L’exceptionnel normal

Un mot d’explication aujourd’hui sur un concept qui m’a été très utile au cours de ma thèse pour guider ma lecture de la documentation et développer mon argumentation. Je parle ici de l’exceptionnel normal, tel que j’en ai pris connaissance en lisant l’historien italien Carlo Ginzburg.

Ginzburg n’est pas l’inventeur de l’expression exceptionnel normal. Ce mérite revient à son compatriote Edoardo Grendi. Mais Ginzburg a sans doute été un plus zélé propagateur de l’expression que ne l’a été Grendi et, surtout, il en a développé des connotations qui n’étaient pas présentes à l’origine chez Grendi . Dans un court article coécrit avec Poni en 1981, il en a exposé les principaux traits et cet article est aujourd’hui le plus cité lorsqu’il s’agit de référer à ce concept. .

Grendi et Ginzburg sont associés à un courant historique qu’on appelle communément la microstoria, ou microhistoire, bien que Ginzburg, qui a pratiqué ce type d’histoire, n’ait jamais particulièrement tenu à ne faire que cela. Ce courant historiographique s’est développé à une époque où l’histoire la plus couramment pratiquée était une histoire socio-économique qui valorisait l’analyse de séries statistiques sur la longue durée. C’est pourquoi les microhistoriens ont en grande partie développé leurs outils d’analyse en critiquant les faiblesses d’une analyse trop exclusivement statistique (les pratiquants de l’histoire sérielle ont-ils véritablement été aussi exclusivement statisticiens que les décrivent leurs adversaires? c’est une autre histoire).

Le premier sens donné à l’expression « exceptionnel normal », celle qui vient d’Edoardo Grendi, désigne le fait que plusieurs types d’archives ne répondent pas à des critères de représentativité statistique. Elles fonctionnent plutôt selon la logique du fait divers, en signalant les événements qui sortent de l’ordinaire. Par exemple, un officier de garnison qui écrit à son supérieur ne prendra pas la peine de parler des patrouilles qui n’avaient rien à signaler : il ne lui signalera que ce qui sort de l’ordinaire et constitue donc pour lui une information utile. Dans ce type d’archives (militaires, judiciaires ou autres), on ne trouvera donc quasiment que des événements exceptionnels et très peu d’événements normaux. L’exceptionnel est normal et on ne trouve qu’exceptionnellement du normal. Dans la lecture de ce type de documentation, on n’identifiera donc pas tant la normalité en compilant des statistiques qu’en analysant le ton et la manière dont ils sont mentionnés.

Ginzburg a adopté ce sens de l’expression proposée par Grendi, mais, par la suite, en a proposé un second. Dans ce second sens, ce qui compte, ce n’est pas la fréquence de l’événement que le rapport entretenu entre l’exceptionnel et le normal. Pour Ginzburg, l’exceptionnel et le normal ne se définissent comme tels que l’un en rapport à l’autre. L’analyse d’un événement exceptionnel peut donc permettre de révéler la normalité, car l’événement exceptionnel suscite des réactions, des commentaires, des châtiments ou des récompenses qui permettent, en les recoupant soigneusement, de comprendre pourquoi les acteurs accordent de l’importance à cet événement particulier, quelle est leur perception de la norme et comment s’entretient la normalité.

Il n’est sans doute pas inutile de noter que l’exceptionnel normal, dans son premier sens, relève de ce que Marc Bloch nomme les preuves indirectes, c’est-à-dire que la source ainsi analysée ne permet pas d’observer directement l’événement dont elle parle, il faut donc tenir compte des déformations inhérentes à la source. Dans son second sens, elle relève plus souvent de la preuve directe, c’est-à-dire que la norme qu’on cherche à analyser est exprimée par la production même de la source. Un verdict de procès, par exemple, est un document normatif et performatif. L’argumentation qui accompagne une sentence ne fait pas que témoigner de la norme, elle en est aussi la productrice (sur les preuves directes et indirectes, voir ).

Les deux sens de l’exceptionnel normal m’ont été assez rapidement utiles lors de ma thèse, notamment pour discuter des correspondances jésuites (signalaient-ils des événements normaux à leurs supérieurs, ou exceptionnels?) et pour discuter des méthodes utilisées par certains missionnaires alors même que les circonstances qui nous les faisait connaître étaient exceptionnelles. Je ne doute pas qu’acquérir l’habitude de penser avec cet outil soit utile dans des circonstances variées et communes.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue avant d’écrire ce billet :

GRENDI, Edoardo, « Micro-analyse et histoire sociale », 2009.

Marc Bloch: l’historien sans sa bibliothèque

En complément à mon billet d’introduction et avec une petite pensée pour mes étudiants, à qui j’ai tenté à la dernière session de faire comprendre l’importance de conserver des traces matérielles de leurs connaissances, voici une citation touchante. Elle provient de L’Apologie pour l’histoire, beau livre de Marc Bloch, écrit pendant la Deuxième Guerre mondiale sous le régime de Vichy. Le contexte est dramatique. Sa bibliothèque confisquée et envoyée en Allemagne, vivant dans des conditions très difficiles, Bloch a écrit deux livres lors des années 1940 et 1941 (L’Étrange défaite et L’Apologie pour l’histoire). Le début de L’Apologie pour l’histoire témoigne sans doute mieux que n’importe quoi d’autre du lien de dépendance qui unit l’intellectuel — a fortiori l’historien — et sa bibliothèque.

[…] que j’ajoute encore un mot d’excuse. Les circonstances de ma vie présente, l’impossibilité où je suis d’atteindre aucune grande bibliothèque, la perte de mes propres livres, font que je dois me fier beaucoup à mes notes et à mon acquis. Les lectures complé­mentaires, les vérifications qu’appelleraient les lois mêmes du métier dont je me propose de décrire les pratiques me demeurent trop souvent interdites. Me sera‑t‑il donné un jour de combler ces lacunes ? Jamais entièrement, je le crains. Je ne puis, là‑dessus, que solliciter l’indulgence — je dirais « plaider coupable », si ce n’était prendre sur moi, plus qu’il n’est légitime, les fautes de la destinée. 

Cette dimension matérielle du savoir, « l’objet-livre », « l’objet-note » — incluant la dimension « virtuelle » du savoir  — back-up, photos numériques, etc… qui ont cependant toujours besoin d’un support matériel, le serveur — bref, cette dimension me fascine. Sans doute le fait d’avoir moi-même fait nombre d’allez et retours à l’étranger, marqués de difficiles gestions de transports de bibliothèques toujours plus grosses, fut-il une expérience marquante. Sans bibliothèque, sans notes, on est tous nus. La mémoire défaille sans ces supports externes.

Bibliographie