Au détour d’une lecture: De la chute de Rome au féodalisme indien

Il arrive qu’on apprenne des choses intéressantes là où on ne les attendait pas. De lire sur un sujet et de découvrir sur un autre. D’où, je dirais, l’importance d’avoir des intérêts diversifiés. Par exemple, si j’essaie de schématiser et de structurer mes thèmes de lecture (c’est une imposture: en réalité, mes pensées sont beaucoup plus chaotiques que ça), on peut les classer en trois catégories: les questions liées à mes spécialités (les morisques, l’Espagne du XVIe siècle, les relations entre chrétiens et musulmans, l’histoire de l’immigration); mes champs d’intérêt d’historien plus ou moins généraliste (histoire de l’Europe moderne, histoire du monde en général) et les questions liées à mes préoccupations civiques. En matière d’histoire générale, j’aime bien essayer d’élargir les horizons, en particulier en mettant l’accent sur les liens entre ces espaces qu’on appelle des « civilisations ». On a beau, en effet, enseigner l’histoire de l’Occident comme si c’était un vase clos, on sait pourtant que les échanges entre Europe et Asie, notamment, furent abondants dès l’antiquité. Mais affirmer l’existence des échanges, dresser une liste des marchandises qui transitent par l’Iran et la mer Rouge, n’aide pas à visualiser l’intensité du commerce et l’interdépendance tissées entre ces régions éloignées. C’est sans doute en mettant l’accent sur les impacts lorsqu’il y a perturbation du commerce qu’on mesure le mieux la force des liens qui unissent les différentes régions. Or, l’un des plus beaux exemples de ce procédé que je connaisse, je l’ai trouvé dans un livre traitant de… l’anthropologie de la pornographie. Comme le savent ceux qui me suivent depuis longtemps sur les réseaux sociaux, les questions relatives aux « industries du sexe » (expression pratique, mais contestable en raison de ses présupposés idéologiques) font partie des thèmes politiques qui me préoccupent. C’est donc avec l’intention de m’informer sur ces questions que j’ai emprunté Le Jaguar et le Tamanoir. Vers le degré zéro de la pornographie, de l’anthropologue Bernard Arcand. Un livre rempli de surprises, mais pour le moment, je vais me concentrer sur la première moitié du chapitre 6.

Dans ce chapitre, Arcand s’intéresse à « l’encastration du sexe » en Inde, c’est-à-dire aux nombreux temples hindous couverts d’innombrables sculptures figurant des scènes de sexe aussi explicites que variées. Comment en est-on venus, dans l’Inde médiévale, à bâtir autant de temples figurant des scènes qu’on qualifie volontiers, aujourd’hui, de pornographiques? Je passe ici sur les hypothèses qui sont écartées en me contentant de mentionner que si rien dans la religion hindoue ne jette sur le sexe un tabou comme dans le christianisme, cela ne suffit pas à expliquer une telle débauche. L’explication, Arcand l’a trouvée dans une thèse soutenue à l’Université de Bombay en 1970 par Devangana Desai et publiée depuis sous le titre Erotic Sculpture of India, A socio-cultural study. Davantage que le livre d’Arcand, c’est donc plutôt le livre de Desai qu’il faudra consulter si on souhaite approfondir le thème traité dans ce billet.

Aux origines, donc, était l’Empire romain. Ou plutôt, la chute de l’Empire romain. Car, comme je l’ai suggéré au début de ce billet, les relations commerciales étaient importantes entre Rome et l’Inde. Politiquement, le nord de l’Inde tend à être dominé par de grands empires depuis qu’Alexandre le Grand et ses successeurs ont fait peser une menace militaire sur la région, tandis que le sud est divisé entre quelques royaumes relativement stables. L’ensemble de ces régions profite d’un commerce florissant à la fois avec l’espace méditerranéen et l’espace chinois. L’expansion de ce commerce est telle que la puissance des marchands en vient à menacer la domination des brahmanes sur la région. Toutefois, la chute de l’Empire romain va changer la donne. Le tout n’est pas soudain, mais le déclin constant du commerce avec l’espace méditerranéen affecte l’équilibre des forces politiques dans l’espace indien. Le déplacement du commerce vers Byzance favorisa les marchands arabes qui s’installèrent bientôt dans la région. Par conséquent, la classe marchande indienne connut un déclin constant qui entraîna des répercussions sur les hiérarchies en place. L’Inde fut entraînée dans un processus de décentralisation du pouvoir. Avec celle-ci, les régions gagnèrent une autonomie croissante et les rivalités entre ces dernières favorisèrent l’émergence d’une classe guerrière qui supplanta les marchands dans la hiérarchie sociale. L’enrichissement passant désormais beaucoup par la guerre, ces princes locaux concentrèrent bientôt entre leurs mains des fortunes considérables.

Les rivalités entre ces seigneurs de guerre ne s’exprimaient pas que par voie militaire. Pour affirmer affermir leur légitimité, il leur fallait un appui idéologique et religieux. C’est pourquoi ils se rapprochèrent des brahmanes en devenant prodigues de dons charitables, généralement destinés à construire des temples.

En somme, la construction d’un temple faisait d’un édifice en pierre trois coups: satisfaisant le besoin ostentatoire d’affirmer sa propre grandeur, le temple respectait les exigences de l’ordre religieux et social supérieur, tout en calmant les inquiétudes d’une croyance profonde en l’efficacité de la magie religieuse au sein d’une société qui appréciait plus que jamais les incertitudes de la guerre. (p.285)

En somme, le besoin de légitimation des seigneurs et leurs rivalités engendraient une émulation dans la construction de bâtiments religieux. Mais tandis qu’ils devenaient la principale source de financement des temples, les seigneurs de guerre émergents leur imprimaient leurs propres goûts aux temples. L’ornementation de ces derniers puisait dans l’imagerie érotique du tantrisme, en appauvrissant, voire en expurgeant, la dimension spirituelle de ce dernier. Parallèlement, la fragmentation politique de l’Inde se répercutait sur la cohésion des pratiques religieuses et culturelles. Dans la régionalisation politique, les temples sont non seulement devenus plus dépendants de leurs fondateurs, mais ont également dû diversifier leurs sources de revenus, ce qui profitait à eux-mêmes comme à leurs mécènes.

Par ailleurs, les temples diversifient leurs fonctions sociales: ils s’efforcent de se rendre attrayants pour les pèlerins, elles se dotent d’astrologues, de lieux de résidence (auberges) de services et de divertissements (barbiers, musiciens, vendeurs de souvenirs mais aussi « danseuses et prostituées sacrées »). Ils en viennent même à assumer une fonction bancaire car « Dans certains cas, le temple représentait même le seul endroit sûr où le citoyen pût déposer ses épargnes en toute sécurité. » Ces activités produisait évidemment pour les administrations locales une source de revenus considérables « Et dans les cas où le territoire consacré au culte était assez grand pour que l’on puisse y offrir tous ces services, l’autonomie administrative des responsables du temple faisait du lieu et de sa « communauté » un véritable fief féodal, indépendant et parfois très riche. (pp.287-288)

On voit dans cette analyse combien ces temples, sans doute parmi les rares institutions dotées d’une envergure suffisante pour avoir un effet structurant sur leur région. D’où la mise à profit de ces moyens et la diversification des fonctions. Comme le note Arcand, dans ces conditions, la frontière entre le religieux et le profane y devient difficile à distinguer. C’est à peu près à ce point que, faite l’histoire sociale des temples aux images explicites, Arcand revient à la question de la pornographie. Car aussi explicites soient ces images, elles ne furent pas « pornographiques » en soit avant que les Européens, puis les Indiens des XIXe et XXe siècles ne les jugent telles. Mais c’est aussi à ce point que s’achève mon billet, qui s’intéressait principalement à la genèse historique de ces temples. Car voici mes deux objectifs accomplis: en premier lieu, montrer comment les transformations d’une région du monde (ici, le déclin et la chute de l’Empire romain) peuvent affecter en profondeur, sur le long terme, une autre région du monde (ici, l’Inde, qui se régionalise et passe d’une élite marchande à une élite guerrière); en second lieu, montrer que des informations intéressantes peuvent être trouvées dans toutes sortes de lectures. Il vaut la peine de diversifier les lectures, elles finissent toujours par se recouper utilement. De même, il semble vain de prétendre trop cloisonner les lectures, les unes intégrées aux recherches, les autres aux intérêts civiques, puisqu’elles finiront par enjamber d’elles-mêmes la cloison. C’est dans ce qu’on en fait qu’il faudra clarifier ensuite où on se situe.

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