Le fascisme italien dans sa phase totalitaire

Je termine mon petit passage en revue de l’histoire du fascisme italien. Ce billet sera un petit peu plus court que les précédents, parce que l’émergence et la conquête du pouvoir m’intéressaient davantage que son maintien. Il reste que la série ne serait pas complète si je n’y consacrait pas quelques centaines de mots.

Au point où j’avais laissé les choses, le fascisme mussolinien avait terrassé la démocratie et Mussolini avait éliminé ses rivaux potentiels. En contrôlant les violences du squadrisme après avoir profité de celui-ci pour éliminer l’opposition politique, en passant une compromis avec les institutions traditionnelles, le fascisme s’était installé au pouvoir. Il avait produit un régime autoritaire et aboli le régime parlementaire traditionnel tout en entretenant une certaine illusion de continuité: la chambre existait toujours, mais elle était solidement tenue en laisse par le parti fasciste. Des élections existaient encore, mais elles avaient pris un caractère plébiscitaire en rupture complète avec les principes démocratiques. Les nouvelles élections à liste choisie par le Conseil produisirent évidemment une Chambre intégralement fasciste, tandis que le Sénat se fascisa progressivement, au fur et à mesure que de nouveaux sénateurs fascistes étaient nommés et que d’anciens sénateurs antifascistes se retiraient.

Sur le plan de l’organisation du travail, le fascisme avait prétendu résoudre la crise du capitalisme par le corporatisme, alternative opposée au communisme. Cette idée, le fascisme n’en était pas l’inventeur, elle était plutôt dans l’air du temps et promue d’abord par l’Église catholique1. La première mouture du projet corporatiste fasciste apparaît tous la forme de la Confédération des syndicats fascistes par un dénommé Edmondo Rossoni en 1922. La suppression de la liberté d’association avait supprimé tout syndicat non fasciste, laissant le champ libre à ces organisations qui n’étaient pas syndicales au sens classique, mais ambitionnaient plutôt de placer sous leur coupe l’ensemble des travailleurs et employeurs. Le projet n’aboutit pas, car Mussolini procéda à la dislocation de la confédération en plusieurs fédérations, ce qui eu pour résultat de laisser davantage les coudées franches au patronat. Un ministère des Corporations fut créé en 1926, mais les corporations elles-mêmes ne firent leur apparition qu’en 1934. Même après cette création tardive, elles ne furent durant toute la période que des organismes dysfonctionnels incapables d’être la réponse originale au capitalisme qu’elles prétendaient être. L’organisation économique réelle de l’Italie fasciste demeura une organisation capitaliste relativement classique, dominée par le patronat, et la politique fut globalement libre-échangiste avant 1929 et protectionniste par la suite.
En 1929, le régime fasciste apporta la dernière pierre à son édifice organisationnel avec une conciliation avec l’Église catholique.
Fort d’une mainmise complète sur les institutions et ayant écrasé et interdit toute opposition, le régime fasciste devait encore réaliser son projet totalitaire. L’absence d’opposition organisée fait en effet la dictature, mais elle ne fait pas le totalitarisme, qui exige la mise en place d’un régime d’adhésion de masse. La propagande, déjà bien ancré dans le paysage culturel italien, fut placée sous l’égide d’un ministère à partir de 1935 (p.51). Une politique culturelle vigoureuse et un mécénat d’État permirent l’adhésion de nombreux artistes et intellectuels, sans qu’ils se fassent imposer un « art officiel », dans ses formes, tandis que les thèmes et les interprétations d’ensemble étaient encadrées. L’éducation et le parti furent mis au service de la création de l' »Italien nouveau » qui était l’idéal du parti fasciste (p.53). En 1939, l’obligation d’aller à l’école était associée avec l’obligation de faire partie des Jeunesses fascistes. La création des faisceaux féminins associait les femmes avec la conquête des esprits. Techniquement reléguée aux rôles traditionnels de mère, épouse et éducatrice, la femme fasciste était associée – dans le rôle d’éducatrice – à nombre d’activités sociales où elle devait participer de la création de « l’homme nouveau » qui était l’obsession du fascisme (p.55).
L’accélération du processus totalitaire se situe principalement à la fin des années 1930. La conquête de l’Éthiopie, entre 1936 et 1939, fournit à la dictature le succès militaire et populaire dont elle avait besoin pour renforcer sa mainmise sur la société. Cette entreprise coloniale était populaire, car elle « vengeait » une défaite qui avait humilié l’Italie unifiée en 1896 à Adoua (au terme d’une autre tentative coloniale). Elle affirmait aussi la place de l’Italie parmi les puissances coloniales et devait être un premier jalon d’un grand empire marquant une « civilisation nouvelle » qui prenait appuie sur l’imagination d’un nouvel empire romain.
Émilio Gentile mentionne une série de mesures de renforcement du totalitarisme:

  • La création des Jeunesses fascistes (1937)
  • Le renforcement des prérogatives du parti fasciste
  • l’aboliton de la chambre des députes et son remplaceme nt par la chambre des faiceaux et corporations (1939)

C’est également dans cette phase que les lois antisémites et racistes (adoptés à l’occasion de la guerre d’Éthiopie) furent promulguées. Ces lois répondaient au désir du Duce de créer une « race » italienne ethniquement homogène, au sentiment qu’il avait que le « judaïsme international » était un moteur majeur de l’antifascisme et au rapprochement avec l’Allemagne nazie dont l’antisémitisme était plus affirmé.

Malgré des réticences initiales face à la montée du nazisme allemand (il voyait en Hitler un fou exalté), Mussolini se rapprocha de celui-ci à la fin de la guerre d’Éthiopie et fini par engager l’Italie dans la Seconde Guerre mondiale. Le résultat fut catastrophique et les défaites italiennes s’enchaînèrent: en Éthiopie, en Libye, en Grèce, avant d’être sur le territoire italien même. En 1943, sous la pression alliée, le régime mussolinien s’effondra et fut remplacé par un nouvel État fasciste, la « République de Salò », aussi appelée « république sociale italienne ». qui dura de 1943 à 1945. Chaotique et désorganisé, ce dernier avatar fasciste prit fin avec la défaite définitive face aux Alliés.

Note

1L’Église catholique propose le corporatisme comme remède aux maux du capitalisme et alternative au socialisme et au communisme matérialistes dans l’encyclique Quadragesimo Anno. L’association du patronat et des ouvriers se veut une résolution de la fracture sociale résultant de la division entre exploiteurs et exploités. LAMONDE, La modernité au Québec 1, 85‑90, 196-198. Sur l’

Le fascisme italien et la conquête du pouvoir

Photo reprise ici https://www.nationalgeographic.fr/histoire/histoire-de-france-raids-vikings-en-france-que-reste-t-il-des-grandes-invasions

Lors d’un précédent billet, j’avais esquissé à grand traits l’histoire du fascisme italien. Je poursuis ici son histoire, toujours à partir du résumé qu’en fait Emilio Gentile dans le premier chapitre de son ouvrage « Qu’est-ce que le fascisme? »

Nous avions laissé les choses en 1920. C’est à cette époque que s’est formé et fait connaître le « squadrisme », le fer de lance du fascisme. Réagissant à une vague d’occupations d’usines par les syndicats, les squadras, groupes fascistes organisés militairement, menèrent une série d’attaques pour casser ces mouvements. Ils y gagnèrent la sympathie de la bourgeoisie et des classes moyennes qui craignaient « le danger bolchévique ». Le fascisme avait donc ses deux composantes organisationnelles et stratégiques : un parti politique et une nébuleuse de groupes violents pour casser ses ennemis politiques et se faire craindre.

Un moment clé arrive aux élections de mai 1921 où la nouvelle ascension du fascisme se traduit par le gain de 35 siècles « à l’issu d’une campagne électorale entachée de violences ». (p.33) Le président libéral Giovanni Giolitti avait favorisé ces gains en fournissant un certain appui aux fascistes. Son calcul était fondé sur la croyance que la violence squadriste disparaîtrait avec l’entrée des fascistes au parlement. La manoeuvre échoua (Mussolini se déclara après les élections fondamentalement républicain – donc antimonarchistes, contre Giolitti associé à un parti politique appuyant la monarchie constitutionnelle – ). Giolitti abandonna le pouvoir et les violences squadristes se poursuivirent contre les socialistes, les communistes, les républicains et les populistes.

À ce point arrive une crise de croissance du fascisme. Son développement rapide, au sein d’un mouvement dont l’organisation n’était pas spécialement centralisée, avec favorisé l’émergence de nombreux chefs provinciaux, leaders du squadrisme, qui prétendaient avoir joué un rôle plus important dans la diffusion du mouvement que le fondateur des Faisceaux de combat. De plus, avec la fin du Biennio Rosso et le déclin du parti socialiste, la popularité des fascistes commençait à s’effriter, la justification de ses violences se faisant moins crédible aux yeux de ceux qui les avaient d’abord supporté au nom d’une « saine réaction ». Un temps, Mussolini fut tenté d’adhérer à un « pacte de pacification » à l’initiative du gouvernement, avec les socialistes et les dirigeants du syndicat CGL, un pacte destiné à solidifier la place du fascisme au sein du parlementarisme. Les chefs provinciaux squadriste s’opposaient à cette pacification. Le crise entre le futur dictateur et les leaders provinciaux se solda par un compromis, Mussolini se faisant accepter comme Duce (chef, fonction plus symbolique qu’organisationnelle), tandis que le pacte de pacification fut abandonné. Les sections de combat, elles, furent intégrées au parti. Mussolini espérait y trouver un plus grand contrôle sur celles-ci, mais les sections provinciales conservèrent encore un bon moment leur autonomie de facto.

En 1922, le parti fasciste était devenu la plus grande force politique du pays. Il avait 200 000 membres, des associations de femmes et de jeunes, des syndicats en propre et bien sûr et surtout, une milice armée. Il multipliait les violences contre les partis rivaux , achevant de les désorganiser. Les violences squadristes continuelles ont suscité une tentative de réaction de la part de l’Alliance du travail qui tenta une « grève légalitaire ». Elles ne parvinrent qu’à provoquer un nouveau sursaut de répressions des miliciens fascistes, ce qui acheva de détruire les organisations ouvrières. Concernant l’opposition politique, pour éviter la formation d’une majorité antifasciste au parlement, Mussolini fit un nouveau compromis, déclarant que le fascisme respectait la monarchie, l’armée et la religion catholique. Il le fit juste avant le début d’une insurrection fasciste dans le nord et le centre du pays, la marche sur Rome. Cette manoeuvre, joignant le terrorisme et la négociation, permit à Mussolini d’accéder au pouvoir en se faisant offrir de former le nouveau gouvernement, un gouvernement de coalition incluant des fascistes, des libéraux, des populistes, des démocrates et des nationalistes.

« Pour la première fois dans l’histoire des démocraties libérales européennes et de l’État italien, le gouvernement était confié au chef d’un parti armé, qui était modestement représenté au parlement, qui rejetait les valeurs de la démocratie libérale et proclamait sa volonté révolutionnaire de transformer l’État en un sens antidémocratique. » commente Emilio Gentile (p.40).
Une fois installé au pouvoir, il restait à Mussolini d’en acquérir le monopole. La désorganisation des partis rivaux lui avait déjà bien pavé le terrain. La suite se fit en plusieurs phases.

L’année 1923 fut une année de consolidation, où se poursuivirent pour l’essentiel les stratégies déjà utilisées. Vis-à-vis des partis politiques, il s’agissait, face aux partis qui n’étaient pas résolument hostiles aux fascistes, de collaborer avec eux tout en s’efforçant de les faire disparaître en les assimilant au parti fasciste; contre les partis antifascistes, il ajouta la répression de l’État aux violences squadristes. Il utilisa la même stratégie pour prendre le contrôle d’administrations locales et créa des organisations fascistes dans le sud où elles étaient encore rares. (p.41)

En 1923-24, le parti fasciste traversa une nouvelle crise de croissance. L’extension du parti, et l’afflux d’opportunistes depuis qu’il s’était installé au pouvoir, avait accru les conflits et rivalités au sein du parti, ainsi que les affrontements entre nouveaux adhérents et anciens du parti. Plusieurs faisceaux devenaient « autonomes » ou dissidents, marquant une distance avec le pouvoir central, tandis que les membres se divisaient en deux factions sur la stratégie à tenir: des « révisionnistes » qui voulaient démilitariser le parti pour tout miser sur le parlementarisme, et des « intégristes » qui voulaient achever la conquête du pouvoir par une seconde vague de violences squadristes. Pour réduire leur autonomie et s’assurer sa mainmise, Mussolini réforma le PNF en lui assignant un « Grand Conseil » à sa tête, dont lui-même était le président, et où siégeaient les dirigeants du parti et les fascistes élus. Ce Conseil ne dirigeait pas seulement le parti fasciste, mais devint le véritable lieu où s’élaboraient les politiques du gouvernement. Toujours pour tenter de maîtriser les chefs squadristes, Mussolini créa (janvier 1923) la « Milice volontaire pour la Sécurité nationale »: il s’agissait de placer le squadrisme sous le commandement du chef du gouvernement. En pratique, les chefs squadristes de province conservaient une autonomie et un pouvoir considérable à leur échelle.

Pour renforcer sa position parlementaire, Mussolini réforma le système électoral pour donner une prime au parti majoritaire. Les élections de 1924 avaient été marquées de violences, dont le cas le plus médiatisé fut l’assassinat du député socialiste Giacomo Matteotti, qui suscita une réaction antifasciste assez forte pour ébranler le fascsisme, mais qui échoua en raison de la mauvaise coordination des oppositions et l’appuie du roi à Mussolini (p.43). Cette réaction renforça par ailleurs le zèle squadriste, forçant à la fois Mussolini à composer avec eux, notamment en confiant la politique intérieur à des chefs squadristes qui utilisèrent ces nouveaux moyens pour renforcer la répression antifasciste, et à s’efforcer d’endiguer l’extrémisme fasciste pour maintenir sa mainmise sur le mouvement. Le chef squadriste Augusto Turati, recruté parmi les extrémistes mais relativement docile envers le Duce, travailla à l’épuration des éléments rebelles du parti entre 1926 et 1930.
Parrallèlement, cette phase est celle de la mise en place du régime fasciste, à travers un processus de démolition du régime parlementaire dans une façade de continuité avec la monarchie constitutionnelle. En 1925, la liberté d’association est abolie, mettant fin aux partis politiques hors du PNF. À la fin de l’année, les députés d’opposition sont déchus de leur poste. En 1926, les maires sont placés sous l’autorité du préfet et leur nomination est décidée par décret royal. Les journaux d’oppsition furent supprimés « ou changèrent de propriétaire » (p.46) et les critiques du gouvernement ou de l’État fut criminalisé à travers une lois rétablissant la peine de mort pour les crimes contre la « sécurité de l’État », un crime confié à un tribunal spécial rigoureusement loyal au régime. Outre de peine de mort, ce tribunal pouvait également prononcer d’autre peines, telle que la « rélégation » (obligation à travailler loin de leur lieu de vie habituel, donc la perte de leur emploie et domincile actuel). Toujours en 1926, la démocratie interne du parti fasciste fut abolie et le parti mis entièrement sous les ordres du Duce.
En 1928, il y eu une réforme de la représentation politique, : désormais, le Grand Conseil choisissait les candidats à la chambre parmi des listes proposées par les les syndicats fascistes et quelques autres organismes. Les électeurs devaient les approuver ou les rejeter en bloc. Le Conseil gagna également des compétences constitutionnelles, la faculté de déterminer une liste de successeurs comme chefs de gouvernement et d’intervenir dans la successsion monarchique. Il cessait dès lors d’être un gouvernement « fantôme » pour devenir officiellement avec le Duce l’organe principal du régime fasciste.
Je terminerai cette esquisse de l’histoire du fascisme italien dans un troisième et dernier billet.

Après la Grande Guerre, la violence…

Je n’aurai pas le temps de livrer le billet que je souhaitais écrire pour aujourd’hui, alors en attendant, je livre, en complément du billet de la dernière fois, une citation de Johann Chapoutot sur les suites de la Grande Guerre. J’avais évoqué dans le dernier billet l’importance que l’expérience de la violence de la guerre avait joué dans l’émergence du fascisme italien, en tant que catalyseur du nationalisme et vécu intime de la violence. Cette expérience fut vécue par tous les participants de la guerre, particulièrement en Europe. Dans Fascisme, nazisme et régimes autoritaires en Europe, Chapoutot s’attarde un moment sur cette expérience, avec quelques citations très évocatrices de sources, pour montrer à la fois la banalisation de la violence et de la mort violente et la glorification du soldat et de la mort violente de celui-ci. Au terme de ces développements, Chapoutot évoque les suites de la guerre, avec d’anciens combattants souvent incapables de s’adapter à la paix.

Le retour à la vie civile, la difficulté pour les anciens combattants de revenir à une économie et à une société de paix vont en conduire beaucoup, après 1919, à célébrer la guerre malgré tout et à tenter de retrouver, dans des organisations paramilitaires diverses, ce sentiment d’appartenance à la vie et à la mort éprouvé dans la boue et le feu des combats. Le cas d’Adolf Hitler n’est, de ce point de vue, pas une exception. Hitler a enduré, souffert et vécu la peur et les blessures du combattant moyen. Mais il a trouvé dans son régiment une fraternité que le jeune bohème autrichien orphelin et en rupture de ban n’avait jamais éprouvée auparavant. La construction d’un parti nationaliste, belliciste et paramilitaire fut un moyen pour lui et bien de ses semblables de retrouver, dans un monde civil qui leur était désormais étranger, cette communauté du combat, fondatrice d’un entre-soi qui conjurait la solitude d’une existence sociale marquée par la déliaison.1

Pour méditer les conséquences de cet apprentissage de la violence qu’on ne peut laisser derrière soi, je vous laisse sur les paroles plus légères de Georges Brassens.

Note

1CHAPOUTOT, Fascisme, nazisme et régimes autoritaires en Europe, 1918-1945, 53.

L’émergence du fascisme italien

Faisceau de licteur

Après ma petite récapitulation de mes anciens billets sur le fascisme, je me suis rendu compte que ma mémoire de mes lectures antérieures sur le sujet était devenue passablement floue avec les années. Je voulais me rafraîchir, ou parfois me mettre à niveau, sur les bases de l’histoire du fascisme. Une autre motivation a été la lecture de ce texte réfléchissant aux comparaisons possible entre le fascisme historique et le trumpisme. Aussi ce billet et le suivant seront-ils consacrés à la trajectoire historique du fascisme italien. Ceux qui suivent ce blogue auront compris que ma principale référence sur le sujet est un livre intitulé Qu’est-ce que le fascisme? d’Emilio Gentile, essentiellement parce que ce livre est dans ma bibliothèque personnelle. Le premier chapitre refait cette trajectoire du fascisme italien à l’intention des lecteurs et lectrices à qui celle-ci ne serait pas familière. J’ajouterai ici et là des références à des articles wikipédia pour éclairer quelques éléments qu’il ne prend pas la peine d’élaborer. Puisque les notes s’allongeaient, j’ai pris le parti de découper le tout en plusieurs billets. Celui-ci couvrira l’émergence du fascisme italien en tant que mouvement, depuis ses premiers tâtonnements jusqu’à l’émergence du squadrisme. La conquête du pouvoir, sa consolidation, son apogée et le déclin lors de la deuxième guerre mondiale seront renvoyés à un ou plusieurs billets à venir.

Industrialisée relativement tardivement, l’Italie connaît à la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle l’émergence de classes ouvrières et de classes moyennes caractéristiques des pays industrialisés. Avec celles-ci viennent des phénomènes nouveaux de mobilisations sociales de masse. On pourrait parler d’une crise de modernité ou d’une crise de modernisation. Cette crise produit un bouillonnement d’idées et de sensibilités faisant naître différentes idéologies dont les premiers fascistes s’inspireront. Ces idéologies peuvent être opposées entre elles et ont pu par ailleurs donner naissance (ou nourrir) à des mouvements antifascistes par la suite, elles ne peuvent donc pas être vues comme des « pré-fascismes », mais elles avaient en commun différents traits qu’on retrouvera ensuite chez les fascistes. En voici une liste :

  • un sentiment tragique et activiste de la vie
  • une « vision de la modernité comme explosion d’énergie humaines et de conflits de forces collectives, organisées en classes ou en nations »
  • l’attente (comme une forme d’eschatologie séculière?) d’un « tournant historique imminent » qui mettrait fin au libéralisme bourgeois.
  • le rejet de l’humanisme et de l’égalitarisme
  • le mépris du parlementarisme
  • l’exaltation des minorités actives
  • une volonté politique de modeler la conscience des masses
  • le culte de la jeunesse
  • l’apologie de la violence, la guerre, l’action directe et la révolution

Au nombre des mouvements partageant ces traits, Gentile évoque des radicalismes de droite et de gauche, du nationalisme, le syndicalisme révolutionnaire et le futurisme. Je m’étonne de voir le syndicalisme révolutionnaire dans une liste qui mentionne le rejet de l’égalitarisme, mais je le vois bien partager plusieurs autres traits.
Il faut aussi mentionner les intellectuels d’opposition à l’homme politique libéral G. Giolitti (on parle d’antigiolittisme).

Les éléments événementiels qui ont favorisé l’émergence du fascisme italien sont la première guerre mondiale et les « deux années rouges » (1919-1920) ou biennio rosso, deux années d’intense activisme paysan et ouvrier, communiste et syndical qui suivent immédiatement la fin de la Grande Guerre. La guerre a alimenté le nationalisme et fait vivre une expérience intime de la violence à une large partie de la population, prêts dès lors à l’appliquer à d’autres domaines de la vie. De plus, bien que l’Italie soit sortie de la première guerre mondiale du côté des vainqueurs, elle a eu son propre équivalent du mythe de l’ennemi intérieur, qui fut si important pour l’Allemagne, le thème de la « victoire mutilée », centré sur le fait que le traité de Versailles n’accordait pas à l’Italie ce qu’elle s’était fait promettre pour entrer dans l’alliance. Quant au biennio rosso, il a terrorisé la bourgeoisie et la classe moyenne, craignant une révolution à la manière russe. Ce phénomène n’était pas spécifique à l’Italie et connu différents avatars à travers l’Europe. La peur du bolchévisme sera l’aliment justifiant la répression dont le fascisme deviendra le porte-étendard.

Et dans ce contexte social, idéologique et événementiel, se forme Benito Mussolini. Cela étonne quand on sait ce qu’il est devenu mais le jeune Mussolini fut socialiste, antinationaliste, antimilitariste et internationaliste. Directeur d’une revue, « il fut de 1912 à 1914 la figure la plus populaire du socialisme italien » (p.26). Mais déjà, on voit chez lui la soif de pouvoir, l’ambition, le penchant pour la domination. Comme quoi la personnalité est souvent plus forte que l’idéologie. Au déclenchement de la guerre, il se prononce contre la participation de l’Italie. Puis, après quelques mois, « dans le courant de l’automne 1914, il se convertit à l’interventionnisme, considérant que la guerre était nécessaire pour abattre le militarisme et l’autoritarisme des Empires centraux et créer les conditions d’une révolution sociale. » (p.27) Peu de socialistes lui emboîtent le pas.
Il participe à la guerre de 1915 à 1917, date où il est blessé. L’expérience de la guerre affecte sa réflexion et il remet en cause le socialisme et le marxisme, conserve cependant sa volonté révolutionnaire et adhère, selon le mot de Gentile, à un « nationalisme révolutionnaire éclectique ». Il lance alors les fasci di combattimiento.
Cette expression de fasci, qui renvoie au faisceau de licteurs, était utilisée depuis des années dans la gauche italienne pour désigner une organisation qui n’est pas un parti, puis pour désigner un « antiparti », c’est-à-dire une organisation de militants refusant les liens organisationnels – trop contraignants – d’un parti politique. Les fasci di combattimiento de Mussolini réunirent, lors de leur fondation, une centaine de militants semblable à lui: anciens gauchistes « interventionnistes » (de ceux qui ont plaidé pour l’entrée en guerre), anciens combattants, devenus des nationalistes révolutionnaires suite à l’expérience des combats. Ce fascisme pratiquait déjà la violence de rue, tout en prônant des réformes politiques et économiques radicales. Il est cependant demeuré marginal et n’eut aucun succès aux élections de 1919, après quoi il abandonna son programme politique radical pour se convertir définitivement à droite. Revoyant se manière de se présenter comme son électorat, il se fit le parti de ceux qui, au sein de la bourgeoisie et des classes moyennes, ne se reconnaissaient pas dans l’État libéral.

À l’automne 1920 se déroulent une série d’occupations d’usines, tandis que les élections administratives s’avèrent néfastes pour le parti socialiste. Ce contexte favorise les fascistes, car la bourgeoisie et les classes moyennes face au gouvernement faible et aux violences, perdent confiance dans la capacité du gouvernement à les défendre contre le « danger bolchévique ». Ils se tournent alors vers des milices privées et autres groupes violents auto-organisés, dont les fascistes prendront rapidement la tête. Les groupes de combat fascistes (squadras), organisés militairement par les anciens combattants dans leurs rangs, détruisirent une bonne partie des organisations « prolétariennes » (socialistes, ligues rouges, syndicats) dans la région de la Valle Padana où elles étaient dominantes. Les partis anti-socialistes applaudirent ces violences fascistes, y voyant une « saine réaction » contre le « maximalisme » socialiste, en défense, selon la rhétorique des fascistes, de la nation et de la propriété. Ces coups d’éclat nourrissent la popularité fasciste, dont le nombre de membres est multiplié par 10 en un peu plus d’un an. (p.31-32)

Les membres de ce nouveau fascisme étaient majoritairement issus des classes moyennes » en grande partie novices sur la scène politique » (p.32), tant dans le parti, que les faisceaux ou du squadrisme. Ce qui fait dire à Emilio Gentile que le squadrisme fut « un maximalisme de classes moyennes » et la source du véritable fascisme.

Ainsi pleinement formé, le fascisme était désormais prêt à se lancer à la conquête du pouvoir en employant une méthode originale, faite d’un mélange de compositions avec les institutions traditionnelles et de violences terroristes pour désorganiser toute forme d’opposition. Ça sera l’objet d’un prochain billet

Le fascisme comme spectacle

Je suis tombé sur cet extrait en lisant « Sur l’idéologie du fascisme », le quatrième texte du recueil Qu’est-ce que le fascisme? d’Emilio Gentile, déjà évoqué ici et quelques billets qui y sont référés. J’ai eu envie de le partager comme brève sur le blogue avec assez peu de commentaires, car je trouve qu’il résonne particulièrement acte l’époque actuelle.

Un système politique fondé sur l’irrationalisme réduit, presque inévitablement, la participation politique individuelle et collective, au spectacle de masse. Quand on méprise l’homme pour son idéalisme rationnel, pour sa capacité de connaissance logique de la réalité, pour son besoin de persuasion et de compréhension, l’homme se trouve réduit à un élément cellulaire de la *foule* et, en tant que foule, suggestible non pas à travers un discours rationnel, mais uniquement à travers les instruments de l’abus de pouvoir psychologique, de la violence morale à travers la manipulation des consciences, dégradant la vie à une pure extériorité. Mais, alors qu’il exalte l’imagination et le rêve, qu’il excite les préjugés de groupe, les angoisses et les frustrations, les complexes de grandeur ou de misère, le fascisme détruit la capacité de choix et de critique de l’individu. Les symboles et les rites, les cérémonies de masse et la consécration mythique d’actes banals de la vie sociale (« la Bataille du grain ») deviennent l’unique forme de participation possible des masses au pouvoir politique – simples spectatrices du drame qui se déroule avec elles, mais au-dessus d’elles. (p.142)

Le fascisme corrompu

L’Italie fasciste de Mussolini était un régime corrompu. Cette affirmation peut sembler contre-intuitive, mais elle est vrai, et il me semble important d’en parler. Il m’est en effet venu à l’esprit que parfois les mouvements extrémistes, qu’ils soient religieux ou fascistes, puisent une partie de leur pouvoir de séduction à l’idée que leur extrémisme les mettrait à l’abri de la corruption. Dans des sociétés gangrenées par la corruption, ces mouvements peuvent faire miroiter la promesse d’en finir, soit parce qu’ils se drapent dans une vertu factice, soit parce qu’ils prétendent détenir une force toute-puissante, incorruptible parce que n’ayant besoin de rien venant de l’extérieur.

Concernant le fascisme historique, une telle affirmation est fausse. Le fascisme italien a été un régime profondément corrompu, incapable malgré ses prétentions de lutter contre la mafia.

Je reprendrai ici, pour l’essentiel, la démonstration de Jacques de Saint Victor, historien de la mafia, dans son livre Un pouvoir invisible. Les mafias et la société démocratique XIXe-XXe siècle, un livre que j’ai déjà cité ici, en recourant pour des éléments de contextualisation au profil historique du fascisme italien dressé par Emilio Gentile, un livre déjà cité ici.

Au début du XXe siècle, les organisations mafieuses prospéraient en Sicile, en Calabre et à Naples, où elles dominaient la haute société comme les campagnes. J’ai déjà dit dans mon précédent billet sur la mafia comment cette situation s’est fabriquée à partir d’une libéralisation brutale d’une société féodale qui n’avait connu aucune transition.

C’est vers cette époque que naissent les premières organisations qu’on appelait — ce qui risque de conduire à des contresens aujourd’hui — des fascis. Il s’agissait d’organisations de paysans ou d’ouvriers, dont le nom renvoyait à une certaine conception de la solidarité. Ce nom sera plus tard récupéré par les fascis di combattimento, qui réunissaient cette fois des anciens combattants de la Grande Guerre et sont les fascistes mussoliniens.[1]

Face à l’émergence des premiers fascis, ceux qui avaient un caractère syndical et socialiste, les mafias furent d’abord tentées de les infiltrer, mais, l’idéal d’émancipation collective proposé menaçant leurs intérêts, ils firent rapidement cause commune avec les grands propriétaires terriens (du reste, plusieurs grands propriétaires terriens étaient eux-mêms mafieux) pour briser les fascis, notamment par des campagnes d’assassinats. Le combat contre les syndicats, fascis ouvriers ou agricoles, ou partis socialistes étaient, à la même époque, assumé ailleurs par les fasci di combattimento et leurs sections de combat, les squadristes. Cette organisation en parti-milice, populaire auprès des classes moyennes, traduisait le sentiment de celles-ci que le gouvernement ne protégeait plus leurs intérêts et qu’elles ne pouvaient défendre leur propriété qu’en s’organisant elles-mêmes[2]. Or, à l’exception de petites sections en Sicile et dans les Pouilles, les fascistes-squadristes n’étaient vraiment implantés que dans le nord. Saint-Victor n’en parle pas, mais on peut faire l’hypothèse que, dans les régions où la mafia était implantée, le besoin d’une force de combat contre les socialistes s’était moins fait sentir chez les possédants, d’où l’absence des squadristes en Calabre et dans la région napolitaine en particulier, et une présence réduite en Sicile.

À leur arrivée au pouvoir, les fascistes mussoliniens prétendirent écraser les mafias, en particulier la mafia sicilienne. C’est que les fascistes, qui se concevaient eux-mêmes comme « totalitaires »[3], ne pouvaient admettre l’existence d’une « organisation privée [qui] concurrence l’État sur son propre territoire »[4]. L’agent de la répression fasciste contre la mafia était le préfet Cesare Mori, surnommé « le préfet de fer ». Celui-ci s’attaqua à la mafia sans avoir de connaissances exactes sur ce qu’elle était réellement. Il cibla les groupes les plus violents, qui appartenaient aux basses classes de la société et étaient surnommés « la mafia militaire ». Il multiplia également les arrestations arbitraires contre ceux qu’il soupçonnait (souvent avec raison) d’être des chefs mafieux dans les classes moyennes. Enfin, il mena d’authentiques opérations militaires contre des places fortes mafieuses en campagne, des attaques qui pouvaient se transformer en des opérations de siège en bonne et du forme[5]. L’action de Mori contre la mafia commença en 1925, ce qui correspond à la deuxième phase de renforcement du pouvoir mussolinien. En effet, suite à la marche sur Rome (octobre 1922) et son accession au pouvoir à la tête d’une coalition, Mussolini a passé les années 1923 et 1924 à implanter des fasci di combattimento dans le sud de l’Italie, où son parti était peu présent[6]. Après cette politique d’extension de la présence, la deuxième vague de consolidation a commencé en 1525. Elle comportait deux volets : la transformation des structures juridiques pour exclure l’opposition (abolition de la liberté d’association, fascisation de la presse, peine de mort pour les crimes contre la « sécurité de l’État », surbodination du parlement au chef de l’État, etc.) et la répression violente des groupes d’opposition. Éventuellement, la violence squadriste sera neutralisée par le Duce pour éviter de trop inquiéter son bourgeois, mais pas avant d’avoir éliminé ou désorganisé autant de groupes antifascistes que nécessaire[7]. L’action de Mori, commencée en 1925 contre la mafia, peut donc être comprise dans ce contexte de consolidation du pouvoir fasciste. En 1928, il avait fait emprisonner 11 000 personnes. Pourtant, Mori épargna toujours les aristocrates et autres personnes particulièrement influents, qui étaient souvent mafieux et membres du parti fasciste. Ces derniers, face à l’action décisive menée contre la mafia, avaient progressivement sacrifié les clans de la basse mafia qu’ils avaient naguère protégés, tout en renforçant constamment leurs liens avec le parti. En 1929, ils étaient pratiquement intouchables. Après que Mori s’en soit pris, en 1928, à quelqu’un d’un peu trop haut placé, ils répliquèrent en faisant jouer leurs contacts chez les fascistes et convainquirent Mussolini en personne que Mori en faisait trop. Il fut renvoyé en 1929[8].

Le régime fasciste ne s’attaqua jamais à la haute mafia. Il avait certes ébranlé de nombreux clans de la basse mafia, ce que le régime libéral antérieur n’avait pas réussi ; mais on peut argumenter que finalement, tout ce qu’il obtint fut la consolidation et la centralisation de la mafia. Or, en 1930, la crise économique frappe en Italie comme ailleurs : le terrain est posé pour que les mafias prospèrent sur la misère ainsi créée. Parallèlement, le régime fasciste célébra les dix ans de son arrivée au pouvoir en décrétant, en 1932, une large amnistie pour les opposants politiques emprisonnés. Il cherchait à démontrer par ce geste qu’il ne les craignait plus et était confiant en sa solidité[9]. Mais cette amnistie fit également sortir de prison de nombreux mafieux, qui purent ainsi reprendre leurs activités sous la protection des mafieux qui avaient intégré le parti fasciste[10]. Les squadres subsistants étaient alors souvent dirigés par des mafieux. La pénétration des différentes mafias au sein du parti fasciste était telle que des rivalités au sein du parti pouvaient trouver leur origine dans les conflits internes entre différents clans de la mafia. La mafia se rendait aussi utile au régime. Depuis qu’elle s’était implantée aux États-Unis, la mafia italienne avait les moyens d’y agir, car même lorsque les clans américains commencèrent à s’américaniser (vers 1920), les échanges de service entre clans américains et italiens étaient nombreux. Ils avaient l’habitude par exemple d’échanger leurs tueurs pour brouiller les pistes[11]. L’un des seconds de Lucky Luciano, un certain don Vito Genovese, avait fui la justice américaine en 1937 en se réfugiant en Italie et devint un proche de Mussolini. Les tueurs de la mafia américaine assassinèrent alors plusieurs opposants politiques au fascisme qui s’étaient réfugiés aux États-Unis, en échange de quoi les fascistes laissèrent les trafics mafieux s’épanouir[12]. Les liens entre le fascisme et la mafia perdurèrent jusqu’au débarquement des Alliés en Sicile, moment où, fidèle à son pragmatisme criminel, la mafia commença à retourner sa veste. Selon l’avis de Saint-Victor : « Loin de marquer un recul de la mafia, la période fasciste contribua plutôt à la renforcer. »[13].

Aujourd’hui, le sentiment que le régime fasciste fut un opposant féroce de la mafia repose sur trois éléments :

  1. Les campagnes militaires comme celles de Mori furent très visibles et brutales et marquèrent les esprits. C’est davantage que ce que le régime démocratique de la « gauche transformiste » était parvenu à faire.
  2. La propagande fasciste avait intérêt à présenter ses opérations comme un succès. De même, les groupes mafieux, qui ont toujours préféré l’anonymat, avaient également intérêt à ce que tous croient qu’ils avaient été éliminés, alors qu’ils avaient en fait intégré les rangs fascistes, au point de parfois utiliser le parti à leurs propres fins.
  3. Enfin, lorsque les Alliés prirent le pouvoir en Italie, la mafia se présenta à eux comme ayant été partout et toujours durement persécutée par le régime fasciste. Ils parvinrent ainsi à se positionner comme les alliés objectifs des Alliés, les aidant à tenir le pays contre les fascistes et n’allaient pas tarder à se présenter comme un outil indispensable pour lutter contre les communistes[14].

Mais cette image n’est bien sûr que propagande, qui convenait à tous les partis d’une certaine importance dans cette construction. Comme on l’a vu, la mafia s’est renforcée grâce à son intégration au régime totalitaire. Cela peut sans doute s’expliquer par la nature même du régime. Fondé sur la violence, le fascisme s’est épanoui là où il pouvait la faire accepter au nom de la lutte contre le socialisme et il lui fut difficile de pénétrer là où existait une force violente remplissant la même fonction, la mafia. Au moment où il pénétrait dans le sud, il a eu davantage besoin de cette force organisée que de la détruire. Ne pouvant s’imposer que par la violence, il avait besoin de transiger avec ceux qui étaient véritablement en mesure de la pratiquer. Regarder le régime fasciste sous cet angle permet de percer à jour l’un des plus grands mythes du fascisme, l’idée qu’il serait le régime de « la loi et l’ordre » poussé dans ses logiques les plus extrêmes. Cet idée rend les partis d’extrêmes-droite parfois séduisants pour les électorats d’aujourd’hui, excédés par la corruption, car nombreux sont ceux qui s’imaginent que ces partis de la loi et l’ordre seraient par nature imperméables à la corruption. Pourtant, c’est bien sa nature même — la violence et non l’ordre — qui a rendu le régime fasciste aisément corruptible.

Notes

[1] Emilio GENTILE, Qu’est-ce que le fascisme ? Histoire et interprétation, Paris, Gallimard, 2004, p. 28.

[2] Ibid., p. 41.

[3] Ibid., p. 108.

[4] Jacques de SAINT VICTOR, Un pouvoir invisible. Les mafias et la société démocratique, XIXe-XXIe siècle, Paris, Gallimard, 2012, p. 126.

[5] Ibid., p. 127.

[6] Emilio GENTILE, Qu’est-ce que le fascisme?, op. cit., p. 41.

[7] Ibid., p. 44‑47.

[8] Jacques de SAINT VICTOR, Un pouvoir invisible, op. cit., p. 129.

[9] Emilio GENTILE, Qu’est-ce que le fascisme?, op. cit., p. 50.

[10] Jacques de SAINT VICTOR, Un pouvoir invisible, op. cit., p. 130.

[11] Ibid., p. 117.

[12] Ibid., p. 138‑139.

[13] Ibid., p. 132.

[14] Emilio GENTILE, Qu’est-ce que le fascisme?, op. cit., p. 130, 139‑145.

Pour soutenir ce blogue:

Il est actuellement possible de faire des dons sur la page tipeee

Fasciste!

Pour quiconque n’est pas complètement aveugle à l’actualité, connait un tant soit peu la dynamique des réseaux sociaux et sait additionner deux et deux, il n’y a guère de doute que dans les semaines qui viennent, nous serons bientôt nombreux à nous traiter réciproquement de fascistes. Ce qui est amusant avec cette insulte, c’est que 1) ceux qui l’emploient ne savent généralement pas ce qu’elle signifie et que 2) ceux qui leur reprochent de ne pas savoir de quoi ils parlent n’en savent généralement pas davantage, malgré leurs airs supérieurs. Profitons donc de ce prétexte en or pour examiner un peu la définition du fascisme proposée par Emilio Gentile, dans le livre Qu’est-ce que le fascisme? Histoire et interprétation (2004 pour l’édition française). Ainsi, vous pourrez savoir si l’ami de votre ami Facebook mérite les mots que vous vous retenez à grand-peine de lui adresser (ou pas). Je préciserai d’emblée que je n’en ai, pour le moment, lu que les quatre premiers chapitres : n’étant pas spécialiste du fascisme, contemporéaniste ou politologue, je n’éprouve aucune urgence à en finir la lecture. Il quitte mes tablettes et y retourne au gré de mes temps libres et de ma curiosité.

Il se trouve cependant que dans les quatre chapitres lus, il y a bien assez à se mettre sous la dent en ce qui concerne la définition du fascisme. Si le chapitre 1 est une rapide esquisse du régime mussolinien, le chapitre 2 propose une revue des interprétations du phénomène fasciste (et par conséquent plusieurs des définitions proposées par les spécialistes), le troisième la définition proposée par Emilio Gentile et la quatrième une réflexion sur l’idéologie du fascisme. Pour faire simple, ce billet portera donc principalement sur le chapitre 3 (pp.93-122).

Les difficultés d’une définition

Définir le fascisme est extrêmement difficile. D’abord, parce que l’usage a imposé à l’analyse à la fois des fascismes prototypiques (le fascisme proprement dit, autrement dit le régime mussolinien, et le nazisme allemand) et des régimes dits « fascistes » dont le statut est moins certain (les « fascismes ibériques » de Franco et Salazar étant des cas d’espèce). Ces descriptions reposent essentiellement sur des analogies, puisque, au contraire du communisme, le fascisme ne s’est jamais proposé comme un type de régime universel (pp.97-98). Il y a donc une tension, dans la définition, entre un particularisme excessif (ne fut fasciste que le régime de Mussolini) et un « fascisme générique » qui étendrait excessivement les critères à force de comparaisons cumulatives. Entre ces deux risques, Emilio Gentile choisit de partir de l’expérience historique du fascisme italien afin de proposer une définition dont l’objectif doit servir « de point de référence à une analyse comparative » (p.119). Si c’est le régime mussolinien qui sert de modèle, c’est qu’il est le premier à s’être organisé en « parti-milice » et à avoir conquis la démocratie parlementaire pour la détruire et « construire un État nouveau et régénérer la nation », le premier également à avoir imposé sa mythologie politique comme « foi collective » et enfin le premier à avoir été qualifié dès le début comme « totalitaire ». Mais surtout, « c’est seulement après l’avènement du fascisme en Italie qu’a commencé à se poser la question du fascisme, autrement dit l’ensemble des interprétations qui ont été données de ce phénomène au cours des huit dernières décennies. »

Le totalitarisme : une définition

Pour Emilio Gentile, la notion de totalitarisme doit être au cœur de la réflexion sur le fascisme.

Le fascisme a été historiquement le seul des régimes de parti unique du XXe siècle à s’être autodéfini comme État totalitaire : il se référait ainsi à sa conception de la politique et à son régime d’un type nouveau, fondé sur la concentration du pouvoir entre les mains du parti et de son duce, et sur l’organisation méticuleuse des masses, dans l’idée de fasciser la société à travers le contrôle du parti, sur tous les aspects de la vie individuelle et collective afin de créer une nouvelle race de conquérants et de dominateurs. (p.108)

Il rappelle que cette notion a été précisément forgée par les opposants au fascisme entre 1923 et 1925. Après 1925, les fascistes eux-mêmes récupérèrent le terme pour désigner leur conception du pouvoir, concentré entre les mains du Duce et fondé sur « l’expansion du contrôle du parti sur tous les aspects de la vie collective » afin de créer une nouvelle race de conquérants. La définition complète du totalitarisme proposée par Emilio Gentile est longue (173 mots), fourmille d’un enchevêtrement complexe de notions et comporte des termes techniques que la plupart des gens ne comprendraient pas (ce qui n’empêche pas le livre en général d’être assez accessible, à mon avis). Je n’en ferai donc pas une transcription mot à mot, mais en proposerai ici une version simplifiée autour de ce qui me semble être les quatre lignes de force à retenir

  • Il s’agit d’une « expérience de domination politique […] qui […] détruit ou transforme le régime préexistant et construit un État nouveau […] »
  • L’État totalitaire est « fondé sur le régime de parti unique, avec pour objectif principal […] l’homogénéisation des gouvernés » par la politisation de l’ensemble des aspects de la vie collective et individuelle.
  • L’État totalitaire sacralise son idéologie sous la forme d’une « religion politique ».
  • L’État totalitaire a pour objectif de réaliser un homme nouveau voué corps et âme à la réalisation des projets de l’État.

Il faut noter que Gentile caractérise le totalitarisme comme une « expérience » et un « processus ». Il coupe ainsi court à la critique selon laquelle il n’y a eu aucun « totalitarisme achevé ». Ce qui importe, c’est l’existence d’un processus continue tendant vers le totalitarisme.

Et donc, cette définition?

Une fois posée la définition du totalitarisme, on peut passer à celle du fascisme. Celle que propose Gentile se décline en dix points organisés en trois groupes : la dimension organisationnelle, la dimension culturelle (incluant l’idéologie) et la dimension institutionnelle. À nouveau, étant donné qu’elle est très longue et difficile à mémoriser (près de trois pages, pp.119-122), j’en livrerai une forme simplifiée.

La dimension organisationnelle

Celle-ci ne comporte qu’un point : il s’agit d’un mouvement de masse organisé autour d’un parti-milice qui se considère comme étant en état de guerre contre ses adversaires politiques.

La dimension culturelle

Celle-ci comporte quatre points.

  1. Une culture fondée sur la pensée mythique et le sentiment tragique de la vie, le « mythe de la jeunesse comme artifice de l’histoire » et la militarisation de la politique
  2. Une « idéologie à caractère anti-idéologique et pragmatique », formée d’anti-plein de choses (anti-matérialistes, anti-individualiste, antilibérale, antidémocratique, anti-marxiste, anti-capitaliste) « exprimée esthétiquement plus que théoriquement ».
  3. « Une conception totalitaire du primat de la politique, comme expérience intégrale et révolution continue, afin de réaliser, à travers l’État totalitaire, la fusion de l’individu et des masses dans l’unité organique et mystique de la nation, comme communauté ethnique et orale, adoptant des mesures de discrimination et de persécution contre ceux que l’on juge hors de cette communauté, parce qu’ennemis du régime ou parce que appartenant à des races réputées inférieures ou, d’une manière ou d’une autre, dangereuses pour l’intégrité de la nation. »
  4. La subordination absolue du citoyen à l’État. Une éthique de la discipline, de la virilité, de la camaraderie et l’esprit guerrier.

La dimension institutionnelle

Celle-ci comporte les cinq derniers points.

  1. « Un appareil de police, qui prévient, contrôle et réprime, y compris en recourant à la terreur organisée, toute forme de dissension et d’opposition. »
  2. Un parti unique et doté d’une milice, chargée de défendre le régime. Le parti unique veille également à la formation des cadres et de l’« aristocratie du commandement », d’assurer la propagande.
  3. Un système politique fondé sur la symbiose entre le parti et l’État, avec à sa tête un chef charismatique.
  4. « Une organisation corporative de l’économie, qui supprime les libertés syndicales, élargit la sphère d’intervention de l’État » cherchant à assurer la collaboration des masses sans remettre en cause la propriété privée ou la division des classes.
  5. Une politique extérieure guidée par la volonté de puissance et d’impérialisme.

 Remarques finales

Tout bien pesé, je ne remplis peut-être pas tout à fait ma promesse avec cette définition. En effet, une fois que vous l’aurez mémorisée, vous demeurerez sans doute néanmoins perplexe lorsque vous vous demanderez si votre ami d’ami Facebook est un fasciste. En effet, cette définition sert avant tout à identifier un régime fasciste. Elle fonctionne sur des entités collectives. En revanche, seul un nombre réduit des critères proposés peut être appliqué avec pertinence à un individu, essentiellement les critères dits « culturels ». Le chapitre 4 du livre de Gentile propose également quelques éléments qui permettent de compléter cet aspect : la formation d’un « homme nouveau » conforme aux exigences d’un régime totalitaire, le relativisme et la « destruction de la raison » au service de la « vie », la pratique de la politique comme spectacle. Avec ces éléments, vous voilà armés!

Référence

GENTILE, Emilio. Qu’est-ce que le fascisme? Histoire et interprétation. Paris: Gallimard, 2004.