Qu’est-ce que le « dilemme républicain »?

En m’intéressant à l’histoire de l’idée républicaine, j’ai progressivement découvert ce que certains historiens des idées appellent le « dilemme républicain ». C’est par un article de Geoff Kennedy que j’ai découvert cet enjeu et, bien que Geoff Kennedy ne soit pas l’inventeur de l’expression, c’est en résumant cet article que j’ai décidé d’exposer la question ici, en y ajoutant, comme j’en ai l’habitude, quelques annotations provenant d’autres références. L’objet de ce billet étant d’exposer les termes du dilemme républicain, je ne résumerai pas l’entièreté de l’article de Kennedy, mais seulement la première partie, quitte à revenir sur la seconde dans un autre billet.

Comme je l’ai expliqué dans mon billet sur Philip Pettit, l’un des enjeux fondamentaux de la pensée républicaine est la préservation de la liberté des citoyens. La préservation de cette liberté conduit pourtant de nombreuses sociétés à des impasses. L’idée de « dilemme républicain » repose sur le caractère inextricable d’une situation où, dans la création de moyens pour préserver la liberté, on crée en même temps des moyens capables de la détruire.

Les penseurs de la république romaine ont ainsi découvert qu’en donnant à leurs généraux l’imperium pour leur permettre de vaincre leurs ennemis qui menaçaient de les envahir, ils donnaient à ces mêmes généraux les moyens de prendre le pouvoir:

À ce titre, la résistance républicaine contre l’arbitraire et la loi absolue – ce que signifiait le pouvoir de l’imperium lorsqu’il était concentré dans les mains d’un seul homme – s’unissait à une conception territoriale de la liberté républicaine: l’expansion externe de l’imperium avait le potentiel d’affaiblir les institutions de l’autogouvernement républicain  (1).

Geoff Kennedy explique que, dans la Rome antique, les penseurs républicains n’avaient initialement pas de problèmes particulier avec l’idée d’expansionnisme territorial, associé à la gloire, la « grandeur ». La préoccupation première d’un Cicéron ou d’un Salluste était d’assurer la liberté des citoyens romains, et non de tout humain.

Machiavel s’est également préoccupé de cet enjeu, mais en y substituant, en partie au moins, l’expansion militaire par l’expansion commerciale. La « grandeur » des commerçants et banquiers florentins créait les conditions d’un « empire » menaçant les libertés républicaines. En effet, les Médicis ont fini par prendre le pouvoir à Florence, renversant la république. « La question qui préoccupait les républicains était: comment une république peut-elle préserver sa grandeur et sa liberté quand l’une semblait saper l’autre? Les républiques devaient-elles nécessairement suivre la voie de Sparte et demeurer des républiques statiques pour leur préservation? » .

Si le dilemme des anciens Romains et des Florentins du Moyen Âge est demeuré irrésolu et préoccupant, Kennedy avance que les théoriciens républicains anglo-américains sont parvenus à produire une synthèse nouvelle entre l’idée de république et celle d’empire, des « républiques impériales » commercialement très agressives. Son article vise à examiner les différences entre les approches républicaines italiennes et anglo-américaines pour discerner d’où vient que cette synthèse ait été rendue possible.

La formulation que Machiavel a fait du dilemme républicain (s’inspirant de la lecture de Salluste) serait la plus connue et la plus influente:

La grandeur (grandezza) était fondée sur l’établissement de la liberté républicaine, et la grandeur, en retour, était cruciale pour maintenir la liberté républicaine et les constitutions républicaines. Les deux se renforçaient mutuellement et étaient également nécessaires. Mais la grandeur portait en elle les graines de la destruction de la liberté républicaine. […] Le dilemme que Machiavel identifie provient de son assertion selon laquelle, bien que la grandeur mène au renversement de la liberté républicaine, l’alternative, la simple préservation de la liberté républicaine, entraîne également la condamnation certaine aux mains de conquérants étrangers. Ainsi, une république doit choisir entre la grandeur ou la simple préservation: si une république s’étend, elle va certainement dégénérer en un empire; si elle cherche à préserver sa liberté à travers la stabilité interne, elle va éventuellement devenir la proie d’ennemis agressifs .

Selon l’analyse de Kennedy, Machiavel estimait que l’expansion était nécessaire pour canaliser certains conflits externes et donner à la république un minimum de cohésion interne. Cette cohésion ne devait pas être absolue, car Machiavel croyait que le conflit était une garantie de liberté: elle devait en revanche être suffisante pour éviter que les conflits internes de la république ne dégénèrent et ne produisent son affaiblissement. Pour minimiser les dangers de l’expansion, Machiavel a imaginé trois modèles différents:

1) former une ligue grandissante de républiques égales;

2) conquérir et diriger les territoires voisins;

3)  former une ligue grandissante de républiques inégales entre elles, la république « principale » dominant les autres.

Aux yeux de Machiavel, une république était plus susceptible de préserver longtemps sa liberté si elle parvenait à être la république dominante dans le troisième modèle; elle était le moins susceptible de préserver longtemps sa liberté si elle adoptait le deuxième modèle, car celui-ci requérait un appareil militaire et fiscal très lourd.

Sans doute faut-il souligner combien ce discours repose sur la croyance, commune à l’époque moderne, en l’efficacité, voir la supériorité militaire et commerciale des républiques. En effet, à l’époque où écrivait Machiavel, la supériorité militaire des républiques par rapport aux autres formes de pouvoir était un thème commun chez les penseurs politiques. Non seulement l’exemple historique des Romains était-il à la mode, mais les succès militaires de Vénitiens et des Suisses fournissaient-ils des exemples contemporains permettant d’affirmer qu’il s’agissait d’une règle universelle. Même des penseurs monarchistes , comme Claude de Seyssel, s’intéressaient à la question en tentant d’imaginer des moyens par lesquels les monarques pourraient tirer bénéfice de cette propriété des républiques . Si, en effet, il existe une telle chose que le dilemme républicain, c’est que les républiques bien ordonnées étaient considérées comme pouvant se défendre efficacement contre leurs ennemis et d’effectuer naturellement la conquête des territoires voisins. C’est uniquement dans la perspective du succès que les généraux glorieux ou les citoyens trop riches peuvent corrompre la cité et menacer la liberté (pour des détails additionnels sur ce point, .

Comme je l’ai dit, Kennedy n’est pas le premier à évoquer le dilemme républicain. On trouve notamment des traces de celui-ci dans la fameuse leçon de Quentin Skinner, La liberté avant le libéralisme, bien que l’auteur de celle-ci n’emploie pas cette expression. Selon Skinner, chez Salluste comme chez Machiavel, la forme républicaine est valorisée avant tout parce qu’elle est celle qui permet le mieux d’atteindre la « grandeur », tout en notant, l’un comme l’autre, que si la liberté permettait la grandeur, la grandeur finissait immanquablement par menacer la liberté. « L’expérience prouve que jamais les peuples n’ont accru leurs richesses et leur puissance sauf sous un gouvernement libre. » écrit-il dans les Discours (cité dans ). Les garanties que la république offre pour les libertés des citoyens n’étaient qu’un bénéfice secondaire. Les républicains anglais (Harrington, Nedham, Milton) auraient, pour leur part, d’abord adopté cette perspective, mais pour évoluer rapidement vers une attitude exprimant « un soupçon croissant portant sur l’éthique de la gloire et la poursuite de la grandeur civique ». Au cours de l’interrègne, ils auraient fréquemment identifié Oliver Cromwell au général romain Sylla, le « traître […] qui leva une armée dangereusement nombreuse, lui apprit à convoiter les luxes de l’Asie, puis s’en servit pour prendre le contrôle de l’État romain […] ». Cette méfiance envers l’expansionnisme, de la part des républicains anglais, les auraient amenés à dévaluer ce bénéfice des républiques pour affirmer que le principal avantage des républiques étaient de pouvoir assurer la liberté et le bien-être de leurs citoyens .

Pourtant, si on suit Geoff Kennedy, au XVIIe siècle, les penseurs républicains anglais, lecteurs de Machiavel, commencèrent à se demander si ce dernier n’avait pas proposé une fausse opposition en suggérant que l’expansion menaçait nécessairement la liberté. Ils cherchèrent ainsi à s’inspirer du développement de la réflexion économique, notamment des penseurs mercantilistes, pour concilier la liberté de la république avec l’expansion commerciale impérialiste. Les penseurs républicains anglais se divisèrent à partir de ce moment en deux courants: d’une part, ceux qui demeuraient attachés à la doctrine de la vertu républicaine comme fondement et garantie de la liberté et critiquaient le développement de la société commerciale; d’autre part, ceux qui fondaient le républicanisme sur la doctrine de l’intérêt emprunté au mercantilisme.

À ce point de son analyse, Kennedy pose la question: « Suggérer que les républicains anglais ont résolu le problème que Machiavel disait être insoluble appelle la question: les problèmes concernant la liberté et l’empire auxquels étaient confrontés les républicains de deux sociétés différentes, dans deux périodes historiques différentes, étaient-ils les mêmes? » . Un peu plus loin, il indique la démarche qu’il compte suivre pour résoudre ce problème.

Ce qui doit être identifié, ce sont les voies par lesquelles l’activité commerciale – enracinée dans des relations sociales de propriété spécifiques – résultant en des formes particulières d’activité politique qui affectent le fonctionnement de l’État, et par conséquent les possibles stratégies d’expansion externes dans les deux contextes. Ce faisant, nous pourrons commencer à identifier les problèmes politiques spécifiques qui ont préoccupé les penseurs politiques dans deux contextes sociohistoriques différents .

Il s’agit donc de reposer la question du dilemme républicain en le réexaminant sous la lumière apportée par les outils de la critique historique. Ce faisant, Kennedy problématise la question sous un angle matérialiste. Je compte aborder son analyse dans un prochain billet. Pour le moment, il me semble qu’avoir exposé ce qu’est le « dilemme républicain » suffit.

À propos de ce dilemme républicain, j’observerai qu’il repose sur une réflexion qui comporte des éléments analytiques et des éléments normatifs. En termes de normativité, on peut discerner, en amont de la réflexion, la conceptualisation républicaine de la liberté: changez la définition de la liberté, et le dilemme pourrait s’en retrouver changé ou même disparaître. En aval du raisonnement, le dilemme lui-même relève du questionnement normatif: que faire pour éliminer le dilemme, ou au moins pour prolonger la période de liberté et éloigner la chute? Entre les deux, toutefois, on trouve un élément proprement analytique: quelles sont les dynamiques sociales qui réduisent ou accroissent la domination? Cet élément central est le plus susceptible d’intéresser les chercheurs en sciences sociales, fournissant un élément de problématisation qui leur permet de faire avancer leurs recherches. En contrepartie, les éléments normatifs relèvent d’enjeux plus philosophiques. L’ensemble relèvent donc d’une réflexion hybride, qui devrait appeler à la collaboration entre différentes disciplines pour être convenablement étudié.

Notes: 

(1) L’article de Kennedy étant rédigé en anglais, toutes les traductions sont de mon fait.

Bibliographie

Une référence que j’aurais dû lire mais n’ait pas lue avant d’écrire ce billet:

David Armitage, « Empire and liberty », dans Martin van Gelderen et Quentin Skinner (dir.) Republicanism: A Shared European Heritage, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, pp.29-40.

Philip Pettit et la liberté républicaine

La pensée politique se renouvelle en se nourrissant des troubles de l’heure. Les combats politiques d’aujourd’hui sont menés au nom de différents idéaux : égalité, justice… mais sans doute celui qui supplante tous les autres est-il l’idéal de liberté. Cet idéal a la caractéristique d’être revendiqué par toutes les forces politiques en présence, à « gauche » comme à « droite », qu’ils soient conservateurs, libéraux, socialistes ou radicaux. Il peut arriver qu’une tradition politique délaisse momentanément cette question, mais elle doit alors aussitôt le réinvestir pour ne pas le laisser à ses adversaires — comme l’a montré Christian Nadeau il y a quelques années . C’est pourquoi la définition de ce qu’est la liberté est essentielle, car elle joue puissamment sur les orientations que prend le façonnement de notre devenir collectif. C’est ce qui explique en grande partie le regain d’intérêt pour les idéologies républicaines qui s’observe chez les historiens et philosophes politiques depuis un peu plus de vingt ans. Pour le présenter ici, j’ai choisi de me centrer sur un chapitre écrit par Philip Pettit, qui résume sa philosophie dans un livre sur l’application de celle-ci en Espagne . Ce chapitre résume, pour l’essentiel, les idées qu’il expose plus longuement dans son opus magnum, intitulé simplement Républicanisme. Pour compléter certaines réflexions, j’ai ajouté des annotations provenant du livre d’un autre théoricien républicain important, Maurizio Viroli . Les idées de ces deux théoriciens étant largement convergentes, je les ai généralement traitées d’un bloc, laissant à un autre billet l’essentiel des originalités de Viroli.

Pettit appuie sa réflexion sur un renouvellement historiographique amorcé dans les années 1950 autour de l’école de Cambridge (sur celle-ci, voir ). Les historiens des idées associés à cette école, notamment John Pocock et Quentin Skinner, ont avancé l’idée qu’il existait une tradition républicaine trouvant son origine chez les penseurs romains classiques, transmise par des penseurs italiens de la Renaissance et reprise par des penseurs britanniques et américains des XVIIe et XVIIIe siècles. Pettit qualifie celle-ci de « tradition méditerranéenne-atlantique » du républicanisme, qu’on peut opposer à la tradition « franco-prussienne » représentée par des penseurs tels que Kant et Rousseau. Cette distinction est l’un des points de divergence avec Viroli, qui, pour sa part, cite souvent Rousseau comme un modèle de républicanisme. Pour Pettit, le fil conducteur de la pensée « méditerranéenne-atlantique » du républicanisme est la définition de la liberté comme « non-domination ».

En effet, pour Pettit, il faut opposer la conceptualisation de la liberté comme absence de domination, à la liberté dite « négative » définie par Isaiah Berlin, qui se définit comme l’absence d’interférence. Il s’agit donc de préciser la différence entre les deux. Les dominés « peuvent bien ne souffrir d’aucune interférence aux mains de ceux qui les dominent. Ce qui fait en sorte qu’ils sont dominés est le fait que ces autres ont le pouvoir d’interférer avec eux de manière arbitraire — c’est-à-dire, d’une manière qu’ils ne contrôlent pas eux-mêmes ». Par ailleurs, ce qui fait la domination des puissants, c’est le fait qu’ils savent qu’ils pourront interférer, s’ils le souhaitent, impunément .

Ayant recours aux distinctions latines, Pettit insiste sur le fait qu’il existe deux types de pouvoirs, le dominium, qui est le pouvoir privé exercé sur d’autres personnes ou groupes, et l’imperium, c’est-à-dire le pouvoir public de l’État. L’un comme l’autre est susceptible de représenter une domination à l’encontre des citoyens. Pour préciser ce qu’est la domination, et clarifier comment la non-domination se distingue de la non-interférence, Pettit propose l’exemple où les actes du subordonné coïncident avec les désirs du dominant, qui n’a alors aucune interférence à lui opposer pour que ses désirs soient accomplis : la domination est toujours présente dans ce cas, car il a la possibilité d’interférer, s’il le souhaite. La liberté n’est donc pas l’absence effective d’interférence, ni même de faire ce qui nous plaît, mais de pouvoir faire ce qui nous plaît sans avoir besoin de la permission de personne pour ce faire . Cela permet à Pettit d’insister sur les deux fautes de la liberté comme « non-interférence » : d’une part, une interférence n’est pas toujours une domination; d’autre part, l’absence d’interférence n’implique pas forcément l’absence de domination .

Pour Pettit, suivant en cela Skinner, c’est Thomas Hobbes qui amorce le déclin de la liberté comme non-domination, mais ce n’est que plus tard, à l’époque où Jeremy Bentham et William Paley écrivaient, que ce déclin devint une tendance majeure de la philosophie politique. Paley notait en 1785 que le discours commun imaginait la liberté comme une absence de domination. Pour lui, cependant, le simple danger qu’une interférence se produise ne suffisait pas à priver une personne de sa liberté : il suffisait qu’il n’y ait aucune interférence effective. Pour Paley, l’idéal de liberté comme non-domination était socialement trop radical. Cet idéal créerait des attentes inatteignables, des frustrations et troublerait l’ordre public. Par la suite, c’est Benjamin Constant qui, selon Pettit, fut le fossoyeur de l’idée de liberté comme non-domination. Il la caricatura en une « liberté des Anciens », que Pettit qualifie de « communautariste », opposée à une « liberté des Modernes », comme non-interférence . La liberté des Anciens de Constant exigeait une implication de tous les instants dans la politique, en faisant un idéal peu attrayant pour bien des gens qui cherchent seulement à mener leur vie comme ils l’entendent, tranquillement, à l’écart de la politique. Elle était par ailleurs peu praticable hors des petites cités états .

Toutefois, Pettit estime que deux milieux ont maintenu vivant l’idéal de liberté comme non-domination : les milieux socialistes et les milieux féministes. Chez les syndicalistes et les socialistes, c’est la critique de « l’esclavage salarial » qui l’a maintenu en vie, une critique qui trouverait son origine précisément chez les républicains. Chez les féministes, c’est la dépendance des femmes à l’égard de leurs maris qui fut critiquée, dès le XIXe siècle, comme une forme d’esclavage. Toutefois, selon Pettit, si ces deux mouvements ont perpétué une perception de la liberté comme non-domination, ce ne fut pas « consciemment », ils n’ont pas explicité les insuffisances de la conception commune de liberté comme non-interférence.

Repartant de là, Pettit reprend l’idée des deux sources possibles de domination, le dominium — la domination privée exercée par un individu sur un autre — et l’imperium, la puissance publique. Pour se protéger de l’imperium, il faut que l’État soit sous le contrôle constant de ses propres citoyens. Pour se protéger du dominium, il faut un État qui, par ses lois et ses moyens d’intervention, rende impossible la domination entre ses citoyens. C’est bien là que le républicanisme se différencie du libéralisme, ainsi que de sa version extrême le libertarianisme : en supposant que toute interférence constitue une atteinte à la liberté, libéraux et libertariens en viennent à considérer que les interférences que l’État effectue pour protéger certains citoyens du dominium d’autres citoyens sont des atteintes à la liberté. Mais cette protection de la liberté des dominants les amène forcément à renoncer à la protection de la liberté des plus faibles. Comme l’a noté Viroli, le vocabulaire libéral n’est pas adapté à protéger les humbles des puissants. Lorsque les libéraux souhaitent s’attaquer à ce problème, ils doivent compléter leur doctrine de la liberté d’une doctrine sociale empruntée à d’autres idéologies, fondées sur les notions d’égalité ou de justice . Pettit illustre la différence entre républicains et libertariens par l’enjeu de l’État-providence (welfare). Pour les libertariens, taxer les riches pour redistribuer des richesses aux pauvres constitue une interférence, donc une atteinte à la liberté des riches; d’autre part, ils ne voient pas en quoi ces interventions rendraient les pauvres plus libres, étant donné que la dépendance dans laquelle ces derniers sont vis-à-vis de différentes sources de revenus (notamment leurs employeurs) ne constitue pas une interférence active. Pour le républicain, au contraire, procurer un revenu aux sans-emploi permet de réduire la dépendance des plus pauvres à l’égard d’employeurs éventuels, par conséquent de les rendre plus libres. De ce point de vue, une taxation nécessaire pour assurer la sécurité sociale n’apparaît pas comme une domination, car il s’agit d’une forme d’interférence non arbitraire. Ce qui différencie, par ailleurs, le républicanisme de Pettit d’un « libéralisme de gauche », c’est que chez Pettit, il n’y a pas besoin de faire appel à une autre valeur que la liberté pour défendre la redistribution des revenus (contrairement, par exemple, à Rawls, un libéral qui invoque plutôt la « justice » pour défendre ce type de politique) .

Par la suite, Pettit évoque quatre différentes initiatives qui peuvent aider l’État à assurer la liberté comme non-domination.

  1.  Assurer « l’infrastructure de non-domination », soit un État de droit (rule of law) fiable, une économie résiliente, un système d’éducation inclusif, un bon système de santé et un environnement viable et durable.
  2. Fortifier (empower) les plus vulnérables en leur assurant les ressources de base d’un bon fonctionnement (il s’inspire d’Amartya Sen sur ce point).
  3. Assurer une protection à tous contre des ennemis internes ou externes.
  4. Réguler les « puissants agents ou activités » qui, malgré les mesures en place, pourraient néanmoins parvenir à exercer un certain contrôle sur les citoyens ordinaires.

Le développement de ces points se référant au contexte espagnol, je passerai dessus, car ce billet cherche à présenter la philosophie de Pettit, et non un contexte particulier. Il faut surtout noter que ces quatre points sont des actions de l’État pour assurer l’absence de domination privée. Reste alors à développer les enjeux pour éviter que la domination ne s’exerce par la puissance publique. « En un slogan, le gouvernement non dominant sera le gouvernement qui est sujet au contrôle effectif et également partagé du peuple ou des citoyens. » Le gouvernement républicain doit donc, selon Pettit, être démocratique, c’est-à-dire sujet au pouvoir du peuple. Mais Pettit repousse l’idée qu’il soit nécessairement s’agir d’une démocratie permanente et directe comme l’a imaginée Rousseau. Toutefois, il ne considère pas que l’élection des gouvernants suffit à considérer qu’ils sont soumis au contrôle populaire. Il avance donc deux moyens pour éviter que l’État n’exerce une domination.

Le premier est strictement conceptuel et repose sur la question du « bien commun ». Il requiert que l’État gouverne pour le bien commun, que celui-ci soit défini comme un bien reconnu par tous et non pas comme la conception qu’un groupe particulier (par exemple un parti politique, un groupe religieux, les membres d’une ethnie donnée ou un sexe particulier) aurait du bien général. Ce point n’est pas extrêmement clair, mais il me semble important de le mentionner, car certaines critiques peuvent faire porter le débat sur le républicanisme en s’y attaquant. Viroli traite de ce point ainsi :

[Les théoriciens républicains] ont toujours su que le bien commun n’est pas le bien (ou l’intérêt) de tous ni un bien (ou un intérêt) qui transcende les intérêts particuliers, mais plutôt le bien des citoyens qui désirent vivre affranchis de la dépendance personnelle. Comme tel, ce bien est opposé au bien de celui qui désire dominer.

Et d’ajouter en note de bas de page :

Cette interprétation du bien commun devrait répondre aux préoccupations soulevées par les études féministes : Ann Phillips a par exemple écrit : “quand le républicanisme se rapproche des idées de transcendance, de l’idée que les citoyens doivent mettre de côté leurs préoccupations unilatérales, partielles, ou de chapelle, pour s’occuper de questions d’ordre général, nombreux seront ceux qui poseront la question de savoir où est la garantie que les intérêts et les préoccupations des femmes seront incorporés dans le bien général” .

Mais le contrôle du gouvernement ne peut reposer que sur une simple élaboration conceptuelle, il requiert des garanties institutionnelles. Ce contrôle doit pouvoir s’exercer entre les élections, par la division des pouvoirs et la pratique d’une « citoyenneté contestataire ». Je ne m’étendrai pas sur les exemples de contrôles et contraintes qu’il donne et n’en retiendrai que le principe : il faut qu’existe une possibilité de contestation permanente des décisions des gouvernants. Quant aux critères permettant de différencier une contestation légitime et pertinente d’une autre, Pettit fait le pari qu’une pratique constante de la délibération au sein de la société républicaine saura les faire ressortir petit à petit. « Le processus même de délibération, même une délibération qui ne mènerait pas au consensus, générera un sentiment progressif des considérations qui sont pertinentes ou non pour déterminer les politiques du gouvernement » . Il conclut « La délibération publique et le dialogue, la contestation publique et le défi, jouent par conséquent un rôle crucial dans ce récit républicain sur la manière dont un gouvernement doit être contrôlé par le peuple. » La division des pouvoirs ne suffit pas, il faut « le zèle réfractaire et turbulent » du peuple engagé pour préserver la liberté.

Il faut ajouter qu’à l’heure actuelle, le « néo-républicanisme » à la manière de Pettit et Viroli est à la fois en crise et en pleine effervescence. Il a su inspirer nombre de théoriciens politiques engagés à travers le monde. Il a toutefois montré, concrètement, ses limites un an après la parution de l’ouvrage de Pettit sur le bilan du gouvernement Zapatero. Le philosophe ayant jugé positivement le passage de Zapatero au pouvoir, le néo-républicanisme s’est retrouvé sur la sellette lorsque la crise économique a poussé les indignados a occuper les places publiques en Espagne . Pettit lui-même, dans un article qu’on peut consulter ici, a admis des erreurs. Les théoriciens qui se sont inspirés de sa philosophie, aujourd’hui, travaillent ardemment à réfléchir à ses implications dans un système socioéconomique aussi complexe que le nôtre.

Bibliographie

La référence que je n’aie pas lue et aurais dû lire avant d’écrire ce billet:

PETTIT, Philip, Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement, Paris, Gallimard, 2004, 448 pages.

Lecture complémentaire suggérée: ce billet d’Amélie Pinset, construit autour d’une analyse de l’opus magnum de Philip Pettit.

La Monarchie de Dante (2): la légitimité de l’Empereur

Dans le précédent billet, j’avais résumé les arguments de Dante, dans le premier livre de la Monarchie, pour tenter de convaincre ses lecteurs que le monde avait besoin d’être gouverné par une Monarchie, c’est-à-dire un pouvoir détenu par un homme unique pour l’ensemble des peuples. À le lire, il s’agissait du seul moyen d’assurer la paix dans le monde et l’épanouissement des humains dans la pratique des jeux de l’esprit. Mais au terme du premier livre, l’œuvre de propagande de Dante n’est pas terminée. S’il a « démontré » la nécessité d’une Monarchie, il n’a encore rien dit sur l’identité de celui qui doit être Monarque. Cet enjeu sera résolu en deux temps, dans les second et troisième livres, où Dante s’emploiera à démontrer que la Monarchie doit revenir aux Romains (livre 2), mais pas au Pape (livre 3). Je m’attarderai ici au deuxième livre, où Dante s’efforce de démontrer que la Monarchie doit revenir au peuple romain. Pour bien comprendre la portée de l’argument, il faut se rappeler qu’au Moyen Âge, l’empereur que nos manuels qualifient de « germanique » était considéré comme l’empereur « romain ». En effet, le défi auquel se heurte Dante, pour faire la propagande (même rétrospectivement) de Henri de Luxembourg, était de suggérer qu’il avait davantage de légitimité qu’un autre pour gouverner le monde. Il s’agissait donc de démontrer que les empereurs élus par les princes-électeurs allemands étaient légitimes. On considérait traditionnellement que ceux-ci détenaient le titre impérial depuis que les insignes impériales avaient été transmises de Rome à Charlemagne par le pape (ce qu’on appelle la translatio imperii). Toutefois, pour les adversaires de l’Empereur, c’était la légitimité même des Romains qui était en cause. Dante lui-même, à l’époque où il était du parti guelfe, avait estimé que les conquêtes romaines n’étaient dotées d’aucune légitimité, de sorte qu’ils n’auraient pu qu’être des usurpateurs du titre impérial. Mais comment les Romains auraient-ils pu obtenir l’Empire autrement? Ce débat pose, fondamentalement, celui des conditions de légitimité — ou de légitimation — d’une conquête. Pour le résoudre, Dante part de la prémisse que le droit de régner revient au peuple le plus noble d’entre tous et que le peuple romain fut celui-ci. Il parcourt alors différentes définitions de la noblesse et du droit pour montrer qu’elles peuvent toutes s’appliquer au peuple romain. Ainsi, les origines de Rome narrées dans l’Énéide permettent de lui établir une généalogie noble. Les multiples « miracles » ayant évité la catastrophe aux Romains (tel que les oies du Capitole) ou favoriser leurs conquêtes montrent que la fortune de Rome a été voulue par Dieu. Survient ensuite l’argument du bien commun :

« De plus, quiconque tend au bien de la communauté (N.d.T: Nous traduisons ainsi, dans ce contexte, Res Publica), tend aux fins du droit. […] Que le peuple romain ait tendu vers le bien de la communauté en soumettant le monde entier, ses hauts faits l’attestent, qui montrent clairement comment, ayant écarté toute cupidité, toujours ennemie du bien de la communauté, et au nom de l’amour de la paix universelle et de la liberté, ce peuple saint, pieux et glorieux semble avoir négligé, pour le salut du genre humain, son propre avantage, pour ne s’occuper que de l’avantage commun. » (p.468)

S’efforçant de montrer que les conquêtes romaines ne se sont pas faites pour leur propre profit, mais pour favoriser la pacification du monde et le rayonnement du christianisme, parfois même contre leur profit, Dante estime montrer que les conquêtes romaines furent faites en fonction d’un bien supérieur qui assure leur légitimité.