La double réification

Le mot «réification» vient du latin res, qui signifie «chose». Il est donc synonyme de «chosification», dont la construction est plus «vulgaire», mais aussi plus accessible à la plupart des gens. On dit qu’on «réifie» en général dans deux types de contextes :

  1. Soit lorsqu’on réduit des créatures vivantes à l’état de choses inanimées (par exemple lorsque, dans les idéologies esclavagistes, des êtres humains sont traités en marchandises; lorsque, dans l’industrie du sexe, des femmes sont traitées comme des produits; lorsque, dans l’idéologie de «l’animal-machine», les animaux sont considérés comme des entités incapables de souffrir).
  2. Soit lorsque des phénomènes changeants sont considérés comme des réalités immuables. Par exemple lorsqu’une nation, historiquement datée, s’attribue des origines dans les fonds des âges.

Ce point éclairci, je voulais souligner un passage de l’Introduction à la socio-histoire de Gérard Noiriel qui précise de belle manière que l’un des fondements de la valeur scientifique et civique des sciences sociales, ici l’histoire et la sociologie, réside dans une «critique de la réification des rapports sociaux»

L’histoire et la sociologie sont devenues des disciplines scientifiques en rejetant, chacune à leur manière, la «réification» du monde social. Dès le début du XIXe siècle, l’histoire s’est constituée en domaines autonomes de la connaissance, en montrant que les «choses» qui nous entourent (les bâtiments, les institutions, les objets, les archives, etc.) étaient les traces inertes des activités humaines du passé. La méthode historique, dont les grandes lignes datent de cette époque, repose sur un examen critique de ces traces. Elle a pour but de retrouver les individus en chair et en os derrière le monde inanimé des objets qu’ils ont laissé.

[…]

La sociologie est née à la fin du XXe siècle, en développant une critique d’une autre forme de réification, inscrite celle-ci dans le langage, qui consiste à envisager les entités collectives (l’entreprise, l’État, l’Église, etc.) comme s’il s’agissait de personnes réelles. L’objet de la sociologie est de déconstruire ces entités pour retrouver les individus et les relations qu’ils entretiennent entre eux (ce qu’on appelle le «lien social») .

Noiriel prend cette double critique de la réification des mondes sociaux comme point de départ de la démarche «socio-historique» qui est devenue sa carte de visite. Il ne prétend pas que l’histoire et la sociologie se réduisent à ces critiques, mais il estime que, dans les deux cas, il s’agissait d’un pilier important de la constitution de ces domaines de connaissance en disciplines autonomes. C’est largement à partir de cette double critique que Noiriel construit son propre rapport à l’histoire, ce qu’il appelle la «socio-histoire». Pour Noiriel, il s’agit généralement de retrouver la genèse des phénomènes sociaux : retracer l’origine de leur existence et l’expliquer par l’examen des formes de liens sociaux qui la rende possible. L’histoire qu’il développe s’inscrit donc contre celle qui raconte les comportements des entités collectives. Néanmoins, il ne s’agit pas non plus de prétendre que les entités collectives n’existent pas : on peut le constater lorsque, par exemple, il critique les thèses prétendant que les nations sont de pures productions imaginaires . Pour Noiriel, la tâche consistant à retrouver les individus derrière les entités collectives consiste à retrouver par quels mécanismes sociaux les individus se retrouvent regroupés au sein de celles-ci, qu’ils le souhaitent ou non. Ainsi, des mécanismes politiques, juridiques et institutionnels donnent de l’importance à la nationalité, même pour des individus qui ne s’identifient pas à celle-ci.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’aie pas lue avant d’écrire cet article :

Benedict Andersen, L’imaginaire national, 1992. Voir ce compte-rendu.

 

L’exceptionnel normal

Un mot d’explication aujourd’hui sur un concept qui m’a été très utile au cours de ma thèse pour guider ma lecture de la documentation et développer mon argumentation. Je parle ici de l’exceptionnel normal, tel que j’en ai pris connaissance en lisant l’historien italien Carlo Ginzburg.

Ginzburg n’est pas l’inventeur de l’expression exceptionnel normal. Ce mérite revient à son compatriote Edoardo Grendi. Mais Ginzburg a sans doute été un plus zélé propagateur de l’expression que ne l’a été Grendi et, surtout, il en a développé des connotations qui n’étaient pas présentes à l’origine chez Grendi . Dans un court article coécrit avec Poni en 1981, il en a exposé les principaux traits et cet article est aujourd’hui le plus cité lorsqu’il s’agit de référer à ce concept. .

Grendi et Ginzburg sont associés à un courant historique qu’on appelle communément la microstoria, ou microhistoire, bien que Ginzburg, qui a pratiqué ce type d’histoire, n’ait jamais particulièrement tenu à ne faire que cela. Ce courant historiographique s’est développé à une époque où l’histoire la plus couramment pratiquée était une histoire socio-économique qui valorisait l’analyse de séries statistiques sur la longue durée. C’est pourquoi les microhistoriens ont en grande partie développé leurs outils d’analyse en critiquant les faiblesses d’une analyse trop exclusivement statistique (les pratiquants de l’histoire sérielle ont-ils véritablement été aussi exclusivement statisticiens que les décrivent leurs adversaires? c’est une autre histoire).

Le premier sens donné à l’expression « exceptionnel normal », celle qui vient d’Edoardo Grendi, désigne le fait que plusieurs types d’archives ne répondent pas à des critères de représentativité statistique. Elles fonctionnent plutôt selon la logique du fait divers, en signalant les événements qui sortent de l’ordinaire. Par exemple, un officier de garnison qui écrit à son supérieur ne prendra pas la peine de parler des patrouilles qui n’avaient rien à signaler : il ne lui signalera que ce qui sort de l’ordinaire et constitue donc pour lui une information utile. Dans ce type d’archives (militaires, judiciaires ou autres), on ne trouvera donc quasiment que des événements exceptionnels et très peu d’événements normaux. L’exceptionnel est normal et on ne trouve qu’exceptionnellement du normal. Dans la lecture de ce type de documentation, on n’identifiera donc pas tant la normalité en compilant des statistiques qu’en analysant le ton et la manière dont ils sont mentionnés.

Ginzburg a adopté ce sens de l’expression proposée par Grendi, mais, par la suite, en a proposé un second. Dans ce second sens, ce qui compte, ce n’est pas la fréquence de l’événement que le rapport entretenu entre l’exceptionnel et le normal. Pour Ginzburg, l’exceptionnel et le normal ne se définissent comme tels que l’un en rapport à l’autre. L’analyse d’un événement exceptionnel peut donc permettre de révéler la normalité, car l’événement exceptionnel suscite des réactions, des commentaires, des châtiments ou des récompenses qui permettent, en les recoupant soigneusement, de comprendre pourquoi les acteurs accordent de l’importance à cet événement particulier, quelle est leur perception de la norme et comment s’entretient la normalité.

Il n’est sans doute pas inutile de noter que l’exceptionnel normal, dans son premier sens, relève de ce que Marc Bloch nomme les preuves indirectes, c’est-à-dire que la source ainsi analysée ne permet pas d’observer directement l’événement dont elle parle, il faut donc tenir compte des déformations inhérentes à la source. Dans son second sens, elle relève plus souvent de la preuve directe, c’est-à-dire que la norme qu’on cherche à analyser est exprimée par la production même de la source. Un verdict de procès, par exemple, est un document normatif et performatif. L’argumentation qui accompagne une sentence ne fait pas que témoigner de la norme, elle en est aussi la productrice (sur les preuves directes et indirectes, voir ).

Les deux sens de l’exceptionnel normal m’ont été assez rapidement utiles lors de ma thèse, notamment pour discuter des correspondances jésuites (signalaient-ils des événements normaux à leurs supérieurs, ou exceptionnels?) et pour discuter des méthodes utilisées par certains missionnaires alors même que les circonstances qui nous les faisait connaître étaient exceptionnelles. Je ne doute pas qu’acquérir l’habitude de penser avec cet outil soit utile dans des circonstances variées et communes.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue avant d’écrire ce billet :

GRENDI, Edoardo, « Micro-analyse et histoire sociale », 2009.

Sciences intellectuelles et sciences transmises

Je l’ai déjà évoqué, il arrive qu’on trouve quelque chose en cherchant autre chose. Mon implication dans le Groupe de Recherche sur l’Islamophobie, la Radicalisation et le Fondamentalisme, principalement dans le volet islamophobie, m’a amené à vouloir m’informer davantage sur l’islamisme, non tant pour trouver de nouvelles choses (d’autres spécialistes sont plus compétents que moi pour cela), mais pour me donner les moyens de faire communiquer les recherches sur l’islamophobie et celles sur l’islamisme, et ainsi fournir à l’occasion quelques réponses non islamophobes aux questions qui me seraient posées sur l’islamisme.

Ce sont les motifs qui m’ont amené à lire — entre autres choses — l’ouvrage que Gabriel Martinez-Gros et Lucette Valensi ont consacré à la question. Cet ouvrage m’a également aidé à préparer une entrevue avec le sociologue Rachad Antonius, publiée à Histoire Engagée.

Or, l’une des choses que j’y ai trouvées, c’est une distinction épistémologique fort intéressante émise par Ibn Khaldoun au Moyen Âge, entre « sciences transmises » et « sciences intellectuelles ». Cette distinction pourra m’aider à étoffer ma réflexion sur l’enseignement de l’histoire, déjà exposée ici.

Voici donc l’extrait où Martinez-Gros expose la distinction d’Ibn Kahdoun entre « sciences transmises » (al-ulum al-naqliya) par opposition aux sciences « intellectuelles » (aqliya).

Division pour nous étrange, et dont l’illustration est pourtant simple : devant un problème, le mathématicien tire ses déductions de l’énoncé, des connaissances acquises et du raisonnement. Peu lui importe qui a démontré les théorèmes dont son problème offre l’application. S’il utilise le théorème « de Thalès » ou « de Pythagore », il n’a pas besoin de s’assurer que Thalès ou Pythagore en confirment bien les conclusions — il est indifférent en vérité que ces résultats aient été acquis par Thalès ou Pythagore, pourvu qu’ils l’aient été, et qu’ils le soient toujours : le mathématicien qu’un doute prendrait pourrait toujours redémontrer le théorème de Thalès.

En revanche, quand un historien fait entrer dans son raisonnement « les propos de Churchill », il est tout à fait essentiel pour la justesse de sa démonstration que Churchill les ait réellement prononcés, et que l’historien s’en assure par le biais de témoins de la scène ou du discours de Churchill. Plus généralement, il est important de mesurer les circonstances qui ont fait, ou vu, naître ces propos, tandis que les conditions de la démonstration d’un théorème sont indifférentes; car ces propos n’appartiennent qu’à un instant et à un homme dans leur singularité — réinventer des « propos de Churchill », même vraisemblables, même logiquement déduits de ce qu’on sait de sa pensée politique, serait une imposture d’historien. Dans le premier cas, celui des sciences « intellectuelles », la déduction est permise; dans le second, celui des sciences transmises, le témoignage est requis. »

Dans le monde musulman qu’a connu Ibn Khaldûn, cette distinction revêtait des enjeux théologiques, politiques et philosophiques. Il importait, dans la rivalité entre sunnites, chiites et philosophes, de déterminer si le discours sur la foi relevait des sciences transmises ou des sciences intellectuelles. Le statut de la tradition musulmane (transmise) et du mysticisme (plus proche de l’intellectualisme) en dépendait. Mais cette distinction peut être utilisée de bien d’autres manières. En histoire, la dimension « transmise » de la science historique ne me semble pas faire de doute. L’important est d’en tirer les conséquences pour l’enseignement. Ces conséquences vont dans le sens de ce que j’ai déjà exposé, sur la nécessité d’apprendre aux étudiants à reproduire les développements qu’ils apprennent en classe : s’ils ne savent pas en retrouver les sources, le caractère scientifique de leur savoir disparaît, il cède la place à une simple représentation du monde et ne peut être discuté avec la rigueur que requiert la discipline universitaire.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ait pas lue avant d’écrire ce billet :

Je ne sais pas trop, mais ça doit logiquement se recouper avec la bibliographie proposée à la fin de cet article de Wikipédia.

Antoine Prost sur Hayden White: un exemple de lecture généreuse

Dans le domaine de la lecture et du débat on se réfère parfois au concept de lecture « généreuse » ou « charitable ». Principe éthique, la lecture généreuse veut qu’avant de discuter d’idées exprimées par un auteur, on doive restituer celles-ci sous leur meilleur jour, avec leur cohérence propre.  Une lecture généreuse permet aussi d’extraire ce qu’il y a de meilleur dans un ouvrage et favorise donc l’exercice de penser collectivement, grâce aux travaux des autres. Notons que l’exigence de restituer la cohérence propre des idées de l’auteur, donc de ne pas les dénaturer, peut parfois entrer en conflit avec l’ambition de les montrer sous leur meilleur jour. En effet, lorsque le lecteur a une idée de ce qui constitue une « idée bonne » trop éloignée de celle qu’a l’auteur, il pourrait être tenté de déformer la pensée de ce dernier pour la faire paraître meilleure à ses propres yeux. Cette tension sera illustrée dans l’exemple suivant.

L’historien Hayden White a mauvaise réputation, dans l’historiographie francophone, parce qu’il a écrit que l’histoire était une « fiction ». Comme moi, la plupart des historiens francophones connaissent White essentiellement par ses critiques. Pour ma part, c’est à travers les écrits de Roger Chartier (rassemblés dans le recueil Au bord de la falaise) que j’en ai eu connaissance. Dans celui qui m’a le plus marqué (« L’histoire entre récit et connaissance »), Chartier rapportait brièvement que White concluait de l’usage de stratégies discursives en histoire qu’il n’y avait pas, ou peu, de différences entre l’histoire et la littérature. Cela m’a immédiatement fait détesté le relativisme de White . Dans un autre article (« Figures rhétoriques et représentations historiques », situé à la suite du précédent dans le même recueil), Chartier aborde plus longuement l’oeuvre de White en soulignant que, d’abord ignorée en France, elle aurait pu permettre d’approfondir un autre débat qui s’y était tenu, autour des thèses sur le récit historique de Paul Veyne. Il y rapporte différents aspects de la réflexion de White, cite les réponses que ce dernier a fait à ses critiques, notamment contre l’accusation de relativisme (s’il estime qu’il n’y a pas de distinction fondamentale entre fiction et histoire, il estime toutefois que l’un et l’autre disent « disent des vérités » et « donnent une connaissance utile » du monde, voir p.138). La lecture de Chartier semble honnête. Toutefois, il ne s’intéresse qu’au prétexte que lui offre l’oeuvre de White pour avancer des arguments épistémologiques. À aucun moment le motif et le plan de l’argumentation de ce dernier ne sont restitués. Les outils d’analyse qu’il emploie sont évoqués sans toutefois être expliqués. Roger Chartier a beau, vers la fin du texte, faire une fleur à White en disant que  son « livre a libéré l’historiographie des bornes sévères dans laquelle la contenait une approche classique tout à fait insensible aux modalités et aux figures du discours, pour cela, il doit être salué et remercié », en terminant la lecture, on a surtout le sentiment d’avoir lu une brillante réfutation et on se dit qu’il ne vaut sans doute pas la peine de lire Metahistory ou Tropics of Discourse.

Toutefois, en lisant Antoine Prost, j’ai modéré mon jugement sur White. Non que Prost soit un relativiste ou qu’il use d’arguments particulièrement forts à la défense de White. Au contraire, conscient de la mauvaise mauvaise réputation de cet auteur, Prost prend plusieurs précautions pour s’en distancier et dire qu’il ne le trouve pas entièrement convaincant. Seulement, au lieu de s’appesantir exclusivement sur ce qu’il y a de critiquable chez White, Prost préfère mettre l’accent sur les outils que ce dernier a façonné et leur utilité pour l’historien.

De la lecture qu’en offre Prost, on peut dire que White offre des outils pour analyser les styles d’écriture des historiens et leurs impacts. À partir de l’analyse de quatre historiens  (Ranke, Michelet, Tocqueville, Burkhardt) et de quatre philosophes (Hegel, Marx, Nietzsche et Croce) traitant de l’histoire, White propose une typologie des écritures historiennes selon trois axes: la mise en intrigue (dont il distingue quatre types), l’argumentation formelle (dont il distingue quatre types) et l’implication idéologique, (dont ils distingue à nouveau quatre types).

4 types de mises en intrigue: romanesque, satirique, comique et tragique

Romanesque: « l’histoire est celle d’un héros qui finit par triompher et faire triompher le bien sur le mal. »

Comique: « des histoires qui se terminent bien; leur dénouement heureux réconcilie l’homme avec l’homme, avec le monde et avec la société »

Tragique: « il n’y a ni victoire d’un héros, ni réconciliation générale. […] tragique est pris ici dans son sens littéraire, où le dénouement de l’histoire est annoncé dès le principe et où l’histoire se donne pour but de révéler la nature des forces en conflit. »

Satirique: « montre l’homme captif de l’univers et non son maître; le lecteur est frustré, car l’histoire et l’explication restent en suspens. »

Quatre types d’argumentation formelle: formiste, organiciste, mécaniste et contextualiste

Formiste: L’histoire « insiste sur le caractère unique des différents acteurs et ce qui les différencie; elle privilégie la couleur, le caractère vivant et divers du champs historique. »

Organiciste: L’histoire est « plus synthétique et intégratrice; elle voit les individus s’agréger pour former des ensembles; l’histoire devient la consolidation ou la cristallisation d’un ensemble préalablement dispersé; elle est orientée ainsi vers un but. »

Mécaniste: L’histoire est « plus réductrice: les faits manifestent des mécanismes, ils obéissent à des causes, voire des lois; les données mettent en évidence ces régularités. »

Contextualiste: L’histoire « cherche à mettre en relation chaque élément avec tous les autres et à montrer leur interdépendance; elle est attentive  à l’esprit d’une époque. »

Quatre types d’implication idéologique: anarchisme, conservatisme, libéralisme, radicalisme (au sens anglo-saxon, et pas directement politique) .

Libéralisme: « Les libéraux pensent l’ajustement des individus à la société au sein d’une relation structurelle stable par le biais d’institutions; ils sont tournés vers le futur, mais reportent l’utopie à un horizon très lointain pour ne pas avoir à la réaliser maintenant. »

Conservatisme: « Les conservateurs pensent l’évolution suivant l’analogie du monde naturel; ils sont davantage tournés vers le passé et se centrent sur l’élaboration progressive de la société présente. »

Radicalisme et anarchisme: « Les radicaux et les anarchistes sont plus enclins à accepter ou à vouloir des changements cataclysmiques, mais les premiers pensent la réalisation de l’utopie imminente, alors que les seconds la voient dans un passé lointain, bien qu’elle puisse se réaliser de nouveau n’importe quand. »

De cette formalisation, White arrive à la conclusion que l’histoire est, au fond, une fiction. C’est cette conclusion relativiste tout à fait excessive qui a fait de lui l’infréquentable qu’il est devenu. Pourtant, rien n’oblige d’adopter les conclusions de White avec ses outils. En effet, l’organisation des faits et des modes d’argumentation ne change rien à la vérité des faits. Par ailleurs, les raisonnements qui en émergent peuvent toujours être opposés les uns aux autres et discutés en termes de mérites comparés ou de complémentarité. Il n’en demeure pas moins que les catégories élaborées par White peuvent précisément servir de repères pour identifier les structures internes des démonstrations proposées par les historiens. De cette manière, ces catégories peuvent être de précieux instruments pour la critique historique. Elles peuvent également servir de vocabulaire pour décrire rapidement l’approche de tel ou tel historien. Par conséquent, elles peuvent remplir une fonction de communication entre ceux qui maîtrisent ce vocabulaire. Enfin, elles peuvent servir à l’historien lui-même qui, à l’heure d’écrire, peut confronter son projet à ces catégories et ainsi éclaircir ce qu’il à l’intention de faire. De cette manière, ces catégories peuvent constituer un instrument d’objectivation de la démarche de l’historien (à l’exact opposé des conclusions relativistes de White). Qu’on en fasse le meilleur tout en s’opposant aux conclusions de l’auteur montre la tension que j’évoquait au début de ce texte entre les deux bénéfices de la lecture généreuse.

Bibliographie

La référence que j’aurais dû lire, mais n’ai pas lu pour ce billet :

WHITE, Hayden, Metahistory, the historical imagination in the nineteeth-century Europe [1973], Baltimore, John Hopkins University Press, 2000, 448 pages.

Ce qui reste utile…

Au dernier cours que j’ai donné, j’ai pris le temps de dire à mes étudiants que ce qu’ils apprennent en histoire devra être reconstitué après coup s’ils veulent s’en servir après le cours. Se souvenir de ce que j’ai dit en cours n’a aucune valeur s’ils doivent justifier leurs connaissances. Leurs souvenirs des cours peuvent bien leur permettre de briller dans les salons, mais s’ils doivent construire une réflexion en faisant appel à leurs connaissances historiques, s’ils les utilisent dans un débat et qu’elles sont contestées, il leur faudra justifier ce qu’elles disent, c’est-à-dire citer leurs sources.

(J’ai même écrit une petite fable détournant cette note de Boulet pour mon PowerPoint. Elle raconte la transformation d’une intrépide limace étudiant en histoire en timide escargot historien confirmé, lourd de sa bibliothèque et ses références et craintif à l’idée de déménager).

Ce petit discours que je tiens à mes étudiants provient de mon expérience personnelle, que d’autres collègues récemment diplômés (ou encore dans le long tunnel thésard) m’ont confirmé avoir expérimentée également. Après les cours du baccalauréat, on se retrouve avec un savoir dont le statut est incertain. Fréquemment, pendant la maîtrise et le doctorat, on essaie de construire une réflexion sur un sujet donné et on se retrouve à affirmer quelque chose qu’on a entendu lors d’un cours. Ce quelque chose, on l’a toujours tenu pour acquis, voire évident. Et puis on découvre qu’on doit le justifier. On découvre également que « Mme X l’a dit dans tel cours en telle année » n’est pas une référence admise dans le cadre d’un mémoire, d’une thèse ou d’une publication. Or, Mme X n’a pas dit dans quel livre ou dans quel article elle a puisé cette information. Nous sommes ainsi nombreux à avoir longuement (et parfois vainement) cherché à trouver dans la bibliographie telle ou telle information dont nous gardions le souvenir. Écrire au prof? Démarche souvent vaine, parfois il ou elle ne se souvenait pas du propos qui nous avait marqués. Ce type d’expérience marque les limites du savoir acquis lors des cours magistraux. Ces derniers sont utiles pour avoir un portrait d’ensemble et libérer la mémoire de travail de l’étudiant en vue de recherches plus pointues. . Ils ne permettent toutefois en soi aucune pratique scientifique de l’histoire, qui n’existe que par le lien entretenu entre l’affirmation et les sources. Ce sont ces dernières, en effet, qui par leur vérifiabilité permettent la critique sur laquelle repose avant tout le statut de l’histoire comme domaine scientifique .

Il y a quelques mois, en fouillant dans mes vieilles boîtes, j’ai retrouvé le matériel de mes études de bac (et même de certains cours de cégep). En en effectuant le tri, j’ai réalisé qu’une partie de ce matériel me paraissait conserver une utilité aujourd’hui, tandis qu’une autre est allée directement au recyclage. Au premier rang des choses inutiles : mes notes de cours. Illisibles. Non seulement ma graphie pressée est épouvantable, mais en plus les symboles utilisés par accélérer la prise de note me sont devenus incompréhensibles. Inutiles également, les quelques copies d’examen perdues dans le tas (surprenant, parce qu’il me semble que la politique est de les conserver comme preuves au département?) : ces examens n’apportent guère d’informations utilisables.

Toujours utiles en revanche, les recueils de textes, en particulier ceux qui reproduisent de bons articles scientifiques avec références. Je réalise avec le temps que beaucoup de ces textes ont eu un impact sur ma façon de voir le monde, même lorsqu’ils étaient de simples prétextes pour des exercices de méthodologie (résumés, comptes-rendus critiques, etc.).

Utiles également, mes anciens travaux de session. Leur qualité est très variable, cela reste le travail parfois « botché » d’un étudiant de bac, mais ils conservent des citations et références parfaitement valables et me permettent de retrouver des éléments de savoir qui m’ont marqué. Et de jeter un regard nouveau et plus mature sur eux.

Utiles, mais à un degré moindre, les plans de cours comportent toujours une section bibliographie grâce à laquelle on peut espérer retrouver quelques références qui ont inspiré le professeur. Le reste du plan de cours peut encore m’être utile, comme modèle, si je dois moi-même préparer un cours, mais cet aspect demeure marginal et ne concerne que peu de gens.

Tout bien pesé, ce qui distingue ce qui reste encore utile de ce qui n’a eu qu’une utilité éphémère tient essentiellement à une distinction classique en histoire, celle qui délimite le territoire de l’histoire-science du territoire de l’histoire-mémoire. Tout ce qui permet de reconstituer des connaissances appartient à la première catégorie. Cette dimension critique permet de séparer le critère de vérité, qui définit l’activité « scientifique », du critère d’affectivité, si important dans le façonnement de la « mémoire » .

Ce critère permet, je crois, d’ouvrir une voie à suivre pour améliorer l’enseignement universitaire de l’histoire : sans jeter le cours de base à la poubelle (l’article de Baillargeon déjà cité permet de comprendre pourquoi), travailler à augmenter le nombre d’outils fournis au fil du cours pour reconstituer les connaissances exposées. Lors de ma dernière charge de cours, j’avais commencé à m’y mettre avec les PowerPoint. En ajoutant à la fin de ces derniers une bibliographie thématique, je permettais à mes étudiants de les télécharger après la fin du cours, fournissant un nouvel outil qui, s’ils le conservent (c’est leur responsabilité), leur permet de retrouver une trace de mes affirmations.

Bibliographie