La civilisation des Arabes, esquisses et conditions d’une comparaison

Après ma série de billets sur Elias (voir le dernier ici), j’aimerais partager une ou deux méditations à partir d’un extrait issu de L’histoire de la pensée arabe et islamique, synthèse que nous devons à la plume de Dominique Urvoy. Elias a toujours considéré que sa sociologie tendait vers une réflexion vers des lois universelles, qui devaient permettre de reconnaître des processus dans différentes sociétés. Comme l’a souligné Roger Chartier dans un entretien, Elias n’a pas toujours eu les moyens de mener le comparatisme nécessaire pour s’assurer d’une approche véritablement universaliste, en soulignant l’ampleur de la tâche :

il y a quelques ouvertures vers un comparatisme avec les sociétés d’Asie (japonaises notamment) dans La société de cour… Elias était peut-être un homme du XIXe siècle, mais ce n’était pas un homme du XVIe siècle ; en d’autres termes, il n’avait pas l’idée qu’il pouvait faire lui-même ce type d’analyse largement comparative. Même si elles sont critiquées, ses analyses ne sont pas que théoriques. Elles sont fondées sur des lectures, souvent de seconde main (i.e. des lectures disponibles en son temps), mais il s’agit d’une énorme quantité de lectures […] Il a voué sa vie à son œuvre : il répète plusieurs fois qu’il a la certitude d’être dans la vérité, et, finalement, on ne sait rien de sa vie privée (on ne lui connaît ni amour, ni amitié). Mais on ne peut pas lui reprocher d’avoir méprisé les matériaux disponibles pour l’Afrique, pour l’Asie ou même pour les espaces islamiques. La tâche était trop grande, même pour lui .

On peut trouver l’une de ces références, évoquées par Chartier, aux sociétés asiatiques, dans le chapitre sur la curialisation des guerriers. Il y écrit que « Le façonnage du comportement par les grandes cours princières, centrales qui géraient les monopoles clefs des impôts et de la force publique, n’a pas seulement contribué au processus de civilisation en Occident, mais il a joué un rôle analogue dans d’autres civilisations, par exemple dans les civilisations de l’Est asiatique. » Le passage témoigne de sa volonté d’inscrire sa théorie dans un cadre universel et comparatif.

Or, voilà que, justement, le premier chapitre de l’ouvrage de Dominique Urvoy donne à entrevoir, à l’heure de l’émergence de l’islam, un processus similaire à celui que décrit Elias pour l’Occident. Dans ce chapitre, cet islamologue de l’Université de Toulouse-Le Mirail s’efforce de restituer les principaux traits de la pensée arabe précédent l’islam, s’offrant ainsi le moyen de voir dans quel contexte a émergé le Coran, ce qu’il reprend aux thèmes existants et ce qu’il en rejette. L’une des sources utilisées est le modèle des « qasîdas, poésies qui transmettent l’idée des grandes vertus des hommes et des composantes de l’honneur. L’une d’entre elles est le hilm, la maîtrise de soi, qui s’oppose au gahl, notion qui se traduirait approximativement par « barbarie ». Au hilm, Urvoy consacre un long développement. De ce développement, je ne reprendrai ici qu’un seul paragraphe :

Le hilm est l’un des quatre composants de l’honneur, avec la générosité, l’intelligence et le courage. Le poète Abû-l-’Atâhiyya (130/748 — vers 210/825) le met aussi en relation avec le silence (samt), refuge contre toute attaque faite à l’honneur (« ird). Facteur supplémentaire de persistance de cette notion : malgré la coloration un peu différente que l’islam a donnée au hilm, les mots islam et hilm sont respectivement opposés à gahl, ce qui a pour conséquences psychologiques de les associer. On a pu dire que « toute l’œuvre de Muhammad, du point de vue éthique, peut très bien être représentée comme une audacieuse tentative de combattre jusqu’à la dernière extrémité l’esprit de la Jâhiliyya, de l’abolir complètement et de le remplacer une fois pour toutes par l’esprit du hilm ». La notion n’est toutefois qu’implicite dans le Coran et se déduit de l’emploi du mot gahl et de ses dérivés. Certains versets sont néanmoins plus explicites, comme par exemple : « Les (vrais) serviteurs du Bienfaiteur sont ceux qui marchent sur la terre modestement et qui, interpellés par les gâhilûn, répondent “paix” » (XXV, 63). En fait, pour abolir les tendances du peuple arabe, il convenait de substituer à la « barbarie » de la Jâhiliyya une « civilisation », de faire des Arabes des hommes policés, capables de réfréner leurs instincts et de pardonner les offenses, en un mot de répandre la vertu de hilm, jusque-là réservée à une élite. Cette réforme des mœurs devait être favorisée par la croyance dans le Jugement Dernier, qui impose une règle de vie sur terre, et dans le Dieu unique, qui réunit en Lui-même tous les éléments du hilm et se charge de venger les hommes en châtiant les coupables .

Si les sources utilisées vont du vivant de Mohammed au début du IXe siècle, le sens général est celui d’une neutralisation (ou d’une canalisation ?) de la violence et de la production d’un contrôle de soit devant se diffuser de l’élite à une population plus large. Les schémas généraux paraissent concorder avec une approche eliassienne du procès de civilisation. Le poète cité au début du paragraphe, lui, est contemporain du début du califat abbasside. Celui-ci prend racine dans une révolte menée par les Arabes en garnison dans le Khorrassan renversèrent les califes omeyyades de Damas pour appuyer les Abbassides . Gabriel Martinez-Gros, dans un petit essai de fin de carrière, théorique et stimulant, mais sans doute un peu simplificateur, évoque cette époque comme celle du « désarmement des Arabes ». Dans le schéma qu’il défend, fruit d’une interprétation d’Ibn Khaldun, les « empires » sont des entités politiques dont la dynamique interne se construit sur le principe de séparation des guerriers et des producteurs sur qui pèsent les charges fiscales. L’Empire abbasside, qui s’était initialement appuyé sur les guerriers arabes, se reconfigure à cette époque.

Mais, à partir du début du IXe siècle, les califes désarment les Arabes, peuple fondateur, qu’ils reversent dans le troupeau des contribuables. Les obligations miliaires des clans arabes sont abolies, et en retour, les pensions dont ils bénéficiaient dans les territoires où ils étaient établis depuis la conquête sont supprimées. La totalité du produit fiscal est concentrée dans la capitale — Bagdad, qui prend vite les dimensions de l’ancienne Rome ou de la Constantinople impériale. À la place des Arabes, les souverains engagent des soldats professionnels turcs, réputés meilleurs combattants et serviteurs plus sûrs .

Albert Hourani signale que la nouvelle dynastie a d’abord eu à transformer une coalition d’ennemis des Omeyyades qui avaient peu en commun entre eux, sinon un même ennemi, en un pouvoir durable. C’est pourquoi ceux qui étaient à la tête de l’armée du Khorassan furent tués. Un appareil bureaucratique fut mis en place à partir de familles persanes et d’esclaves affranchis, considérés comme plus loyaux .

Cette monarchie absolue agissant par l’intermédiaire d’une bureaucratie avait besoin de revenus et d’une armée. Ce fut dans la période abbasside que le système canonique de fiscalité émergea des pratiques des premiers temps de l’islam. On l’avait lié autant qu’on l’avait pu aux normes islamiques […].

Les soldats du Khorassan grâce auxquels les Abbassides étaient parvenus au pouvoir furent divisés en plusieurs groupes, sous la direction de chefs distincts. Il n’était pas facile pour les califes de conserver leur allégeance et ils devinrent militairement moins efficaces quand on les installa parmi les habitants de Bagdad. Après la mort d’Harun al-Rashid, une guerre civile éclata entre ses fils al-Amin et al-Ma’mun. Amin fut proclamé calife et l’armée de Bagdad se battit pour lui, mais elle fut vaincue. Au début du IXe siècle, ce besoin d’une armée efficace et loyale fut satisfait par l’achat d’esclaves et le recrutement de soldats dans les tribus d’éleveurs turcophones sur la frontière d’Asie centrale ou au-delà. Ces Turcs et autres groupes ethniques similaires venus des confins de l’État civilisé étaient des étrangers sans liens aucuns avec la société qu’ils aidaient à régenter, et ils entretenaient avec le calife des rapports de clientélisme personnel .

Ces extraits de Martinez-Gros et Hourani mettent l’accent sur d’autres ingrédients importants du procès de civilisation selon les thèses d’Elias, bien que ni l’un ni l’autre n’évoquent les transformations des mœurs et des bonnes manières. Ce sont les enjeux de la violence des unités de pouvoir et de l’exercice de la fiscalité qui sont au cœur de ces extraits. Comme on l’a vu dans la série consacrée au maître-ouvrage d’Elias, pour lui la monopolisation de la violence et de la fiscalité — se renforçant l’une l’autre — avait mis en place les conditions d’interdépendance pour que se développent des codes de comportement visant à la fois à pacifier les rapports interpersonnels et à marquer la différence entre les dominants — maîtrisant mieux ces codes — et les dominés — qui les maîtrisent moins. Les références à la bureaucratie sont plus rares chez Elias, mais nécessaires dans le rôle qu’il donne à la bourgeoisie. Pour lui, l’une des étapes du processus de monopolisation de la violence se franchit en effet lorsque la monarchie a recours à des bourgeois plutôt qu’à des guerriers pour assurer le contrôle du territoire, ce qui diminue le risque d’éclatement de la région dominée sous la pression de guerriers désireux de prendre leur autonomie face au pouvoir central.

Nous avons donc là les ingrédients essentiels d’un processus de « civilisation des Arabes » (c’est-à-dire la diffusion chez les Arabes d’un code de comportement visant à policer leurs relations et usage de la violence), observables approximativement, d’une part, du vivant du Prophète et, d’autre part, environ une génération après l’établissement du califat abbasside. Reste qu’il est très difficile, d’après tous ces extraits de seconde main, d’estimer comment ces différents ingrédients s’articulent entre eux, autrement dit de signaler avec un degré acceptable de précisions dans quelle mesure ces phénomènes ressemblent et se différencient des processus de civilisation décrits par Elias pour l’Europe. Il faudrait établir, par exemple, si l’acquisition du monopole de la violence dans la péninsule arabique, puis le califat, se construit de manière similaire au phénomène d’agrégation « centripète » autour d’un pôle, comme dans le royaume de France. Déterminer si la provenance étrangère, turque, des agents de la violence produit une dynamique radicalement distincte ou non. Il faudrait également envisager une réflexion sur le concept qui vise à partager, dans les observations d’Elias, lesquelles sont essentielles au phénomène étudié et lesquelles sont le fruit de la spécificité de son objet d’observation. Enfin, il faudrait se demander si ce qui se produit à l’époque de Mohammed et ce qui se produit à l’époque du calife al-Rashid relève de deux phénomènes bien distincts ou si on peut les voir comme différents moments sur le continuum d’un même processus.

Dans tous les cas, je crois que ces fragments qui esquissent à peine l’idée d’une comparaison démontrent au moins la fécondité potentielle d’une approche comparative élargie du procès de civilisation. Il est certain que le concept proposé par Elias n’en sortira pas intact (il n’est déjà plus ce qu’il fut au moment de l’écriture du Procès de civilisation, j’aurai l’occasion d’y revenir), mais il pose des balises qui stimulent la recherche. Un concept ne demeure vivant qu’à ce prix, de toute façon.

Bibliographie

Le récit Elias-Noiriel

Ce modeste billet n’a d’autre but que de faire le lien entre deux précédents textes de ce blogue. L’un est le troisième billet de ma série sur le Procès de civilisation de Norbert Elias, dans lequel il étudie la « sociogenèse » de l’état absolutiste à travers la formation d’un double monopole monarchique, sur le territoire (et, dans la mesure où il peut tenir le territoire, sur la violence qui peut y être exercée) et sur la fiscalité. Ce processus de monopolisation débouche sur la « curialisation des guerriers », c’est-à-dire la formation d’une cour où afflue une aristocratie de tradition guerrière pour adopter des moeurs courtisanes. On peut considérer que cet billet rapport le volet « Elias » de ce que j’en suis venu à appeler le « récit Elias-Noiriel ».

L’autre billet pertinent est celui que j’ai écrit sur le processus de « nationalisation des sociétés ». Cette analyse de Noiriel décrit les processus par lesquels, à la fin du XIXe siècle, les élites ont diffusé leurs imaginaires nationaux au sein de leurs populations au point d’en faire une catégorie d’interprétation du monde pleinement intégrée à la vie publique.

Noiriel a repris la première partie de La dynamique de l’Occident et, la mettant bout à bout avec le processus de nationalisation, construit ce que j’appelle « le récit Elias-Noiriel », qu’on pourrait décrire comme l’histoire d’une double poussée d’intégration, la première au niveau des élites, la seconde auprès des masses. Une première poussée d’intégration se serait ainsi construite sur la longue durée, par les guerres menées par les nobles entre eux, menant à la concentration du pouvoir au sein d’une unité monarchique centrale, intégrant la bourgeoisie par la construction de l’appareil étatique destiné à tenir le territoire dominé. C’est le processus de monopolisation des chances décrits par Elias, qui débouche sur le fragile équilibre absolutiste. La seconde grande poussée d’intégration se serait faite, elle, sur une durée beaucoup plus courte, de quelques décennies à peine. L’extension du droit de suffrage, la mise en place d’une école primaire obligatoire, d’une monnaie nationale et d’un processus de services et protection des citoyens (un État-providence) a contribué à identifier entre eux les nationaux et à rigidifier la distinction établie entre eux et les étrangers.

Le procès de civilisation (3): La sociogénèse de l’État

La troisième partie du Procès de civilisation, dans sa version française, commence après l’éclipse d’un peu plus d’une centaine de pages dans la version originale de l’ouvrage d’Elias. Je reviendrai sans doute un jour sur cette centaine de pages, disponible dans la traduction anglaise, mais je n’en ai pas achevé la lecture. Pour le moment, je traiterai donc de La dynamique de l’Occident comme s’il s’agissait d’un tout non-mutilé.

Rappelons les étapes du cheminement du raisonnement d’Elias dans La Civilisation des mœurs: dans la première partie, il établissait que la valeur « civilisation », à caractère aristocratique, s’était imposée comme une référence des nationalismes anglais et français, tandis qu’il était demeuré mineur en Allemagne, où ce rôle avait plutôt été joué par la kultur, notion bourgeoise. Si cette différence s’était imposée en Allemagne, c’était notamment parce que la noblesse y était demeurée hermétique à la bourgeoisie.

Ce point étant établi, Elias s’est ensuite tourné, dans la seconde partie du livre, vers le contenu de la notion de « civilisation ». Elle désigne le processus par lequel s’acquiert et se répandent les valeurs de la civilité: raffinement, pudeur, contrôle de soi, maîtrise de l’agressivité. Or, il semble bien que ce processus s’accélère avec l’affermissement de l’État moderne. C’est la piste qu’Elias suit dans La dynamique de l’Occident.

La première partie de La dynamique de l’Occident s’intitule « La sociogenèse de l’État ». Il s’agit pour Elias d’établir les conditions historiques qui ont amené l’établissement de l’État occidental. C’est la France qui lui sert alors de modèle. Le premier chapitre s’intitule La loi du monopole. Il s’agit pour lui d’expliquer les principes généraux qui présideront aux processus étudiés dans les chapitres suivants. En effet, l’État moderne se caractérise par un double monopole: celui de la violence et de la fiscalité. Ils sont complémentaires: « Les moyens financiers qui se déversent ainsi dans les caisses de ce pouvoir central permettent de maintenir le monopole militaire et policier qui, de son côté, est le garant du monopole fiscal » . Ce qu’il cherche à établir , c’est comment s’est formé ce monopole. Pour lui, c’est l’accroissement de la densité démographique, au XIe siècle, qui accroîtra le besoin des seigneurs féodaux d’accaparer les terres de leurs voisins et les lancera dans une dynamique de compétition militaire .  Celle-ci les engage alors das un processus de monopolisation du territoire et de la violence (voir ce billet pour les citations sur le processus de monopolisation) sur plusieurs siècles. Cependant, la monopolisation n’est pas la victoire d’un seul. Pour Elias, il se produit en effet un renversement au sein même du monopole, lorsque celui-ci atteint une certaine taille:

[…] la condition de dépendance se renverse de façon étrange à partir d’un certain seuil. [Car] dans la mesure même où la détention d’un monopole exige la mise en place d’une vaste administration et une division du travail très poussée, elle s’achemine vers un seuil à partir duquel les détenteurs du monopole se transforment en simples exécutants d’un appareil administratif aux fonctions multiples, exécuteurs peut-être plus puissants que d’autres, mais tout aussi dépendants et liés par toutes sortes de contingences Elias, .

Pour Elias, le moment où s’opère ce renversement est le moment où commencent à se distinguer les sphères « privées » et « publiques », en particulier la distinction entre le budget de la maison royale et le budget de l’État, un phénomène qu’il appelle plus loin « la socialisation du monopole de domination » . Ayant ainsi conceptualisé le processus de monopolisation, Elias l’applique ensuite au cas français.

Dans le deuxième chapitre, « La phase de concurrence libre (XIe-XIIIe siècles), Elias distingue le problème sociologique du problème historique: il devait y avoir une dynastie triomphante monopolisant le territoire, mais il n’y avait aucune raison pour que ce soient les Capétiens plutôt qu’une autre. Elias note par ailleurs les puissants incitatifs à « jouer le jeu » de la compétition: « si le voisin agrandit son domaine et se fortifie, le prince risque de se faire anéantir par lui ou de tomber sous sa dépendance; s’il tient à sa liberté, il doit choisir la voie de la conquête » . Lorsqu’il ne reste plus que quelques unités suffisamment puissantes pour rivaliser avec le pouvoir central, celui-ci se découvre cependant de nouveaux concurrents. C’est « La phase des apanages, XIVe-XVe siècles » (chapitre 3). Le mouvement de centralisation s’accompagne en effet, simultanément, d’un mouvement de décentralisation de chacun des grands ensembles. Les cadets de la dynastie, qui ont hérité de terres significatives en apanage(p.62), deviennent en effet des puissances avec lesquelles il faut compter. Tant que les grandes familles n’étaient pas sûres de leur puissance, les apanages étaient médiocres et ne permettaient aux cadets que de vivre pauvrement. Ils devinrent de vastes domaines à part entière au fur et à mesure que les grandes dynasties gagnaient en puissance. « La féodalité seigneuriale carolingienne s’est « contractée », comme on a dit, pour former une féodalité « princière » capétienne » . Le dernier stade du processus est exposé dans le chapitre 4, « La victoire du monopole royal (fin du XVe-XVIe siècle) ».

Avec la victoire du monopole royal, Elias en arrive donc à étudier « Le mécanisme absolutiste », objet du chapitre 5. Pour cela, il commence par évoquer la « socialisation » des monopoles, en rappelant que celle-ci tend à toujours accompagner la formation de ceux-ci. Or, à l’époque féodale, le type de propriété ne permet pas la formation de centralisations à grande échelle, ni très solide: puisque, pour tenir le territoire conquis, le seigneur doit en confier des parts à ses vassaux, la socialisation du monopole tend à le fragmenter rapidement . Il faut donc un peu plus que le simple processus de monopolisation pour « faire tenir » ensemble les terres conquises. C’est dans la division du travail social et la transformation des formes de la propriété qu’Elias trouve la réponse:

Le cycle qui menace à tout moment de disperser les grands domaines monopolistes ne se modifie et finalement ne se brise qu’au moment où, à la suite des progrès de la division des fonctions sociales, la disposition des moyens financiers remplace, comme forme dominante de propriété, la disposition des terres. Parvenu à ce stade, le grand monopole centralisé n’éclate pas […] mais il prend – tout en restant centralisé – peu à peu l’aspect d’un instrument au service de la société tout entière, société pratiquant la division des fonctions: autrement dit, il devient l’organe central de cette unité sociale que nous appelons aujourd’hui l’État .

La division du travail social complexifie en effet les types de relations sociales et le degré d’interdépendance de chacun.

Autrement dit, à mesure que les différentes phases du travail et les fonctions sociales se différencient, on note un allongement et une complexification de la série des actes individuels nécessaires à l’accomplissement de l’objectif social de chaque action considérée isolément. Par le fait l’organe central révèle son caractère spécifique: il devient l’organe suprême de coordination et de régulation pour l’ensemble des processus issus de la division des fonctions .

Voilà qu’à partir de la fin du Moyen Âge, plusieurs seigneurs féodaux ont triomphé de leurs rivaux immédiats et de tels États se mettent en place. La puissance de ces monarques est telle qu’on qualifie ces monarchies « d’absolutiste », s’étonne Elias, alors même qu’ils sont étroitement dépendants des actes d’une masse considérable d’individus. Qu’est-ce qui explique, alors, cette puissance? Pour l’expliquer, Elias commence par élaborer sa conception de l’interdépendance humaine, qui repose sur « l’ambivalence ouverte ou latente », ou même la « polyvalence » des intérêts. Ce « caractère propre à toutes les relations humaines » s’accentue au fur et à mesure que la division du travail se complexifie. « Au sein d’un réseau de ce genre, tous les individus, tous les groupes, ordres et classes, dépendent de quelque manière les uns des autres; ils sont des amis, des alliés, des partenaires potentiels dans l’action, mais ils sont aussi les représentants d’intérêts opposés, des concurrents, des adversaires en puissance » . Dans une situation aussi complexe, où il y a un prix à payer important pour chaque victoire, le pouvoir central peut plus aisément s’imposer comme arbitre des conflits, tant et aussi longtemps que ses décisions visent à maintenir l’équilibre en place. D’où la définition qu’il donne du « mécanisme absolutiste » et la règle qu’il propose comme clé pour comprendre les mécanismes sociaux de sa genèse (ou sociogenèse):

l’heure d’un pouvoir central fort dans une société à haut niveau de différenciation approche, quand l’ambivalence des intérêts des groupes fonctionnels les plus importants est si marquée, quand les centres de gravité se répartissent si également entre eux, qu’il ne peut y avoir, de quelque côté que ce soit, ni compromis, ni combats, ni victoire décisive .

Dans cette configuration, l’organe central – le monarque et son administration – détient le pouvoir car il se trouve en situation d’arbitre des forces en présence, notamment des conflits entre noblesse et bourgeoisie. Or, c’est arrivé à ce point que Louis XIV se retrouvera enchevêtré dans des réseaux d’interdépendances si complexes qu’ils engendrent – pour peu qu’il souhaite préserver sa position et survivre aux conflits qui pourraient éclater – leurs propres servitudes: « Les rois n’ont plus la liberté de disposer souverainement de leurs biens et de leurs domaines, comme à l’époque où l’interdépendance sociale était moins prononcée. Le gigantesque réseau humain sur lequel s’étend le pouvoir de Louis XIV a son inertie et ses lois propres, auxquels même le monarque doit se plier » . C’est à ce point du processus, pour Elias, qu’émerge une institution qui se dissocie avec la maison royale et devient « publique »: l’État.

Or, pour exister, l’État a besoin d’argent. Ni l’armée, ni la bureaucratie ne peuvent exister sans la fiscalité. Pour éviter toute concurrence, le pouvoir central doit par ailleurs s’assurer qu’il est le seul à détenir le pouvoir fiscal. C’est la question à laquelle s’attaque Elias dans le dernier chapitre de cette partie, La sociogenèse du monopole fiscal. Il note la nouveauté de l’État absolu pour les contemporains et trouve en ce monopole fiscal ce qui distinguait la monarchie absolue des principautés féodales. Il définit le processus ainsi:

[…] la propriété terrienne d’une famille de guerriers, son droit de disposer de certains sols t d’exiger de ses habitants des redevances en nature ou des services, font place, à la suite de la division progressive des fonctions, d’une série de luttes concurrentielles et éliminatoires, à la centralisation du pouvoir de disposer des moyens de contraintes militaires, des « aides » régulières ou « impôts » sur toute l’étendue d’un territoire infiniment plus vaste .

Il rappelle que l’impôt n’a pas la même signification à une époque ou une autre, ce qui fait que les prélèvements de l’époque médiévale ont pu être considérés comme intolérables:

Les prélèvements que les rois opèrent en ce temps de pénurie monétaire pèsent bien plus lourd que les impôts levés régulièrement dans une société plus marchande. Comme ces prélèvements ne sont pas une institution normale, personne n’en tient compte dans ses calculs, ils n’ont aucune incidence sur les échanges commerciaux et le niveau des prix; ils tombent comme une catastrophe imprévue et entraînent, de ce fait, l’effondrement de beaucoup d’existences .

Cependant, alors que les domaines royaux – et ceux de leurs concurrents – s’agrandissent, les villes prennent également leur essor et se dotent de milices. Logiquement, lorsque les rois doivent convoquer les forces militaire, ils font appel aux villes, qui préfèrent souvent, plutôt que d’envoyer leurs propres citoyens au combat, offrir de l’argent pour payer des mercenaires afin de combattre à leur place. Les villes organisent donc une première fiscalité pour payer ces sommes. Mais une certaine permanence de la fiscalité ne s’établira qu’à partir de la Guerre de Cent Ans . Deux conditions générales conditionnent le passage de « l’aide » féodale à l’impôt: l’émergence d’un secteur monétaire et d’un commerce important, d’une part, et la formation d’une dynastie centrale dont le pouvoir surclasse ses rivaux immédiats, d’autre part. Elle a également deux effets: entretenir la puissance du monarque et engendrer une administration chargée de collecter l’impôt .

Ayant établi ce qu’il croit être les conditions sociales d’émergence de l’État moderne, Elias peut alors envisager leurs conséquences sur l’ensemble des comportements au sein de la société. Ce sera l’objet de la dernière partie du Procès de civilisation.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue avant d’écrire ce billet:

Les pages 187 à 257 de Norbert Elias, The civilizing process, Oxford ; Malden, Mass, Blackwell Publishers, 2000, 567 pages.

Elias sur les mécanismes de monopolisation

J’ai, il y a longtemps, commencé une série sur Le procès de civilisation, l’ouvrage majeur de Norbert Elias. Le premier billet de cette série se trouve ici et le second ici. Je suis en train d’écrire le troisième. En attendant, voici un « hors-série » lié à ce troisième billet en cours d’écriture. Dans la partie de l’ouvrage que je résumerai dans ce billet, le concept de « monopolisation » est tout à fait central. J’ai décidé de regrouper ici les citations les plus significatives d’Elias sur ce sujet, ce qui permettra de réduire d’un bon millier de mots le billet à venir. Je pense par ailleurs qu’elles peuvent constituer une lecture intéressante en soi.

Elias explique pour la première fois le mécanisme de monopolisation dans l’extrait suivant:

Quand, dans une unité sociale d’une certaine étendue, un grand nombre d’unités sociales plus petites, qui par leur interdépendance forment la grande unité, disposent d’une force sociale à peu près égale et peuvent de ce fait librement – sans être gênées par des monopoles déjà existants – rivaliser pour la conquête des chances de puissance sociale, en premier lieu des moyens de subsistance et de production, la probabilité est forte que les uns sortent vainqueurs, les autres vaincus de ce combat et que les chances finissent par tomber entre les mains d’un petit nombre, tandis que les autres sont éliminés ou tombent sous la coupe de quelques-uns .

Le système logique de la libre concurrence tend donc naturellement vers la réduction progressive du nombre de concurrents jusqu’il n’y en ait plus qu’un: elle tend donc vers le monopole.

Elias explicite un peu la logique monopoliste:

Supposons, dans un espace social donné un certain nombre d’individus et un certain nombre de chances, chances en nombre insuffisant pour satisfaire tous les besoins. Supposons que chacun des individus rivalise avec une seule personne pour la conquête de ces chances; dans ce cas, il est peu probable que la lutte reste indéfiniment indécise, qu’il n’y ait pas de vainqueur, à condition toutefois que la concurrence soit libre et qu’aucune puissance monopoliste n’intervienne; il est plus probable que les duels se terminent alors par la victoire de l’un et la défaite de l’autre; or, les chances des vainqueurs s’en trouvent augmentées, celles des vaincus diminuées; on assiste à la réunion entre les mains de quelques-uns de chances multiples; les vaincus par contre sont éliminés de la compétition. À supposer que chaque vainqueur engage de nouveau le combat avec un autre vainqueur, le jeu recommence et une partie des individus s’empare des chances des vaincus; le nombre des personnes éliminées augmente; le processus se répète jusqu’à ce que, dans l’hypothèse optimale, un seul individu fasse main basse sur toutes les chances disponibles, les autres dépendant entièrement de lui .

Après avoir formulé quelques nuances et tendances complémentaires, il conclut:

Le processus de la formation de monopoles obéit donc, dans ses grandes lignes, à des lois structurelles extrêmement simples. Une place nettement assignable et un rôle positif reviennent à la libre compétition: elle consiste en une lutte d’un nombre relativement élevé d’individus, lutte dont l’enjeu est un ensemble de chances non encore soumis au monopole d’un seul ou d’un petit groupe. Une telle lutte éliminatoire précède chaque formation de monopole sociale; toute compétition libre et éliminatoire tend à la formation de monopoles .

Un peu plus loin, il rappelle qu’après la formation de monopoles territoriaux, le mécanisme, à notre époque, s’observe surtout dans le monde économique:

Quand on parle aujourd’hui de « concurrence libre » et de « formation de monopole », on songe en général d’abord à l’aspect qu’elles revêtent à notre époque. Pour nos contemporains, la « concurrence libre » est avant tout la concurrence pour des chances économiques, les combats acharnés que se livrent certaines personnes et certains groupes dans le cadre d’un ensemble de règles avec les seules armes de la force économique, combats qui aboutissent à l’accroissement des chances économiques de quelques-uns et à l’anéantissement, l’assujettissement ou au rétrécissement des bases économiques de beaucoup d’autres .

Voici maintenant un retour qu’il fait sur ce concept, dans le chapitre IV, où il explique notamment que les objectifs immédiats des individus tendent vers des résultats que personne n’a consciemment recherché:

En effet, le simple maintien de l’existence sociale dans un champ de « concurrence libre » implique l’expansion. Qui n’avance pas reste en arrière: la victoire entraîne – que ce soit ou non dans les intentions du vainqueur – la conquête d’une position de prédominance et le refoulement des rivaux dans une position de dépendance plus ou moins marquée. Qu’il s’agisse de la compétition pour la terre, les moyens d’action militaires, l’argent ou d’autres moyens de puissance sociale, les gains de l’un se font toujours au détriment des autres. Mais la victoire entraîne aussi, dans un délai plus ou moins long, l’affrontement avec un rival ayant accédé au même ordre de grandeur. Le vainqueur est forcé de reprendre sa marche ascendante, les autrs sont de nouveau condamnés à l’intégration, à la subordination, à l’humiliation, à la destruction. La transformation du rapport des forces, la conquête et la consolidation de positions de prédominance, qu’elles s’accomplissent par l’emploi de la violence militaire ou économique, par des conventions ou des ententes pacifiques, par la compétition, aboutissent nécessairement à une série d’éliminations et d’expansions, à des ascensions et des décadences, à des positions conformes ou contraires au sens de l’existence sociale des individus, elles s’acheminent inévitablement vers un ordre social nouveau, vers un ordre de monopolisation qu’aucun des intéressés n’a explicitement voulu ou prévu et qui met à la place de la concurrence sans monopoles la concurrence réglée par des monopoles. C’est seulement la formation de ce genre de monopoles qui rend possible l’organisation de la répartition des chances – et de la compétition – dans el sens d’une meilleure collaboration entre individus unis pour le meilleur et pour le pire .

Voici enfin une citation qui établit une fois pour toute le parallèle entre le processus de compétition militaire et le processus de compétition économique:

De même qu’on observe dans la société capitaliste du XIXe et surtout du XXe siècle, une tendance générale à la formation de monopoles économiques (peu importe que ce soit telle ou telle entreprise qui sorte victorieuse de l’épreuve et surclasse toutes les autres), de même qu’on note une poussée simultanée des États, surtout des États européens, vers l’hégémonie, poussée qui précède toute formation de monopoles, toute intégration, de même les luttes entre les maisons de guerriers médiévales et plus tard entre grands seigneurs féodaux et territoriaux s’orientent dans le sens de la monopolisation .

On voit, dans l’ensemble, que pour Elias, la libre concurrence – qu’elle soit politico-militaire ou économique – n’est jamais appelée à durer. Laissée à elle-même, elle n’est qu’une phase d’une évolution vers une situation de monopole.

Bibliographie

Le Procès de civilisation (1) – Culture et civilisation

Le Procès de civilisation est sans contredit l’œuvre majeure de Norbert Elias. Cet ouvrage est également à ranger parmi les lectures majeures de mes années de thèse, sa méthodologie et ses problématiques ayant profondément influencé mes réflexions.

Il y a quelque temps, proposant un jeu sur les réseaux sociaux, je demandais à mes contacts quels seraient les trois ouvrages de culture générale dont ils prescriraient la lecture à tout le monde. Proposant ma propre liste, j’y ai inclus, notamment, Les principes du gouvernement représentatif, de Bernard Manin (dont j’ai déjà parlé ici et ici) et Le Procès de civilisation. Je me propose, dans ce billet, de commencer à en résumer la structure et le contenu. L’exposé complet prendra une série de quatre billets – qui ne seront peut-être pas publiés les uns à la suite des autres.

Il convient cependant de faire d’abord quelques précisions sur la traduction, car je partirai de la version française. Ne cherchez pas cet ouvrage sous ce titre : vous ne le trouverez pas. Les éditions Calmann-Levy l’ont publié en deux volumes, à plusieurs années d’intervalles, sous les titres La civilisation des mœurs et La dynamique de l’Occident . Si j’insiste sur le fait que je pars de la traduction française, c’est que la Dynamique de l’Occident n’a pas été traduite en entier : quand on la compare avec son équivalent anglophone, on constate qu’il y manque un peu plus de cent pages. Je reviendrai sur leur contenu une autre fois.

L’ouvrage d’Elias a été publié en langue allemande en 1939, en Suisse, et rédigé lors des deux années précédentes, en Angleterre. Cette parution chez un éditeur mineur juste avant le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale a longtemps gêné la diffusion de cette œuvre (il n’y a qu’à constater le temps qu’il fallut pour qu’elle connaisse une traduction en français pour le constater). La diffusion fut également gênée par les racines de l’oeuvre dans la sociologie allemande, éloignée de la sociologie britannique, qui empêcha une traduction anglaise rapide. En français, la première moitié de l’ouvrage fut publiée et reçue, d’abord comme une « histoire des mentalités » plutôt que comme une sociologie historique liant le comportement individuel à la construction de l’État .

Si l’on suit la traduction française comme un tout cohérent, Elias procède en quatre étapes. La première partie de La Civilisation des mœurs compare le statut de la notion de « civilisation » en France et en Allemagne . Elias part d’un constat simple : lorsque les Français — ou les Anglais — vantent leurs pays, ils se réfèrent à sa « civilisation »; en revanche, lorsque les Allemands se font chauvins, ils mettent de l’avant un concept différent, leur kultur. Or, le concept de civilisation existe bien en Allemagne, tout comme le concept de culture existe en France et en Angleterre. Dans tous les cas, tous les représentants des pays concernés s’entendent sur le fait que les deux concepts sont importants. Mais ils ne les hiérarchisent pas de la même manière et Elias se demande pourquoi. Remontant au XVIIIe siècle, il constate l’aristocratie allemande partageait dans l’ensemble les valeurs des aristocraties française et anglaise. L’Empereur Frédéric II, archétype du despote éclairé et mécène de Voltaire, faisait l’éloge de la civilisation et jugeait de la culture allemande selon des critères inspirés de l’aristocratie française . C’est pourtant à peu près à cette époque que se joue la genèse de la valorisation allemande de la kultur contre la civilisation. En revanche, elle ne provient pas des milieux aristocratiques, mais des milieux universitaires et bourgeois. La raison en serait, selon Elias, que l’aristocratie allemande fut plus hermétique que les aristocraties française ou anglaise. La bourgeoisie allemande, plus pauvre que ses contreparties d’Angleterre ou de France, n’aurait pas pu intégrer massivement ses rangs en jouant de sa prospérité financière pour pratiquer une stratégie de mariages d’intérêt avec l’aristocratie. Alors qu’en France et en Angleterre, la bourgeoisie ascendante s’efforçait d’acquérir les valeurs et les comportements de l’aristocratie au fur et à mesure qu’elle intégrait ses rangs, la bourgeoisie allemande s’en est détournée, car la noblesse lui fermait ses portes. La bourgeoisie allemande s’est alors retournée vers les universités et développé les valeurs de la kultur. À l’aide d’exemples puisés dans la littérature, situant les auteurs par rapport à l’axe de séparation aristocratie/bourgeoisie, Elias montre comment les valeurs de la « kultur » se sont construites en opposition à celles de la « civilisation ». La première, qui valorisait contenu et profondeur, accusait les valeurs de la civilisation d’être purement formelles, cérémonielles et superficielles. L’antithèse « culture-civilisation » fut donc d’abord, en Allemagne, le reflet d’une opposition sociale entre la bourgeoisie et l’aristocratie. Au tournant du XIXe siècle, toutefois, la puissance de la bourgeoisie avait supplanté celle de l’aristocratie. Elle disposait désormais du pouvoir économique comme du pouvoir politique. Comme, au même moment, les espaces politiques se reconfiguraient en fonction d’aires dites « nationales », l’opposition « civilisation-kultur » s’est elle-même réorientée : d’opposition de classes, elle devenait une opposition nationale qui définissait l’Allemagne par contraste avec les deux autres principales puissances européennes, la France et l’Angleterre . Cette réorientation s’est achevée vers la fin du XIXe siècle : la Première Guerre mondiale n’est plus loin. En 1852, déjà, on peut voir transféré à l’opposition entre l’Angleterre et l’Allemagne ce qui, un siècle plus tôt, faisait l’opposition entre la cour allemande et l’université allemande : « L’Angleterre est à l’Allemagne ce que la forme est au contenu, ce que l’apparence est à l’être. » écrit Fontane (cité par ). Au lendemain du traité de Versailles (1919), la notion de kultur sera encore brandie par une Allemagne à l’orgueil blessé « cette évolution s’explique par le fait qu’on faisait la guerre à l’Allemagne au nom de cette même “civilisation” et que les Allemands avaient besoin de retrouver confiance en eux-mêmes dans la nouvelle situation créée par le Traité de Versailles. »

Ce processus, Elias l’explique en deux chapitres, le premier surtout centré sur la bourgeoisie allemande, le second sur la bourgeoisie française, montrant les trajectoires opposées, l’une opposée à l’aristocratie, l’autre s’y intégrant. Au XIXe siècle, les bourgeoisies respectives de ces deux pays (l’Angleterre étant quasiment passée sous silence, l’auteur tenant pour acquis que le processus y est semblable à celui qu’a connu la France) s’opposent sur des systèmes de valeurs résultants d’histoires distinctes. Cependant, constate Elias, cette opposition amène à considérer, en France comme en Angleterre, la « civilisation » comme une œuvre achevée, grande réalisation de ces peuples, qu’il convient de défendre face à des barbares ou de transférer à des peuples sauvages : guerres et colonisations seront menées au nom de « la » civilisation. Or, la « civilisation » aura été, avant cela, un processus continu.

De fait, une phase essentielle du processus [italiques dans le texte] de civilisation se trouve achevée à l’instant où la prise de conscience de la civilisation, où le sentiment de la supériorité de leur propre comportement et sa concrétisation au niveau de la science, de la technique et des arts commencent à gagner les nations de l’Occident.

Mais ce qui intéresse Elias, ce n’est pas ce sentiment de supériorité. C’est la notion de processus continu, jamais achevé, qu’il veut mettre en lumière. Et c’est en étudiant la dynamique de ce processus à une époque où la conscience de la « civilisation » était à peine esquissée qu’il espère y parvenir.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire avant d’écrire ce billet mais n’ai pas lue: 

Stephen Mennell, Norbert Elias: an Introduction, Dublin, University College Dublin Press, 1999, 339 pages.