (polémique analysée aux pages 47 à 50). Cette spécialisation est l’élément final qui rend possible l’émergence de la figure de l’intellectuel, car le spécialiste, pour élaborer les questionnements spécifiques de sa discipline, doit travailler à l’écart du monde politique.

Cette séparation de la sphère savante et de la sphère politique pose en termes neufs le problème de la finalité de la science. Durkheim et Weber sont convaincus que, pour expliquer le fonctionnement de la société, il faut que les savants développent leurs propres questionnements scientifiques, quitte à transmettre ensuite aux non-spécialistes, par le biais de l’enseignement ou des conférences publics, les connaissances ainsi produites. Mais ce point de vue est contesté par ceux qui estiment que les universitaires doivent aussi répondre aux questions que leur posent les gouvernants (ou les journalistes) et proposer des solutions aux problèmes du moment. La finalité de la science prend ici la forme de l’expertise. (p.38)

Ces différents ingrédients, une fois réunis, font émerger les intellectuels à partir du problème de leur légitimité. Payés par les deniers publics, disposant de compétences spécifiques inaccessibles au grand public et censés demeurer dans leur réserve, ils interviennent pourtant massivement dans l’affaire Dreyfus en signant la pétition demandant la révision du procès en y précisant leur métier et leur grade. D’où la grande question à partir de laquelle les anti-dreyfusards les attaqueront : au nom de quoi ces gens interviennent-ils dans les affaires d’un juge qui n’a pas sollicité leur avis et prétendent-ils intervenir dans le débat public? Les intellectuels ne seraient-ils pas, au fond, des « aristocrates de la pensée », selon le mot de Barrès? Les intellectuels dreyfusards inverseront l’accusation en affirmant que dire la vérité au pouvoir leur permet de rendre justice. Mais l’accusation portée contre eux, qui résulte du partage des compétences entre savant et politique affirmé à la fin du XIXe siècle, demeure. C’est pourquoi les intellectuels devront constamment, au cours de leur histoire, effectuer un travail de légitimation de leurs interventions. C’est cette histoire que retrace Gérard Noiriel qui, en analysant les stratégies qu’ils utilisent pour occuper l’espace ouvert entre savant et politique ainsi que les arguments de légitimation qu’ils emploient pour justifier leur action, dresse une typologie des intellectuels tout en prenant garde aux transformations de configurations tout au long du XXe siècles. Parmi celles-ci, l’émergence d’une nouvelle phase de l’histoire des gouvernements représentatifs, celle que Manin appelle « la démocratie du public »  , marquée par les médias de masse (puis d’internet) et le brouillage des frontières entre les compétences, offre aux intellectuels une marge de manoeuvre beaucoup plus élevée, tout en les contraignant à des formats qui ne leur conviennent pas toujours. Reste que, même dans la démocratie du public, ces derniers sont aux prises avec le problème de la manière de faire le lien entre activité savante et activité politique, tout en justifiant de prendre la parole au-dessus du citoyen moyen. La thèse suggérée par le titre de la seconde version (« Dire la vérité au pouvoir ») est que l’ensemble des justifications produites par les intellectuels français pour justifier leur existence est des variations issues d’une même « matrice » qui se formulerait « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés ». De cette matrice, trois familles de justifications seraient issues, toujours en vigueur aujourd’hui: « Critiquer le pouvoir, gouverner l’opinion, éclairer les citoyens » (p.69). Dans un prochain billet, j’exposerai les principaux types d’intellectuels analysés par Noiriel. Puis, dans un autre billet, je reviendrai sur quelques réflexions éparses qui me sont venues en tête à la lecture de ce livre.

Notes

(1) Impression renforcée par deux indices : le sous-titre des Enfants maudits de la République, première édition parue chez Fayard, était L’avenir des intellectuels en France, annonçant un ouvrage tourné vers l’avenir. Par ailleurs, la réédition de l’ouvrage s’est faite aux éditions Agone, une coopérative qui se spécialise dans les ouvrages politiques et critiques.

(2) Noiriel signale par ailleurs trois différences entre l’édition originale et sa réécriture (voir pages 7 et 8). La première est que les polémiques entourant la grève des cheminots l’avaient poussé, dans la première version, à justifier a posture de « l’intellectuel spécifique », qui à cette époque était attaquée à travers la personne de Pierre Bourdieu, sans insister suffisamment sur les « limites » de cette figure, sur laquelle il revient dans Dire la vérité au pouvoir. La seconde est qu’il « succomb[ait] parfois à la tentation de proposer une nouvelle “histoire des intellectuels” », ce qui détournait l’attention de l’objet principal de l’ouvrage, l’analyse des arguments avancés par les intellectuels pour justifier leurs interventions publiques. N’ayant pas lu Les fils maudits de la République, je ne peux dire quelle est l’envergure de la réécriture qu’implique ce recentrage, Noiriel n’étant lui-même pas très précis à ce sujet. La troisième différence réside dans la prise en compte plus approfondie, dans Dire la vérité au pouvoir, des transformations du monde récent, à travers l’analyse des polémiques sur les lois mémorielles.

Bibliographie

La nationalisation des sociétés

Le livre Réfugiés et sans-papiers, de Gérard Noiriel comporte un intéressant chapitre sur la « nationalisation des sociétés européennes ». Un concept-clé de l’ouvrage, dont la première édition était intitulée, non sans raison, La tyrannie du national. (1) Le phénomène mérite qu’on s’y arrête, car il est décisif dans la genèse du monde tel qu’on le connaît.

Qu’est-ce que la « nationalisation » d’une société? En résumé, il s’agit de l’identification des citoyens à une nation. C’est un processus social qui les conduit à adhérer aux discours identitaires de l’État, à se soumettre aux mécanismes par lesquels celui-ci exerce son pouvoir. L’étude de ce processus et de ces mécanismes nous amène à comprendre la formation du pouvoir bureaucratique tel que nous le connaissons de nos jours.

La « nation » précède la nationalisation de la société. Les discours sur celle-ci font leur apparition à partir de la fin du XVIIIe siècle. La formation des régimes absolutistes et de leurs méthodes de centralisation étatique a permis l’émergence de représentations nationales. Loin de rompre avec ces développements, les régimes représentatifs des XVIIIe et XIXe siècles les ont accompagnés et prolongés. Néanmoins, l’existence d’un « imaginaire national » n’implique pas encore que la société ait été « nationalisée ». En effet, pendant la plus grande partie du XIXe siècle, la société locale a pu préserver une importante marge d’autonomie par rapport au gouvernement central et aux représentations des élites. La capacité de l’État à imposer ses politiques, par exemple en matière d’identification des individus, est demeurée extrêmement limitée et dépendante de la coopération des pouvoirs locaux. Le processus que Noiriel appelle la « nationalisation des sociétés » désigne précisément le basculement au cours duquel ces « communautés imaginaires » (2) que sont les nations se sont imposées comme des éléments incontournables dans la vie de leurs citoyens, produisant un impact très concret dans la vie quotidienne de ceux-ci. En effet, souligne Noiriel, « de tous les groupes qui composent la société, [la nation] est assurément le plus contraignant pour les individus, puisque depuis la Première Guerre mondiale, qu’on le veuille ou non, il est impossible d’y échapper. » (p.83)

Mécanismes de la nationalisation

Comment un tel état s’est-il mis en place? Si les ressources pour créer un « imaginaire national » étaient déjà en place (), le « sentiment national », c’est-à-dire l’identification des citoyens à cet imaginaire national, n’était en revanche pas encore bien diffusé dans la population. « Pour expliquer l’émergence du “sentiment national” à la fin du XIXe siècle, avant même d’invoquer le rôle de l’école, de la guerre de 1870 ou de la symbolique républicaine, il faut mettre en avant [l]e processus de construction d’un intérêt national, qui aboutit à la nationalisation en profondeur de la société française », explique Noiriel (p.90). Noiriel évoque différents leviers d’intégration qui acquièrent, à la fin du XIXe siècle, une importance capitale (sans qu’il l’évoque explicitement, on sent le rôle essentiel joué par la crise économique de 1873-1896 dans ce processus) pour uniformiser la société française et faire pénétrer l’imaginaire national dans les esprits. Il s’agit de la monnaie nationale, du droit, du parlement, de la presse populaire et des écoles. De ces différents critères, il n’évoque que rapidement les trois derniers (en particulier les écoles, dont l’effet lui semble un peu plus tardif). Concernant la monnaie, son analyse se fonde sur celle de Karl Polanyi (voir ce billet et ses liens). Avec la crise économique, l’État abandonne le laisser-faire qui avait caractérisé l’essentiel de sa politique économique au XIXe siècle pour mettre en place des mesures protectionnistes et intervenir dans l’économie. Socialement, cette première mise en place de « l’État-providence » (ou « État-social ») a un effet d’intégration sur la communauté nationale. Entre autre mesure protectionniste, celui-ci utilise la monnaie nationale comme une barrière dressée contre les marchandises étrangères. Cette monnaie devint alors « l’objet des méditations de l’homme d’affaire, de l’ouvrier syndiqué, de la ménagère » (3), car elle était définie par les politiques publiques et affectait leur niveau de vie. La monnaie agissait ainsi comme un lien entre les membres de la nation, affectés par ses fluctuation et ayant théoriquement leur mot à dire sur les politiques monétaires.

Après s’être appuyé sur Polanyi pour aborder le rôle de la monnaie (sous l’effet du protectionnisme) dans le processus d’intégration nationale, Noiriel apporte sa propre contribution en s’intéressant au droit « dans le processus de nationalisation de la société en liaison avec l’épanouissement de la démocratie politique. » (p.85). Le débat sur la loi sur la nationalité française (1882-1889 pour le débat, 1889 pour la loi) est l’occasion de constater qu’un thème qui, quelques années auparavant, n’intéressait que les juristes et les philosophes politiques, était devenu « un formidable enjeu social mettant aux prises les représentants des divers groupes de la société française » (p.88). C’est que le droit est l’occasion d’accorder des privilèges ou de les refuser, d’obliger des devoirs ou non, souvent en invoquant l’intérêt national. Ainsi, ce sont les citoyens qui sont susceptibles d’être mobilisés par l’armée (avec pour répercussion que cela pousse certains patrons à préférer engager des étrangers, qui ne risquent pas de partir pour la caserne). Mais aussi, bien des lois votées au début de la Troisième République accordent une protection sociale aux nationaux, comme la loi sur les accidents de travail (1898) ou celle sur les vieillards et les indigents (1905). Étant donné l’impact majeur que ces politiques ont sur les conditions de vie de leurs membres, les syndicats se structurent également en fonction du critère national, tiraillés qu’ils sont entre la volonté de défendre leurs membres contre la concurrence de récents arrivés et celle d’inclure les travailleurs étrangers dans leurs rangs afin de renforcer leur position face au patronat. (4) De tels facteurs ont pour effet de renforcer l’identification des citoyens à la Nation, car c’est d’elle qu’ils peuvent espérer différents avantages. L’un des effets de ce phénomène, c’est que la presse commence à s’intéresser aux « étrangers ». Alors que la criminalité par des étrangers a toujours existé, ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que les journaux font leur choux gras de ces faits divers pour augmenter leur tirage : « Les multiples formes de violence populaire auparavant ignorées par les journaux deviennent une aubaine. » (p.91). Ainsi, si on peut dire que la peur de l’étranger a toujours fait partie des réactions humaines (), la xénophobie en tant que telle naît de la nationalisation de la société, dans les périodes où les crises tendent à mettre les populations sous pression. « L’intérêt national » tend alors à jouer contre les « immigrés ». De même, les crises diplomatiques provoquent également des crises de xénophobie, car les ressortissants du pays « ennemi » sont identifiés à celui-ci. Ce processus de nationalisation, qui alimente le nationalisme, est selon Noiriel pratiquement achevé lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, alors que le passeport, auparavant exigé des « nationaux », devient une mesure de contrôle des frontières. Le territoire national devient alors un espace à l’intérieur duquel la mobilité ne connaît aucune restriction, tandis que les frontières deviennent strictement contrôlées.

Logiques du pouvoir et technologies de l’identification

Alors que depuis la fin du XVIIIe siècle, les militants républicains luttaient contre « l’autoritarisme du prince », la nationalisation qui prend place un siècle plus tard les désarçonne, car elle transforme la nature même du pouvoir étatique. Tandis qu’ils luttaient jusque-là pour la liberté de circulation et contre toute forme d’identification du citoyen par l’État, « les luttes sociales des années 1880-1890 les amènent bien vite à renoncer à cet universalisme pour des mesures qui inaugurent une nouvelle logique de pouvoir », estime Noiriel (p.309). L’adoption du suffrage universel masculin accroît les interactions et la mobilité entre les populations bénéficiant de la citoyenneté et les gens de pouvoir. Le parlement devient alors le lieu de convergence des luttes d’intérêts des différents groupes composant la « nation ». En négociant les politiques sociales qui bénéficieront aux citoyens, les forces en présence négocient également l’identité des bénéficiaires. L’exercice de ces politiques dépend par conséquent de l’identification, par la bureaucratie, des ayants droit et des autres. Le citoyen devient « demandeur » des services, revendique donc pour lui-même l’identité que lui assigne la bureaucratie, qu’il intériorise (p.313). La nation devient alors un exercice consistant à la fois à inclure et exclure différents groupes de la citoyenneté (5). L’État-social s’acquitte de cette tâche « par un travail incessant de catégorisation qui aboutit à la construction d’entités collectives affectant profondément l’identité des individus eux-mêmes. » (p.317) Ces pratiques valent pour les identités intérieures à la nation, mais sont également appliquées à l’extérieur, notamment par les programmes d’immigration qui assignent des identités correspondant ou non à des États étrangers (p.317-318).

La nationalisation des sociétés peut survenir à des rythmes et des intensités variables selon les pays, mais elle affecte, d’une manière générale, l’Europe et dans une moindre mesure l’Amérique du Nord de manière à peu près simultanée. Les interactions entre ces différents pays requièrent, pour faciliter les rapports, qu’ils adoptent des technologies de pouvoir semblables. Le livre de Noiriel montre d’ailleurs les difficultés posées par l’accueil de réfugiés provenant de pays où la bureaucratie, donc les technologies d’identification, est moins développée. Si Noiriel prend un espace considérable à développer la notion de « nationalisation des sociétés » dans un livre portant sur les « réfugiés et sans-papiers », c’est précisément parce qu’avant celle-ci, le concept de « sans-papier » n’avait guère de pertinence. Il aura fallu que la nationalisation entraîne le développement rapide, à partir de la fin du XIXe siècle, des technologies d’identification, pour que la possession de « papiers » en règle devienne une nécessité vitale, au sens littéral de l’expression : il est difficile de vivre sans eux.

Notes

(1)  Dans ce billet, toutes les références à des numéros de pages sans précision supplémentaire renvoient à ce texte.

(2) Il s’agit d’une référence au titre du livre classique de Benedict Anderson sur le nationalisme: Imagined Communities: reflections on the origins and spread of nationalism (1991), traduit en français sous le titre L’imaginaire national: Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, (La Découverte, 2006).

(3) Polanyi, La grande transformation, 1944, cité par Noiriel (p.85).

(4) En plus de Noiriel, on pourra lire, sur ce sujet, 

(5) Le rôle en est confié à l’État, qui peut alors être défini, selon la définition de Martin Pâquet, comme la fonction de « gestion des altérités » des sociétés. 

Bibliographie

Un carnet de notes cliosophiques

Qui suis-je?

Ce premier billet, je l’écris à l’heure d’un post-partum : c’est le terme en usage, autour de moi, pour désigner la période qui suit une soutenance de thèse. L’accouchement, c’était le 18 décembre dernier. Pas trop douloureux, il m’a valu de belles félicitations pour le bébé et un titre de docteur en Histoire (décerné par l’Université de Montréal) et en Études romanes (spécialité études hispaniques et latino-américaines, décerné par l’Université Paul-Valéry-Montpellier III). Me voici donc porteur de ces titres ronflants dans des disciplines dont on entend régulièrement dire qu’elles ne servent à rien, un défi face auquel les praticiens de ces disciplines hésitent encore entre deux réponses: revendiquer leur « droit à l’inutilité »   ou tenter de démontrer leur utilité profonde, souterraine, donc invisible, mais bien réelle. Voilà bien un problème auquel il me faudra réfléchir.

Ma thèse porte sur les méthodes d’évangélisation des morisques dans l’Espagne du XVIe siècle. Autrement dit, sur les relations entre les chrétiens et les musulmans dans un passé commun au monde occidental et au monde musulman. Même si je continue à me faire dire que mes travaux ne servent à rien, j’ai quand même cette chance inouïe : ils suscitent la curiosité, une chance que n’ont pas tous mes collègues. Mais mes intérêts dépassent largement le thème de la thèse que j’ai soutenue. Je crois fermement, du reste, que la recherche spécialisée n’est rien si elle ne se nourrit pas de recherche générale. Les connaissances générales ne suffisent d’ailleurs pas en elles-mêmes si aucune d’entre elles n’est approfondie. Les choses deviennent intéressantes lorsque plusieurs thèmes, n’ayant a priori aucun lien entre eux, sont approfondis. Les liens se révèlent alors tranquillement et permettent d’atteindre l’universel à travers le particulier et vice-versa. Cette formulation est abstraite, mais c’est en partie pour préciser et illustrer la conviction qui la sous-tend que j’ouvre ce blogue.

Une bibliothèque à (re)conquérir

Tous mes amis ayant un profil d’intellectuel connaissent ce phénomène : on achète souvent les livres plus vite qu’on ne les lit. On a forgé un mot japonais pour désigner pour désigner ce phénomène : tsundoku, acheter des livres et ne pas les lire en raison de leur trop grand nombre, laisser les piles s’accumuler sur les étagères et un peu partout dans la maison. Je ne vois pas la chose comme un gaspillage : les livres achetés ne le sont pas par hasard. Les livres rangés sur mes étagères sont là pour me rappeler l’évolution de mes intérêts, les projets à réaliser. Tout l’art consiste à ne pas laisser le Minotaure échapper à tout contrôle. Au cœur du labyrinthe, il faut un fil d’Ariane. La bibliothèque ainsi formée est un espace à conquérir, un programme de lecture qui possède sa propre écologie.

Mais même les livres entièrement lus sont toujours à relire. C’est que la mémoire fuit et que les préoccupations changent. Les connaissances évoluent, également, et relire donne à faire de nouveaux liens. Par exemple, j’ai lu La Peur en Occident, de Jean Delumeau, en 2007. J’y suis revenu de temps en temps pour le feuilleter et y piger quelques informations, au gré de mes besoins, mais je ne l’ai plus relu dans son entièreté. Or, je m’en souviens suffisamment pour avoir la certitude que je le relirais d’une manière entièrement différente aujourd’hui. C’est bien sûr parce que j’ai lu beaucoup d’autres choses depuis et que ma pensée a beaucoup évolué. D’où ce sentiment, qui me saisit parfois que, à chaque titre qui s’ajoute à ma bibliothèque, c’est l’entièreté de celle-ci qui est à relire. C’est une exagération, certes, mais le sentiment est bien là. Par ailleurs, les livres sont toujours plus vastes que ce qu’on en perçoit en les lisant. Chaque fois que j’ai une nouvelle question, sur un thème qui ne m’avait jamais intéressé auparavant, j’ai la surprise de découvrir que ma bibliothèque contient déjà une quantité d’informations appréciables sur le sujet.

Mais quand je parle de « bibliothèque », je devrais peut-être préciser que je ne parle pas que de livres. J’ai plusieurs caisses remplies d’articles imprimés ou photocopiés, classés par thèmes. Sur mon ordinateur, j’utilise OneNote pour archiver tous les articles scientifiques qui me paraissent intéressants : de cette manière, je peux faire des recherches par mots-clés à l’intérieur et rajouter des hyperliens entre différents éléments des articles. De même, sur internet, j’utilise l’outil Diigolet pour archiver tous les articles intéressants et les regrouper par tags (je n’ai pas encore utilisé l’outil d’organisation des articles). Écrire des articles de blogues sur ces articles archivés sur OneNote ou Diigolet est un moyen de reconquérir cette bibliothèque qui me fuit sans cesse.

Un carnet de notes en ligne

L’objectif de ce blogue est donc avant tout d’être un « carnet de notes » suivant le rythme de mes lectures. J’y ferai par conséquent des résumés de livres, de chapitres ou d’articles. J’y aborderai aussi des thèmes liant différentes lectures entre elles. Je prendrai également des notes sur l’évolution de mes pensées sur différentes questions.

Un carnet de notes en ligne, ce n’est pas un carnet de notes tout court. Puisque cela implique que j’ai des lecteurs, les notes seront mises en forme pour être accessibles à ces derniers. Mais cela implique aussi que certaines notes ne puissent pas être rendues publiques. En réfléchissant au rôle que devait jouer un journal de recherche dans le travail d’un historien, Gérard Noiriel note que :

L’obstacle majeur, pour les sciences sociales en tout cas, auquel se heurte la tenue d’un journal de ce type, tient au fait qu’il faut alors « se regarder chercher ». Dans la perspective d’une publication, on intériorise par définition le regard du public. Le journal devient alors une « mise en scène » à usage externe, où l’on gomme les banalités, les naïvetés, les remarques critiques sur les travaux des collègues et néanmoins amis… Le journal de recherche ne peut donc avoir d’utilité que s’il constitue un instrument personnel pour l’historien, qui peut l’aider au fur et à mesure de ses investigations, et au moment de la rédaction finale, à conserver la trace de toutes les pistes, les questions et les hypothèses qui, même si elles ont été abandonnées, pourront à terme se révéler fécondes. 

Un journal de recherche complet implique donc de consigner un certain nombre de notes qui perdent leur véritable sens dès lors qu’elles sont lues par quiconque n’est pas le chercheur lui-même. C’est un texte que l’auteur s’écrit à lui-même et à personne d’autre. Dans ces conditions, l’idée d’un journal de recherche en ligne paraît absurde. L’intérêt du blogue recoupe en partie celui d’un journal de recherche, mais pas entièrement. Par conséquent, il ne peut s’y substituer et mérite essentiellement d’exister par ce qui fait sa spécificité. Cette dernière réside exactement dans ce qui l’empêche de se substituer au journal de recherche personnel : la présence d’un lecteur externe. Ce lecteur se manifeste à l’occasion par les commentaires, qui permettent d’échanger sur un work in progress. Mais si les commentaires sont intéressants, ils ne font pas le blogue : même lorsqu’on ferme ceux-ci, il demeure blogue. C’est simplement de savoir que quelqu’un d’autre peut lire le contenu du blogue qui oriente la manière dont l’auteur écrit. Voilà, avant tout, ce qu’il faut mettre à profit.

D’autres avantages complètent celui-ci, liés aux attentes face à un blogue et à la forme permise par internet. Le blogue comporte un volet de navigation et des hyperliens, contrairement au journal de recherche écrit à la main. Il peut ainsi acquérir, au fil du temps, une écologie intéressante que ne révèle pas le journal de recherche personnel. D’autre part, la forme du blogue — au contraire de celle de l’article scientifique, par exemple — permet les réflexions suspendues, les ballons d’essai, les simples questions, les liens entre vie personnelle et réflexion. Ainsi, sa dimension plus ou moins informelle fait partie de son intérêt.

Le principe de la « traduction » selon Noiriel

Mes travaux sont ceux d’un historien. Mais à l’heure des lectures, les limites disciplinaires doivent être franchies, c’est d’une nécessité vitale. Pas forcément abolies, en revanche : les textes étant écrits en fonction de préoccupations en partie déterminées précisément par ces limites disciplinaires, ce serait se condamner à ne rien en comprendre que de ne pas tenir compte des contraintes qu’elles imposent. Gérard Noiriel a souvent indiqué, dans ses travaux, l’importance de procéder, entre les disciplines, à des opérations de « traduction ». La récupération d’un concept en usage dans une discipline par un spécialiste d’une autre discipline est tout à fait acceptable, mais doit se faire à certaines conditions pour être efficace : expliquer le sens, expliciter la transposition d’un objectif à un autre, parfois « désosser » une lecture (récupérer une traduction, par exemple, ne signifie pas récupérer l’objectif de l’ouvrage pour lequel on l’a créée) . (1)

Mais la traduction ne s’opère pas seulement entre des disciplines, elle s’opère également entre des logiques. La logique de l’expertise n’est pas la logique de la critique : l’une et l’autre ont des objectifs différents et doivent donc procéder différemment. De même, la logique de la science n’a rien à voir avec la logique militante. Or, si une même personne n’a pas à choisir d’occuper toujours le même rôle, elle se doit cependant d’apprendre à identifier et expliciter le rôle qu’elle occupe à un moment donné.

Les carnets de notes sont parfaits pour ce type de réflexion sur les limites. Ils permettent d’esquisser nos préoccupations citoyennes ou personnelles et de nous demander ensuite : comment cela se traduirait-il en recherche? Ou, à l’inverse, de s’interroger sur nos connaissances théoriques et de se demander : qu’est-ce que cela signifie pour le monde où nous vivons?

C’est pourquoi un carnet de notes orienté vers les recherches ne se limite pas seulement à celles-ci : il s’agit aussi de tenir un journal de mes préoccupations et une réflexion de ce qui les lie aux recherches. Oserai-je dire que c’est parfait pour un blogue? Ça me permet de parler de tout et de rien tout en ayant un thème directeur qui me sert de branding!

Pourquoi « Cliosophie »?

Le terme est un amalgame de « Clio », la Muse de l’Histoire, et du « sophie » de « philosophie ». Littéralement, cela signifierait donc « sagesse de l’histoire », ce qui est, je le reconnais, un peu pompeux. Je n’ai nulle prétention d’être un philosophe, bien que j’aime fréquenter cette discipline en dilettante. Je suppose que c’est cette affection qui m’a inspirée ce néologisme. Cela se réalise concrètement par le fait que mes relations sociales comportent presque autant de philosophes que d’historiens. La question de savoir quels liens entretiennent les deux disciplines m’occupe donc fréquemment l’esprit. C’est d’autant plus vrai que la philosophie politique recoure souvent à une perspective historique pour alimenter la réflexion sur les sociétés actuelles, tandis que les historiens, pour leur part, se font souvent apostropher sur l’utilité de leur discipline. Autant dire que cette réflexion sur la traduction de l’histoire en philosophie ou, à l’inverse, de la philosophie en histoire, est un chantier qui me préoccupe. Pourquoi donc ne pas « cliosopher » un peu ici même?

Notes

(1) Le terme « désosser » vient de Noiriel lui-même, dans une entrevue à la revue Trace : « Je dis toujours à mes étudiants : quand on fait de la recherche, on va puiser des outils dans le travail des autres de façon sauvage, en les désossant. »

Bibliographie