Je suis en train de lire The Revolution to Come (2025), de Dan Edelstein, et ça me fait réfléchir à deux sujets qui m’interpellent depuis longtemps : la question des cycles de l’histoire et la question de la nature humaine. C’est une réflexion qui me suit depuis longtemps et sur laquelle j’ai souvent changé d’avis.
Commençons par le livre. Celui-ci montre comment, au XVIIIe siècle, et particulièrement avec la Révolution française, une certaine conception de l’histoire et des révolutions s’est transformée. On est passé d’une vision où les conflits et les bouleversements politiques étaient perçus comme des dangers récurrents (comme à l’époque grecque de Thucydide) et quasiment « naturels » à une vision plus progressiste de l’histoire, où la révolution pouvait devenir un moteur de progrès.

Selon la première perspective, disons la version classique, les changements de régimes politiques font partie de la nature même des sociétés et sont souvent terribles pour toutes les personnes qui les vivent. C’est pourquoi il faut faire tout ce qui est en notre pouvoir pour trouver une solution, réfléchir à un moyen, souvent un ordre institutionnel, qui pourrait ralentir ce mouvement inévitable. Il y a aussi dans cette perspective un fatalisme clair et une conception de la nature humaine comme fondamentalement irrévocablement prise dans un conflit entre des groupes sociaux. Nous ne nous débarrasserons jamais de la lutte entre les puissants et ceux qui ne le sont pas.
La seconde, la vision progressiste, plus moderne, voit le changement politique comme le moyen d’améliorer la société. Le changement de régime n’est pas un truc à craindre, mais bien quelque chose à désirer. C’est via la « révolution » qu’un meilleur monde sera possible. Les tumultes qui viennent avec représentent le coût du progrès. C’est une vision qui, selon l’auteur, refuse souvent de concevoir la nature humaine comme prise dans la bouillie qu’est la lutte entre les puissants et les autres. C’est une vision qui, dans ses versions les plus radicales, entrevoit la possibilité de briser définitivement le cycle par une dernière « révolution ».
Cette dernière vision résonne bien avec les discours modernes et contemporains qui, basés sur les recherches et connaissances récentes, prétendent et souhaitent pouvoir changer le « système », renverser le capitalisme ou tout simplement se trouver dans un monde où nous ne serions plus pris par les tensions qui bloquent ou ralentissent notre progrès.
On pourrait en avoir l’impression, mais je ne crois pas que la vision classique serait bien décrite comme conservatrice. Ce n’est pas, je crois, une opposition entre une vision conservatrice et progressiste. C’est plutôt, je pense, une affaire de vision de la nature des choses. L’une croit que la solution est de changer le système pour améliorer les choses et l’autre, plus pessimiste, croit qu’il vaut mieux organiser un système qui va ralentir le déclin et la corruption (au sens de dégénérescence).
Le propos du livre sur la nature du concept de révolution est intéressant, mais il me ramène fondamentalement à une vision de la nature de l’humain et de son monde social. Or, j’ai toujours eu le sentiment, très subjectif, d’être un peu décalé avec mon époque… et d’avoir une conception plus ancienne, antique, des choses, sans pour autant prétendre être un spécialiste de l’Antiquité.
C’est un sentiment étrange de ne pas trop arriver à saisir ma propre perspective sur les choses. J’ai l’impression d’un côté d’être assez favorable au regard moderne et informé par les sciences sociales, cognitives, économiques, etc., qui nous ont appris énormément de choses sur l’humain et qui le font encore. Or, en même temps, je suis séduit par les outils intellectuels et pratiques qui ont été réfléchis bien loin dans le passé. D’une part, je crois qu’il est essentiel de penser le changement au niveau des systèmes, mais de l’autre, je crois que celles-ci doivent changer graduellement et doivent se baser sur une compréhension des risques, des menaces et de la capture par les puissants.
La vision des deux humeurs chez Machiavel, aujourd’hui sans doute trop schématique pour rendre compte de toute la complexité de nos sociétés, me parle beaucoup et, j’ai l’impression, me guide dans mes réflexions politiques. J’aime sa méfiance envers l’appétit des puissants et des oligarques, doublée de sa conception positive des tumultes comme outil de préservation des libertés. Machiavel est peut-être aussi l’un des rares auteurs à la transition vers la modernité qui voit positivement les conflits politiques, les tumultes, mais qui reste avec une vision cycliques du monde politique. Je suis aussi suspicieux sur ce que Smith décrivait comme le complot des marchands et je me méfie des risques que représente un changement de régime qui ne prend pas ce danger au sérieux. Bref, cette sensibilité héritée de la pensée classique me parle.
J’ai l’impression d’être pris entre deux chaises, entre deux visions du monde. C’est particulièrement clair quand je creuse mes propres postulats sur des choses comme la nature humaine. D’un côté, j’ai assez lu d’anthropologie pour savoir qu’il y a beaucoup moins de constantes dans la soi-disant « nature humaine » qu’on le prétend souvent. Or, il me semble tout de même qu’il y a quelque chose, il y a des dispositions… dispositions qu’ont saisies les auteurs anciens. Même si le cadre machiavélien n’est clairement pas assez fin pour être effectif scientifiquement de nos jours, j’y trouve quelque chose.
Autre exemple. Je n’ai jamais lu l’historien antique Polybe en détail. Je l’ai parcouru certains de ses textes et ai plutôt eu un contact avec des gens qui mobilisaient sa pensée. Il est connu pour l’idée d’anacyclose, l’idée que les régimes politiques alternent en cycle. Elle décrit une succession cyclique de régimes politiques, chacun tendant à se corrompre et à être remplacé par une autre forme de gouvernement. C’est une idée qui me parle. Je vois l’érosion de nos systèmes politiques contemporains et vois la tentation oligarchique et autoritaire pointer son nez et je ne peux m’empêcher d’interpréter ça au prisme de cette théorie. Je ne la considère pas comme une loi de l’histoire, mais j’ai du mal à ne pas y voir une grille de lecture éclairante de notre époque.
Je ne sais pas si c’est un biais quelconque ou une attirance esthétique qui m’attire vers ces visions, mais c’est ce à quoi je pense ces temps-ci. Je ne dis pas non plus que j’utilise ses cadres scientifiquement, mais c’est… ça me parle.
Les deux approches peuvent clairement coexister aussi…
Je me sens parfois très près de la pensée ancienne sans l’avoir profondément lue. Des amis, et vous vous reconnaitrez, sont de loin plus savant que moi sur la question autant dans la lecture directe des textes anciens que dans une perspective historique et politique. Or, chaque fois que je lis sur l’histoire de la période, comme dans ma lecture du dernier livre du 18eiste Edelstein The Revolution to Come, je me reconnais plus dans l’interprétation du monde des anciens que des modernes.
Peut-être que je me reconnais davantage dans l’interprétation du monde des anciens que dans celle des modernes. Mais je ne sais toujours pas exactement ce que cela signifie, ni comment concilier cette intuition avec ma conviction qu’il est possible, et nécessaire, de transformer profondément nos institutions.