Une poignée de morisques en Sicile

Ce billet aborde un micro-aspect de l’histoire morisque. Pour une introduction sur qui étaient les morisques et quelles furent les grandes lignes de leur histoire, je vous renvoie à un article de vulgarisation que j’ai écrit pour Dire (les braves liront plutôt ma thèse). L’une des orientations actuelles de l’historiographie sur les morisques porte sur la diaspora, terme entendue généralement comme « les morisques hors d’Espagne ». Étude féconde, qui internationalise la question morisques et pose également la question de l’insertion du drame de la minorité dans la grande histoire géopolitique de la Méditerranée comme dans l’histoire culturelle de la région, cette tendance donne lieu à de nombreuses autres études. J’avais évoqué dans un précédent billet le cas du Maroc. Quelques généralités apparaissent rapidement et donnent l’habitude de quelques précautions méthodologique:

1) la diaspora morisque commence bien avant l’expulsion de 1609-1614. En effet, les réseaux de communication qui ont pu exister entre les musulmans d’Espagne et le reste du monde musulman ne se sont jamais entièrement taris et une circulation est demeurée entre les musulmans d’Espagne avant et après la conversion forcée.

2) La diaspora morisque tend à conserver son identité dans les pays où elle se retrouve. Certaines communautés ont préservé leur identité jusqu’à nos jours, notamment dans les pays du Maghreb. Cela semble moins être le cas dans les pays chrétiens où quelques communautés se sont formées mais n’ont pas été durables.

3) Au cours du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle, les morisques se sont efforcés de se rapprocher des cercles du pouvoir là où ils le pouvaient et ont pesé jusqu’à un certain point sur la diplomatie de pays comme le Maroc et l’Empire ottoman.

Voici qu’en 2016 paraît un article sur les morisques en Sicile, un cas bien peu traité[1]. Le livre qui traitait de la question de la diaspora morisque de la manière la plus complète à ce jour était le gros volume dirigé par Mercedes García-Arenal et Gérard Wiegers, paru en 2014[2]. Or, on n’y comptait aucun chapitre sur le cas sicilien (ou plus largement sur l’Italie). La bibliographie de ce nouvel article sur les morisques indique que quelques contributions existaient dans des revues italiennes, peu connues des historiens des morisques. Sinon, les travaux d’Anita Gonzalez-Raymond sur l’inquisition des îles permettaient d’avoir quelques indications sur les morisques et les renégats de la Sicile et de la Sardaigne. Louis Cardaillac, l’un des plus importants spécialistes des morisques en France, y avait également consacré un texte, contre lequel s’inscrit la contribution présentement sous discussion. Cardaillac, en digne héritier de Braudel, avait envisagé la question morisque comme un conflit entre civilisations, ou plus exactement un « recouvrement de civilisation » pour reprendre l’expression employée par Braudel. Asher Salah se positionne contre cette conception, en historien du XXIe siècle qui ne peut manquer de rapprocher cette interprétation de la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington – il en emploie l’expression sans nommer l’auteur. Asher Salah défend l’idée que la position centrale de la Sicile en Méditerranée et les enjeux stratégiques qu’elle soulève ont fait en sorte que la question morisque y a été abordée d’une tout autre manière qu’en Espagne.

Son étude est fondée sur les archives de Simancas – donc des archives d’État associées à la dynastie des Habsbourgs, qu’il complète par un examen des procès de l’inquisition, semble-t-il en se fondant sur les études Louis Cardaillac, Anita Gonzalez-Raymond et Raphaël Carrasco (tous des historiens de Montpellier). Les premiers morisques qu’il retrouve sont assez atypiques: le 20 août 1610, un an après le commencement de l’expulsion des morisques dans le royaume de Valence, huit chrétiens qui avaient été réduits en esclavage à Tunis trouvent refuge en Sicile. Ils sont accompagnés de trois morisques, la complicité desquels avait rendu possible leur évasion. En récompense de leur aide, ces trois morisques demandent à pouvoir s’installer en Sicile ou à pouvoir retourner en Espagne. On leur donnera finalement le droit de s’établir en Sicile, mais on leur interdira la péninsule ibérique. Inspiré par leur geste héroïque, le vice-roi de Sicile les prendra à son service.

Il semble qu’à la suite de l’expulsion, d’autres morisques parvinrent en Sicile. Le 9 juin 1611, le vice-roi, le duc d’Osuna, ordonna que tous les morisques nés en Espagne et résidant en Sicile « qu’ils soient venus directement d’Espagne ou qu’ils soient venus par la Berbérie ou d’autres lieux » se présentent aux autorités, ou soient déclarés par leurs maîtres s’ils en avaient, sous peine de confiscation de leur propriétés et de réduction en esclavage. L’initiative ne viendrait pas du vice-roi, mais de Madrid. Le recensement ne donne lieu qu’à une poignée de déclarations, toutes faites par des maîtres de domestiques moriques: trente et une femmes et dix-neuf hommes, pour les deux tiers originaires des pays de la Couronne d’Aragon – ce qui est logique puisque ce sont les plus méditerranéens. Toutes les déclarations proviennent de la ville de Palerme, ce qui laisse penser, soit que les morisques de Sicile se concentraient dans la capitale, soit que seuls des morisques de la capitale, employés par des officiers espagnols ou par des membres de l’aristocratie locale, furent déclarés. Salah souligne aussi la jeunesse moyenne des morisques recensés. Il me semble qu’il faut examiner ce recensement en fonction de ses biais d’échantillonnage: le plus grand nombre de femmes et la jeunesse sont des traits qui viennent sans doute avec le fait que ce sont en majorité des domestiques ou des esclaves qui ont été recensés.

Il ne s’agit donc sans doute que d’une poignée de morisques et même s’il y en avait peut-être d’autres  en campagne il est peu probable que la population morisque de Sicile ait été très élevée. Elle posait cependant un problème politique, un problème de principe, car la Sicile était intégrée dans la Couronne d’Aragon: fallait-il étendre à celle-ci les décrets d’expulsion qui avaient frappé les différents royaumes d’Espagne? Deux groupes se sont affrontés, ceux qui souhaitaient étendre à la Sicile les décrets d’expulsion et ceux qui ne le souhaitaient pas. Le vice-roi, qui a répété plusieurs fois dans ses lettres que les morisques présents en Sicile souhaitaient être de bons chrétiens et étaient en général très jeunes, était plutôt du second groupe. Il n’eut pas gain de cause. Au printemps 1612, l’ordre fut donné d’expulser les morisques de Sicile… mais Osuna ne semble pas avoir été très zélé à appliquer l’ordre, pour employer un euphémisme. L’inquisition de Sicile intente une cinquantaine de procès à des morisques entre 1610 et 1614, mettant au jour un certain nombre de pratiques musulmanes. Il peut y avoir plusieurs procès à certains individus, mais ce nombre rappelle néanmoins les limites du recensement de 1611.

L’enjeu morisque continue de se présenter aussi sous la forme des tentatives faites par des morisques de traverser la Méditerranée pour aller vivre en terre chrétienne. En 1613, un navire français est intercepté, avec 11 morisques à son bord qui cherchaient à se rendre à Marseille pour y vivre en chrétiens. Les membres du conseil d’Aragon, à Madrid, penchent pour une politique de dissuasion visant à empêcher les morisques de retraverser la mer: les uns voudraient renvoyer ceux qui ont été interceptés en Tunisie avec le message que les suivants seraient réduits en esclavage, les autres voudraient passer directement à la réduction en esclavage. Une autre affaire au cours de ces années tourne autour d’un dénommé Luis de Zapata, que l’inquisition accuse d’être lié à la mise à mort d’un prêtre pisan à Tunis, mais que le duc d’Osuna protège, l’abritant en son palais. La même année, ce dernier prétendait pourtant à la couronne qu’il n’y avait pas de morisques en Sicile. Les dernières mentions que Salah a retrouvé, dans les archives de Simancas, sur les morisques en Sicile concernent encore Zapata et sont datées de 1616: Osuna rapporte avoir intercepté trois lettres en provenance de la ville de Grenade, écrites par un fonctionnaire nommé Juan Calvo et adressées à deux morisques parents de Luis de Zapata: son neveu Felipe de Padilla, à Palerme, et un certain Rodrigo de Zapata qui vivait à… Avignon, en France. Par la suite, il y a encore quelques mentions des morisques dans les archives de l’inquisition, mais le nombre de causes chute rapidement et cessent après 1639.

L’étude se fondant surtout sur des archives d’État, la chronologie qui s’en dégage est celle des affaires d’État. Que les principaux documents découverts par Salah se situent entre 1610 et 1616 révèle surtout un temps de la politique, celui des années contemporaines et suivant l’expulsion – les principaux moments forts de l’expulsion étant en 1609 et 1610 et elle se termine en 1614. Comme l’indique l’auteur, ces documents semblent indiquer une tension forte lors de ces années entre le vice-roi et l’inquisition. La posture conciliante du vice-roi est intéressée: Salah indique que ses motivations sont liées au rôle d’intermédiaires que peuvent jouer les morisques dans le rachat de captifs chrétiens dans les cités du Maghreb ou dans des réseaux d’espionnage. Jouissant de l’éloignement avec la couronne et de l’autonomie qu’elle lui conférait, Osuna se permettait d’ignorer les ordres qui contrevenaient à ses préférences, d’où la tolérance dont ont pu jouir les quelques dizaines de morisques de Sicile. Dans un ouvrage d’il y a quelques années, Wolfgang Kaiser indiquait qu’à l’époque moderne, la tolérance relevait de la décision du prince et « signale l’arbitraire comme signe de souveraineté »[3]. Dans ce cas-ci, la tolérance est de fait plutôt qu’édictée, ce qui exclut une interprétation en termes de souveraineté, il semble bien en revanche que le statut du vice-roi soit en jeu, comme homme de pouvoir disposant d’une autonomie et décidant de politiques ou comme simple exécutant du roi. À cet égard il aurait été intéressant d’aller au-delà des procès inquisitoriaux et de consulter les correspondances des tribunaux. Les tensions entre le vice-roi et l’inquisition dans les années suivant l’expulsion tenaient-elles à une politique inquisitoriale dirigée spécifiquement contre les morisques? Le Saint Office se mettait-il plutôt au service de la couronne, pour affaiblir le vice-roi?

Quelques autres remarques: l’auteur semble avoir commencé son enquête en 1609, avec le commencement de l’expulsion. Or, les départs de morisques de la péninsule et leurs circulations méditerranéennes précèdent largement l’expulsion, comme le confirment de nombreuses autres études. On le voit très bien au Maroc, dont j’ai déjà parlé et où les communautés morisques se forment avant l’expulsion générale. Il serait intéressant de voir ce qu’il en est en Sicile: la petite communauté est-elle le fruit d’une implantation antérieure qui accueille les nouveaux venus, ou est-elle essentiellement un lieu de passage et de négociations? Dans tous les cas, cette étude est cohérente avec d’autres qui montrent l’intensité des circulations morisques dans la Méditerranée à la suite de l’expulsion: soit nous trouvons des professionnels des circulations – navigateurs, espions, passeurs, négociateurs – soit des tentatives de morisques sincèrement chrétiens (mais la couronne espagnole n’en avait cure) de trouver une terre chrétienne où vivre en paix, soit des réseaux familiaux. La disparition de la communauté après 1639 pourrait être confrontée à des sources locales. En effet, les sources d’État de Simancas et les sources inquisitoriales ne traitent pas forcément de communautés sans histoires et le règne de Philippe IV, sauf la dernière tentative des hornacheros de rentrer en Espagne en 1663, est généralement le dernier moment où les morisques apparaissent dans les affaires d’État. Cette disparation, fruit d’une assimilation ou d’une migration, paraît cependant plausible pour une petite communauté vivant en terre chrétienne. Au contraire, comme je l’ai dit au début du billet, certains morisques du Maghreb, plus nombreux, on put conserver leur identité jusqu’à nos jours.

Notes

[1] Asher SALAH, « Moriscos in sicily in the Years of the Expulsion 1609-1614 », Journal of Levantine Studies, 2016, vol. 6, pp. 333‑355. Sauf mention contraire, toutes les informations de ce billet proviennent de cet article.

[2] Mercedes GARCÍA-ARENAL et Gerard WIEGERS (éds.), Los moriscos: expulsión y diáspora. Una perspectiva internacional, Valencia, Granada, Zaragoza, Universitat de Valencia, Universidad de Granada, Universidad de Zaragoza, 2013, 482 p.

[3] Wolfgang KAISER, « Vies parallèles et vie commune dans le monde urbain », in Des religions dans la ville. Stratégies de coexistences dans l’Europe des XVIe-XVIIIe siècles, Rennes, Presses Univ. de Rennes, 2010, p. 191.

Qu’est-ce qu’une colonie? La définition de Josep Torró

Je ne suis pas un spécialiste de l’histoire des colonies, mais, lorsque j’ai fait ma thèse, je ne pouvais pas ignorer le référant colonial qui a marqué l’historiographie des morisques. C’était d’autant plus nécessaire qu’il me fallait évaluer la valeur du passage, au sein de cette historiographie, d’un référant colonial à un référant migratoire : en effet, les auteurs qui ont fait l’histoire des morisques entre 1940 et 1980, environ, avaient plutôt, comme modèle implicite (et quelquefois explicite) des relations entre chrétiens et musulman les colonies européennes en Afrique du Nord, en particulier l’Algérie française. En revanche, ceux qui écrivent actuellement en sont souvent venus à s’intéresser à la question en pensant aux populations musulmanes occidentales issues de l’immigration. Or, il m’a semblé que c’était bien la première analogie qui était la plus porteuse.

C’est en faisant des recherches sur ce thème que j’ai découvert l’article de Josep Torró, traduit par les soins de Pierre Guichard, « Jérusalem ou Valence? La première colonie d’Occident ». Cet article prend pour point de départ une question quasiment triviale : quelle fut la première colonie d’Occident? Le royaume croisé de Jérusalem ou le royaume chrétien de Valence, en Espagne, après avoir été conquis sur les Maures? Ce qui fait tout l’intérêt de cet article, c’est que, pour répondre à cette question, Torró passe méticuleusement en revue les différentes définitions proposées de « colonie » pour ensuite proposer quelques critères précis permettant de distinguer ce que les deux conquêtes ont de différent.

Sans refaire toute l’analyse de la méthodologie, précisons que c’est l’Algérie française qui fournit à Torró son principal modèle de ce qu’est une colonie, bien qu’il ne reste pas aveugle à d’autres types. À partir de l’analyse de sa structure économique, sociale et démographie, Torró suggère que les critères suivants définissent une colonie :

  1. La colonie déstructure la formation sociale antérieure à la conquête;
  2. Le peuplement issu du peuple conquérant occupe des lieux stratégiques permettant de contrôler le pays;
  3. Le peuplement issu du peuple conquis se retrouve ainsi concentré en des lieux de « réserve » où il se reproduit;
  4. La reproduction du peuple conquis produit un « trop-plein » pour les ressources de ces réserves, qui s’en retrouve expulsé. Ces individus sont alors condamnés à vivre dans l’indigence, assurant leur survie en louant leur force de travail à bon marché, incapables d’avoir les moyens de s’établir et se reproduire biologiquement.

Ces points correspondent à une colonie où le peuplement est le principal moyen de contrôle. Elles se caractérisent par l’immigration d’une partie de la population paysanne du pays d’origine des conquérants. Torró note que, en particulier dans le pays où le climat est difficile à supporter pour cette paysannerie, la destructuration sociale peut prendre une forme mercantile plutôt qu’un peuplement paysan. Par ailleurs, le point 4, la main-d’œuvre bon marché, forme bien sûr l’un des éléments les plus exploitables pour les élites issues du peuple conquérant. Les groupes dirigeant les « réserves » indigènes peuvent, pour leur part, tirer leur épingle du jeu s’ils savent rester à leur place quand il le faut, et il ne sera pas rare d’en trouver pour défendre le système colonial établi.

C’est sur cette base que Torró conclut que le royaume croisé de Jérusalem ne fut pas une colonie. En effet, d’après ses recherches, les croisés n’ont pas procédé à une déstructuration en ordre de la société conquise : ils se sont contentés de la décapiter et de s’installer à sa tête, en lieu et place des dirigeants antérieurs. Sur la même base, il établit que Valence était, en revanche, bel et bien une colonie. En effet, suite aux premières révoltes des musulmans de Valence, les conquérants ont relégué ces derniers en des lieux bien précis, établissant des colons en d’autres terres agricoles. Une classe de travailleurs miséreux, les eixarics, semble bien avoir existé. Valence fut-elle la première colonie d’Occident? Torró reste circonspect : peut-être l’Aragon le fut-elle, peut-être fut-ce la Prusse… reste que nous disposons d’un ordre de grandeur sur les débuts du phénomène, le XIIIe siècle. Mieux : nous disposons d’une définition proposant des critères clairs.

En méditant cette définition, quelques questions et remarques me viennent à l’esprit :

  1. La conquête est-elle nécessaire pour qu’une colonie se forme? Il pourrait être tentant de penser que lorsque les inégalités sociales se creusent trop, une scission se crée entre les privilégiés et les plus vulnérables, les premiers « colonisant » les seconds. Il ne manque vraiment que la division ethnique des structures de peuplement et d’exploitation pour satisfaire les critères proposés par Torró. Il faudrait vérifier dans quel mesure il est possible, sans un système d’ethnicité, pour les dominants d’extérioriser le coût de reproduction du système social sans entretenir une sorte de ségrégation ethnique. 
  2. En réintroduisant le facteur ethnique, mais en excluant celui de l’autochtonie, il n’est pas farfelu de voir des pays « coloniser » une partie de leur population. Je pense en particulier à la situation des Afro-Américains, qui me semble correspondre, terme à terme, à celui de peuples colonisés selon les critères proposés par Torró.
  3. Dans tous les cas, une référence à l’existence d’une « métropole » maintenant son pouvoir sur la « colonie » est-elle absolument nécessaire? Après tout, même dans le cas de Valence, l’idée que le royaume d’Aragon constitue une « métropole » semble assez peu convainquant. 

 

Bibliographie

La référence que je n’ai pas lue, mais aurais dû lire avant d’écrire cet article:

Claude Meillassoux, Femmes, greniers et capitaux, Paris, L’Harmattan, 1992. Voir ici, mais aussi ces deux articles qui y sont liés.

Les morisques au Maroc

Depuis la fin de ma thèse, plusieurs facteurs m’ont poussé à fureter hors de mes champs de compétence immédiats. Mentionnons en particulier la fréquentation du Groupe de Recherche sur l’Islamophobie et le Fondamentalisme, la conférence que j’ai faite pour eux et les questions qui sont venus après. J’ai voulu élargir mon champ de vision des relations entre chrétiens et musulmans, notamment en me documentant davantage sur la colonisation au Maghreb. Et aussitôt, je fus ramené à mes vieilles amours. Ça se passe dans l’ouvrage de Daniel Rivet sur Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation :

Depuis la Méditerranée andalouse, avec laquelle le Maroc a respiré en osmose sept siècles durant, ont reflué bon nombre des 300 000 à 500 000 réfugiés expulsés par la monarchie très-catholique au XVIe siècle. Cette minorité, musulmane certes, mais juive également, féconde l’agriculture dans le nord du pays après avoir essaimé de gros villages d’arboriculteurs et de jardiniers hydrauliciens. Elle régénère les métiers citadins et le grand commerce. À un Maroc épuisé par les grandes convulsions de la fin de notre Moyen Âge, l’Espagne prête une élite paysanne et une classe moyenne citadine qui contribuent éminemment à réanimer un pays exsangue. Ces émigrés pour la foi qui, à Tétoun, Ouezzan, Fès et Salé, on quelquefois gardé la clé de la maison en Andalousie, cultivent une mémoire de nostalgie, perpétuée dans la musique, la poésie et la tradition familiale. Juifs et musulmans andalous partagent la même détestation du roumi, en l’occurrence espagnol, et célèbrent de concert la bataille de l’oued el Makhazin qui marqua, en 1578, le redressement de l’Empire chérifien contre les puissances ibériques. Les Andalous n’ont pas seulement apporté des savoir-faire, mais aussi un savoir-vivre citadin, combinant le adâb (ou bagage de l’honnête homme musulman) et l’art de faire en politique. Aussi le makhzen recrute de préférence ses scribes de cour au sein de la colonie andalouse qui se juxtapose, sans se fondre, à l’élite des grandes cités[1].

Référence de Rivet: Jean Brignon, Abdelzaiz Amine, Brahim Boutaleb, Guy Martinet, Bernard Rosenberger, Histoire du Maroc, Paris/Hatier, Casablanca/Librairie nationale, 1967 (Rivet précise entre parenthèses : la meilleure synthèse historique en français disponible sur le Maroc).

J’ai voulu esquisser un approfondissement de la présence morisque au Maroc, en particulier à partir d’une contribution de Mercedes García-Arenal, auquel j’ai ajouté quelques informations grapillées ailleurs dans ma bibliothèque. Dans son chapitre sur les morisques au Maroc, elle explique que les réfugiés mudéjares et morisques en provenance d’Espagne sont en fait un flux continu depuis la fin du XVe siècle jusqu’au début du XVIIe siècle. Trois moments marquent les temps forts de ces migrations : le premier est constitué par la guerre de Grenade de 1482 à 1492 et la conversion forcée de 1502; le second est constitué par la guerre des Alpujarras, soulèvement des morisques de Grenade contre les Espagnols entre 1568 et 1571, et s’étend jusqu’en 1573; le troisième est l’expulsion définitive des morisques d’Espagne entre 1609 et 1614. Au Maroc, les morisques, surtout grenadins, s’installèrent principalement sur les côtes, là où se trouvaient des territoires disponibles. C’est que les côtes marocaines étaient sous la pression des puissances ibériques : Espagnols et Portugais y avaient conquis plusieurs places fortes (Ceuta, Tanger, Oran, Tlemcen, par exemple), d’où ils lançaient des attaques dans les environs. Ce sont ainsi plusieurs des terres les plus fertiles de la côte maghrébine (au Maroc et une partie de la côte algérienne) qui étaient désertées par les habitants qui préféraient se réfugier hors de portée des raids. Ce sont ces terres que les morisques ont occupées, généralement avec l’assentiment des sultans et chefs locaux[2].

Sur ces morisques, les sources disent généralement deux choses : d’abord, que c’étaient d’habiles agriculteurs et horticulteurs; ensuite, qu’ils étaient vaillants et maîtrisaient bien les techniques de guerre les plus récentes, telles que l’usage des armes à feu, de l’artillerie et des techniques de siège[3]. Formant des communautés autonomes ou quasi autonomes à proximité des enclaves ibériques, les morisques profitaient de leur familiarité avec la culture et la langue ibérique pour s’imposer comme intermédiaires lorsqu’il fallait négocier la rançon de captifs, commerce fort lucratif sur la frontière. Cet argent permit la formation d’une oligarchie grenadine, qui s’illustra dans la guerre de course contre les chrétiens ou comme mercenaires dans les guerres opposant les aristocrates locaux. Certains de ces aventuriers ambitionnaient de fonder leur propre état « libre à la manière de Venise ou des Pays-Bas », ou en se constituant en vassaux, même des Rois Catholiques s’il le fallait[4].

Le Maroc, État indépendant de l’Empire ottoman, connu à cette époque des fluctuations importantes de stabilité et de puissance. La dynastie saadienne, en particulier le second sultan, a entrepris de moderniser l’armée, formant notamment des corps de mousquetaires et d’artilleurs morisques. Au lendemain de la bataille des trois rois, qui vit la victoire des Marocains sur les Portugais du roi Don Sebastián, en 1578, des chefs de ces régiments tentèrent un coup d’État contre le sultan Ahmad al-Mansur, qui contrecarra leurs plans et fit exécuter les plus importants d’entre eux, envoyant les autres à la conquête du « Soudan » (non pas le Soudan actuel, mais l’Afrique Noir au sud du Maroc), les éloignant définitivement du cœur du pouvoir[5]. Toutefois, al-Mansur et son fils Muley Zidán, courtisant les morisques qui restaient en leurs royaumes, exaltaient la possibilité d’une reconquête du royaume de Grenade, inquiétant les émissaires espagnols.

Selon certains historiens, la victoire de Muley Zidán lors de la guerre de succession d’al-Mansur fut l’un des facteurs pris en compte lorsque les souverains espagnols décidèrent d’expulser les morisques, inquiets que ceux-ci puissent appuyer des projets d’invasion marocains ou ottomans. Les tractations entre le Maroc et des ennemis européens de l’Espagne, notamment les Hollandais, auraient permis de prendre l’ennemi à revers. Mais la thèse de la menace marocaine ne semble pas tenir. Une étude brève, mais précise, de Rafael Benítez Sánchez-Blanco la remet à sa juste place. Les tractations entre les Pays-Bas et le Maroc auraient été essentiellement commerciales. Ni les Hollandais, qui venaient de signer la Trêve de Douze ans, ni Muley Zidán, qui devait consolider son royaume, n’étaient très intéressés à relancer les hostilités avec les Espagnols. Le roi et ses agents eux-mêmes ne semblent pas avoir pris la menace trop au sérieux et n’auraient utilisé l’argument d’une menace marocaine que ponctuellement, pour convaincre certains dignitaires réticents. Les édits publics, en revanche, ont évacué cet argument, car il semblait de moins en moins crédible au moment où ils furent publiés[6].

C’est un total de 40 000 morisques qui arrivèrent au Maroc à la suite de l’expulsion de 1610. Ils provenaient pour l’essentiel d’Andalousie et d’Estrémadure. Pour la plupart, ils s’établirent près du détroit de Gibraltar ou sur la côte méditerranéenne du Maroc « pour respirer l’air d’Espagne ». Habillés à la castillane, parlant mal l’arabe et connaissant souvent mal l’islam, ces morisques ne furent pas toujours bien accueillis. Cette  mauvaise réputation des morisques entre les Marocains fut renforcée par le fait que quelques-uns confessèrent publiquement leur foi catholique et moururent en martyrs[7].

De tous les groupes morisques établis au Maroc, s’il en était un que les autorités espagnoles gardaient plus précisément à l’œil, ce devait être les Hornacheros. La ville d’Hornachos, en Estrémadure, était presque exclusivement peuplée de morisques. Ces derniers bénéficiaient de plusieurs privilèges exceptionnels entre les morisques d’Espagne, tels que le droit de porter les armes ou de se déplacer librement. Cette communauté de quelque 4000 à 5000 individus se voyait, en Espagne, comme un État autonome, pratiquant la frappe de fausse monnaie, le banditisme et la rapine dans les environs, s’assurant un état d’impunité par la corruption des autorités[8]. Les Hornacheros envoyaient des émissaires au Maroc traiter avec des morisques installés là-bas ou avec le sultan. Lors de l’expulsion de 1610, ils furent la première communauté déportée de la région. C’est un groupe de quelque 3000 individus qui parvint au Maroc[9]. Le sultan voulut les établir sur la frontière sud de ses territoires, mais les Hornacheros n’y restèrent pas bien longtemps et préférèrent s’installer face à Rabat, fortifiant le lieu et fondant la cité de Salé, bientôt un haut lieu de corsaires, accueillant même des corsaires anglais et hollandais. Entre 1620 et 1630 environ, Salé se comporta comme une cité autonome, se gouvernant par son propre conseil, avant de prêter de nouveau allégeance, nominalement, au sultan. La puissance des hornacheros gênait et ils entrèrent en conflit à plusieurs reprises avec le sultan, avec ses ennemis, avec les morisques d’origine andalouse établis à Rabat (environ 10 000 individus expulsés en 1614). À plusieurs reprises, craignant d’être l’objet d’attaque, ils cherchèrent l’alliance de puissance européenne, notamment… l’Espagne, à laquelle ils proposaient de tenir la côte marocaine et d’empêcher la guerre de course. À l’occasion, ils allèrent jusqu’à proposer de céder la ville de Salé en échange du retour en Espagne, promettant de se comporter en bons chrétiens. Des négociations avec l’Espagne furent tentées en 1614, 1619, 1631, 1637 et 1663[10].

La république de Salé n’existe plus. En 1668, son autonomie disparu et elle fut intégrée à la monarchie marocaine[11]. Son emplacement n’est aujourd’hui qu’un quartier de Rabat. Les Hornachegos qui la peuplaient, devenus trop dangereux pour le pouvoir du sultan, furent politiquement, parfois physiquement, éliminés. La mémoire d’Hornachos demeure toutefois, et il existe des ententes de collaboration culturelles entre Hornachos et Rabat. Des groupes s’identifiant aux morisques existent un peu partout au Maghreb. À l’occasion du quatrième centenaire de l’expulsion des morisques, en 1609, une lettre collective disait que les descendants des morisques étaient au nombre d’un million au Maroc (j’ignore la validité du chiffre). Ils demandaient au roi d’Espagne d’effectuer une déclaration d’excuse pour l’expulsion (comme il l’avait fait pour l’expulsion des Juifs en 1992) et d’accorder aux descendants des morisques la double nationalité pour leur permettre, s’ils le souhaitaient un « retour » au pays[12].

Ce petit retour sur les morisques n’est pas sans découvertes pour moi, qui ne se résument pas à me rafraîchir la mémoire. Les morisques du Maroc furent plus en contact avec Grenade, l’Estrémadure et l’Andalousie qu’avec Valence, qui était le point focal de ma thèse. L’ouvrage codirigé par Mercedes García-Arenal et Gérard Wiegers, paru l’année de ma soutenance et acheté lors d’un passage en coup de vent à Barcelone, est salutaire pour élargir l’étude de la question morisque hors d’Espagne. La migration morisque au Maroc a joué sur les équilibres géopolitiques et le paysage agricole de la région. C’est une belle porte d’entrée sur l’histoire marocaine, qui s’infiltre dans celle-ci en dehors des blocs monolithiques des histoires nationales. Les appartenances religieuses des morisques ne se laissent pas saisir par des lectures simplistes du christianisme ou de l’islam non plus : en Espagne, ils étaient tenus pour musulmans, au Maroc, plusieurs furent massacrés pour avoir déclaré ouvertement leur christianisme. Histoire à suivre dira-t-on.

Notes

[1] Daniel RIVET, Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel Histoire », 2003, p. 157‑158.

[2] Mercedes GARCÍA-ARENAL, « Los moriscos en Marruecos », in Los moriscos: expulsión y diáspora. Una perspectiva internacional, Valencia, Granada, Zaragoza, 2014, p. 280‑282.

[3] Ibid., p. 283.

[4] Ibid., p. 280‑281.

[5] Ibid., p. 285.

[6] Rafael BENÍTEZ SÁNCHEZ-BLANCO, Tríptico de la expulsión de los Moriscos. El triunfo de la razón de estado, Mercuès, Presses Universitaires de la Méditerranée, 2012, 311 p.

[7] Bernard VINCENT et Antonio DOMÍNGUEZ ORTIZ, Historia de los moriscos, Vida y tragedia de una minoria, Madrid, Alianza Editorial, 1978, p. 233.

[8] Bartolomé BENNASSAR, L’Inquisition espagnole, XVe-XIXe siècles, Paris, Hachette, 1979, p. 183‑186.

[9] Mercedes GARCÍA-ARENAL, « Los moriscos en Marruecos », op. cit., p. 307.

[10] Ibid., p. 308.

[11] Bernard VINCENT et Antonio DOMÍNGUEZ ORTIZ, Historia de los moriscos, op. cit., p. 235.

[12] Louis CARDAILLAC, « Vision des morisques et de leur expulsion, quatre cents ans après », Cahiers de la Méditerranée, 2009, no 79, pp. 407‑418.

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue pour écrire ce billet :

Guillermo Gonzalbes Busto, Los moriscos en Marruecos, Granada, 1992.

« De la polémique au catéchisme » sur Papyrus

J’ai soutenu ma thèse en décembre 2014 à Montpellier.

Dans un pavé de 584 pages, j’ai étudié en détail les méthodes d’évangélisation des morisques en Espagne, particulièrement dans le royaume de Valence, aux XVe et XVIe siècle. Plus précisément, depuis la chute de Grenade jusqu’à l’épiscopat de l’archevêque Juan de Ribera.

J’y ai soutenu que les méthodes utilisées par les missionnaires et prédicateurs en charge de la conversion des morisques privilégiaient des approches polémiques, et souvent publiques, dans la première moitié du XVIe siècle, mais que ces méthodes avaient été progressivement remplacées par des approches plus discrètes et plus orientées sur l’enseignement du catéchisme. Ce changement de méthode, destiné à pacifier les relations sociales et à faire oublier la doctrine musulmane, était une conséquence indirecte du renforcement monarchique qui s’opérait à partir du règne de Philippe II.

Depuis aujourd’hui, il est possible de consulter le produit de mon travail sur Papyrus.

Avis aux lecteur affamés!