Les guerres civiles péruviennes (3): le soulèvement pizarriste, première partie

Le billet précédent s’était conclu par l’écrasement des troupes almagristes par le gouverneur du roi, Vaca de Castro, et par l’exécution de leur chef, Diego Almagro el Mozo. J’avais souligné que ce conflit marquait le moment où la couronne espagnole commençait à intervenir directement dans les affaires du Pérou. La nouvelle conquête n’était pas achevée, et n’avait pas encore montré tout son potentiel pour l’Espagne (les mines d’argent du Potosí ne seraient découvertes que quelques années plus tard), mais le butin des Pizarros, la densité de la population et le précédent du Mexique montraient déjà que la prise en main des territoires américains devenait un enjeu stratégique essentiel pour accroître la puissance de l’Espagne en Europe. Le soulèvement pizarriste fut une réaction à cette reprise en main. En terminant le billet que j’avais prévu consacrer à ces événements, j’ai constaté que j’avais nettement passé la limite de mots que je me fixe pour un billet, j’ai donc scindé le récit en deux. Cette première partie se termine essentiellement sur le point de non-retour du soulèvement.

Les ambitions de la monarchie

Pour consolider sa position après être arrivé au Pérou, Vaca de Castro commença par s’y comporter comme un chef conquistador parmi d’autres : il organisa de nouvelles expéditions pour occuper les combattants du jour d’avant et donner un nouvel élan à la conquête et il redistribua les encomiendas pour récompenser ceux qui l’avaient soutenu lors du second conflit almagriste et confisquer leurs biens à ceux qui n’avaient pas choisi le bon camp. Restait le problème de Gonzalo Pizarro. Francisco Pizarro, qui avait eu le titre de gouverneur au moment de la conquête, avait indiqué par acte notarié que si quelque chose devait lui arriver (être assassiné entre dans cette catégorie), son frère devait lui succéder comme gouverneur[1]. Pour Vaca de Castro, nommé gouverneur par la Couronne, Gonzalo pouvait donc représenter un rival dangereux, reposant sur une légitimité différente de la sienne. Aussi s’efforça-t-il de le tenir à distance en douceur. Il organisa une cérémonie au cours de laquelle il lui rendit hommage, le récompensa et l’envoya se reposer dans ses propriétés, une manière comme une autre de le tenir à l’écart des décisions[2].

Or, l’arrivée de Vaca de Castro pour mettre fin aux conflits opposant pizarristes et almagristes n’était que le commencement de l’intervention de la Couronne dans la conquête. Bien que la colonie péruvienne n’ait pas encore révélé tout son potentiel pour la politique impériale espagnole (les mines d’argent du Potosí étaient sur le point d’être découvertes, mais on n’y était pas encore), la richesse du butin récolté et la densité de population concernée, tant au Mexique qu’au Pérou était alléchante. En conflit avec les Valois de France, les luthériens d’Allemagne et l’Empire ottoman, Charles Quint avait des besoins financiers criants. Il lui fallait organiser les nouvelles colonies pour en retirer les impôts dont il avait besoin.

Le choc des « Nouvelles lois »

C’est dans ces conditions qu’il faut comprendre l’intérêt marqué par l’Empereur pour les idées défendues par Bartolomé de Las Casas. J’ai déjà dit un mot de ce religieux dominicain, choqué du traitement réservé aux « Indiens ». Bartolomé de Las Casas était convaincu que l’institution responsable de la « destruction des Indes » était l’encomienda, par laquelle on assignait le travail d’un certain nombre d’« Indiens » à un conquistador en récompense des services rendus, et en échange de la protection et l’évangélisation qu’il apporterait aux « Indiens ». C’était l’institution par laquelle les conquistadors épuisaient les autochtones qui leur étaient affectés, déstructuraient leur économie et favorisaient ainsi (involontairement, mais fatalement) la famine et la maladie qui l’accompagnait. Les multiples démarches de Bartolomé de Las Casas et de ses coreligionnaires de l’ordre dominicain ont porté fruit. En 1542, Charles Quint signait à Barcelone un ensemble de lois pour organiser les nouvelles conquêtes d’Amérique. Ces « Nouvelles Lois des Indes » (« nouvelles », parce qu’il y avait eu, en 1512, les « Lois de Burgos » mises à jour et remplacées par les lois émises depuis Barcelone) comprenaient notamment des dispositions pour limiter la portée des encomiendas. La plus importante d’entre elles était qu’on indiquait que celles-ci ne seraient pas héréditaires. Pour les encomenderos, le coup était rude. Il faut dire que Charles Quint n’était pas guidé que par bonté d’âme. Une trop grande puissance et une trop grande richesse des conquistadors risquaient de faire obstacle au renforcement de son autorité en Amérique, donc d’obtenir les richesses qu’il en espérait pour soutenir sa politique européenne. En faisant appel à lui pour prendre la défense des « Indiens », Bartolomé de Las Casas et les dominicains lui fournissaient un moyen et une légitimité pour attaquer la puissance de ses rivaux potentiels. C’est ainsi que peut s’expliquer que Charles Quint ait été favorable aux thèses lascasiennes alors même que, poussée à son aboutissement logique, la doctrine de Las Casas pouvait conduire à remettre en cause l’ensemble de la domination espagnole sur l’Amérique. Dans le cas du Pérou, une autre mesure rendit les Lois Nouvelles encore plus insupportables : tous ceux qui avaient pris part aux vendettas opposant les clans des Pizarros et des Almagros devaient être privés des encomiendas qui leur avaient été attribuées. Autant dire tout le monde[3].  Même Paullu Inca, le frère de Manco et « l’Inca fantoche » des conquistadors, s’était fait attribuer une encomienda, s’insérant ainsi dans le nouvel ordre du pouvoir mis en place par les Espagnols.

Gonzalo Pizarro contre le vice-roi

Pour appliquer les Lois Nouvelles, Charles Quint nomma un vice-roi du Pérou, ainsi que cinq auditeurs formant une chancellerie qui devait agir comme tribunal, organe de législation et d’administration. À l’arrivée du vice-roi Blasco Nuñez de Vela à Lima, les conquistadores les plus influents, de Cuzco, résolurent d’envoyer quelqu’un pour lui faire part de leurs plaintes et revendications contre les Lois Nouvelles. À leurs dires, Bartolomé de Las Casas avait falsifié les faits et avait été un encomendero particulièrement corrompu qui cherchait à se débarrasser de ceux qui avaient été témoins de ses forfaits, témoins qui se trouvaient désormais parmi les conquistadors du Pérou. Pour aller à la rencontre du vice-roi, les encomenderos firent appel au plus prestigieux d’entre eux : Gonzalo Pizarro. Celui-ci commença par mandater un émissaire en Espagne afin de plaider sa cause contre les émissaires du vice-roi. Puis, préférant à la voie de la conciliation celle de l’affrontement, il rassembla une armée de quatre cents Espagnols bien équipés, quelques pièces d’artillerie et quelques milliers d’auxiliaires « indiens » pour se porter à la rencontre du vice-roi, qu’il espérait bien intimider.

Dès lors, chacun comptait ses partisans ; la perspective de devoir entrer en conflit ouvert avec leur roi ne réjouissait guère bien des conquistadores qui firent défection du clan de Pizarro. Depuis son refuge de la forêt, Manco Inca pensa qu’il pourrait jouer le vice-roi contre Pizarro : il envoya en émissaire auprès du premier l’un des almagristes qui s’étaient réfugiés près de lui après la dernière guerre civile. Quel que soit l’accord auquel il parvint, toutefois, un malencontreux incident y mit fin : au retour de l’émissaire, l’Inca et lui jouèrent à une partie de boules et ce dernier, irrité pour une obscure raison, en frappa l’Inca et lui brisa le crâne. Manco désigna son successeur sur son lit de mort, qui exécuta l’Espagnol et ne poursuivit pas les démarches entreprises par son prédécesseur [4]. Entre-temps, les défections qui avaient frappé le camp pizarriste étaient telles que Gonzalo envisageait de prendre la fuite face au vice-roi : cependant, quelques importants partisans de celui-ci changèrent de camp à la dernière minute. Gonzalo Pizarro se retrouva en position de force.

La démarche d’intimidation porta quelque peu : à son approche, le vice-roi annonça qu’il suspendait pour deux ans l’application des Lois nouvelles. Comme Pizarro n’arrêta pas sa marche pour autant, le vice-roi envisagea de brûler la ville et de se retirer dans un site plus facile à défendre. Les auditeurs s’opposèrent à ce projet et firent mettre Nuñez de Vela aux arrêts par un capitaine qui leur était acquis ; le vice-roi parvint cependant à s’enfuir à l’occasion d’une émeute. Les auditeurs s’entendirent ensuite pour rendre à Pizarro le titre de gouverneur que ce dernier estimait lui revenir de droit. Le 28 octobre 1544, Pizarro et son armée, qui comptait désormais environ 1200 Espagnols, entrèrent à Lima [5]. L’ancien gouverneur Vaca de Castro s’enfuit à Panama ; l’expédition  envoyée à sa poursuite saccagea la ville [6] et Vaca de Castro se réfugia aux Açores où il attendit sans bouger la suite des événements. Le vice-roi, pour sa part, parvint à gagner Quito où, menant une campagne de propagande où il faisait passer Gonzalo Pizarro pour un tyran, il rassembla une armée considérable. Cependant, Gonzalo Pizarro, plus rusé, parvint à faire sortir le vice-roi de la cité et l’affronta sur un terrain favorable. Le vice-roi fut battu et tué à Añaquito, le 18 janvier 1546. Mais Pizarro triomphait, mais au prix d’une rébellion ouverte contre le roi.

Notes

[1] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro: conquistador de l’extrême, Paris, Payot, coll. « Biographie Payot », 2004, p. 303.

[2] Ibid., p. 296.

[3] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, Paris, Fayard, 1991, p. 519.

[4] Ibid., p. 521.

[5] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 303‑305.

[6] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 523.

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