Bartolomé de Las Casas: une colonisation pacifique?

Dans un précédent billet, j’ai évoqué les premiers critiques de l’encomienda dans le système colonial espagnol. Je souhaite maintenant aborder un peu Bartolomé de Las Casas. Connu comme défenseur des Indiens, les nuances du personnage demeurent mal connues du grand public. Ce n’est pas faute, pourtant, de manquer de documentation ou de bonnes biographies sur celui-ci : il a beaucoup écrit et a suscité une grande fascination – ainsi que des détracteurs acharnés qui l’accusaient de salir la réputation de l’Espagne[1]. Le personnage étant un peu trop complexe pour être traité entièrement dans un seul billet, je me contenterai ici d’évoquer un aspect mal connu de son évolution, dans une première phase de sa défense des Indiens.

Étant arrivé dans l’île d’Hispaniola (Saint-Domingue) pour se joindre à l’expédition de conquête de Cuba et y devenir lui-même un encomendero, Las Casas ne paraît initialement pas destiné à devenir un critique de cette institution. Cependant, après le sermon de Montesinos que j’ai évoqué dans le précédent billet, il semble que la pratique se soit répandue chez plusieurs dominicains de l’île de refuser l’absolution aux encomenderos qui souhaitaient se confesser. Un tel refus ébranla Las Casas et semble être un motif de ce que certains appellent sa « première conversion » : il abandonna son encomienda en 1515 et commença à travailler avec les dominicains pour combattre cette institution[2].

Dans un premier temps, la réflexion de Bartolomé de Las Casas ne remettra pas en cause les fondements du pouvoir colonial. Convaincu avec beaucoup d’autres que Dieu avait permis la découverte de l’Amérique pour favoriser l’évangélisation des Indiens, il tentera plutôt de penser une colonisation sans encomienda ni violence. Proposant son projet au roi, il doit également lui en montrer l’intérêt, autrement dit, s’il peut mettre en cause les formes du travail exigé des Indiens, il ne pouvait cependant le remettre en cause et devait garantir au roi que ce contrôle lui permettrait d’accroître les revenus de la Couronne. Après un premier mémoire parfois qualifié « d’utopiste », les premiers projets de Las Casas se mettent en place au moment où la colonisation passe de sa phase antillaise à l’arrivée des Espagnols sur le continent – la « Terre ferme » comme ils disaient (plus tard, ce nom sera réservé aux premières côtes continentales explorées, en Amérique centrale et au Venezuela). Elle concorde avec le début du règne de Charles Quint en Espagne, avec la conquête de l’Empire Aztèque par Hernán Cortés et avec les révoltes des Comunidades en Espagne, qui accapareront l’attention du monarque et perturberont un peu les communications entre l’Espagne et les « Indes ». Le projet de colonisation pacifique imaginé par Las Casas recevra en 1519 l’appui du chancelier de l’Empereur, Mercurino di Gattinara, qui lui permettra d’obtenir une concession de 260 lieux (au lieu des 1000 demandées). Le projet proposé par Las Casas laissait entendre que la colonie pourrait, par l’agriculture et le commerce, procurer des revenus de 15 000 ducats après trois ans et de 60 000 après dix[3]. Citons longuement le récit de Bernard Lavallé :

Après la mort de Cisneros, Bartolomé de Las Casas s’est efforcé de gagner de nouveaux appuis dans son combat contre l’encomienda. Entre 1517 et 1521, il a tenté d’imaginer et de mettre en oeuvre un projet de colonisation qui ne reproduirait pas les cruautés auxquelles il avait assisté. Il tente ainsi de faire « envoyer à Hispaniola des colons laboureurs espagnols placés sous l’autorité directe du roi et chargés dans certains villages d’enseigner par leur exemple aux familles indiennes les techniques de travail et le mode de vie européen. »[4] Mais ceux-ci ne purent trouver les terres promises et se fondirent parmi les autres Espagnols, dont ils adoptèrent les comportements à l’égard des Indiens. L’autre projet de Las Casas était de coloniser le continent. « Il consistait à fonder sur plusieurs centaines de lieues de côté (de l’est de la Colombie à l’est du Venezuela aujourd’hui) des villages d’Espagnols. Ces nouveaux colons, faits « chevaliers aux éperons dorés », étaient dotés d’un statut personnel très favorable, mais s’engageaient à ne pas se faire attribuer d’Indiens en encomienda, le système d’exploitation généralisé dans l’Empire espagnol, et à se comporter avec eux de façon à « les inciter à aimer et à fréquenter les Espagnols ». Pour ne pas exiger de corvées, chaque colon pourrait emmener jusqu’à dix esclaves noirs. Tous les Indiens capturés seraient libérés. Douze franciscains et douze dominicains seraient chargés du travail évangélique dans cette colonisation « douce ». »  Ce projet n’a guère abouti. Les quelques colonies sur le terrain se brouillèrent rapidement avec les Indiens; la mission dominicaine de Chiribichí (Venezuela) fut massacrée par les Indiens; ce fut ensuite au tour de la mission franciscaine de Cumaná.[5]

L’échec de cette tentative poussera Bartolomé de Las Casas à faire sa « seconde conversion », prenant l’habit de dominicain en 1523. Les années suivantes seront consacrées à un travail de réflexion approfondie, notamment sur une méthode d’évangélisation des Indiens fondée sur la raison[6]. Mais l’idée de mettre en place une colonisation pacifique n’a pas disparu de ses projets avec la chute de Cumaná. On peut en effet lire le projet d’une colonisation pacifique dans la lettre qu’il écrit au Conseil des Indes en 1531. Dans cette lettre, il signale d’abord aux membres du Conseil des Indes que leurs responsabilités considérables envers les sujets de l’Empereur — incluant les Indiens — mettent leurs âmes en péril, car ils doivent tout faire pour assurer leur évangélisation, sous peine de péché mortel. Il leur rappelle par ailleurs leur avoir déjà parlé de la situation des Indes, où l’évangélisation est délaissée et les Indiens massacrés par esprit du lucre et qu’ils ne peuvent plaider l’ignorance.

Il faudra que Vos Seigneuries et Grâces ordonnent de bannir de toutes les contrées de ce Nouveau Monde les chrétiens qui y gouvernent et créent la désolation (car ils sont incapables et peu leur importe de verser le sang) ; qu’ils soient remplacés par des personnes craignant Dieu, à la conscience droite et de grande vertu. Qu’à chacun de ceux qui auront charge de gouverner soient adjoints, par vos ordres, quinze à vingt religieux, de l’ordre de Saint François ou de celui de Saint Dominique, ou des deux ; des hommes éminents par la sainteté et par la science, qui ne prétendent qu’à la gloire de Dieu ; à la grandeur de sa foi et de son Église, et au Salut des âmes. Dans ces deux ordres, vous trouverez beaucoup d’hommes dont le seul désir est de voir écartés les empêchements à la prédication et à l’enseignement de la foi chrétienne aux Indes, et prêts à mourir pour le Christ. Vos Seigneuries s’emploieront à ce que Sa Majesté choisisse parmi ces hommes de Dieu des évêques destinés à ces régions et détermine les limites de leurs diocèses.

Sa Majesté devra dire, tant à l’évêque qu’aux religieux : « Père (ou Pères), je confie et délègue à vos consciences la charge et le soin de la conversion de ces infidèles que j’ai reçus de Dieu et de son vicaire le pape. Tout comme pour moi ce doit être pour vous une tâche qui vous tienne à cœur plus que tout autre : vous employer, de toutes les façons (qui sont conformes à la loi de Dieu, à la volonté du Christ, à l’exemple de ses Apôtres et au précepte du pape que les rois de Castille ont dans le cas présent à conduire), à convertir, à attirer, tous les peuples des régions dont vous avez la charge, et de procéder de façon à ce qu’ils parviennent aisément à la connaissance de Dieu et à l’adoption de notre sainte foi catholique. Pour votre protection, je vous donne telle caballero accompagnée de cent hommes ; ils auront pour charge de construire une forteresse, des ouvrages de défense et des abris, et, en général, tout ce qui vous semblera bon de faire. Quand vous aurez rassuré et pacifié les gens de cette contrée, quand vous les aurez amenés à la connaissance et à la crainte de Dieu, au moment qui vous paraîtra le plus opportun, je vous prie, mes Pères, de vous employer à persuader ces gens de me payer le tribut qui m’est dû en raison de la suprématie qui me revient sur eux.[7]

À la fin de la lettre, un post-scriptum est ajouté. Il mentionne deux éléments supplémentaires à son projet de colonisation, dont un qu’il allait par la suite amèrement regretter, croyant qu’il s’était peut-être condamné à l’enfer[8] :

“dans les forteresses qu’il y a à faire, on peut aussi installer les villages des chrétiens qui voudront, sans pour autant recevoir un salaire du roi, s’y installer pour vivre de leurs exploitations agricoles. Ils pourront emmener des esclaves nègres ou maures ou autres, pour les servir et travailler de leurs mains, ou d’une autre manière sans préjudice pour les Indiens.”[9]

L’insistance sur les forteresses, qui devaient être “sur la côte maritime dans quelque port approprié”[10] se comprend peut-être en raison de l’échec de son projet de colonisation au Venezuela. Les escarmouches entre les deux camps ayant mené à l’élimination des colonies par les contre-attaques indiennes il est possible que Las Casas ait cru qu’un dispositif défensif était indispensable pour “pacifier”, comme il le dit, les Indiens. Il ne s’en explique pas de manière claire dans ce document. Chose certaine, il craignait que les colons ne dépassent les bornes, en avait même une quasi-certitude, même si les colons étaient triés sur le volet sur des critères moraux, “parce que ceux qui ont ici un poste de commandement deviennent vite audacieux, perdent la crainte de Dieu, la foi, la fidélité à leur roi et l’honneur”[11]. Si une telle chose arrivait, la répression des abus devait être sévère, cruelle : “que la moindre et la plus petite [initiative outrepassant les directives royales], la première et la dernière peine que vous lui donnerez ne soit autre que de l’écarteler en huit et de mettre chaque morceau aux confins de la province. S’il n’en était pas fait ainsi, Seigneurs, il n’y aurait pas de remède. Alors tout serait paroles, tromperie et moquerie, comme jusqu’à présent.”[12]

Ces projets de colonisation pacifique montrent chez Las Casas une certaine logique qui n’était pas encore parvenue à son aboutissement. La trajectoire du dominicain est souvent lue comme une trajectoire de radicalisation dans l’opposition à la colonisation. Elle est également souvent lue comme de plus en plus nourrie de réflexion théorique et fondamentale sur les fondements juridiques de la domination coloniale des Espagnols. Déjà en 1531, il rappelle que seule l’évangélisation peut justifier la souveraineté de l’Empereur sur les Indes, mais que par ailleurs, la violence de la conquête corrompt et empêche l’évangélisation. Dans un temps, et c’est la raison pour laquelle Gattinara et Charles Quint lui offriront leur appui, ses thèses offrent des outils pour légitimer la domination impériale sur l’Amérique et centraliser les pouvoir. Mais sur le plus long terme, les thèses lascasiennes pouvaient aboutir à une remise en cause complète de la colonisation et de la domination impériale. Au début du règne de Philippe II, le vice-roi du Pérou Francisco de Toledo combattit pour cette raison les dominicains qui avaient repris les thèses de Las Casas[13].

 

Notes

[1] Gilles BIBEAU, Andalucía: l’histoire à rebours, Montréal, Québec, Mémoire d’encrier, coll. « Cadastres », 2017, p. 102‑103.

[2] Luis MORA RODRÍGUEZ, Bartolomé de Las Casas: conquête, domination, souveraineté, 1re édition., Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Fondements de la politique. Série essais », 2012, p. 34‑35.

[3] Rebecca Ard BOONE, Mercurino di Gattinara and the Creation of the Spanish Empire, London and Brookfield, Pickering & Chatto, 2014, p. 39.

[4] Bernard LAVALLÉ, Au nom des Indiens: une histoire de l’évangélisation en Amérique espagnole: XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Rivages, 2014, p. 30.

[5] Ibid., p. 31.

[6] Luis MORA RODRÍGUEZ, Bartolomé de Las Casas, op. cit., p. 40‑41.

[7] Ibid., p. 32‑33.

[8] Bartolomé de las CASAS et Charles GILLEN, Une plume à la force d’un glaive: Lettres choisies, Paris, Cerf, 1996, p. 41‑42.

[9] Ibid., p. 38.

[10] Ibid., p. 35.

[11] Ibid., p. 34.

[12] Ibid., p. 35.

[13] Bernard LAVALLÉ, Au nom des Indiens, op. cit., p. 50.

« Du bon fromage d’Aragon »

Vous vous souvenez de mon billet sur les aubergines à la casserole?

Je me suis toujours demandé de quel « bon fromage d’Aragon » il pouvait être question dans la recette. Quand j’étais en Espagne je mangeais surtout du fromage manchego, qui vient, comme son nom l’indique, de la région de La Manche (comme Don Quichotte de La Manche). Ce fromage ne peut pas être du « bon fromage d’Aragon », si bon soit-il, car il ne vient pas d’Aragon.

Je n’ai pas le temps de me livrer à des recherches approfondies sur les fromages d’Aragon, mais j’ai quand même un candidat qui m’a tourné en tête un moment: le fromage de Tronchón. Dans le deuxième tome de Don Quichotte, publication à peu près contemporaine du livre de cuisine de Diego de Granada (une quinzaine d’années de distance), il y a ce petit passage où un laquais nommé Tosilos, croisant Don Quichotte et son inséparable Sancho sur la route alors qu’il porte du courrier pour le service de son maître, offre:

Si vous désirez vous rafraîchir d’une petite gorgée de vin, j’en ai ici une pleine gourde, et du pur et du meilleur, quoique un peu chaud, avec je ne sais combien de tranches de fromage de Tronchon, qui serviront à rappeler et réveiller la soif, si par fortune elle est endormie. (Tome II, chapitre 66)

Ça ne garantie absolument rien quant à ce à quoi pensait Diego de Granada. En fait, le Tronchón étant décrit comme un fromage un peu crémeux, je ne suis pas sûr qu’il se râpe bien, alors que la recette dit de le râper. Et plus pragmatiquement, si je me décidais à tenter la recette, je ne pourrais pas utiliser du Tronchón ici, puisque c’est un fromage non pasteurisé, et que la loi canadienne exige la pasteurisation pour vendre le fromage chez nous.

Ce type de considérations montre à quel point il serait difficile de reproduire une recette d’époque dans nos cuisine d’aujourd’hui, que ce soit les aubergines à la casserole de Diego de Granada ou d’autres.

EDIT: il semblerait que ce soit le lait cru, et non le fromage de lait cru qui soit interdit de vente au Canada. Voir ici et ici.

Une modélisation des interventions intellectuelles: Gisèle Sapiro

Mon intérêt pour l’histoire des intellectuels apparaît avec évidence sur ce blogue. Même pour ceux qui ne le suivent pas depuis longtemps, un simple coup d’oeil sur le nuage d’étiquettes en marge indiquera qu’il s’agit de l’un des thèmes que j’ai le plus fréquemment abordé depuis que j’ai commencé à écrire le Carnet de notes cliosophiques. Cet intérêt tient largement à une inquiétude particulière sur le rôle que je dois moi-même jouer dans le débat public. Et puis il tient également au dynamisme des études sur les intellectuels, thème qui attire quelques auteurs très stimulants – y compris bien sûr Noiriel, à travers lequel je me suis d’abord initié à ce thème.

Pourtant la manière dont Noiriel pose la question des intellectuels, pour stimulante qu’elle soit, est parfois malcommode à manier en raison du critère strictement universitaire qu’il utilise dans sa définition de ceux-ci – écartant ainsi écrivains et artistes, notamment. J’aborderai ici une autre approche, celle de Gisèle Sapiro, qui s’est d’abord fait connaître par des études sur le champ littéraire[1]. Contrairement à Noiriel qui modélise d’abord à partir des rhétoriques de justification utilisées par les intellectuels pour légitimer l’intervention du savant dans le domaine politique, Sapiro fait la sociologie des modes d’intervention employés par différents « idéaux-types » d’intellectuels, selon différents marqueurs sociologiques. Elle utilise trois types de dichotomies pour effectuer sa modélisation:

  1. En premier lieu, le capital symbolique des intellectuels, autrement dit le prestige dont ils peuvent se réclamer, affecte le type d’interventions qu’ils feront. Celui-ci peut provenir des titres institutionnels (notamment universitaires) ou de leur popularité auprès du public. Très souvent, lorsqu’ils ont à la fois titres universitaires et prestige personnel, le second tend à supplanter le premier. Dans le tableau ci-dessous, cet axe est représenté par les lignes « dominant » et « dominé ».
  2. En second lieu, les modes d’intervention favorisés dépendent de l’autonomie ou non (hétéronomie) de l’intellectuel par rapport à un pouvoir politique extérieur au champ savant. Ainsi, un universitaire est considéré comme « autonome » tandis qu’un intellectuel engagé par un parti sera « hétéronome ».
  3. En troisième lieu, le degré de spécialisation (généraliste ou spécialisé) détermine généralement le type d’intervention également.

 

 GénéralisteSpécialisé
AutonomieHétéronomieAutonomieHétéronomie
DominantIntellectuel critique universalisteGardien de l'ordre moralisateurIntellectuel critique spécialiséSpécialiste consulté par les dirigeants
"Intellectuel""Conseiller du prince""Intellectuel spécifique""Expert"
DominéGroupements contestataires (universalistes)Intellectuels d'institution ou d'organisation (généralistes)Groupements contestataires (spécialisés)Intellectuels d'institution ou d'organisation (spécialistes)
"Avant-garde""Intellectuels organiques""Intellectuel collectif""Intellectuels organiques"

 

À chaque profil correspondent des préférences dans les modes d’intervention. Ainsi les intellectuels dotés d’une position dominante en matière de capital culturel auront tendance à présenter leurs idées d’une manière dépolitisées, soit par la théorie, soit par le moralisme, soit par l’esthétisation. Au contraire, les dominés, surtout ceux qui se positionnent contre la pensée dominante, auront tendance à politiser la réflexion, car c’est à ce prix qu’ils peuvent se permettre de briser l’exercice de dépolitisation des idées mené par les dominants.

De plus, les dominants auront tendance à préférer des modes d’intervention individuels, ou au moins à se placer comme chefs de files au sein d’interventions collectives (les premières signatures sur une pétition par exemple). À l’inverse, les intellectuels avec un faible capital culturel chercheront à compenser cette faiblesse par des modes d’intervention collectives, où ils peuvent cumuler leur capital respectif. À chaque profil correspondent des préférences dans les modes d’intervention. Ainsi les intellectuels dotés d’une position dominante en matière de capital culturel auront tendance à présenter leurs idées d’une manière dépolitisées, soit par la théorie, soit par le moralisme, soit par l’esthétisation. Au contraire, les dominés, surtout ceux qui se positionnent contre la pensée dominante, auront tendance à politiser la réflexion, car c’est à ce prix qu’ils peuvent se permettre de briser l’exercice de dépolitisation des idées mené par les dominants.

Le deuxième facteur, celui de l’autonomie par rapport aux institutions politiques, indique en partie le contenu conformiste ou critique des interventions. Il est partiellement corrélé à celui du capital symbolique, tant il est vrai qu’un fort capital symbolique permet d’affirmer une plus grande autonomie face aux institutions politiques.

Le troisième facteur, enfin, est le degré de spécialisation de l’intellectuel. On retrouvera à un pôle le généraliste, tel que l’écrivain ou certains philosophes, et à l’autre le spécialiste, comme le chercheur s’étant consacré uniquement à un seul sujet, qu’il connaît sur le bout des doigts. Les spécialistes auront tendance à mettre de l’avant une approche centrée sur leur activité de recherche, les généralistes à adopter une posture plus prophétique.

Une fois exposés ces différents facteurs de différenciation, Gisèle Sapiro reprend un par un les idéaux-types forcés en en exposant une définition et une brève histoire dans le cadre français. Je n’aborderai pas ces profils dans les détails, mais n’exposerai que quelques éléments aidant à les repérer.

L’intellectuel critique universaliste, qui incarne au plus haut point « l’intellectuel » (sans complément), adopte une posture charismatique, prophétique, appuyée sur son prestige personnel plutôt qu’institutionnel, et prend position au nom de valeurs dites universelles comme la « vérité », la « justice », privilégiant ainsi souvent le caractère émotif plutôt que rationnel de son intervention. On trouve de nombreux écrivains dans cette catégorie. Zola et Sartre en sont des exemples connus.

Le gardien de l’ordre moralisateur s’oppose directement au précédent. Celui-ci intervient généralement en son nom propre pour défendre l’ordre établi. Il cherche à borner la critique intellectuelle par un principe de responsabilité et de loyauté. Cela les amène souvent à une posture contradictoire:

« Il leur faut combattre la « critique intellectuelle » en la ramenant à sa plus simple expression, ce qui les expose sans cesse à la limpidité simpliste du vulgarisateur: mais sous peine de perdre toute force spécifique, ils doivent manifester aussi qu’ils sont capables de riposter en « intellectuels » aux critiques des « intellectuels », et que leur goût de la clarté et de la simplicité, même s’il s’inspire d’une forme d’anti-intellectualisme, est l’effet d’un libre choix intellectuel. » (Bourdieu, cité par Sapiro, p.21)

L’archétype de ce modèle, c’est Maurice Barrès, l’ennemi acharné de Zola.

Le groupement intellectuel et « l’avant-garde », groupe collectif, s’oppose également au gardien de l’ordre moralisateur en s’efforçant de remettre en cause les codes sociaux et esthétiques. Il s’agit souvent d’artistes, mais aussi souvent de groupes qui remettent en cause la division du travail et des disciplines. Les surréalistes, les situationnistes et, au Québec, les automatistes en sont des cas types. Le manifeste est l’un de leur mode d’intervention privilégié.

Les intellectuels d’institution, ou intellectuels organiques, tendent devoir incarner les valeurs des organisations auxquels ils sont rattachés (Église catholique, Parti communiste, organisation fasciste, etc.). Leur degré d’autonomie est variable en fonction de leur prestige personnel.

Les « experts » sont des intellectuels commissionnés par des institutions pour répondre à un certain nombre de questions. Ils ne sont donc pas en contrôle de leurs questionnements. L’institution est souvent une institution étatique, mais elle peut aussi être un parti politique, une entreprise, un média, ce qui fait varier le type de contraintes exercées sur l’expert. Ce mode d’intervention est aujourd’hui l’un des plus répandu et des moins questionnés. Les « thinks-thanks » en sont des exemples.

Contre l’expertise, les intellectuels spécifiques se sont affirmés, ou « intellectuels critiques spécialisés », parmi lesquels on retrouve Michel Foucault, Pierre Vidal-Naquet et Pierre Bourdieu. Leur manière de procéder consiste à « repenser les catégories d’analyse du monde social et à redéfinir les problématiques pertinentes, contre les idées reçues et les schèmes de perception routiniers. » (p.28). Ils montent aussi, de manière indépendante, des « contre-expertises » face aux experts.

Proches des intellectuels spécifiques, les « intellectuels collectifs » sont en quelque sorte la forme collective de ce mode d’intervention. Il met l’accent sur la spécialisation et la division du travail. « À l’opposé de l’individualisme caractéristique du monde des lettres où règne le paradigme de la singularité, ce modèle renvoie au  mode de fonctionnement du champ scientifique fondé sur le travail en équipe et l’accumulation des connaissances, inaugurant un nouveau mode d’intervention politique collectif sur la base de travaux scientifiques. » (p.30) L’un des cas connu est le collectif Raisons d’agir, fondé par Pierre Bourdieu en 1995, ou ACRIMED, fondé la même année pour faire la critique des médias, ou encore le CVUH (Comité de Vigilance sur les Usages publics de l’Histoire).

Sapiro indique que ce modèle est souple et dynamique. Plusieurs intellectuels peuvent passer d’un mode d’intervention à un autre, selon les changements de leur situation (progrès de carrière, affiliation à un organisme, etc). Par ailleurs, les modèles tendent à s’opposer les uns aux autres de manière stratégiques et doivent s’adapter à la conjoncture. Ce modèle, plus souple à utiliser et plus conforme aux usages communs du terme « intellectuel », s’avère donc être un outil précieux pour analyser l’évolution de la conjoncture.

 

Note

[1] Gisèle SAPIRO, « Modèles d’intervention politique des intellectuels. Le cas français », Actes de la recherche en sciences sociales, 2009, no 176‑177, pp. 8‑31.

Conformisme et dissidence: l’expérience de Asch

L’expérience de Solomon Asch est l’un des grands classiques de la psychologie sociale et des études sur le conformisme[1] (on peut aussi trouver le texte ici et un vidéo – incomplet – ici). Je reviendrai sur le détail, mais l’idée générale est la suivante : on fait entrer un groupe d’étudiants dans une salle en leur disant qu’ils vont faire un test de « jugement visuel ». Tous sauf un sont des complices, le dernier étant, à son insu, l’unique sujet de l’expérience. On leur propose alors de regarder deux cartes : il y a une ligne verticale sur la première, trois lignes verticales sur la seconde. Les étudiants doivent indiquer à tour de rôle laquelle des trois lignes sur la seconde carte est de la même taille que la ligne sur la première. Les complices donnent une réponse volontairement erronée. L’objectif est de vérifier si le sujet se joindra à la majorité ou si, se fiant à ce que lui disent ses yeux (la réponse est évidente), il marquera sa dissidence. Dans nombre des cas, le sujet se conformera à la réponse de la majorité. Cette expérience est régulièrement citée, parfois de manière moralisatrice, parfois de manière intéressante, dans des essais de sociologie comme de philosophie. Il est rare que la personne qui la rapporte prenne la peine d’en décliner tous les détails. J’indiquerais deux cas que j’ai rencontrés au cours de mes lectures.

Normand Baillargeon, dans son Petit cours d’autodéfense intellectuelle, rapporte l’expérience de manière incomplète en omettant le facteur des dissidences et de l’unanimité. Il se contente d’un tirer une morale :

« Moralité ? Le conformisme est dangereux et il faut toujours penser par soi-même. C’est difficile, parfois inconfortable, mais indispensable. »[2]

Il évacue ainsi tout facteur social dans la capacité de réfléchir par soi-même, en faisant une simple question d’effort et de volonté, une sorte de geste héroïque. Cette leçon n’est pas, en soi, inutile ni étrangère aux préoccupations de Solomon Asch, on y viendra, mais elle ne tient pas compte de l’ensemble des variations tentées au cours de l’expérience.

Martha Nussbaum, dans Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle (en anglais Not for profit, consulté en version électronique), en fait un exposé succinct, mais déjà plus complet de l’expérience de Asch.

« Solomon Asch avait montré auparavant [avant Milgram] que les sujets étudiés sont prêts à contredire des perceptions évidentes lorsque toutes les autres personnes autour d’eux portent des jugements différents. Ses recherches rigoureuses et maintes fois reproduites montrent l’étonnante docilité des êtres humains ordinaires devant la pression des pairs.

[…]

La solidarité du groupe est appréciée parce qu’elle est une forme d’invulnérabilité par procuration et il n’est pas surprenant que des gens stigmatisent et persécutent si souvent les autres dans le cadre d’une solidarité de groupe.

[…]

[Ces recherches] nous apportent cependant un élément nouveau : les gens qui ont de telles tendances fondamentales si leur situation a été construite d’une certaine manière. Les recherches d’Asch ont montré qu’il suffit qu’un seul contradicteur soit présent pour que le sujet soit capable de faire entendre sa voix et son jugement indépendant. C’est parce qu’il était exclusivement entouré de personnes qui exprimaient un jugement contraire qu’il ne pouvait exprimer sa pensée. »[3]

Nussbaum expose plus largement l’expérience en incluant la plus importante des variations tentées par Asch pour examiner l’importance de différents facteurs. Elle en infère une leçon très importante : le bénéfice de la dissidence de l’un pour l’autre. Mais Asch a tenté davantage de variations. L’examen de l’article original relatant son expérience montre non seulement ces différentes variations, mais aussi certaines contingences et contraintes de méthodes, les préoccupations idéologiques de Solomon Asch, les nuances de ses chiffres et de ses conclusions. Dans un esprit de retour aux sources, j’examinerai maintenant le détail de l’étude.

Position des travaux de Solomon Asch

Asch effectue des travaux environ depuis les années 1940 à la fin des années 1950 (pour ceux dont j’ai connaissance). Il participe donc à la grande époque où la psychologie sociale commence à élaborer ses méthodes de travail spécifiques, au second quart du XXe siècle[4]. L’article dont il est question ici a été publié en 1955. Ces expériences portant sur le conformisme sont donc antérieures de quelques années à la fameuse expérience de Milgram portant sur la soumission à l’autorité. Le travail de Asch sur le conformisme se situe dans une phase de transition entre les premiers travaux de psychologie sociale sur la thématique de l’influence, qui portaient sur l’hypnose et s’articulaient autour du concept de « suggestibilité » et de « stimulation », et des travaux tendant davantage vers des thématiques politiques qui voyaient dans un petit groupe un « système social en miniature »[5]. Ce qui préoccupait surtout Asch, d’après la justification qu’il offre à ses travaux en introduction, était l’essor des techniques de marketing. « La même époque qui fut témoin de l’essor sans précédent des techniques de communication a également introduit dans l’existence la manipulation délibérée de l’opinion et la “fabrique du consentement”. » « Comme citoyen et scientifique », Asch estime de son devoir d’étudier le rôle des conditions sociales au sein desquelles l’opinion se forme. Dans ces conditions, il s’inspire d’abord des travaux sur la suggestibilité, qui suggèrent que la répétition d’une affirmation peut faire changer l’opinion d’un sujet, mais il formule un soupçon : peut-on supposer, comme nombre de ces travaux,

  1. que les gens se soumettent sans critique ni douleur aux manipulations externes ?
  2. que toute idée peut être imposée par le moyen de la suggestion, peu importe les mérites de cette idée?

L’angle d’attaque d’Asch n’est donc pas seulement de passer de la suggestibilité par répétition à l’influence du groupe, mais également de tester les limites de l’influence exercée sur l’individu. Il est capital de le garder à l’esprit, parce que c’est à force de voir dans son expérience une simple démonstration du conformisme qu’on en est venu à ignorer les nuances qu’il a apportées à celui-ci. Il importe également de noter qu’Asch ne prône pas le dissensus :

« La vie en société a le consensus pour indispensable condition. Mais le consensus, pour être productif, requiert que chaque individu contribue de manière indépendante à partir de son point de vue et son expérience. Quand le consensus est dominé par la conformité, le processus social est pollué et l’individu renonce aux pouvoirs sur lesquels repose son fonctionnement comme être sensible et pensant. »

L’idéal exprimé d’une contribution optimale de chaque individu au savoir collectif est l’héritier de la République des Lettres d’un Pierre Bayle. Simplement, chez Asch, il y a une interrogation sur les conditions dans lesquelles l’individu a les meilleures conditions pour participer à cet idéal.

L’expérience de base

J’ai déjà décrit les grandes lignes de l’expérience en introduction. Soulignons quelques aspects qui me semblent influencer les résultats. En premier lieu, on dit aux sujets qu’il s’agit d’une « expérience psychologique » concernant le « jugement visuel ». Peu discuté par Asch, ce cadrage me semble susceptible d’avoir influencé le comportement des sujets. En effet, on ne leur demandait pas un jugement éthique, ni un choix politique, ni de choisir une stratégie d’action, un raisonnement, mais un jugement de fait impliquant leurs sens. Ainsi, les sujets ne pouvaient pas rationaliser leur différence comme étant le fruit d’une divergence de valeur (comme dans un choix éthique ou politique), ni une opportunité de se distinguer (ce qui aurait pu arriver si on leur avait demandé une stratégie pour atteindre un but, ou un raisonnement pour résoudre un problème). C’est en partie l’objectif de Asch, qui indique « nous l’avons placé entre deux forces opposées : l’évidence de ses sens et l’opinion unanime d’un groupe de pairs. » Il doit également dire son choix à haute voix, ce qui l’expose au jugement de ses camarades.

Deuxième remarque, Asch écarte des résultats les cas — rares, car il a pris des précautions — où le sujet a eu des soupçons quant à la complicité de ses pairs. Ce choix est susceptible d’influencer l’interprétation de l’expérience, puisqu’on peut interpréter ces soupçons comme une forme de résistance au groupe — mais il faut minimiser cette critique, car on nous dit bien qu’il est rare que de tels soupçons aient été soulevés, cela compte donc peu dans les résultats finaux, qui portent sur 123 sujets, qui ont été soumis à un total de 18 tests, dont 12 où le groupe de pairs donnait des réponses erronées.

Quels furent les résultats ? D’abord, Asch note que des sujets exposés au même test visuel en l’absence de pairs donnent la réponse juste dans 99 % des cas. Mais dans le cadre de l’expérience, dans 36,8 % des cas le sujet a donné une fausse réponse sous la pression du groupe. Le groupe a donc une influence tout à fait considérable, mais pas forcément autant que certains récits de l’expérience le laissent entendre. Il faut noter que la plupart des sujets ont cédé à la pression dans un certain nombre de cas, mais que seule une minorité d’entre eux a toujours suivi l’avis du groupe. De la même manière, une minorité a toujours résisté à la pression du groupe. Ayant interrogé les sujets dissidents à la suite de l’expérience, Solomon a indiqué deux profils parmi eux (tout en ajoutant qu’il faudrait des enquêtes plus approfondies) :

  • D’une part, ceux qui avaient une très forte opinion dans leur propre jugement. Il ajoute « Le fait le plus significatif à leur propos n’était pas leur absence de sensibilité à la majorité, mais une capacité à se remettre de leurs doutes et retrouver leur équilibre. »
  • D’autre part, ceux qui en sont venus à croire que la majorité était dans le vrai, mais qui on poursuivit leur dissidence parce qu’ils estimaient, dans le cadre de l’expérience, qu’il était de leur responsabilité de dire les choses telles qu’ils les voyaient.

Retenons à ce stade que l’influence du groupe paraît démontrée, mais qu’il n’est pas tout-puissant.

Les premières variations

Pour mieux comprendre le phénomène en observation, Asch a effectué des variations dans l’expérience pour mieux saisir les variables décisives. Lorsque les sujets cédaient à la pression du groupe, était-ce le nombre qui était significatif ou l’effet de l’unanimité ?

L’effet du nombre

Dans un premier temps, Asch a fait varier la taille des groupes auxquels les sujets étaient exposés, allant d’un seul à 15 complices. Un seul complice n’a qu’un effet négligeable sur le sujet. Mais confrontés à deux complices, les sujets ont joint le groupe dans 13,6 % des cas. Trois ? 31,8 % des cas. Au-delà de 4, l’augmentation du nombre de pairs n’a pas eu d’effet observable sur le nombre d’erreurs effectuées.

Les effets de dissidence

Pour voir à quel point l’unanimité du groupe était importante, deux variations ont été testées, où l’un des complices brisait l’unité du groupe. Dans la première variation, l’un des complices donnait la bonne réponse. Dans la seconde variation, il donnait une réponse erronée, mais différente du reste du groupe.

Dans la première variation, l’effet est sensible : le sujet se joint à l’erreur de la majorité dans 25 % des cas (plutôt que 36,8 %).

Dans la deuxième variation, deux types de configurations ont été tentées : dans un cas, une dissidence « modérée », où la majorité choisissait la ligne la plus éloignée de la vérité et le dissident la ligne moyenne ; dans l’autre cas, une dissidence « extrémiste », où la majorité choisissait la ligne la plus proche de la bonne, tandis que le dissident choisissait l’option la plus éloignée de la vérité. Dans un cas comme dans l’autre, la dissidence permet au sujet de s’affirmer un peu plus, mais pas dans les mêmes proportions. Le taux d’erreur, dans les situations de « dissidence modérée », descendait d’environ un tiers ; dans le cas de « dissidence extrémiste » le taux d’erreur tombe de 36,8 % à 9 %.

Les dernières variations

L’effet de « désertion » : la perte d’un allié

L’allié joint la majorité

La première variation tentée consiste à demander à l’un des complices de jouer le rôle de dissident pendant la moitié de l’expérience, puis de joindre la majorité. Il faut vérifier laquelle de deux hypothèses est la vraie : l’expérience d’avoir résisté à la majorité aura-t-elle fortifié la volonté du sujet à s’affirmer contre elle, ou est-ce que la perte de son allié en dissidence fera en sorte que le sujet joindra également la majorité ? C’est la seconde hypothèse qui se vérifie : dès que l’allié se met à répondre comme la majorité, le nombre d’erreurs du sujet remonte à un niveau équivalent à la quantité observée dans l’expérience de base.

L’allié quitte l’expérience

Dans cette variation, Asch s’efforce de tempérer l’effet de « trahison » de l’allié. Plutôt que de lui faire changer d’avis au milieu de l’expérience, il lui demande, au moment voulu, de prétexter un rendez-vous avec le Doyen pour quitter l’expérience. Ainsi, le sujet perd son « allié », mais sans que celui-ci n’ait joint la majorité. Dans cette variation, la perte de l’allié se fait aussi sentir, mais beaucoup moins : le nombre d’erreurs du sujet augmente un peu, mais il continue à opposer une certaine résistance à la majorité.

La formation progressive de l’unanimité

Il s’agit dans ce cas de voir ce qu’il advient lorsque le nombre de complices dans l’erreur augmente progressivement. Dans cette variation, ils commencent par tous donner une bonne réponse, puis un nombre croissant d’entre eux donnent la mauvaise réponse, pour finir unanimes dans l’erreur. Dans cette situation, le sujet tend à maintenir son indépendance jusqu’au moment où il perd son dernier allié.

Et la vérité ?

Il existe enfin d’autres variations, que Solomon Asch n’aborde que l’espace d’un petit paragraphe, qui concernent l’effet de l’envergure de l’erreur. Des variations de l’expérience ont donc été tentées en augmentant progressivement la différence entre la ligne choisie par la majorité et la ligne qui constitue la bonne réponse. De fait, plus l’erreur commise par la majorité est forte, plus la résistance du sujet au groupe est importante. Toutefois, Asch n’est jamais parvenu à faire complètement disparaître l’effet de conformisme : même avec une différence de sept pouces entre les deux lignes, un petit nombre de sujets continuaient à se joindre à l’erreur du groupe. L’effet de la vérité et de l’ampleur de l’erreur est donc très important, mais jamais absolu.

En conclusion de son article, Asch met en garde ceux qui voudraient tirer des conclusions trop pessimistes de son expérience (ce dont pourtant bien des gens ne se sont pas privés par la suite). Il existe de nombreuses situations qui permettent aux individus d’affirmer leur indépendance et de résister à la pression du groupe. La conformité n’a rien d’une fatalité. Comme le souligne Stoetzel en 1978, qui signale d’autres expérimentations sur ce sujet, « la pression n’est jamais irrésistible, et certains individus refusent ultimement de s’aligner. »[6] En ce sens, et parce que les résultats préliminaires suggèrent qu’une forte confiance en soi permet de résister aux effets du groupe, Baillargeon n’avait pas tort de tirer comme « morale » de l’histoire qu’il fallait se fier à son propre jugement. Toutefois, cela demeure passer à côté de la principale leçon de l’expérience, mieux notée par Nussbaum, soit que la dissidence, même d’un seul, permet d’accroître significativement la liberté du sujet.

Notes

[1] Solomon ASCH, « Opinions and Social Pressure», Scientific American, 1955, vol. 193, No. 5, pp. 31‑35.

[2] Normand BAILLARGEON, Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Montréal, Lux, 2006, p. 216.

[3] Martha NUSSBAUM, Les Émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle? [2010], Paris, Flammarion, 2011, p. 40.

[4] Jean STOETZEL, La psychologie sociale [1978], Paris, Flammarion, 1996, p. 27.

[5] Ibid., p. 230‑231.

[6] Ibid., p. 237.

Les premières critiques de l’encomienda

Lorsque les Espagnols sont arrivés en Amérique, leur implantation sur le territoire s’est construite en adaptant des institutions médiévales au nouveau territoire où ils arrivaient. L’institution clé des débuts de la colonisation espagnole en Amérique est une donation faite aux conquérants qu’on appelle l’encomienda. De l’avis général, il s’agit d’une institution qui trouve sa source dans la Reconquista espagnole, où les rois récompensaient les combattants les plus méritants en leur octroyant des terres et leurs habitants[1]. L’adaptation de l’encomienda à l’Amérique a toutefois altéré l’institution très tôt, peut-être même dès les premières encomiendas instituées par Christophe Colomb. Plutôt qu’une donation de terre permettant  d’acquérir du pouvoir sur les habitants, on concédait aux conquérants un groupe d’indigènes dont ils pouvaient exiger un tribut en travail et en biens, en échange de quoi l’encomendero était également responsable d’assurer leur évangélisation et d’assurer la défense du territoire. L’encomienda a servi au pouvoir espagnol à récompenser les conquistadores, à stabiliser la collecte des impôts auprès des Indiens, à légitimer la conquête en créant une institution théoriquement destinée à assurer l’évangélisation des nouveaux sujets et enfin à fixer les conquistadores sur le territoire conquis afin d’assurer la durabilité de la conquête. Au cours du XVIe siècle, l’institution de l’encomienda a beaucoup évolué dans sa constitution : créée à l’initiative des premiers chefs conquistadores, entérinée et réformée par les monarques, sa forme et sa finalité ont fait l’objet de luttes constantes. Tandis que les colons ont cherché à reproduire autant que possible l’institution féodale, afin d’en faire une récompense leur donnant le pouvoir sur les hommes et sur les terres, qui soit également héréditaire ; les monarques ont plutôt, pour leur part, cherché à en limiter l’ampleur en limitant la récompense à celui qui la recevait ou à son héritier immédiat, à n’accorder que le tribut dû par les indigènes à l’encomendero, et non le pouvoir sur la terre. Enfin, tandis que les encomenderos ont pour la plupart cherché à assurer le moins possible le poids de l’évangélisation, les religieux et la couronne ont tenté autant que possible de renforcer cette obligation. En ce sens, les évolutions historiques de l’encomienda (deux moments particulièrement forts : les lois de Burgos en 1512 — amendées l’année suivante — et les Leyes Nuevas de Indias en 1542), se fondent sur « une tension, caractéristique du fief, entre deux logiques, l’une favorable à celui qui reçoit le bien, l’autre à qui le concède. »[2] Étant donné les variations dans la portée de l’institution et dans les territoires où elle fut appliquée, les effets de l’encomienda furent plus ou moins importants selon les régions. Dans les Antilles, elle fut dévastatrice. Appliquée très précocement et initialement en-dehors de toute régulation royale, puis trop timidement régulée par celui-ci, elle mena à une exploitation des autochtones sans vergogne, un succédané d’esclavage qui épuisa jusqu’au trépas de nombreux Indiens, en poussa des masses au suicide, les soumis à des conditions telles qu’ils étaient, moins encore qu’à l’heure du premier contact, en condition de survivre au choc bactérien entre les deux continents. Les effets combinés de la rencontre, auxquelles il faut ajouter l’émigration, sont si désastreux qu’une vingtaine d’années après le premier contact, la population indigène ne représente plus que 10 % de la population initiale de l’île d’Hispaniola[3]. Dans ce contexte, un certain nombre d’Espagnols ne restent pas indifférents. Si les premiers critiques de l’encomienda furent certainement ses victimes elles-mêmes, les premières voix critiques de l’encomienda qui nous sont parvenues appartiennent à ce petit groupe d’Espagnols qui tentèrent de freiner l’exploitation des Indiens en faisant appel à l’autorité royale. Le plus connu de ces critiques est le dominicain Bartolomé de Las Casas, l’auteur de la Brève histoire de la destruction des Indes. Mais je souhaite aborder ici deux autres noms, les précurseurs.

Cristobal Rodríguez

La majorité des critiques de l’encomienda furent des religieux. Mais le premier d’entre eux ne le fut pas. Il s’agit de Cristobal Rodríguez. Celui-ci s’était engagé sur le second voyage de Christophe Colomb, en 1493, puis était allé vivre dans un village de Taïnos environ six ans, pour apprendre leur langue. L’anthropologue Gilles Bibeau écrit dans un livre récent :

On peut trouver à l’Archivo general de Indias une douzaine de documents dans lesquels le nom de Cristobal Rodriguez figure. On y apprend qu’il avait maîtrisé rapidement la langue commune des Taïnos, qu’il connaissait quasiment tout de leurs coutumes et qu’il a été le premier avocat des Indiens face aux abus des encomenderos.[4]

Alors qu’il se rend en Espagne pour plaider la cause d’un ami, Rodríguez en profite pour faire parvenir au roi Ferdinand d’Aragon un texte de réforme des pratiques coloniales qui est, pour le pouvoir royal,

d’autant plus intéressant que sa proposition permettait de percevoir un tribut de la part des Indiens sans avoir à passer par les encomenderos. Dans son projet qui fut présenté au roi, Cristobal dénonçait les abus engendrés par le système des encomiendas qui conduisait à mettre les Indiens en esclavage plutôt que d’en faire les sujets du roi.[5]

Porteur à son retour à Hispaniola de directives de réforme, il échoua cependant à les faire appliquer, devant la résistance des encomenderos, trop loin du pouvoir royal pour être contraints.

Antón Montesinos ou Antonio de Montesino, et les dominicains d’Hispaniola

Plus que Cristobal Rodríguez, le dominicain Antón Montesinos est généralement vu comme le premier à avoir combattu le système de l’encomienda. Cette réputation lui vient d’un sermon vibrant prononcé en présence du vice-roi Diego Colomb et de nombreux encomenderos au cours de l’année 1511. Le sermon nous est connu par la référence qu’y fait Bartolomé de Las Casas, qui y voit la première critique de l’encomienda, une réputation qui allait rester à Montesino. Je reprendrai ici l’extrait traduit par Bernard Lavallée :

C’est pour vous apprendre cela que je suis monté ici, moi qui suis la voix du Christ dans le désert de cette île, et c’est pourquoi il convient que vous l’entendiez, non pas avec une attention superficielle, mais avec un soin extrême et de tout votre cœur. Ce sera la parole la plus nouvelle que vous ayez jamais ouïe, la plus sévère et la plus dure, la plus terrifiante et la plus effrayante que vous ayez jamais pensé entendre.

Cette voix signifie que vous êtes tous en état de péché mortel, dans lequel vous vivez et mourez à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous faites preuve à l’égard de ces innocentes nations. De quel droit et au nom de quelle justice tenez-vous ces Indiens dans une servitude aussi cruelle et aussi horrible ? De quelle autorité avez-vous fait des guerres aussi détestables à des gens qui vivaient de manière inoffensive et pacifique dans leur pays, et que vous avez, par des morts et des massacres inouïs, anéantis en nombre infini ? Comment pouvez-vous les opprimer et les épuiser ainsi, sans leur donner à manger ni les soigner lorsqu’ils sont malades, par les travaux excessifs que vous leur imposez et qui les font mourir, et il serait plus juste de dire que vous les tuez pour extraire et acquérir votre or chaque jour ? Et quel souci avez-vous de les évangéliser et qu’ils connaissent Dieu leur créateur, qu’ils soient baptisés, entendent la messe et sanctifient les fêtes et les dimanches ? Ces gens ne sont-ils pas des hommes ? N’ont-ils pas une âme rationnelle ? N’êtes-vous pas obligés de les aimer comme vous-mêmes ? Ne le comprenez-vous pas ? Ne le sentez-vous pas ? Comment est-il possible que vous soyez plongés dans un aussi profond sommeil, dans cette léthargie ? Soyez certains que dans l’état où vous êtes, vous ne prouve pas plus être sauvés que les Maures ou les Turcs qui n’ont pas ou refusent la foi de Jésus-Christ.[6]

Dans le très beau film También la lluvia, le sermon de Montesino apparaît comme un ancrage de la protection des Indiens. La phrase « vous êtes état de péché mortel » y est répétée plusieurs fois, comme un mantra. Mais si l’accent est mis sur les deux personnages de Montesino et de Las Casas, il faut cependant voir que le sermon de Montesino n’était pas le sermon d’un seul homme. Chez les dominicains, le sermon est écrit avant d’être prononcé (au contraire des franciscains qui privilégient la rédaction d’un simple canevas censé guider le prédicateur dans un sermon improvisé[7]) puis signé par tous les membres de la communauté afin d’assurer leur approbation. Le sermon du dominicain est donc une œuvre collective à travers laquelle toute sa communauté (modeste : une douzaine de dominicains environ se trouvaient sur l’île) exprimait sa désapprobation. Pressé par les Espagnols de se rétracter, Montesino prononça par la suite un second sermon qui, au contraire, réaffirmait la critique de l’encomienda effectuée par sa communauté. Dès lors, les deux camps envoient leurs représentants en Espagne pour plaider leur cause devant le roi : Montesino représente alors les dominicains[8]. Si l’accès au roi lui est plus difficile qu’au représentant du parti, mieux organisé, des encomenderos, lorsqu’il parvient à obtenir une rencontre avec Ferdinand le Catholique, celui-ci se montre modérément réceptif à son discours. Il faut dire que la question tombe bien et permet à Ferdinand de réunir des juristes pour mieux organiser la colonie en y assurant mieux son pouvoir. La démarche débouche sur les lois de Burgos, qui organisent et régulent l’encomienda davantage qu’elles ne la limitent, s’efforçant de tempérer les abus tout en entérinant le principe du système. Un an plus tard, à la demande des dominicains, des amendements furent apportés pour réduire le temps de travail exigible des Indiens par les encomenderos. Aller plus loin aurait sans doute été risqué : la colonie était lointaine et le roi ne disposait que de peu de moyens — d’autant qu’il entamait la conquête du royaume de Navarre et s’y trouvait engagé — pour imposer sa volonté. Du reste, les lois de Burgos furent mal reçues et peu appliquées.

D’autres dominicains devaient reprendre le combat dans le sens inauguré par Montesinos, dont le plus connu fut Bartolomé de Las Casas.

Notes

[1] Bernard LAVALLÉ, L’Amérique espagnole : de Colomb à Bolivar, Paris, Belin, 2007, p. 62‑63.

[2] Jérôme BASCHET, La civilisation féodale, de l’an mil à la colonisation de l’Amérique, Paris, Flammarion, 2006, p. 394.

[3] Bernard LAVALLÉ, L’Amérique espagnole, op. cit., p. 22.

[4] Gilles BIBEAU, Andalucía: l’histoire à rebours, Montréal, Québec, Mémoire d’encrier, coll. « Cadastres », 2017, p. 92.

[5] Ibid.

[6] Bernard LAVALLÉ, Au nom des Indiens: une histoire de l’évangélisation en Amérique espagnole: XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Rivages, 2014, p. 18‑19.

[7] Augustin REDONDO, Antonio de Guevara (1480?-1545) et l’Espagne de son temps : de la carrière officielle aux œuvres politico-morales, Genève, Librairie Droz S.A., 1976, p. 180‑181.

[8] Bernard LAVALLÉ, Au nom des Indiens, op. cit., p. 21‑27.

« L’intellectuel médiéval »: une tension emic-etic

Depuis la parution d’un excellent petit livre de Jacques Le Goff intitulé « Les intellectuels au Moyen Âge », il existe nombre d’études d’histoire médiévale qui se centrent sur la dénomination « intellectuel ». Or, ce mot n’existait pas au Moyen Âge. Faut-il écarter pour autant cette historiographie du revers de la main ? Bien sûr que non, mais cela implique un certain nombre de prudences. Il faut commencer par cerner les enjeux suscités par ce choix de mot.

Jacques Le Goff avait lui-même assez bien saisi les enjeux. Le groupe social qu’il cherchait à étudier était composé de gens qu’on appelait des « philosophus ». Mais ce terme rappelle « philosophe », que nous utilisons aujourd’hui avec un bagage de connotations nettement différent de celles qui sont rendues au Moyen Âge par « philosophus ». Le philosophe, aujourd’hui, est associé à une discipline universitaire spécifique, ou renvoyé à une attitude de détachement par rapport à la vie (« il prit la nouvelle avec philosophie »). L’emploi du terme « philosophus » aurait donc orienté le lecteur contemporain vers une compréhension erronée de ce qu’était ce groupe social. Le Goff s’est donc mis à la recherche du terme contemporain le plus proche de ce qu’étaient les philosophus. En fait, il en en est un dont la définition lui semble décrire avec exactitude les philosophus : intellectuels. Ils seraient des intellectuels, ne leur manquant que le nom. Bien sûr, ce choix est discutable, puisqu’il existe de nombreuses définitions d’intellectuels. Comme je l’ai déjà indiqué, Christophe Charle pense que toute définition de ce qu’est un intellectuel est une manière pour celui qui la donne de se situer dans le champ, de se définir soi-même comme intellectuel et d’exclure d’autres personnes de ce groupe social[1]. Dans le cas de Jacques Le Goff, c’est moins de se situer lui-même qui a importé que de situer son objet, lointain dans le temps, par rapport à un terme qu’on utilise aujourd’hui[2]. C’est pourquoi il a sélectionné, de préférence, la définition la plus large et la plus souple parmi celles communément données à ce terme (un homme de culture intervenant politiquement et socialement), qui lui permette d’inclure les philosophus dans la continuité du grand phénomène des intellectuels. Cependant, dans la définition de Noiriel, dont j’ai parlé sur ce blogue à plusieurs reprises, cette démarche ne pourrait fonctionner[3]. Pour Noiriel en effet, la groupe social des intellectuels naît d’une certaine configuration de l’espace public, de la spécialisation des disciplines et de l’affinement de la division sociale du travail. C’est pourquoi, pour lui, ce groupe est propre à la modernité tardive, n’apparaissant qu’à la fin du XIXe siècle, avec l’apparition du mot « intellectuel », sous sa forme substantivée.

Ces différentes remarques permettent de situer l’enjeu de la relation entre l’emic et l’etic dans une perspective historique. Le langage utilisé par l’historien est trompeur, tant qu’il se cantonne à un seul de ces niveaux de langage : c’est en confrontant les enjeux intégrés aux deux niveaux de langage qu’on peut comprendre le passé. En effet, à défaut de confronter les deux langages, on risque deux pièges opposés dans leur structure, mais similaires quant à leur résultat :

  1. Dans le premier cas, on utilise le langage actuel, et les concepts qu’il véhicule, pour comprendre le passé, avec pour résultat d’en faire une lecture anachronique, projetant le concept actuel sur les réalités passées.
  2. Dans le second cas, on utilise un langage ancien, mais qui, faute d’être comparé au langage actuel, n’est pas compris selon ses propres normes. Il est donc compris comme son plus proche analogue actuel, ce qui a aussi pour résultat une lecture anachronique du passé, en lui appliquant un concept présent (quoique pas le même que dans le cas 1).

La solution adoptée par Le Goff fut, en quelque sorte, un exercice d’analyse de traduction : analyser le terme médiéval et choisir, par la suite, un mot moderne pour « dire presque la même chose » selon l’expression d’Umberto Eco. La solution est élégante, mais n’esquive pas entièrement le premier écueil. Tenu de garder toujours à l’esprit la relation emic-etic entre le « philosophus » et « l’intellectuel médiéval », le lecteur est doté d’outils pour éviter de projeter le sens actuel sur le sens médiéval, mais demeure soumis à cette tentation. La fortune du terme « intellectuel » dans une certaine historiographie médiéviste postérieure pourrait en témoigner. Cette historiographie sur les intellectuels médiévaux fut suffisamment prolifique pour que, abordant les origines des intellectuels à la fin du XIXe siècle, Yvan Lamonde ressente le besoin de se justifier de s’interroger sur un possible anachronisme qui consisterait à parler d’intellectuels avant la naissance du mot[4]. Les précautions initiales de Le Goff ne sont pas toujours répétées et les confusions peuvent aisément renaître.

Notes

[1] Christophe CHARLE, Les intellectuels en Europe au XIXe siècle: essai d’histoire comparée, 2. ed., Paris, Éd. du Seuil, coll. « Points Histoire », n˚ 291, 2001, 452 p.

[2] Jacques LE GOFF, Les intellectuels au Moyen Âge, Paris, Seuil, 2000, 188 p.

[3] Gérard NOIRIEL, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Marseille, Agone, 2010, 310 p.

[4] Yvan LAMONDE, « Les « intellectuels » francophones au Québec au XIXe siècle: questions préalables » », Revue d’histoire de l’Amérique française, 1994, vol. 48, no 2, pp. 153‑185.

La leçon de Quesalid

Je crois que des quelques textes que j’ai lus de la plume de Lévi-Strauss, jusqu’à maintenant, mon préféré est « Le sorcier et sa magie », initialement publié dans Les temps modernes en 1949 et plus aisément accessible dans le premier tome d’Anthropologie structurale. Au moment de poster mon article, je découvre qu’on peut aussi le lire ici sur internet.

Ce texte appuie un raisonnement sur l’analyse successive de quatre exemples glanés aux quatre coins du monde. En introduction, l’analyse des effets sociaux et physiques d’une malédiction vaudou (variante exacte non précisée); puis d’une histoire autour du sorcier d’un petit groupe de Nambikwara au Brésil; ensuite d’un procès en sorcellerie chez les Zuni du Nouveau-Mexique et enfin l’histoire de Quesalid, un sceptique ET un chaman kwakiutl de Colombie-Britannique.

Un seul de ces exemples provient d’une enquête de terrain menée par Lévi-Strauss lui-même: celui des Nambikwara du Brésil, situé en 1938. La malédiction vaudou est étudiée à partir d’un article de W.B. Cannon (1942), le procès de sorcellerie chez les Zuni par la « remarquable enquêteuse » M.C. Stevenson (1905) et l’histoire de Quesalid a été recueillie par Franz Boas qui l’a rapporté dans un article de 1930. On le voit à la date de publication de l’article de Lévi-Strauss et des références principales, l’article est un peu vieillot. Quand on en lit l’analyse, cela se sent: le vocabulaire et le cadre conceptuel sont un peu surannés, le type de questionnement peu en phase avec ce qu’on trouve actuellement dans le domaine. Pour autant, ça reste une lecture fascinante, notamment grâce à l’extrême pertinence de la sélection des quatre exemples présentés. Chacun de ces exemples permet d’illustrer un aspect différent de la relation entre l’individuel et le collectif dans les croyances et pratiques magiques. Chacun permet de cerner ce qu’on pourrait appeler une « architecture du raisonnement »: on constate que pour les acteurs de ces histoires, il existe des prémisses et des points aveugles qui ne sont jamais remis en question; il existe aussi des enjeux concrets, comme la mise en cause de leurs moyens de subsistance, de leur survie, parfois, de leur place au sein de la société. Tout cela les pousse à agir, à tenir des propos et à poser certains gestes. Et leur croyance? D’après les récits, on constate qu’elles tendent à se façonner constamment au fil des circonstances.

Dans l’ensemble, il existe quelques principes généraux posés par Lévi-Strauss pour façonner son analyse:

  1. La magie est efficace (du moins réalise-t-elle, socialement, quelque chose)
  2. L’efficacité de la magie résulte du fait qu’on y croit.
  3. Cette croyance doit être individuelle et collective.

À ces seules conditions la magie prend sens.

Si l’ensemble des cas sont passionnants, j’ai une faiblesse toute particulière pour l’histoire de Quesalid, un chaman Kwakiutl de Colombie-Britannique. Chaman? Certes, mais d’abord un incroyant. Quesalid était persuadé que tous les chamans étaient des imposteurs et que leur magie n’en était pas. Sa critique était radicale, et pour démontrer qu’il avait raison, il est parvenu à se faire remarquer de chamans et à les convaincre de les initier à leurs secrets. Dès lors, il apprend tous les trucs, à simuler une transe, à se procurer des informateurs dans la communauté… et, chose importante pour le reste du récit, à dissimuler un petit duvet dans sa bouche. Lorsqu’il doit guérir un malade, il fait mine de « sucer » la maladie, se mord pour ensanglanter le duvet et recracher celui-ci en prétendant qu’il s’agit d’un ver, manifestation physique de la maladie, aspirée et terrassée par lui. Une fois formée, Quesalid est déjà appelé par des malades à la recherche de soin. En pratiquant la méthode qu’on lui a enseignée, il constate qu’on lui attribue les guérisons. Pourtant, il demeure persuadé qu’il s’agit d’une imposture et est bien décidé à la dénoncer.  Et pourtant survient un événement qui diffère la dénonciation.

Ce qui devait, selon ses propres termes, le rendre « hésitant et pensif » est une aventure plus complexe, qui le mit en présence de plusieurs modalités de « faux surnaturel », et donc l’amena à conclure que certaines étaient moins fausses que d’autres: bien entendu, celles auxquelles son intérêt personnel était engagé, en même temps que le système qui commençait à se bâtir subrepticement dans son esprit.
[.…]

Et voici, pour la première fois, notre héros vacillant. Si peu d’illusions qu’il ait entretenues jusqu’à présent sur sa technique, il en a trouvé une encore plus fausse, encore plus mystificatrice, encore plus malhonnête, que la sienne. Car lui, au moins, donne quelque chose à sa clientèle: il lui présente la maladie sous une forme visible et tangible, tandis que ses confrères étrangers ne montrent rien du tout, et prétendent seulement avoir capturé le mal et sa méthode obtient des résultats, tandis que l’autre est vaine.[1]

Une technique « encore plus fausse, encore plus mystificatrice, encore plus malhonnête » que : voilà qui est absolument remarquable. C’est également un trait tout à fait généralisable: nous jugeons plus aisément relativement à un point de référence que dans l’absolu. À plusieurs reprises, dans son récit, Quesalid confrontera des rivaux: toujours des gens qu’il juge user de techniques pires que la sienne. Sautons les rebondissements et allons directement à la conclusion du récit:

Et Quesalid poursuivit sa carrière, riche de secrets, démasquant les imposteurs et plein de mépris pour la profession: « Une fois seulement ai-je vu un chaman qui traitait les malades par succion; et je n’ai jamais pu découvrir s’il était un vrai chaman, ou un simulateur. Pour cette raison seulement, je crois qu’il était un chaman: il ne permettait pas à ceux qu’il avait guéris de le payer. Et en vérité, je ne l’ai jamais vu rire une seule fois. » L’attitude du début s’est donc sensiblement modifiée: le négativisme radical du libre-penseur a fait place à des sentiments plus nuancés. Il y a des vrais chamans. Et lui-même? Au terme du récit, on ne sait pas; mais il est clair qu’il exerce son métier avec conscience, qu’il est fier de ses succès et qu’il défend chaleureusement, contre toutes les écoles rivales, la technique du duvet ensanglanté dont il semble avoir complètement et perdu de vue la nature fallacieuse, et dont il s’était tant gaussé au début.[2]

Voici donc le libre-penseur devenu chaman, le dénonciateur coi sur ce qu’il souhaitait d’abord dénoncer, l’athée devenu, sinon croyant, du moins quelqu’un qui participe au système de croyances. Le système ne se reproduit pas à l’identique: la croyance se reconfigure au rythme des affrontements entre écoles  et entre personnalité, mais préserve l’essentiel, c’est-à-dire la croyance en l’efficacité de chamans et la dynamique d’affrontement entre eux. La puissance du biais cognitif est suffisante pour affecter, par ricochet, tout un pan de sa vision du monde.

Pour l’essentiel, cette dynamique qui pousse à poser des jugements « en référence » et à occulter « le moins pire » jusqu’à en prendre la défense jusqu’à renier ses valeurs initiales est largement transposable à d’autres situations. Cette leçon qu’on peut tirer de la vie de Quesalid m’a été utile il y a une bonne dizaine d’années, lorsque j’ai été confronté pour la première fois à des groupes d’islamophobes et que je peinais à en comprendre la cohésion malgré leur caractère bigarré. Sur les sites que j’allais observer, je voyais des « athées » prendre la défense du christianisme même sous ses formes les plus fondamentales, des « féministes » discréditer les combats pour le droit à l’avortement et l’égalité salariale comme des trivialités, et tous en bonne camaraderie avec des intégristes chrétiens. J’ai fini par comprendre que, comme Quesalid, ces gens avaient forgé une hiérarchie du « pire » et du « moins pire » qui avait remodelé leur vision du monde. Et comme Quesalid, un bon nombre d’entre eux avaient fini par perdre de vue leurs idéaux initiaux, jusqu’à se trahir eux-mêmes. Voici pour un cas particulier. Plus généralement, la leçon de Quesalid ne vaut pas seulement pour les autres. Il est loisible de se demander soi-même, particulièrement lorsqu’on se dote d’un adversaire, de se demander si nos idéaux ne tombent pas dans un angle mort.

Notes

[1] Claude LEVI-STRAUSS, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1974, p. 203‑205.

[2] Ibid., p. 205.

PS: Création d’une page Tipeee

J’ai décidé d’ajouter une page Tipeee à mon blogue. Il s’agit d’un site de financement participatif (crowdfounding) fonctionnant sur le principe du don. Si vous appréciez le contenu que je produis sur ce blogue, que vous en avez les moyens et que vous vous sentez généreux, vous pouvez donc désormais m’encourager en me versant une somme à votre discrétion.

Racisme et islamophobie (2): Valkyries contre Vierge de Monserrat

Dans le précédent billet, j’ai commencé l’analyse d’un article de Fernando Bravo López[1] où il rappelait les termes du débat sur l’islamophobie, en défendant l’idée que s’il existe bien une forme d’islamophobie relevant du racisme, il en existe également relevant de l’intolérance religieuse et qu’on aurait tort de confondre les deux. Dans ce billet-ci, j’aborderai la démonstration qu’il fait de sa position en étudiant un ouvrage publié par Josep Anglada, qui fut jusqu’en 2015 le principal leader d’extrême-droite en Catalogne, son parti ayant enregistré 75 000 voix aux élections de 2010 (pour un résultat de zéro siège). J’aborderai d’abord l’analyse qu’il fait de l’ouvrage pour ensuite revenir sur mes observations critiques.

Valkyries contre Vierge de Monserrat

L’ouvrage étudié, Sin mordaza y sin velo (sans bâillon et sans voile) fut publié en 2010 après lesdites élections, avec pour objectif de capitaliser sur le succès médiatique obtenu et d’accroître leur électorat potentiel. Euphémisant ses idées, Anglada s’efforçait à la fois de convaincre son public de leur bien-fondé et qu’elles étaient socialement acceptables, pas l’expression d’un extrémisme. Alors que dans une entrevue il a dit être partisan d’une expulsion générale des musulmans d’Espagne, rien de tel dans le livre où il met surtout des mesures de contrôle des pratiques religieuses (p.147, 157). Cette publication n’a toutefois pas mené la formation d’Anglada aux résultats escomptés : après sa publication, le parti est entré dans une crise interne qui a mené à l’éloignement de figures majeures et à l’expulsion d’Anglada lui-même. En 2015, le parti s’était effondré dans les sondages. L’examen de Sin mordaza y sin velo permet à Fernando Bravo Lopez de soulever les contradictions internes du parti islamophobe.

Bien qu’Anglada se présente comme le seul auteur du livre, divers indices suggèrent qu’au moins deux autres membres du parti en ont écrit des parties significatives : Enrique de Diego, un journaliste ultraconservateur, éditeur du livre et auteur lui-même de plusieurs ouvrages (Islam, una visión crítica), dont l’un prétend prévenir le public contre « la menace islamique », et Enrique Ravello, le secrétaire aux relations internationales du parti, auteur lui aussi d’un livre (Tierra y Pueblo) faisant la promotion du « populisme identitaire ». De Diego est l’un de ceux qui ont pris leurs distances du parti d’extrême-droite lors de la crise, précisant son conflit avec Ravello, qui « entertains outlandish and hallucinatory ideas about a pagan and Naziphile identity of Valkyries, nibelungs, Celtic crosses and forest gnomes, which have nothing to do with the Catalan narrative, with none of Catalonia’s Christian roots, not by a long shot, and clearly hostile towards Montserrat, Ripoll and Poblet, towards Wilfredo el Velloso, Ramón Berenguer and James I ‘The Conqueror’ » (cité p.147-148). L’argument de Bravo López est que le conflit entre la tendance néo-païenne et raciste représentée par Ravelle et la tendance islamophobe chrétienne représentée par de Diego se retrouve au sein même du livre attribué à Anglada. L’auteur nomme ces deux tendances respectivement Völkisch et Islamophobie confessionnelle.

L’analyse de l’ouvrage est faite en 5 étapes.

 1. L’auteur analyse d’abord la dimension du « populisme identitaire », qui s’avère en fait être un euphémisme pour le nationalisme völkisch, autrement dit raciste (ou racialiste selon la terminologie de Todorov exposée dans le dernier billet). Le populisme identitaire épouse en effet les structures du völkisch en substituant une terminologie culturelle au vocabulaire racial pour camoufler ses principales orientations. Ce nationalisme postule que les peuples génèrent « naturellement » une idéologie exprimant leur « essence profonde », qu’ils ont homogènes et que les divergences idéologiques au sein d’un peuple ne peuvent provenir que d’éléments étrangers. Dans cette perspective, le « multiculturalisme » (entendu au sens très général de l’immigration) est récusé comme une souillure à la fois de la culture d’accueil et de la culture de l’immigrant. De même, l’idée des droits de l’homme est refusée comme une abstraction qui ne respecterait pas les cultures et, pire, chercherait à les transformer. Enfin, dans la perspective où le peuple est postulé homogène, la conception de la démocratie promue récuse le conflit et les « idéologies » : on ne serait démocrate que lorsqu’on exprimerait les valeurs « authentiques » du peuple. Les ennemis du peuple seraient donc à trouver non seulement dans la menace de l’étranger, mais aussi dans les partis politiques « idéologiques » (en particulier de gauche) qui, en divisant la nation et en cherchant à altérer son essence fondamentale, la mèneraient vers la décadence et la livrerait aux ennemis étrangers. Tout cela est exprimé en termes renvoyant à la « culture », et pourtant la terminologie raciale du volkisch resurgit parfois dans certains passages du livre d’Anglada, des occurrences qui montrent que pour lui, les termes de « race » et de « culture » sont interchangeables.

 2. Ensuite, Bravo López se tourne vers la description de la « menace islamiste » selon Anglada, qui épouse les traits d’une islamophobie religieuse d’inspiration chrétienne. Deux idées apparaissent, celles des racines chrétiennes de l’Europe et — plus encore — celle que l’Europe s’est construite dans le combat contre l’islam. En ce sens, le « multiculturalisme » signifierait l’abandon des racines de l’Europe et les motifs de la décadence. Mais l’islamophobie chrétienne se construit surtout en caractérisant l’adversaire. L’islam est vu comme une réalité immuable. Le Coran ne pourrait pas faire l’objet de plusieurs interprétations et serait d’ailleurs hostile à l’exercice même d’interprétation. En ce sens, il n’existerait pas d’islam modéré. Les musulmans, par définition, seraient appelés à haïr les non-musulmans, à les convertir et à privilégier la charia sur les lois nationales. La menace ne résiderait donc pas dans une minorité de musulmans radicalisés, mais dans le Coran lui-même.

 3. À la suite de ce second point, Bravo López s’intéresse aux procédés argumentatifs qui permettent à Anglada de « fabriquer l’image de l’ennemi ». Il y en a principalement deux : l’argument d’autorité à partir de plusieurs auteurs et l’usage de citations du Coran. Les citations d’autorité font souvent l’objet de distorsions ou de falsifications (p.154). Quant aux citations du Coran, elles sont sélectionnées soigneusement pour nourrir la diabolisation de l’islam effectuée par l’auteur — un processus utilisé de longue date par les polémistes chrétiens (voir mon petit livre sur ce sujet[2]).

 4. Bravo López passe enfin finalement à l’aspect épineux du problème, celui où les contradictions internes du livre d’Anglada — et du mouvement qu’il incarne — sont les plus apparentes : qu’est-ce qui, aux yeux d’Anglada, fait du musulman un musulman? L’islam ayant été présenté comme une réalité monolithique et intemporelle, incapable d’évolution et condamnée à être toujours barbare, expansionniste et violente, il apparaît avec évidence que l’islam est vu comme une menace. Mais qu’en est-il du musulman ?

Nulle part la contradiction essentielle entre la vision catholique et celle du völkisch n’est aussi évidente que sur cet aspect. Alors que le projet d’Anglada, son « populisme identitaire », est intégralement fondé sur les présupposés classiques du nationalisme völkisch, sa vision toute entière de l’antagonisme entre l’Europe et l’Islam est, pour la plus grande partie, fondée sur la tradition anti-islamique catholique. Et les deux conceptions sont de toute évidence en conflit en ce qui concerne la nature de l’identité musulmane (p.156).

En effet, en certains passages du livre, Anglada laisse entendre que la nature violente et expansionniste de l’islam n’est que le reflet de la nature profonde du peuple arabe, qui aurait exprimé son essence à travers l’islam. C’est une conception qu’on retrouve chez les théoriciens racistes du XIXe siècle (que Fernando Bravo López a étudié dans ses premiers travaux) et qui répond aux logiques du nationalisme völkisch, lequel suppose que les peuples génèrent « spontanément » des idéologies conformes à leur nature. Dans cette logique, un Arabe qui se convertirait à une autre religion n’en serait pas moins une menace, car il ne changerait pas de nature pour autant. En revanche, cette conception laisse la porte ouverte à l’idée que des musulmans non arabes (Turcs ou Iraniens par exemple) pourraient se convertir à d’autres religions. Le völkisch d’Anglada est en ce sens une arabophobie autant qu’une islamophobie.

Pourtant, le livre exprime également une autre conception de l’islam et des musulmans. Dans la conception de l’islamophobie confessionnelle, le danger musulman provient du fait que l’islam est une réalité universelle antithétique au christianisme, contre laquelle s’est construit ce dernier. Dans cette conception, un chrétien arabe n’a absolument rien en commun avec un musulman arabe. Dans cette conception également, le prosélytisme musulman est un véritable danger, car un chrétien converti adopte les comportements diaboliques des musulmans.

Anglada alterne, au cours du livre, entre les deux conceptions, suggérant dans certains passages qu’un musulman le reste nécessairement jusqu’à la fin de sa vie et dans d’autres qu’il suffit pour qu’un musulman s’intègre au modèle politique européen qu’il se convertisse et renonce à sa foi (p.157). Parfois, un même passage « écrit d’une perspective catholique » semble « corrigé » quelques mots plus tard « en une tentative pour accommoder le cadre de pensée du völkisch, ignorant complètement les contradictions et l’absurdité du résultat final » (p.157).

 5. Enfin, Bravo López examine rapidement les « solutions » proposées par Anglada au problème. Dans la mesure où il ne mentionne nulle part dans le livre les expulsions qu’il appelle de ses vœux en entrevue et que toutes les mesures proposées en ces pages portent sur le contrôle du culte et des pratiques religieuses musulmans, Bravo López en conclut que l’auteur a considéré que les solutions logiques de la perspective du völkisch auraient paru trop extrêmes à son public et se serait alors rabattu sur un modèle confessionnel — sans toutefois proposer, comme l’aurait voulu cette logique, de mesures ayant pour objectif explicite de forcer les musulmans à la conversion. Bravo López note que le modèle proposé ressemble à celui que privilégiait Francisco Franco pour les minorités religieuses (p.159).

Réflexions et remarques critiques

Venons-en à quelques observations sur ce bel article. L’auteur présente son analyse des différentes formes d’islamophobie comme une manière de comprendre les tensions internes du mouvement islamophobe, qui seraient incompréhensibles si on ne tenait pas compte de la coexistence en son sein de logiques contradictoires. Sur ce point, cette analyse me paraît convaincante. En revanche, l’article m’a aussi conduit à quelques questionnements qui n’y sont pas abordés. J’en exposerai cinq ici.

  1. L’article fait une promesse qui n’est pas tout à fait tenue en mettant l’accent sur la crise interne du parti d’Anglada. Sur ce point, le lecteur reste un peu sur sa faim, car l’analyse met véritablement l’accent sur les logiques contradictoires au sein du livre. Pour comprendre la crise du parti, il aurait fallu analyser plus en détail les acteurs, plutôt que les discours, les événements déclencheurs et la séquence des événements. C’est toutefois un type d’analyse bien différent de celui qu’on a ici, qui relève de l’analyse de discours. En revanche, tout en demeurant dans l’analyse de discours, une autre enquête aurait pu compléter utilement l’étude du livre d’Anglada : c’eût été de faire une analyse croisée de ce livre et de ceux signés par Enrique de Diego et Enrique Ravello. Cette analyse aurait aidé à corroborer les hypothèses de Bravo López sur l’écriture collective du livre signé Anglada et aurait permis de voir si la cohérence interne du volkisch et de l’islamophobie confessionnelle se retrouve respectivement chez Ravello et chez de Diego, ou si ces deux auteurs souffrent également de contradictions internes.
  2. Je n’ai pas été entièrement satisfait par l’analyse de l’islamophobie confessionnelle. J’ignore cependant si mes insatisfactions proviennent du fait que Fernando Bravo López aurait pu pousser son analyse plus loin ou si c’est dû au contenu du livre d’Anglada. Pour préciser le manque, un rapide détour: par un effet de hasard, avant de lire l’article de Fernando Bravo López, j’ai regardé cette série de deux vidéos sur la Généalogie de la morale de Nietzsche. Il m’a semblé que l’analyse du nationalisme Völkisch s’apparentait à une morale aristocratique (le raciste se défini comme « bon » et l’autre comme un être inférieur, donc « mauvais »), tandis que l’islamophobie confessionnelle était décrite comme une morale du ressentiment (le musulman décrit comme « méchant » et par opposition le chrétien comme « bon »). Cela me conduit à faire la remarque que si, dans cette analyse, le christianisme apparaît toujours « en creux », comme un vide conceptuel simplement opposé à l’islam, on peut se demander si cette logique n’a pas, au sein de la tradition catholique, cohabité avec d’autres formes qui seraient plus « aristocratiques » (au sens de Nietsche). Je pense, par exemple, à certains polémistes d’Ancien Régime qui définissaient le christianisme comme une religion plus « spirituelle » et plus « subtile » que l’islam, dont les mystères seraient inaccessibles aux musulmans peu habitués à des raisonnements de ce niveau de raffinement. Cela pouvait se traduire (chez Nicolas de Cues en particulier) par la croyance que l’islam était une version « simplifiée » du christianisme, adaptés aux esprits simples des Arabes ou (chez d’autres comme Monte Croce ou Figuerola) sur la recommandation aux prédicateurs d’éviter d’aborder des matières « subtiles » comme la Trinité avec les musulmans, supposé incapables de les comprendre. Une telle approche montre plutôt les musulmans comme des êtres inférieurs, « mauvais ».
  3. De même, je me suis demandé si l’islamophobie catholique de Enrique de Diego était purement religieuse. Dans la citation que j’ai rapportée plus haut, de Diego se réfère aux « racines catholiques de la Catalogne » et reproche surtout à Enrique Ravello de ne pas y adhérer et de leur préférer un folklore païen empruntant des références vikings et celtiques. Se trouve-t-on, ici, dans une opposition entre une conception raciale et une conception religieuse ou, plutôt, entre une conception völkisch païenne et une conception également völkisch, mais chrétienne ? La discussion faite par l’auteur du problème de la conversion met bien en valeur l’existence d’une conception religieuse, mais ne règle pas la question de savoir si l’islamophobie catholique est entièrement religieuse ou si elle se partage elle-même entre un « völkisch catholique » et un catholicisme religieux.
  4. Dans un passage que j’ai évité jusqu’à maintenant, l’auteur rapporte une série de citations d’Anglada qu’il rapporte à l’islamophobie chrétienne. On y comprend que tout le monde, sans distinction d’origine ethnique, peut être « piégé » par l’islam — c’est-à-dire s’y convertir — mais que les musulmans sont transformés par leur idéologie en « robots suivant aveuglément les enseignements coraniques à la lettre ». Ceux qui pratiquent l’islam ne pourraient ainsi « par aucun moyen échapper aux dictats du texte sacré de cette religion » et ne cesseront jamais d’être musulmans « because distancing themselves from the verses of the Koran would be tantamount to saying they are no longer believers of Islam, which is something they will never do. » (p.157). Cette séquence ne m’apparaît ni purement raciale ni purement religieuse. Avec la logique religieuse, elle a en commun de proposer une conversion possible, de quiconque à l’islam. En revanche, elle interdit la conversion dans l’autre sens, ce qui la rapproche de la logique raciale. En fait, l’image qui vient à l’esprit est celle d’une logique virale (bon, OK, je le dis : c’est le modèle des zombis : n’importe qui peut se faire mordre et en devenir un, c’est une transformation irréversible et une fois accomplie le zombi fait tout pour mordre autrui). Cela pose la question : n’est-ce pas là une forme de racisation proprement religieuse ?
  5. Rapidement, je signalerai que ce point peut expliquer le refus d’Anglada, au chapitre des conclusions, de proposer une campagne de prosélytisme comme aboutissement logique de la logique confessionnelle.
  6. Finalement, il m’a semblé qu’en mettant l’accent sur les « conflits internes », Fernando Bravo López proposait une lecture finalement optimiste de l’islamophobie dans la mesure où on en retire le sentiment que les contradictions internes vont toujours miner les mouvements islamophobes. Il se pourrait bien que certains lecteurs en retirent le sentiment qu’il minimise le danger (ce n’est pas mon cas, je le précise, mais je crois que cette lecture est possible). Or, il est possible de renverser la perspective : le caractère composite de l’islamophobie peut expliquer son caractère fédérateur entre des tendances idéologiques qui autrement serait strictement incompatible entre elles. En ce sens, analyser l’islamophobie comme un phénomène composite comme le fait Bravo López n’explique pas seulement les divisions des islamophobes, mais aussi la croissance du mouvement. Elle pourrait même, au regard de l’action politique, permettre de dépasser le combat en termes législatifs (auquel il fait référence pour expliquer la popularité de l’analyse en termes de racisation, comme indiqué dans le précédent billet) en posant le problème en termes de mobilisations politiques.

Notes

[1] Fernando BRAVO LÓPEZ, « Völkisch versus Catholic Islamophobia in Spain: the conflict between racial and religious understandings of Muslim identity », Revista de estudios internacionales mediterráneos, 2017, no 22, pp. 141‑164.

[2] Bernard DUCHARME, Retour sur « L’innocence des musulmans »: la polémique anti-musulmane d’Ancien Régime et ses canaux de diffusion contemporains, Québec, Presses de l’Université Laval, 2016, 47 p.

Racisme et islamophobie (1): Critères et débats

L’article dont je vais parler aujourd’hui, écrit par Fernando Bravo López, discute d’un enjeu théorique sur la définition de l’islamophobie qui est débattu entre les spécialistes de la question: l’islamophobie se réduit-elle au racisme ou recouvre-t-elle un phénomène plus large et plus complexe ? Mais avant, puisqu’il sera question de racisme, j’ai décidé de piocher dans quelques notes prises ailleurs sur les concepts de « race » et de « racialisme » pour donner quelques points de repères au lecteur. Puisque le billet a fini par être très long, j’ai choisi de le scinder en deux publications. La première donnera quelques indications sur la race et les idéologies racialistes, puis abordera la première partie de l’article de Bravo López où il discute des enjeux théoriques sur les rapports entre racisme et islamophobie. Le billet prochain abordera le corps de son texte, où il analyse les conflits idéologiques internes d’un parti d’extrême-droite, puis mes réflexions sur l’ensemble de l’article.

Le mot « race », du concept médiéval au sens biologique

Le concept de « race », tel que nous l’entendons aujourd’hui, n’existait pas au Moyen Âge. Le mot existait, mais il désignait autre chose, lié à la parenté. Jacques Heers le mentionne dans un passage où il indique que ce mot était employé pour désigner des groupes solidaires d’aristocrates regroupant plusieurs familles qui s’appropriaient le contrôle de territoire:

On parlait volontiers de « parentés » ou de « races », de consorterie en Toscane et à Gênes, d’alberghi plus tard à Gênes, de domus à Vérone. Souvent, faute d’un vocable approprié, l’on se contentait de citer des noms de famille en employant systématiquement le pluriel; mais, partout, chacun savait la force de ces solidarités qui dictaient leur loi, vivaient en blocs compacts et de la sorte, imposaient inévitablement une marque originale au tissu et au paysage.[1]

Cette petite remarque vise à rappeler qu’il faut distinguer le mot du concept. L’un des grands problèmes dans l’histoire du racisme est d’identifier le moment et, surtout, les conditions d’apparition du concept de race au sens du « racisme biologique ».

Dans un article très intéressant publié en 2014, Thierry Hoquet a proposé six critères pour « préciser et circonscrire » et étudier le concept de « race » dans une perspective historique. [2]

Il ne s’agit pas forcément de dire qui que si l’un de ces critères n’est pas employé, il n’y a pas de concept de « race ». Il s’agirait plutôt de dire qu’une étude de l’histoire du concept de race devrait, dans chaque situation étudiée, se demander si ces critères sont rencontrés, afin de permettre une approche comparative et évolutive du concept dans le temps.

Voici les six critères en abrégé:

  1. Le mot « race » est-il utilisé explicitement par l’auteur?
  2. De quel manière l’auteur divise-t-il le genre humain? Y a-t-il un nombre limité de catégories?
  3. La couleur de la peau est-elle un critère employé pour distinguer les groupes humains?
  4. Y a-t-il une hiérarchisation des groupes humains identifiés?
  5. Les catégories ont-elles leurs souces dans des phénomènes naturels? Autrement dit, sont-elles naturalisées?
  6. Y a-t-il des passages possibles entre les groupes?

C’est à partir de ces différends critères que Hoquet entreprend d’identifier l’apparition du concept de « race » au sens du « racisme classique » ou du « racisme biologique ». Ce qu’il faut en comprendre, c’est que, se situant dans une perspective d’histoire des concepts, Hoquet fait une histoire emic de la race (sur l’opposition etic-emic voir mon billet sur le sujet), en s’intéressant à la manière dont ce concept a servi à des gens à donner un sens à ce qui les entourait.

Les idéologies racialistes et leurs traits principaux

Dans un chapitre publié en 1989, Tzvetan Todorov, lui, s’intéressait plutôt à l’élaboration d’un concept etic du « racialisme », autrement dit d’une idéologie raciste. En effet, Todorov a choisi de distinguer une idéologie fondée sur la distinction des races humaines (le racialisme) du comportement discriminatoire envers des gens ayant des caractéristiques physiques données (le racisme). Les critères qu’il se donne pour reconnaître le racialisme, sous quelque nom qu’il se donne, sont au nombre de 5 :[3]

  1. La croyance en l’existence physique des races humaines.
  2. La continuité entre physique et morale, autrement dit la croyance selon laquelle on peut inférer des caractéristiques morales d’une personne d’après des caractéristiques physiques de celles-ci.
  3. L’action du groupe sur l’individu, autrement dit l’idée que les caractéristiques identifiées sont collectives et communes à l’ensemble du groupe.
  4. Une hiérarchie unique de valeurs. Autrement dit, si chaque groupe a des valeurs distinctes et qu’il n’y a, dans l’absolu, qu’une seule hiérarchie de valeur, il y a également une hiérarchie entre les groupes.
  5. La volonté de décider d’une politique en fonction d’un savoir sur les races humaines conformes aux trois premiers points.

Au point 1, Todorov précise que la plupart des théoriciens des races humaines ont reconnu l’existence du métissage tout en s’y opposant. À leurs yeux, l’humanité demeurait une seule espèce, et les croisements entre des « races » étaient une évidence mainte fois constatée. Elle demeurait cependant indésirable, puisque, en vertu de l’existence d’une hiérarchie, l’hybridité ne pouvait représenter qu’une dégénération de la race supérieure. Si l’hybridité est donc possible, en revanche, ce ne peut être que par la reproduction : l’individu, lui, est figé à l’intérieur de sa « race ». Voici donc deux séries d’outils (d’autres peuvent exister) pour travailler sur le racisme. L’aspect qui retiendra le plus l’attention ici est la question de l’hermétisme des groupes dits « raciaux ».

Islamophobie et racisme: quelques enjeux

Venons-en à l’article, récent, de l’historien espagnol Fernando Bravo López[4]. Il y examine la question de savoir si l’islamophobie est une forme de racisme. La réponse qu’il y apporte est nuancée : à ses yeux, il existe différentes sortes d’islamophobie, certaines relevant du racisme et d’autres non. Ce n’est pas première fois qu’il fait cette affirmation. Fernando Bravo López n’est en effet pas un nouveau venu dans l’étude de l’islamophobie et il apparaît généralement dans les bibliographies sur le sujet. La synthèse de Hajjat et Mohammed mentionne surtout ses travaux — sa thèse — comme pionniers dans l’étude comparative de l’islamophobie et de l’antisémitisme (chapitre 11)[5]. Ces différentes revues de littératures indiquent les débats autour de la définition qu’il convient de donner à l’islamophobie pour en retirer les meilleurs avantages épistémologiques. Fernando Bravo revient également, au début de son article, sur ces débats en soulignant que la tendance dominante serait de définir l’islamophobie comme un racisme anti-musulman. Or, qu’est-ce qui définit le racisme ? En se fondant sur sa revue de littérature, l’auteur retient en particulier le critère 6 de Thierry Hoquet, soit l’impossibilité de passer d’un groupe dit racial à un autre. Dans cette acceptation, les racistes attribuent (à tort ou à raison, peu importe) l’identité musulmane à certains individus en vertu de certains traits stigmatisés (apparence, sonorité du nom, façon de s’habiller) et supposent cette identité statique, immuable et porteuse de caractéristiques morales définies : c’est le processus de racisation.

Cette définition de l’islamophobie permet en effet de comprendre bien des phénomènes de discrimination envers les musulmans et les exemples ne manquent pas pour la corroborer. Mais le fait que ces exemples existent, précise Bravo López, s’il signifie que l’islamophobie « raciale » existe, n’implique cependant pas que toute islamophobie soit raciale. Le critère de l’enfermement dans une identité immuable, l’impossibilité de passer d’un groupe à l’autre, tendrait à exclure de l’islamophobie des discours d’intolérance religieuse particulièrement virulents, mais qui admettent en principe la possibilité que le « problème » se résolve par la conversion. La prise en compte de ces discours d’intolérance religieuse se heurte cependant à des résistances chez plusieurs chercheurs, notamment dans l’université anglo-saxonne, qui y voient une manière de diminuer l’importance du problème en le réduisant à une critique de la religion. Cette réaction est compréhensible, d’après Bravo López, car dans la tradition législative britannique, la notion de « race » est au cœur du dispositif légal protégeant les minorités des discriminations. Par conséquent, plutôt que d’attaquer ces discriminations comme des atteintes à la liberté de conscience, ces chercheurs s’efforcent de faire entrer l’ensemble des formes d’islamophobie au sein du « système des relations raciales » (p.144-145). Pour l’auteur, cependant, l’intolérance religieuse — la diabolisation d’une religion dans le but de justifier des mesures discriminatoires envers les tenants de cette religion, voire des persécutions pour les forcer à la conversion — ne peut aucunement être confondue avec la critique de la religion, une activité légitime. « It is one thing to contend that Muslims are wrong and altogether something else to contend that Muslims are a vital threat » (p. 144). Cela posé, l’auteur avance que l’inconvénient de réduire l’islamophobie à un racisme est s’empêcher de saisir la complexité du phénomène et notamment de s’aveugler sur les conflits et contradiction qui peuvent traverser les mouvements islamophobes. C’est ce qu’il s’efforce de démontrer en étudiant un ouvrage publié par Josep Anglada, qui fut jusqu’en 2015 le principal leader d’extrême-droite en Catalogne, son parti ayant enregistré 75 000 voix aux élections de 2010 (pour un résultat de zéro siège). J’aborderai cette partie dans le prochain billet.

En attendant, les impatients peuvent lire son article ici.

 Notes:

[1] Jacques HEERS, La ville au Moyen Âge, paysages, pouvoir et conflits, Paris, Fayard, 1990, p. 206.

[2] Thierry HOQUET, « Biologisation de la race et racialisation de l’humain: Bernier, Buffon, Linné », in L’invention de la race. Des représentations scientifiques aux exhibitions populaires, Paris, La Découverte, 2014, pp. 25‑42.

[3] Tzvetan TODOROV, Nous et les autres, La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, 1989, p. 133‑140.

[4] Fernando BRAVO LÓPEZ, « Völkisch versus Catholic Islamophobia in Spain: the conflict between racial and religious understandings of Muslim identity », Revista de estudios internacionales mediterráneos, 2017, no 22, pp. 141‑164.

[5] Abdellali HAJJAT et Marwan MOHAMMED, Islamophobie: comment les élites françaises fabriquent le problème musulman, Paris, La Découverte, 2013, 302 p.

Le mémoire de Mélanie Beauregard (2) – Méditations sur le mémoire

Comme je l’ai indiqué dans mon précédent billet, j’aborderai maintenant mes réflexions de fond sur le mémoire résumé la dernière fois. Si on a lu ce billet, on appréciation est positive. Il s’agit d’un travail qui apporte une pierre utile à l’étude de l’islamophobie dans ses mécanismes discursifs, notamment dans le cadre québécois. Étant donné que les études sur l’islamophobie au Québec accusent un certain retard par rapport à d’autres pays, il faut saluer cette évolution. Il n’existe toutefois pas de travail intégral et il s’agit ici de réfléchir sur la méthode, ses limites, ses potentialités et d’autres enquêtes qui permettraient de la compléter. Lors d’un échange avec l’autrice il y a quelques mois, elle m’a dit que son mémoire était loin d’être parfait et que je ne devais pas me gêner pour le critiquer. Dont acte. J’essaierai ici de faire une critique constructive dans la mesure de mes moyens, gardant à l’esprit que je dois franchir la frontière disciplinaire de l’historien à la sociologue et que la méthode utilisée par Mélanie Beauregard ne m’est pas particulièrement familière. L’exercice de la critique ici consiste aussi, pour moi, à réfléchir tout haut pour clarifier mes impressions sur celle-ci.

La méthode, risques et potentiel

J’avouerai d’emblée ne pas être friand des approches lexicographiques, qui analysent un corpus de texte à partir de sélections de mots dont on calcule les occurrences et les interactions à partir d’indices mathématiques. « Ne pas être friand » ne signifie toutefois pas que je n’en admets pas l’utilité. La mathématisation peut être une manière de vérifier ou infirmer des impressions, d’appuyer des arguments et de se protéger contre des accusations de sélections arbitraires. En somme, elle appartient à l’arsenal d’objectivation auquel peut recourir le chercheur en sciences sociales. Il faut d’ailleurs souligner que les critiques qui ont cru pouvoir accuser Mélanie Beauregard de fabriquer des critères pour accommoder une conclusion décidée d’avance se sont manifestement fourvoyés. L’examen attentif du mémoire ne permet pas de soutenir une telle assertion, puisque :

  1. Le choix des critères n’a pas été fabriqué ad hoc pour cette recherche et provient d’études sur l’islamophobie réalisée par des gens qui n’avaient pas le Québec et encore moins Martineau comme sujet de préoccupation. Il se trouve simplement que ces critères ne décrivent pas Martineau à son avantage.
  2. L’autrice n’hésite pas à réfuter l’une de ses hypothèses initiales lorsqu’elle constate que l’analyse du corpus ne permet pas de la soutenir.

Ces points montrent que le travail d’objectivation possède une certaine efficacité dans le contraintes qu’un ou une chercheur.cheuse peut s’imposer à soi-même.

Pour revenir à l’approche lexicographique, peut-être que je m’en méfie, parce que les historiens y ont peu recours et que j’en ai donc peu l’habitude (ça n’empêche pas certains historiens quantitativistes de recommander la méthode – On verra sur ce point l’introduction pertinente de Claire Lemercier et Claire Zalc[1]). Bien sûr, type de méthode ne rend pas la forme particulièrement agréable à consulter, mais ce type de reproche est peu valable : ce n’est ni de la poésie ni un roman. Je m’interroge en revanche sur les effets d’un tel degré de formalisation de l’analyse. Un premier danger est évité : l’autrice semble avoir lu une à une chacune des chroniques, avoir codé dans un logiciel d’analyse qualitative les procédés identifiés, puis utilisé les codes pour procéder à la construction des indices statistiques sur lesquels elle appuie son analyse. C’est un bon point, car cela signifie que la mathématisation et le logiciel ne se substituent pas à la lecture proprement dite, comme il arrive parfois lorsque des corpus très volumineux sont examinés, mais viennent s’y surajouter pour supporter l’analyse. Il y a donc possibilité, lors de l’analyse du corpus de réajuster le tir, par exemple pour prendre en compte des paraphrases qui n’incluraient pas les mots-clés attendus. En revanche, ce haut degré de formalisation de l’analyse peut-il faire passer sous le radar des procédés de contournement ? La question se posera surtout à l’avenir, si les chroniqueurs, politiciens et intellectuels sont susceptibles d’apprendre à bien connaître les critères en vertu desquels ils seront analysés et éventuellement jugés, et d’élaborer des procédés pour parvenir à leur fin sans être aperçus. Noiriel a bien souligné ce problème dans les sondages qui, trop prévisibles, sous-représentent le racisme des lettrés et surreprésentent celui des pauvres et moins éduqués[2]. Une analyse sociologique trop formalisée risque-t-elle de prêter flanc à ce problème ? Elle y est moins vulnérable, car la sociologie, contrairement aux instituts de sondage, n’est pas une entreprise commerciale. Elle le pourrait s’y exposer si la méthode était répétée de manière régulière. Pour l’heure, le problème mérite sans doute d’être discuté, mais n’est pas trop immédiat. Un enjeu plus pressant est que l’analyse des textes comme corpus où il s’agirait de repérer des processus discursifs me paraît occulter les contextes d’énonciation et les rapports entretenus entre les textes entre eux. Les polémiques qui surviennent dans la sphère publique touchant à l’islam ont souvent une durée de quelques jours à quelques semaines. Il doit donc, au sein du corpus, y avoir des « chaînes de chroniques » dotées d’une dynamique propre, à analyser en fonction de codes spécifiques et d’une diachronique liée à l’événement auxquels elles font référence. L’étude de ces séquences pourrait être riche d’enseignements sur les modèles discursifs de Martineau, en mettant en lumière non pas seulement des procédés discursifs, mais des stratégies de positionnements. Sur un autre point, les explications méthodologiques ne m’ont pas bien aidé à comprendre la dimension cognitive de l’approche de l’autrice, qu’elle qualifie de « sociocognitive ». Peut-être les commentaires finaux sur la subtilité et la probable inconscience des usages identifiés relèvent-ils de cet aspect ?

Ces réserves exprimées, la méthode utilisée m’a semblé convaincante pour mettre en lumière les cohésions discursives à l’intérieur du corpus et les logiques qui les sous-tendent. La mathématisation permet de toujours savoir le poids des observations avancées et, à l’intérieur de ses limites d’observation, permet l’administration d’une preuve rigoureuse. Elle permet d’identifier l’islamophobie et de la situer en fonction d’un profil discursif donné. La cohésion qui se dégage de cette analyse devrait d’ailleurs faire réfléchir certains des critiques de Martineau, qui l’accusent de soutenir une idée et son contraire, sans fil conducteur : tel ne paraît pas être le problème de ce monsieur, du moins au cours de la période sous étude. Le profil islamophobe qui ressort est celui d’un auteur certes réactif (il réagit à l’actualité davantage qu’il ne prend d’initiatives, contredit davantage qu’il n’émet d’idée), mais relativement cohérent.

Je soulignerais également que c’est dans cette capacité à forger des profils variés que je vois l’une des potentialités principales de la méthodologie utilisée par Mélanie Beauregard. Celle-ci permet l’élaboration d’une typologie de discours islamophobes. L’autrice utilise en effet une grille en treize procédés. Qu’elle en repère cinq sur les treize peut correspondre à un profil. Il sera intéressant, si elle étend au cours de son doctorat son analyse sur un plus large nombre de chroniqueurs comme elle le suggère dans son mémoire, de voir combien de profils discursifs d’islamophobes elle peut identifier.

Quelques limites en amont et en aval

Cette dernière remarque sur la possibilité potentielle d’élaborer une typologie des profils discursifs islamophobes me permet de signaler deux limitations imposées par une approche d’analyse du discours. L’une de ces deux limites est signalée par l’autrice dans sa conclusion : nous manquons d’une étude de réception des discours pour aller au-delà de la logique interne de celui-ci et comprendre l’impact réel que celui-ci peut avoir sur les différents lectorats qu’il touche. La seconde touche à l’étude de la configuration du champ médiatique. En effet, si les profils identifiés peuvent être compris selon leurs logiques discursives internes, comprendre pourquoi un acteur médiatique (Martineau ou un autre) opte pour un discours ou une stratégie discursive donnée implique de comprendre sa trajectoire individuelle, les contraintes qui pèsent sur lui et son positionnement au sein du champ médiatique. En élaborant une typologie en fonction de groupes de procédés employés, on donne un appui pour deux types d’enquêtes qui viendraient combler ces lacunes. En amont du discours, des enquêtes sur les acteurs islamophobes du champ médiatiques qui permettraient de déterminer si des types de profils donnés correspondent à des types d’acteurs spécifiques. En aval du discours, des enquêtes sur la variété des réceptions possibles de ceux-ci : quels types de récepteurs réagissent de quelles manières à quels profils de discours ? En font-ils la reproduction active ? Passive ? Ou le combattent-ils ? Le détournent-ils ? En élargissant ainsi l’éventail des enquêtes, nous aurions alors véritablement les moyens de comprendre quel rôle le champ médiatique joue dans les enjeux ayant trait au racisme et à l’islamophobie.

Enfin, c’est la dernière voie que j’aimerais souligner, il faudrait pour élargir l’analyse examiner les interactions du discours islamophobe avec d’autres types de discours, car il n’existe pas en vase clos. Prenons par exemple le cas de Martineau et du féminisme. En page 89 de son mémoire, Beauregard cite un extrait de chronique de Martineau où il dénigre une journaliste ayant dit « Il est vrai qu’il a des gens au Québec qui se servent un droit à l’égalité pour cacher leur intolérance. Qui se découvrent féministe soudainement quand il est question d’islam ». Martineau tourne la remarque en ridicule, mais elle correspond au sentiment de bien des féministes qui voient leur cause instrumentalisée au service de l’intolérance, mais fait aussi l’objet d’une captation dans la mesure où ceux qui se la réapproprient ainsi se servent de leur féminisme autoproclamé pour attaquer les organisations féministes. Celles-ci sont ainsi sommées de ne s’intéresser qu’aux thèmes qui intéressent les islamophobes et à rien d’autre. Un autre sarcasme de Martineau, cité en page 99 du mémoire, exprime cette logique : « Au lieu d’écrire de longs manifestes contre les dangers du rouge à lèvres et du g-string, nos amies de la FFQ devraient plutôt lire Ma vie à contre Coran, de Djemila Benhabib. […] » Cette logique croise la hiérarchisation des musulmans identifiée par Mélanie Beauregard avec une autre hiérarchisation, des féministes cette fois-ci, avec des résultats semblables. Mais la représentation du féminisme dans les chroniques de Martineau ne faisant pas l’objet du mémoire, il est impossible d’affirmer avec certitude que ce procédé est utilisé de manière systématique. D’autres discours pourraient en général être analysés dans leurs interactions avec l’islamophobie : sur les élites, les immigrants, les religions, les mouvements sociaux en général.

Acte d’accusation ou exercice compréhensif ?

La réception médiatique du mémoire m’incite à aborder un dernier thème : ce mémoire peut-il se comprendre comme un acte d’accusation ? C’est largement ainsi qu’il a été reçu, tant par Martineau lui-même que ses alliés, ainsi que ses adversaires qui ne se sont pas gênés pour brandir triomphalement le mémoire (ou plus souvent les articles traitant de celui-ci) contre le chroniqueur honni. Les journalistes eux-mêmes, sans forcément prendre parti, semblent avoir estimé que l’intérêt principal du mémoire était d’affirmer que Martineau était islamophobe. Cette réception reflétait-elle la démarche de l’autrice ? Est-ce là le principal intérêt de ce travail ? Pour articuler ma réflexion, je commencerai par interroger la réponse que Mélanie Beauregard donne aux questions structurant sa problématique, puis je me tournerai vers l’adéquation entre l’argumentation déployée et les attentes du milieu médiatique.

Comme je l’ai indiqué dans mon premier billet, l’autrice présente son mémoire comme une sociologie des médias, en se demandant quel est le rôle des médias dans le discours public islamophobe : agissent-ils en structurant un discours préexistant, éventuellement en le banalisant ou, au contraire, en sont-ils producteurs et les piliers ? À cette question, nous n’aurons pas de réponse tout à fait claire dans la conclusion, mais nous avons certainement des éléments de réponse au sein du cheminement. Interprétons un peu : d’une part, on aura appris que l’argument d’autorité est l’un des traits centraux de la rhétorique de Martineau est l’argument d’autorité, d’autre part, on aura appris que les traits centraux de son profil islamophobe sont les procédés rhétoriques les moins directs (sauf un), traduisant une islamophobie vraisemblablement inconsciente et produite de l’intériorisation d’éléments structurels. Ces deux traits, l’usage de l’argument d’autorité et les procédés indirects et structurels favorisent l’hypothèse d’un profil médiatique qui structure et catalyse une islamophobie ambiante davantage que d’un profil produisant et implantant le discours. Le corpus se centrant sur un seul chroniqueur, cependant, cette conclusion ne peut être généralisée à l’ensemble des médias : on peut estimer par exemple que des « autorités » dont Martineau fait usage sont actrices du champ médiatique et y sont productrices de discours islamophobes.

Au-delà de ces indications, la méthodologie étant construite autour d’une série de critères associés à l’islamophobie, elle peut permettre d’identifier celle-ci et d’analyser les mécanismes internes du discours. Elle peut plus difficilement saisir les déterminants du rôle joué par les médias. Qu’il s’agisse de mettre en forme l’islamophobie ou de la produire, des questions continuent à se poser : pourquoi et comment des acteurs favorisant celle-ci parviennent-ils à se tailler une place de choix dans le milieu médiatique ? Qu’est-ce qui pousse les médias à favoriser ce type de discours ? Pour articuler le discours aux conditions de son émergence, d’autres méthodes devront être utilisées, notamment l’analyse des configurations et de l’économie des médias.

La réception du mémoire lui-même a été soumise aux configurations du champ médiatique. Le mémoire de Mélanie Beauregard a beau donner des indications pertinentes pour répondre à la question posée au début, le fait qu’elle ne fasse que les esquisser en conclusion pour s’attarder plus longuement sur les traits islamophobes qu’on retrouve chez Martineau a sans doute favorisé sa récupération médiatique. D’une part, puisqu’on ne peut en tirer de conclusions définitives sur l’ensemble des médias, les journalistes qui l’introduisent dans l’espace public ne se sentent pas forcément appelés à faire leur propre examen de conscience. D’autre part, le fait que le corpus était centré sur un chroniqueur particulier très prolifique (en raison même du volume de sa production) en faisait un instrument aisément utilisable pour quiconque souhaite s’attaquer à lui. Dans un champ médiatique marqué par des affrontements constants, cela n’a pas manqué. La réception médiatique du mémoire s’est faite sur un mode proche du fait divers : crime — identification du méchant – procès (j’ai pris quelques notes sur ce sujet ici). Très vite, les adversaires de Martineau ont construire « l’affaire » avec Martineau dans le rôle du méchant, tandis que Martineau lui-même et ses alliés ont retourné l’histoire pour mettre Mélanie Beauregard (qu’ils ne nommaient pas par son nom), « l’étudiante en sociologie de l’UQAM » dans le rôle de la méchante. Ce retournement était d’autant plus aisé pour eux que le mémoire était construit sur un terme déjà intégré aux stratégies rhétoriques de Martineau : islamophobie. Ironiquement, la première réaction du chroniqueur était conforme à un schème analysé en page 63 du mémoire : se poser en victime de la « menace de l’islamophobie », de censure (il y a eu beaucoup de réactions sur Facebook, mais sa principale réponse s’est faite dans sa chronique du 7 mars 2017, qui épousait bien des schèmes analysés par Beauregard dans son mémoire, comme quoi celui-ci semble avoir quelques qualités prédictives). Les critères sur lesquels elle se fonde pour discuter ce qu’est l’islamophobie ont été négligés par les deux camps, l’un sûr que l’islamophobie n’existe pas, l’autre sûr de ce que c’est. Il importe pourtant de rappeler que ces critères, elle ne les a pas inventés et qu’ils ne sont pas là ad hoc pour fabriquer une accusation. Dans cette mise en récit médiatique du mémoire, les deux camps ont négligé bien des éléments du mémoire. Le caractère indirect et inconscient de son islamophobie s’accordait assez mal, par exemple avec l’une et l’autre narrativité. La notion que le mémoire devait être un jalon sur une étude plus large de l’islamophobie a également été négligée par les deux camps.

Ces brefs commentaires sur la réduction du contenu du mémoire à ce qui pouvait simplement servir à alimenter les luttes préexistantes au sein de l’espace public paraissent renvoyer les deux camps de la réception dos à dos. C’est vrai, mais sur un critère spécifique, celui de la réduction du contenu. Comme je l’ai indiqué au début du premier billet, il faudrait une petite étude, autrement dit un examen attentif des acteurs de la réception et des étapes de celle-ci, pour aller plus loin et dégager les asymétries entre ceux-ci. Il faudrait notamment faire la part des logiques militantes, idéologiques et carriéristes qui y ont présidé. Je ne dispose pas du temps nécessaire pour me livrer à cet exercice. Par ailleurs, je laisserai à l’autrice elle-même la possibilité de se prononcer, si elle le souhaite, sur les usages publics qu’elle souhaiterait qu’on fasse de son travail. Je me suis contenté ici de tenter de rendre compte du travail de la chercheuse dans son ampleur et avec ses subtilités. Sans doute ma lecture met-elle davantage l’accent sur certains aspects que sur d’autres ; sans doute d’autres lecteurs préféreront accorder un peu plus d’importance à certains aspects, un peu moins à d’autres. J’ai voulu cependant en discuter longuement pour que toute l’ampleur de l’étude soit intégrée à la discussion, plutôt que de centrer celle-ci sur le seul Martineau.

Notes

[1] Claire LEMERCIER et Claire ZALC, Méthodes quantitatives pour l’historien, Paris, Éd. La Découverte, coll. « Collection Repères », n˚ 507, 2008, p. 49.

[2] Gérard NOIRIEL et Bertrand RICHARD, Racisme, la responsabilité des élites, Paris, Textuel, coll. « Conversations pour demain », 2007, p. 17‑22.