Culture et érudition

Voici un extrait pioché chez Antoine Prost, dans le troisième chapitre de ses Douze leçons sur l’histoire, qui porte sur la méthode critique chez les historiens. Sur ces douze leçons (qui sont en fait quatorze avec la nouvelle édition, quinze si on compte la conclusion), c’est la première qui porte sur la méthodologie, c’est dire s’il faut lui accorder de l’importance : la première chose à aborder dans la formation de l’historien, c’est la méthode critique. Je n’aborderai pas ici en détail tous les développements. La citation que je souhaite mettre en exergue porte sur un point très précis, celui du rôle de l’érudition.

Quel que soit l’objet sur lequel elle porte, la critique n’est pas affaire de débutant, comme le montrent bien les difficultés des étudiants aux prises avec un texte. Il faut déjà être historien pour critiquer un document, car il s’agit, pour l’essentiel, de le confronter avec tout ce que l’on sait déjà du sujet qu’il traite, du lieu et du moment qu’il concerne. En un sens, la critique, c’est l’histoire même, et elle s’affine au fur et à mesure que l’histoire s’approfondit et s’élargit[1].

Le principe qu’il décrit est ce qu’on appelle communément entre nous la « maîtrise de la bibliographie ». Autrement dit, il faut largement connaître les  études publiées sur un thème donné pour évaluer la qualité d’une nouvelle contribution sur ce thème. En règle générale, ce principe décrit par Prost me semble pouvoir être élargi nettement au-delà de la profession historienne et pouvoir se décliner en termes de spécialisation (qui demande une connaissance pointue du thème) ou de culture générale (qui demande d’avoir quelques connaissances sur le sujet, mais sans un savoir systématisé).

Le principal intérêt de ce type de remarques me paraît être de montrer l’intérêt des connaissances dans la mise en pratique de l’esprit critique, à une époque où on met généralement l’accent uniquement sur l’analyse de la cohérence interne. En effet, lorsqu’on met l’accent sur la seule analyse de la qualité interne d’un argument, on oublie le fait qu’il puisse bien se présenter, ou même reposer sur un travail relativement bien fait, mais néanmoins être faible, soit parce qu’il est contredit par des faits qui n’ont pas été pris en compte par la méthode. Or, il est très difficile de détecter ce type de faiblesses sans connaissances préalables : sans ces dernières, il est même probable qu’on n’aura pas l’idée de vérifier.

L’apport des connaissances n’est pas toujours préalable : lorsqu’un historien étudie une source donnée, il est rare qu’il ait déjà en main l’ensemble des connaissances nécessaires pour en proposer une analyse pertinente. Les questions qu’il se pose face à la source le guideront souvent dans la bibliographie. Mais pour cela, il faut être déjà dans une attitude de recherche. Le citoyen à qui on propose une nouvelle connaissance n’est, lui, généralement pas en « mode recherche » à ce moment précis ; l’envie de vérifier ne lui viendra que s’il constate un hiatus entre ses connaissances préalables et celle qu’on lui propose.

D’où l’intérêt, pour l’historien, de bien connaître sa bibliographie, et pour le citoyen, d’avoir une solide culture générale.

Note :

[1] Antoine PROST, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Seuil, 2010, p. 59.

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Guerres civiles du Pérou colonial (2): Pizarristes contre almagristes

Mon précédent billet racontait comment les Espanols se sont insérés au sein des guerres civiles incaïques et en ont tiré profit pour faire la conquête de l’Empire inca. J’espère que le récit a laissé assez de place aux factions en présence pour montrer que les Incas n’ont pas été de simples dupes de l’histoire, que chacune des factions a manœuvré pour utiliser les Espagnols de Pizarro à leur avantage, alternativement. Pizarro et les siens se sont même plusieurs fois trouvés en difficultés face à ces manœuvres. J’avais terminé mon billet au moment où, Cuzco prise, ils commençaient à se trouver en position de force. J’avais par ailleurs évoqué à quelques reprises les conflits entre Francisco Pizarro et son partenaire Diego de Almagro. Enfin, j’avais mentionné le retrait de Manco Inca en périphérie de l’empire. Quelques précisions sur ce dernier sont nécessaires, car en relisant le dernier billet j’ai constaté que je suis passé un peu vite sur son cas et qu’on risquait de se tromper dans la chronologie.

La contre-attaque de Manco Inca

D’où venait Manco Inca ? Jeune homme doté de peu d’expérience politique, issu de l’establishment de Cuzco, la capitale inca, il était aussi le frère de Tupac Huallpa. Lorsque, après la mort des rivaux à la succession de l’empire, Pizarro avait eu besoin d’un nouvel Inca pour mener sa politique, il avait choisi Tupac Huallpa. Mais, comme on l’a vu dans le précédent billet, ce dernier mourut alors que les conquistadors étaient sur le chemin de la capitale. Manco fut le prétendant proposé par l’aristocratie de Cuzco pour lui succéder. Comme on l’a vu, Pizarro a joué double jeu au moment de la succession, en donnant le sentiment à la fois aux représentants de Cuzco et à ceux de Quito qu’il appuierait leur candidat. À l’approche de Cuzco, Manco Inca se porta au-devant des Espagnols. Jugeant l’alliance de Cuzco plus utile que celle de Quito à ce stade, Pizarro et ses lieutenants supprimèrent son rival et luttèrent contre les partisans de Quito avant d’arriver à Cuzco. Lorsqu’ils occupèrent la place, ils y trouvèrent une ville largement désertée par les forces susceptibles de la défendre. Sûrs de leur position de force, ils en profitèrent pour « couronner » Manco en ayant recours à tout le cérémonial et les lieux sacrés disponibles à Cuzco. Pendant un temps, Manco eut le comportement de pantin attendu des Espagnols, accompagnant ceux-ci à l’occasion de certaines expéditions, procurant des auxiliaires à leurs soldats, en échange de quoi il était traité par les Espagnols avec les égards dus à son rang. Pourtant, alors qu’Almagro venait de partir avec ses hommes pour le Chili et que Pizarro était occupé à distance de Cuzco, Manco Inca tenta de fuir la ville et fut capturé à quelques lieux de là. Dès lors, la troupe traita l’Inca en prisonnier, le chargeant de chaînes et l’humiliant[1]. Ce traitement dura un temps, jusqu’à ce que, en avril 1537, Hernando Pizarro rentre à Cuzco. Le frère de Francisco Pizarro prit immédiatement des mesures pour réserver à l’Inca un traitement plus digne, craignant que les humiliations ne mènent au soulèvement de la population de Cuzco. Dès lors, Hernando Pizarro et Manco Inca eurent de nombreux conciliabules. Pour montrer son amitié, Manco Inca révéla la cachette d’une statue d’or et s’en fut la chercher pour le conquérant. Il proposa ensuite un second cadeau, similaire, et alla le chercher dans une ville à une distance de quelque 40 kilomètres de Cuzco. Il n’en revint pas. L’expédition envoyée le chercher fut accueillie à coup de pierre et de flèches, et aussitôt un vaste soulèvement se fit et les Espagnols se retrouvèrent assiégés à Cuzco. Depuis sa captivité, Manco Inca était parvenu à orchestrer non seulement sa fuite, mais un soulèvement général dans toute la part du pays soumis à l’influence des Incas de Cuzco.

Pourtant le soulèvement était miné. Les Espagnols disposaient encore d’alliés, principalement chez des groupes indigènes qui profitaient de l’affaiblissement du pouvoir central inca et, aux marges de l’empire, de groupes opposés à ceux-ci. De plus, parmi, même, l’establishment de Cuzco, plusieurs firent défection de l’armée de l’Inca pour rejoindre le camp espagnol, cherchant chez ces derniers des alliés contre les lignages rivaux[2]. Ainsi, au moment même où les Incas retrouvaient leurs capacités de résistance face à l’envahisseur espagnol, les mécanismes de la guerre civile qui avaient permis au loup d’entrer dans la bergerie jouaient encore. Malgré ces faiblesses, le soulèvement de l’Inca Manco dura longtemps et plusieurs contingents espagnols furent massacrés, les cols de montagne leur furent interdits, les Incas ont développé de nouvelles tactiques pour faire face à la cavalerie et démontré qu’ils ne craignaient plus les armements et chevaux des Espagnols. Demeuraient cependant encore quelques méconnaissances des techniques de guerres européennes qui, en plus des divisions internes, jouèrent contre eux. Francisco Pizarro, à Lima, parvint à briser le siège mené contre lui ; son frère Hernando, qui tenait Cuzco, ne parvenait pas à en faire autant et attendait l’arrivée des secours lorsque Diego de Almagro revint du Chili[3].

Pizarristes contre almagristes

J’ai déjà évoqué les échecs successifs des Espagnols au Chili, notamment dans le billet sur les limites de l’expansion coloniale espagnole. Si le nord du Chili avait brièvement été conquis par les Incas, la domination de ces derniers y avait toujours été fragile et le pays n’avait ni les richesses ni la densité de population nécessaire pour intéresser réellement les Espagnols. En effet, les conquistadors comptaient sur deux facteurs pour s’enrichir : soit le butin amassé au cours de la conquête — qui fut considérable dans les grands centres des empires aztèques et incas — soit les encomiendas, le travail forcé d’un certain nombre d’autochtones accordés à un conquistador en échange de ses services lors de la conquête. En l’absence de richesse, le butin ne pouvait être pauvre et, en l’absence de densité de population, les possibilités de s’enrichir d’une encomienda étaient faibles. Déçus, Almagro et ses hommes voulurent rentrer au Pérou, revenir sur l’accord auparavant passé avec les Pizarros et revendiquer Cuzco pour leur[4].

Arrivé devant Cuzco assiégée, le plan conçu par Almagro fut de chercher l’alliance de Manco contre Hernando Pizarro. Pendant un temps, Manco se retrouva donc dans la position où il pouvait arbitrer de la victoire entre les deux clans, traitant avec Diego de Almagro, d’une part, et Hernando Pizarro, d’autre part. Il semble que Manco Inca ait eu à cette époque l’espoir qu’il pourrait utiliser Almagro contre Pizarro tout en convainquant Almagro de quitter le pays en échange de grandes quantités d’or [5]. À la fin, cependant, ce fut une occasion ratée. Convaincu par Pizarro qu’il ne pouvait à Almagro, Manco mit fin à la rencontre avec ce dernier. Almagro avait en outre à ses côtés, depuis son expédition du Chili, un dénommé Paullu qui avait également des prétentions au statut d’Inca. Manco se retira, laissant la voie libre à Almagro. Refusant toute conciliation avec Hernando Pizarro, celui-ci investit Cuzco et captura son adversaire. La troupe envoyée, depuis Lima, par Francisco Pizarro fut mise en déroute par les almagristes. Ainsi libéré de toute menace immédiate de la part du clan adverse, Almagro fit consacrer Paullu Inca et se retourna contre Manco Inca, qu’il contraignit à battre en retraite[6]. Il échoua cependant à le capturer et Manco trouva refuge de l’autre côté des Andes, à l’orée de la forêt amazonienne, en un lieu très difficile d’accès pour les Espagnols. Ce petit royaume, dernier résidu de l’Empire inca, demeurera en place, menaçant les Espagnols par des raids, jusqu’en 1570.

Désormais fermement établi à Cuzco, disposant d’un otage de choix en la personne d’Hernando Pizarro, Almagro neutralisa les partisans pizarristes et redistribua les encomiendas de la région à ses partisans. Il poursuivit ensuite dans la voie des provocations en fondant une petite cité près de Lima, cité fondée par Francisco Pizarro et occupée par ses partisans. En installant ses propres partisans dans la région, Almagro envoyait le signal qu’il comptait contester les encomiendas de la région de Lima également. Une ultime médiation fut tentée en novembre 1537, par un religieux, le père Francisco de Bobadilla, qui connaissait les deux adversaires. Lors de la rencontre, toutefois, Bobadilla se comporta davantage en juriste qu’en conciliateur : sur l’examen des documents connus, il donna raison à Pizarro, demanda à Alvaro de libérer ses otages et d’évacuer Cuzco sur la promesse que, si la Couronne confirmait ses prétentions, la ville serait restituée par Pizarro. Il n’en était pas question pour Almagro et la médiation échoua. De tractation en tractation, Almagro accepta cependant de libérer Hernando Pizarro. Mal lui en prit : aussitôt libéré, ce dernier devint partisan de la ligne dure contre les almagristes[7].

Les deux factions se rencontrèrent aux Salines, ainsi nommées pour les sources salées qui y coulaient. Plus nombreux et mieux équipés, les pizarristes l’emportèrent et un nombre important des partisans d’Almagro, incapables de fuir, furent massacrés sur place. Les autochtones ne semblent pas avoir pris à la bataille entre les factions espagnoles, mais regardèrent de loin, apparemment fort surpris, celles-ci s’égorger mutuellement. Il semble que l’idée courut parmi les spectateurs de profiter de l’occasion pour en finir avec les envahisseurs. Cependant, faute d’un commandement unifié capable d’en prendre l’initiative[8]. Il faut dire que les hiérarchies traditionnelles avaient été considérablement bouleversées par les multiples successions d’Inca, les guerres menées par les Espagnols avec des alliés indigènes et la promotion qu’il en résultait parfois[9]. Dans ces conditions les spectateurs se contentèrent de dépouiller les cadavres laissés sur place.  Almagro fut capturé par les pizarristes et exécuté à Cuzco plusieurs mois plus tard[10].

L’affrontement entre pizarriste et almagristes est généralement décrit comme une guerre civile entre Espagnols. Sachant le faible nombre des participants, le terme de guerre civile est peut-être un peu fort. En effet, bien que l’arrivée d’expéditions successives après celle initialement conduite par Francisco Pizarro ait gonflé les effectifs, les multipliant peut-être par dix, il y eut sans doute moins de deux mille Espagnols impliqués. Les enjeux étaient immenses, mais du point de vue des effectifs, c’était une querelle de bandes.

Le second conflit almagriste

La victoire des Pizarros suscita une nouvelle redistribution des encomiendas à ceux de leur faction. Les almagristes survivants furent réduits à la misère. Pour éviter une nouvelle révolte, Francisco Pizarro, le plus conciliant des frères, organisa plusieurs expéditions, notamment vers la Bolivie et le Chili, ou d’autres parties de l’ancien Empire inca, pour assujettir ces régions. Ces expéditions étaient largement composées d’anciens partisans d’Almagro. Ce faisant, Pizarro faisait d’une pierre deux coups : il éloignait les almagristes des centres vitaux de son empire en formation et leur donnait l’occasion de se tailler une nouvelle fortune, espérant que cela mettrait fin aux rancœurs entre les deux factions[11]. De plus, Hernando Pizarro fut envoyé en Espagne pour rapporter le récit des événements et plaider la cause des Pizarros. Ayant lui-même été partisan de la ligne dure envers les almagristes et un artisan de l’exécution de leur chef, cette mission était également un moyen de le mettre à l’abri d’une tentative d’assassinat[12].

Car les expéditions ne calmèrent pas réellement les tensions entre les adversaires. Tous les almagristes ne prirent pas part à celles-ci et elles ne furent pas toutes des succès. Un certain nombre des anciens partisans d’Almagro se regroupèrent à Lima. Là se trouvait le fils métis et l’héritier d’Almagro, Diego Almagro el Mozo. À l’occasion de la première guerre, Francisco Pizarro l’avait pris sous sa protection, eu égard à la longue amitié qui l’avait autrefois lié à son rival. Almagro père avait après tout été le plus ancien collaborateur de Francisco Pizarro. Mais c’est autour de lui que les almagristes déçus se regroupèrent. De plus, à Lima, de nouveaux Espagnols arrivaient, mais trop tard pour profiter des fruits de la conquête. Ils firent cause commune avec les almagristes. Francisco Pizarro fut attiré dans un piège et tué le 26 juin 1541[13].

Dès lors, les partisans d’Almagro el Mozo commencèrent à prendre progressivement les différentes cités du pays. Gonzalo Pizarro, qui était à ce moment le plus influant de sa fratrie, était éloigné dans une expédition qui ne porta pas fruit et la réaction de son clan fut lente à venir. Profitant de l’effet de surprise, les almagristes parcouraient le pays en arrêtant les plus riches des conquistadors, généralement pizarristes, pour leur soutirer leurs richesses. Des lieutenants pizarristes se soumirent, d’autres résistèrent. Sans doute soucieux d’alimenter la discorde, Manco Inca appuya Almagro en lui envoyant tous les équipements que ses raids avaient pu piller aux Espagnols[14].

Tandis que les combats faisaient rage, un nouveau gouverneur nommé par le roi arrivait, un dénommé Vaca de Castro. Il devint une figure de ralliement pour tous ceux qui cherchaient à échapper aux troupes d’Almagro. Quand Gonzalo Pizarro revint de son expédition, cependant, Vaca de Castro refusa son alliance afin de ne pas sembler prendre parti entre les deux factions. C’est donc comme représentant du roi, non comme pizarriste, qu’il affronta Almagro[15]. Contre les Pizarros ou contre le représentant de la couronne, Almagro el Mozo jouait sur la corde sensible des dépossédés. D’après Gruzinski et Bernand, « Il avait promis à tout homme qui tuerait un membre de la faction adverse de lui donner en récompense ses Indiens, ses biens et sa femme. »[16]. Les adversaires s’affrontèrent à la bataille de Chupas, en 1542. Mieux équipées et comptant dans leurs rangs des vétérans des guerres d’Italie, les troupes royalistes l’emportèrent contre les almagristes. Des autochtones, tels que Paullu Inca et quelques-uns des siens, se battaient aux côtés des almagristes [17]; d’autres, comme aux Salines, assistèrent sans intervenir au combat, puis pillèrent les dépouillent et égorgèrent les blessés des deux camps qu’ils purent trouver. Considéré comme un traître à la Couronne, Diego Almagro el Mozo fut exécuté peu après la bataille. Un certain nombre de ses partisans s’enfuirent dans les communautés autochtones qui jouissaient encore d’une certaine autonomie vis-à-vis des Espagnols. Cinq d’entre eux furent accueillis par Manco Inca[18].

Ce second conflit des « guerres civiles » (si on ne compte pas les guerres civiles entre Incas, dont j’ai parlé au premier billet), bien que ne mettant pas aux prises beaucoup plus de combattants que le premier, signale pour la première fois l’intervention directe de la Couronne au Pérou. Il faisait entrer l’évolution des événements dans une nouvelle phase, où les initiatives individuelles des conquistadores devaient être marginalisées et le pouvoir central renforcé. Cela ne se ferait pas sans de nouveaux conflits et de nouvelles guerres civiles. Je reviendrai sur celles-ci dans un prochain billet.

N.B. : Étant donné que je suis en période de déménagement, ce qui peut avoir des impacts sur ma disponibilité et sur mon accès internet, il n’est pas impossible que les prochains billets ne viennent pas avec la régularité habituelle. Nous verrons comment cela se présente.

Notes

[1] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro: conquistador de l’extrême, Paris, Payot, coll. « Biographie Payot », 2004, p. 221‑222.

[2] Ibid., p. 227‑228.

[3] Ibid., p. 225‑232.

[4] Ibid., p. 232‑233.

[5] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, Paris, Fayard, 1991, p. 491.

[6] Ibid., p. 491‑492.

[7] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 236‑250.

[8] Ibid., p. 251‑255.

[9] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 489.

[10] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 256‑261.

[11] Ibid., p. 266‑270.

[12] Ibid., p. 309‑313.

[13] Ibid., p. 279‑286.

[14] Ibid., p. 289‑293.

[15] Ibid., p. 292‑294.

[16] Citant le chroniqueur Zárate, Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 510.

[17] Ibid., p. 510‑511.

[18] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 294‑296.

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Guerres civiles du Pérou colonial (1): les guerres civiles incas

On dit souvent que les conquistadores espagnols en Amérique profitèrent des divisions des empires qu’ils rencontraient. C’est absolument vrai, mais on évoque moins d’autres aspects de la question. D’une part, si les Espagnols instrumentalisèrent les divisions, il n’est pas moins vrai que les factions en présence parvinrent plus d’une fois à instrumentaliser les Espagnols à leur fin. D’autre part, on oublie souvent les divisions qu’il y eut entre les conquérants. Mon objectif, dans cette série de deux billets, est de donner un aperçu — modestement, car je dois faire court — de la complexité de la situation. Au Pérou, la guerre civile rencontrée par les Espagnols chez les Incas se prolongea d’une, voire de deux guerres civiles entre Espagnols. Ces dernières, ainsi qu’une ébauche de conclusion, seront l’objet d’un prochain billet.

Le Pérou colonial fut la proie des guerres civiles dès avant la conquête des frères Pizarro, jusqu’à l’établissement d’une vice-royauté capable d’imposer son hégémonie, vers le milieu du XVIe siècle, disons de 1528 à 1548. L’Empire inca était un ensemble politique relativement centralisé, du moins davantage que l’empire aztèque. Divisé en quatre grandes régions administratives, il était connu de ses habitants comme le Tawantinsuyu. La machine administrative inca centralisait les revenus fiscaux à Cuzco ce qui, malgré l’existence d’un système redistribuant une partie des richesses, n’était pas sans engendrer quelques rancœurs chez les peuples les plus récemment conquis, d’autant que ces conquêtes ont pu être particulièrement violentes. Dans l’un de ses premiers contacts avec l’Empire inca, Francisco Pizarro s’est fait raconter que l’Inca Huayna Capac avait détruit une vingtaine de villages et massacré leurs habitants[1]. Les deux premières expéditions de Francisco Pizarro, qui furent de l’exploration et de l’errance sans grandes conquêtes, l’avaient amené avec quelques hommes près de la frontière de l’Empire inca. C’est sans doute de l’un de ces hommes que parti l’épidémie de variole qui frappa les Incas en 1528. L’Inca Huayna Capac et son héritier Ninan Cuichi n’en réchappèrent pas. L’Inca mourrait donc sans succession claire. L’un de ses fils, Huáscar, prit la succession avec l’appui de la plus grande partie de l’aristocratie de la capitale, Cuzco. Mais un frère rival, Atahualpa, contesta ses prétentions. Ayant mené des campagnes militaires dans le nord de l’empire, il jouissait de nombreux appuis dans la région de Quito (actuelle capitale de l’Équateur), où se trouvait une aristocratie régionale qui ambitionnait de gagner en importance dans l’empire, contre les élites de Cuzco. Quand Francisco Pizarro arrive à la tête de sa troisième expédition, avec une idée un peu plus précise de ce qu’il cherche cette fois, il arrive donc en pleine guerre civile, dont il peut observer les traces ou entendre les rumeurs au cours de sa progression. Huáscar disposait de forces supérieures et avait remporté aisément les premières batailles de la guerre, mais, imprudent, il s’était laissé surprendre et capturé par la suite. Atahualpa triomphait contre toute attente[2].

Pizarro utilisa non seulement les dissensions de l’Empire inca pour jouer un groupe contre l’autre au cours de sa progression, rencontrer Atahualpa, mais aussi pour justifier sa conquête en présentant ce dernier comme un usurpateur et un tyran. Il avait pris appui sur des inimitiés locales dans la région de Tumbles, qui avaient sans doute été avivées par la guerre civile[3]. Puis il avait profité du fait qu’Atahualpa jouait avec l’idée de se servir de lui pour soumettre quelques partisans de Huescar qui n’avaient pas encore été assujettis. Lors de la rencontre, Pizarro était pourtant accompagné de guerriers Cañaris, partisans de Huáscar[4]. Suite à la rencontre avec les officiers de Pizarro, Atahualpa décida plutôt d’attaquer celui-ci par surprise. La tactique échoua, car les Espagnols, méfiants, avaient tendu leur embuscade. C’est à l’occasion de cette rencontre que Pizarro captura Atahualpa. Peu après, il se rendit maître de Huáscar… qui fut assassiné sur ordre d’Atahualpa, pour éviter que les Espagnols ne se servent de son rival contre lui. Atahualpa, toujours prisonnier des Espagnols, avait cependant de nombreuses cartes en main. La sécurité et la capacité d’agir des Espagnols dépendaient de lui et des ordres qu’il transmettait. Ils avaient besoin de lui pour disposer de quelque marge de manœuvre et rassembler les métaux précieux de sa rançon. Toutefois, ces avantages étaient contrebalancés par un inconvénient important : la capitale avait soutenu son rival pendant la guerre civile et la loyauté de Cuzco ne lui était donc pas acquise. Un délégué de Cuzco, nommé Túpac Huallpa, se présenta en effet auprès de Pizarro pour lui expliquer qu’Atahualpa ne jouissait d’appuis que dans quelques régions du nord et accuser l’Inca de tous les crimes. La pression exercée par les partisans de Huáscar fut bientôt relayée par les hommes de la troupe espagnole : Atahualpa n’était pas le prisonnier qui pourrait leur permettre de progresser vers le sud. De leur côté, les représentants de la capitale cherchaient à se servir des Espagnols pour éliminer leur ennemi, qui risquait de saper leur influence au profit de l’aristocratie du nord. Cette convergence des intérêts mena à l’exécution de l’Inca[5]. Puisqu’ils avaient l’émissaire de Cuzco, Túpac Huallpa, sous la main, les Espagnols organisèrent une cérémonie pour en faire le nouvel Inca, car ils avaient besoin d’une figure régnante pour mener leurs politiques à travers celle-ci.

Entre-temps, un autre événement introduisait le germe des futures guerres civiles. Diego de Almagro, associé de Francisco Pizarro, arrivait au Pérou. Almagro avait pris une part capitale dans l’organisation et le financement de l’expédition de Pizarro, mais leur collaboration avait toujours été difficile. Lorsqu’ils rejoignirent la troupe de Pizarro, Almagro et ses hommes étaient bien décidés à toucher leur part du butin rassemblé lors de la capture d’Atahualpa et ils s’estimèrent finalement floués par le partage qui fut décidé. L’amertume devait par la suite couver entre les deux troupes jusqu’à éclater ouvertement quelques années plus tard[6]. Mais pour qu’elle éclate au grand jour, il manquait une étincelle qui arriverait quelque peu après la prise de Cuzco.

Pour parvenir à la capitale, les Espagnols jouèrent encore les rivalités des deux factions. L’Inca Túpac Huallpa mourut (assassiné ?) sur la route de Cuzco. Pizarro se retrouva dans la position d’arbitrer son successeur, en feignant auprès de chacune des factions de préférer son candidat[7]. À l’approche de la capitale, il rallia de plus en plus les anciens partisans d’Atahualpa et la faction rivale déserta la ville, la livrant aux envahisseurs. Cette victoire décisive fut le pôle à partir duquel les Espagnols commencèrent à gagner plus sûrement différentes régions de l’empire, en s’appuyant sur leurs alliances et des expéditions ciblées. Entre-temps, un  Inca indépendant, Manco Inca, se retirait dans une région marginale pour tenter de refaire ses forces.

À cette étape également, la tendance commence à basculer et, de guerre civile inca, la dynamique commence à ressembler à une guerre civile entre conquistadors. Car dès qu’ils commencent à se sentir sûrs de leur position, les Espagnols commencent à se quereller pour le butin. En prenant connaissance des nouvelles du Pérou, un ancien lieutenant de Cortés, nommé Pedro de Alvarado, qui venait de monter une expédition vers des îles du Pacifique, la détourna vers Quito, que l’expédition de Pizarro avait contourné. Il espérait ainsi profiter de l’émiettement de l’empire. Almagro se porta à sa rencontre ; puisqu’Alvarado n’avait aucune autorisation officielle, une partie de ses hommes étaient mécontents et souhaitaient éviter tout affrontement. Almagro sut tourner cette situation à son avantage, il s’entendit avec Alvarado pour lui payer une somme coquette en échange de laquelle il reprenait le commandement de ses hommes et le matériel qu’il avait apporté. En ajoutant la troupe d’Alvarado à la sienne, Almagro se retrouvait ainsi en posture de rivaliser avec Franscisco Pizarro et ses frères.

L’acte suivant de l’affrontement se produisit en Espagne, alors que les représentants des deux clans, envoyés à la couronne, faisaient le récit de la conquête, offraient au souverain espagnol la part du butin qui lui revenait (le cinquième) et cherchaient à faire préciser les récompenses de chacun. L’organisation initiale de l’expédition prévoyait que Pizarro serait le gouverneur des terres conquises, mais demeurait imprécise. Hernando Pizarro, frère de Francisco, plaida pour que la part dévolue à son frère se rende jusqu’à Cuzco. Almagro se faisait concéder un gouvernement au sud de la part dévolue à Pizarro. Or, au terme des manœuvres, un flou demeurait sur le gouvernement de Cuzco. Lorsque les nouvelles arrivèrent à la capitale inca, les deux camps passèrent près d’en venir aux mains. Mais des tractations de dernière minute entre Franscisco Pizarro et Almagro évitèrent, ou différèrent, l’affrontement : Cuzco resterait pizarriste. Almagro partirait à la conquête des terres du sud, au Chili[8]. J’ai déjà évoqué rapidement ce qu’il advint de cette expédition : elle déboucha sur de nouvelles guerres civiles. J’y reviendrai dans un prochain billet qui viendra compléter celui-ci.

Notes

[1] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, Paris, Fayard, 1991, p. 458.

[2] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro: conquistador de l’extrême, Paris, Payot, coll. « Biographie Payot », 2004, p. 123‑128.

[3] Ibid., p. 123.

[4] Carmen BERNAND et Serge GRUZINSKI, Histoire du Nouveau Monde. 1, 1, op. cit., p. 465‑466.

[5] Bernard LAVALLÉ, Francisco Pizarro, op. cit., p. 165‑171.

[6] Ibid., p. 159‑165.

[7] Ibid., p. 184.

[8] Ibid., p. 202‑214.

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Les humbles, l’histoire sérielle et les études de cas

Bartolomé Bennassar est probablement le premier historien que j’ai lu avec l’envie de travailler un peu comme lui. Cela remonte à la lecture de L’homme espagnol, attitude et mentalités du XVIe au XIXe siècle, alors que j’étudiais, au bac, dans un cours de celle qui allait devenir ma directrice de thèse. Puis j’ai lu L’inquisition espagnole et, à la maîtrise, Les chrétiens d’Allah, un livre qui m’a complètement enchanté. On trouve dans l’introduction de ce livre un petit passage, sans grandes prétentions, mais tout à fait à propos pour le jeune étudiant que j’étais, qui a ouvert et marqué durablement ma conception de la méthode historique.

Bennassar appartient à l’école historiographique française, il est proche de la troisième génération des Annales, celle qui, pour étudier les mentalités, a eu recours à l’histoire sérielle, aux mentalités. Pour sa part, c’est largement à travers les sources inquisitoriales que Bennassar a construit ses séries. Dans Les Chrétiens d’Allah, il rappelle l’émergence de la microhistoire comme un défi à l’histoire sérielle. Cette dernière avait prétendu réintégrer les humbles au sein de la mémoire collective par le biais des statistiques. Bennassar cite François Furet (1963) :

La notion de classes inférieures évoque d’abord celle de nombre et d’anonymat […] L’histoire d’aujourd’hui le réintègre dans l’aventure humaine par l’étude quantitative des sociétés du passé, mais il y reste silencieux… Les classes inférieures […] analphabètes, et le plus souvent résignées […] n’ont laissé dans l’histoire écrite des sociétés précapitalistes que peu de traces, généralement dues à un curé de campagne ou à un intellectuel philanthrope. »[1] (cité par Bennassar, p.11)

Aussitôt l’a-t-il cité qu’il souligne l’imprudence des formules utilisées par Furet, née d’une sous-estimation « [d]es ressources de nos archives et [de] l’imagination de l’avenir. » Puis il enchaîne sur la réaction des microhistoriens.

Cependant, la résignation de François Furet au silence des humbles avait suscité un certain nombre de protestations au de contestations. L’une des plus vives vint de l’historien italien Carlo Ginzburg qui en profita pour sonner la charge contre l’histoire sérielle : il considérait que la massification propre à cette forme d’histoire effaçait les tensions sociales, noyait dans l’anonymat les ruptures et les dissidences et produisait des images de consensus à la fois factices et mystificatrices. Il opposait à l’histoire sérielle, devenue idéologiquement suspecte, les études de cas, susceptibles de rendre à des individus et à de petits groupes leur dimension historique. Il fondait son argumentation sur un exemple, admirable il est vrai, celui du meunier du Frioul Menocchio, héros d’un très beau livre, le Fromage et les Vers. Sans polémique, mais avec à-propos, d’autres historiens exhumaient de l’oubli des mémoires ou des journaux personnels rédigés par des artisans ou des prolétaires, qui sont maintenant dans les manuels et ont réussi leur évasion de l’anonymat : le Jacques-Louis Ménétra de Daniel Roche ; le Pierre-Ignace Chavatte d’Alain Lottin ou le Ventura Perez de Teófanes Egido…[2]

Vient enfin la synthèse propre de Bennassar, qu’il emprunte en réalité à Michel Vovelle.

À vrai dire, la controverse entre les défenseurs de l’histoire sérielle et les avocats des cases studies nous paraît être l’exemple même de ces faux débats dont les historiens français sont, croyons-nous, trop friands. Déjà, Michel Vovelle a formulé quelques réflexions de bon sens : « Un récit de vie, c’est très bien, jaillissant, bouleversant de nouveauté. Dix récits de vie, douze récits de vie : les récurrences apparaissent, les clichés, le fait, évident a posteriori, que ces témoignages individuels sont eux-mêmes reflet de modèles et de conditionnements reçus… » Certes, demeure « l’extrême richesse de témoignages à multiples facettes », mais, si on accumule les preuves de ce genre, à supposer qu’elles existent, au lieu de la spontanéité « on retrouve la norme ». L’étude de cas ne saurait devenir la panacée de la recherche historique tandis que l’histoire sérielle n’est pas condamnée à gommer les différences, à dissimuler les oppositions, à exclure les non-conformistes.[3]

La leçon de Vovelle, qui m’est parvenue par Bennassar, que tout cas trouve sa place dans les statistiques et que toute statistique cache en son sein une vie frémissante, m’est toujours restée. Il faut dire que Bennassar, s’il n’a pas formulé lui-même la leçon, la mettait merveilleusement en pratique. Car pour la plupart des statistiques données, on trouve sous sa plume un florilège d’exemples. Mieux : chaque fois qu’il le peut, Bennassar nomme les exemples choisis par leur nom. C’est alors toute la vie foisonnante d’une époque qui est donnée à voir au lecteur. Les Chrétiens d’Allah, qui utilise les deux méthodes, en est un magnifique exemple.

Mais ajoutons un extrait de Vovelle, provenant du texte même cité par Bennassar, mais un peu plus loin. Il rend hommage à Ginzburg, non sans une pétillante taquinerie. Car il souligne un enjeu épistémologie des études de cas : elles retrouvent souvent la norme, en s’y insérant, car le cas cité n’a rien d’exceptionnel, ou bien elles sont si différentes qu’on se demande si ces cas isolés peuvent bien être de l’histoire…

En réponse à ce dilemme, je suis particulièrement sensible à l’argumentation de Carlo Ginzburg, dans l’introduction qu’il a donnée à l’aventure de son meunier frioulan, en valorisant l’importance de l’“eccezione normale”. C’est à travers l’exceptionnel (qui n’est point l’anecdotique) que l’on peut découvrir un éclair de vérité, en témoignage irremplaçable. Si je voulais chicaner amicalement l’auteur, je le soupçonnerais un peu de vouloir gagner sur tous les tableaux : valorisant d’une part la trouvaille unique qu’il a faite, tout en disant qu’il y a des tas d’autres meuniers, et des Menocchio par dizaines… Non que je conteste la réalité bien cachée donc méconnue de toute cette contestation, populaire ou non. Mais c’est bien comme témoignage à la limite que l’histoire de ce héros obscur nous intéresse par elle-même, et au-delà d’elle-même.[4]

L’exceptionnel normal, j’en ai déjà parlé dans un précédent billet auquel je renvoie le lecteur désireux de quelques précisions. Carlo Ginzburg s’insère lui aussi parmi les historiens m’ayant le plus influencé. Reste un enjeu laissé de côté par ces différents débats : c’est que la statistique tend à gommer la manière dont différents phénomènes, classés en séries distinctes, convergent et s’articulent au sein de chaque cas.

Notes

[1] Cité par Bartolomé BENNASSAR et Lucile BENNASSAR, Les chrétiens d’Allah, L’histoire extraordinaire des renégats, XVIe et XVIIe siècle, Paris, Perrin, 2006, p. 11.

[2] Ibid., p. 12.

[3] Ibid., p. 12‑13.

[4] Michel VOVELLE, Idéologies et mentalités, Paris, Gallimard, 1982, p. 347‑348.

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Dissidence et innovation

Après mon billet sur l’expérience de Asch, je souhaitais m’intéresser à une autre expérience de psychologie sociale, plus tardive et moins connue, mais cependant importante pour comprendre l’influence qu’on peut avoir sur la société — ou du moins sur des petits groupes. Cette expérience est connue comme l’expérience « vert-bleu » et j’en avais initialement pris connaissance dans un encart qui accompagnait une entrevue très intéressante de Serge Moscovici sur les minorités actives, dont j’avais cité un extrait dans mon billet sur l’activisme radical défensif.  On indiquait dans cet encart que l’expérience « vert-bleu » était fondatrice de l’intérêt en psychologie sociale sur « les minorités actives » ou, si on préfère, sur l’influence que les minorités sont capables d’avoir sur la majorité. D’après la description (beaucoup trop succincte) qu’on pouvait en avoir dans cet encart, l’expérience présentait des similarités avec l’expérience de Asch. J’étais désireux d’en savoir plus. Comme l’entrevue de Serge Moscovici ne proposait pas la référence exacte de l’expérience, je me suis rabattu sur la liste de ses livres pour tenter de la repérer. Le livre « psychologie des minorités actives », ainsi qu’un nombre significatif de ses livres sont disponibles gratuitement sur Les classiques en sciences sociales. Au cours de mon feuilletage virtuel, j’ai d’abord confondu l’expérience dont il était question avec une autre, fort intéressante, mais très différente, initialement mise au point par Wharman et Pugh (1972) et détaillée aux pages 63 à 66 du livre de Moscovici et où il était également question des couleurs vert et bleu. Puis, j’ai trouvé la référence de la « vraie » expérience « vert-bleu ». En googlant celle-ci, j’ai constaté que la traduction française de l’article (version originale de 1969) avait été publiée deux ans plus tard et est également disponible sur Les classiques en sciences sociales.

Là où Asch s’intéresse à l’influence de la majorité sur l’individu, Moscovici se pose la question inverse : quelle est l’influence de la minorité sur le groupe ? Derrière cette interrogation, il y a une préoccupation distincte de celle de Asch. Comme je l’ai indiqué, Solomon Asch réagissait à la croissance du phénomène publicitaire, il s’interrogeait sur la manière de préserver l’autonomie individuelle face à l’influence du groupe, afin de s’assurer que la conversation démocratique ne soit pas parasitée par le conformisme. Moscovici écrit près d’une quinzaine d’années plus tard, la publicité est déjà un phénomène familier. En revanche, quelques années après 1968, les mouvements sociaux étaient au cœur des préoccupations et Moscovici, lui-même activiste, s’interrogeait sur les capacités des militants d’influencer le monde. Partant de cette perspective, il relit de manière critique les expériences de psychologie sociale sur les phénomènes d’influence qui suivent Asch. Moscovici a examiné avec attention des résultats de l’expérience de Asch concernant les bris d’unanimité. Comme je l’ai rapporté, Asch avait en effet testé deux variations principales sur les bris d’unanimité : soit la variation où un complice fournit la bonne réponse, avec le sujet de l’expérience, et la variation où le complice fournit une réponse différente de la majorité, mais différente de celle du sujet également. Ainsi, si le sujet de l’expérience a besoin de validation pour donner « sa » réponse, c’est la première variation qui obtiendra les meilleurs résultats ; s’il a surtout besoin d’un espace de liberté pour s’exprimer, la deuxième variation sera décisive. Or, c’est cette seconde variation est en effet très efficace, ce qui démontre que c’est l’unanimité du groupe qui est le facteur principal, son « style de comportement », dit Moscovici. Ce dernier note par ailleurs avec pertinence que l’augmentation du nombre de complices au-dessus de trois a eu peu d’incidence sur l’influence exercée sur le sujet. La consistance du groupe est donc un facteur plus important que son nombre (1). À ces analyses s’ajoute une critique de la manière dont Asch et d’autres chercheurs ayant marché dans ses pas perçoivent le sujet individuel : on suppose que l’influence ne peut être qu’un phénomène allant de la majorité à l’individu, que l’influence mène nécessairement au conformisme et que l’individu n’a d’autres choix que de se rallier à la majorité ou à une minorité. Sur ce point, je dirais que Moscovici juge Asch un peu trop sévèrement, car Asch accorde toujours à l’individu la capacité d’affirmer son point de vue, donc de ne se rallier ni à une majorité ni à une minorité. En revanche, Moscovici a raison de dire que Asch ne se pose pas les questions suivantes : « Que dois-je faire pour que la majorité adopte mon point de vue ? » et « Comment puis-je changer la conception des autres ? » Ces questions, celles typiquement que se posent les militants qui s’interrogent en termes tactiques, mènent Moscovici à poser que l’innovation peut être le fruit d’une forme d’influence.

Puisque Moscovici a retenu de l’expérience de Asch que la consistance du groupe est plus importante que son nombre, il pousse la logique plus loin : si un groupe minoritaire montre une forte consistance (2), exercera-t-il une influence sur la majorité ? Pour ce faire, le canevas principal de son expérience est articulé autour de groupes de six personnes : six individus, dont quatre sujets dits « naïfs » et deux individus complices, dits « les compères ». Comme Asch, Moscovici souhaite que ses sujets soient confrontés à des réponses dites « objectives » ; au lieu de la taille des lignes comme Asch, Moscovici choisi des couleurs. Les sujets se font dire qu’ils participent à une expérience sur la perception des couleurs et sont invités à identifier, parmi des cercles aux luminosités variables, ceux qui sont bleus et ceux qui sont verts. Un groupe contrôle est utilisé pour s’assurer qu’il n’existe aucune ambiguïté dans les réponses à donner. Cette absence d’ambiguïté dans les réponses rend l’expérience comparable avec celle de Asch, mais n’est pas justifiée de la même manière. En s’appuyant sur d’autres travaux, Moscovici explique qu’en cas de conflit de réponse, on peut réagir soit par une interprétation sur le stimulus (« conflit de réponse »), soit en attribuant la divergence à la nature des répondants (« conflit d’attribution »). Ce deuxième type d’interprétations du conflit est davantage utilisé lorsque la réponse est d’un type « opinion » que lorsqu’il s’agit d’un fait objectif. Si on suppose qu’il existe une réponse objective à la question posée, l’attribution peut porter sur une défaillance des facultés de la personne émettant la réponse divergence : par exemple, on peut supposer que cette personne a un défaut oculaire, par exemple. Pourtant, lorsqu’il y a plus d’un individu qui fournit la réponse divergente, il est plus difficile de se rabattre sur ce type d’interprétation : la réflexion tend alors davantage à se porter sur le stimulus. Dans la composition de son expérience, Moscovici s’efforce d’éliminer totalement le conflit d’attribution en faisant passer collectivement le test de Polack aux participants. Ainsi, il élimine de l’expérience les sujets naïfs, dont un défaut de perception des couleurs pourrait altérer les résultats de l’expérience, mais il permet aussi aux participants de constater que les compères ont une perception « normale » des couleurs.

32 groupes de six individus (incluant les deux compères) ont donc été soumis à six séquences où on commençait avec des essais préliminaires (sans influence des compères) puis six fois chaque suite de six diapositives. Moscovici ne précise pas le nombre de diapositives bleus ou vertes par suite. Toujours est-il que les compères répondent de manière constante « vert » pour des diapositives bleues (toutes les diapositives bleues ? Ce n’est pas clairement précisé, mais je crois que oui puisque l’objectif est de fournir une réponse cohérente). Dans 12 de ces groupes, les compères sont assis côte à côte alors que dans 20 ils sont assis de manière séparée dans le groupe (ce facteur n’a pas eu d’impact sur le résultat).

Des réponses vertes pour des diapositives bleues ont été enregistrées pour 8,42 % des réponses des sujets naïfs, alors que dans le groupe contrôle, le pourcentage est de 0,25 % (et encore, c’est un seul individu, donc vraisemblablement un accident peu représentatif). Des changements de réponse ont été enregistrés dans 43,75 % des groupes. Au total, 32 % des sujets naïfs ont changé de réponse au moins une fois. Il y a donc une influence notable de la minorité consistante sur les sujets de l’expérience. En revanche, si on compare ces résultats à ceux de Asch, on note cependant que l’influence est moindre : Moscovici ne traite pas de cette différence, mais il me semble qu’elle réfute partiellement l’idée selon laquelle le comportement du groupe est la seule ou la principale variable décisive dans l’expérience de Asch.

Malgré cette réserve, la consistance est néanmoins un facteur essentiel : une variation de l’expérience, soumise à 11 groupes, faisait varier la consistance des compères : ils donnaient un tiers de bonnes réponses et deux tiers de réponses vertes pour des diapositives bleues. Le nombre de réponses vertes données par les sujets naïfs tombe alors à 1,25 %, l’effet d’influence est donc presque annulé.

Mais Moscovici a soupçonné que l’influence pourrait aller plus loin que les réponses données : il est allé jusqu’à formuler l’hypothèse que l’influence de la minorité consistante pouvait avec jusqu’à la perception même que les sujets avaient des couleurs. Il se demande également si, parmi les sujets qui n’ont pas changé leur réponse, certains n’auraient pas néanmoins été affectés au niveau de leur perception. Pour vérifier cette hypothèse, il a imaginé une expérience complémentaire. Pour une dizaine de groupes, il a mené l’expérience de la même manière que dans l’expérience de base (avec des résultats similaires), mais, à la fin de l’expérience, un second chercheur a fait son entrée dans la pièce, expliquant qu’il s’intéressait pour sa part à l’effet de la fatigue sur la perception des couleurs. Les sujets sont disposés autour d’une table et écrivent leurs réponses derrière un cache, afin que les réponses soient individuelles. On montre alors, successivement, 16 pastilles de différentes gradations sur l’échelle vert-bleu. Trois pastilles vertes et trois bleues sont non-ambiguës, tandis que les autres présentent des nuances plus ambiguës. Elles sont présentées chacune dix fois pendant cinq secondes. Dans cette expérience, trois sujets ont été éliminés, car ils avaient eu une réaction de polarisation ; Moscovici souhaitant évaluer l’effet d’influence sur les autres sujets les a écartés, car la polarisation est un phénomène distinct. J’avoue ne pas bien comprendre les indicateurs utilisés pour rendre compte de cette partie (voir l’article p.15), mais Moscovici conclut que l’influence sur la perception des couleurs est plus grande que l’influence sur les réponses données. À l’appui de cette conclusion, on peut aussi utilement se tourner vers les réponses données au questionnaire post-expérimental.

Ce dernier n’est pas donné en annexe de l’article, mais on peut deviner les grandes lignes de son contenu à partir des analyses. La première partie des questions porte sur les couleurs. On interroge les sujets sur les nuances de couleur perçues. Ces questions servent surtout à analyser l’impact du groupe minoritaire sur les perceptions du groupe majoritaire et la manière dont l’influence s’exerce. La deuxième partie des questions porte sur la perception des autres participants à l’expérience, en notant chaque participant sur une échelle de 1 à 10 points, selon que cette personne était bonne ou mauvaise. On leur demande aussi de classer les participants selon qu’ils paraissent plus assurés ou non dans leurs réponses. La fonction de cette partie est surtout de déterminer comment les complices ont été perçus par les sujets de l’expérience.

Dans la section sur la perception des couleurs, on trouve la question « dans quelle mesure est-il possible de voir ces diapositives vertes ? », les sujets de l’expérience admettent davantage que ceux du groupe contrôle qu’il est possible de les percevoir ainsi. On leur demande également combien de nuances ils ont perçues dans les couleurs des diapositives : ceux du groupe contrôle n’en voient que deux alors que les groupes expérimentaux affirment avoir perçu davantage de nuances. Ceux qui ont changé leur réponse lors de l’expérience indiquent un nombre encore plus élevé de nuances. « Toutes ces données mettent en évidence l’effort de la majorité pour prendre en compte le point de vue de la minorité. À aucun moment il n’y a eu passivité, ni acceptation, ni rejet aveugle de la norme minoritaire », commente Moscovici.

Cependant, malgré ces efforts pour comprendre le point de vue de la minorité, malgré l’influence de la minorité sur leurs codes perceptifs et, dans une moindre mesure leurs réponses, les membres de la majorité ont généralement une opinion peu favorable de la minorité. Ils sont jugés moins capables de percevoir les couleurs, quoiqu’on leur accorde une plus grande assurance qu’aux autres participants. Les réponses sont neutres ou légèrement défavorables aux compères lorsqu’on demande avec qui les participants voudraient se retrouver dans une situation semblable ou voir diriger la discussion. De manière très intéressante, les deux compères ne sont pas jugés de manière identique : le premier est jugé plus sévèrement que le second, ce qui fait dire à Moscovici que le premier est perçu comme l’innovateur, tandis que le second sert qu’à démontrer, par l’exemple qu’il est possible que quelqu’un de « normal » adopte le point de vue divergent.

Dans la conclusion, Moscovici insiste sur le fait « qu’il est plus facile pour les minorités de changer le code des majorités plutôt que sur leurs réponses sociales, alors que la majorité aura plus d’influence sur les réponses verbales individuelles plutôt que sur leur code. » (p.21) La première partie me semble démontrée par son expérience, mais la seconde me laisse dubitatif et demanderait sans doute d’approfondir sa bibliographie. Moscovici note avec pertinence qu’il est fréquent que les minorités inspiratrices de changements sociaux (3) ne se voient pas reconnues leur influence. Néanmoins, parce qu’elles marquent les codes perceptifs de la majorité, celle-ci intègre des éléments promus par les minorités dans leurs manières de faire et de penser le monde. Reste en suspens, toutefois, la question de l’évaluation des phénomènes de polarisation : puisque Moscovici a construit son expérience de manière à neutraliser ceux-ci, il faut faire appel à d’autres réflexions pour chercher à comprendre comment fonctionnent ces phénomènes et à quel point le style des minorités actives risque ou non de les susciter.

Notes

(1) Si l’analyse de Moscovici me paraît dans l’ensemble fort juste, il utilise en revanche une formule qui me paraît aventureuse et sujette à critique : « Donc un groupe de trois personnes unanimes est plus influent qu’un groupe de huit personnes non unanimes. » Juste à première vue, cette affirmation me semble poser problème au regard des résultats en termes de style de comportement obtenus par Moscovici. Il faudrait d’abord préciser comment on identifie les groupes, dès lors que ce n’est pas sur la similarité de la réponse. Comment savoir si avec un dissident dans un groupe de huit, on n’a pas plutôt un groupe de sept unanimes? En effet, puisque Moscovici prétend qu’une minorité de deux dans un groupe de six peut être un groupe unanime, avec quel critère affirme-t-on qu’un groupe est un groupe ou n’en est pas un ?

(2) la « consistance » a les caractéristiques suivantes : la réponse du groupe est absolue, le point de vue est fermement maintenu, il est cohérent.

(3) la notion de minorité ici n’a aucune acceptation ethnique.

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Une poignée de morisques en Sicile

Ce billet aborde un micro-aspect de l’histoire morisque. Pour une introduction sur qui étaient les morisques et quelles furent les grandes lignes de leur histoire, je vous renvoie à un article de vulgarisation que j’ai écrit pour Dire (les braves liront plutôt ma thèse). L’une des orientations actuelles de l’historiographie sur les morisques porte sur la diaspora, terme entendue généralement comme « les morisques hors d’Espagne ». Étude féconde, qui internationalise la question morisques et pose également la question de l’insertion du drame de la minorité dans la grande histoire géopolitique de la Méditerranée comme dans l’histoire culturelle de la région, cette tendance donne lieu à de nombreuses autres études. J’avais évoqué dans un précédent billet le cas du Maroc. Quelques généralités apparaissent rapidement et donnent l’habitude de quelques précautions méthodologique:

1) la diaspora morisque commence bien avant l’expulsion de 1609-1614. En effet, les réseaux de communication qui ont pu exister entre les musulmans d’Espagne et le reste du monde musulman ne se sont jamais entièrement taris et une circulation est demeurée entre les musulmans d’Espagne avant et après la conversion forcée.

2) La diaspora morisque tend à conserver son identité dans les pays où elle se retrouve. Certaines communautés ont préservé leur identité jusqu’à nos jours, notamment dans les pays du Maghreb. Cela semble moins être le cas dans les pays chrétiens où quelques communautés se sont formées mais n’ont pas été durables.

3) Au cours du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle, les morisques se sont efforcés de se rapprocher des cercles du pouvoir là où ils le pouvaient et ont pesé jusqu’à un certain point sur la diplomatie de pays comme le Maroc et l’Empire ottoman.

Voici qu’en 2016 paraît un article sur les morisques en Sicile, un cas bien peu traité[1]. Le livre qui traitait de la question de la diaspora morisque de la manière la plus complète à ce jour était le gros volume dirigé par Mercedes García-Arenal et Gérard Wiegers, paru en 2014[2]. Or, on n’y comptait aucun chapitre sur le cas sicilien (ou plus largement sur l’Italie). La bibliographie de ce nouvel article sur les morisques indique que quelques contributions existaient dans des revues italiennes, peu connues des historiens des morisques. Sinon, les travaux d’Anita Gonzalez-Raymond sur l’inquisition des îles permettaient d’avoir quelques indications sur les morisques et les renégats de la Sicile et de la Sardaigne. Louis Cardaillac, l’un des plus importants spécialistes des morisques en France, y avait également consacré un texte, contre lequel s’inscrit la contribution présentement sous discussion. Cardaillac, en digne héritier de Braudel, avait envisagé la question morisque comme un conflit entre civilisations, ou plus exactement un « recouvrement de civilisation » pour reprendre l’expression employée par Braudel. Asher Salah se positionne contre cette conception, en historien du XXIe siècle qui ne peut manquer de rapprocher cette interprétation de la thèse du « choc des civilisations » de Samuel Huntington – il en emploie l’expression sans nommer l’auteur. Asher Salah défend l’idée que la position centrale de la Sicile en Méditerranée et les enjeux stratégiques qu’elle soulève ont fait en sorte que la question morisque y a été abordée d’une tout autre manière qu’en Espagne.

Son étude est fondée sur les archives de Simancas – donc des archives d’État associées à la dynastie des Habsbourgs, qu’il complète par un examen des procès de l’inquisition, semble-t-il en se fondant sur les études Louis Cardaillac, Anita Gonzalez-Raymond et Raphaël Carrasco (tous des historiens de Montpellier). Les premiers morisques qu’il retrouve sont assez atypiques: le 20 août 1610, un an après le commencement de l’expulsion des morisques dans le royaume de Valence, huit chrétiens qui avaient été réduits en esclavage à Tunis trouvent refuge en Sicile. Ils sont accompagnés de trois morisques, la complicité desquels avait rendu possible leur évasion. En récompense de leur aide, ces trois morisques demandent à pouvoir s’installer en Sicile ou à pouvoir retourner en Espagne. On leur donnera finalement le droit de s’établir en Sicile, mais on leur interdira la péninsule ibérique. Inspiré par leur geste héroïque, le vice-roi de Sicile les prendra à son service.

Il semble qu’à la suite de l’expulsion, d’autres morisques parvinrent en Sicile. Le 9 juin 1611, le vice-roi, le duc d’Osuna, ordonna que tous les morisques nés en Espagne et résidant en Sicile « qu’ils soient venus directement d’Espagne ou qu’ils soient venus par la Berbérie ou d’autres lieux » se présentent aux autorités, ou soient déclarés par leurs maîtres s’ils en avaient, sous peine de confiscation de leur propriétés et de réduction en esclavage. L’initiative ne viendrait pas du vice-roi, mais de Madrid. Le recensement ne donne lieu qu’à une poignée de déclarations, toutes faites par des maîtres de domestiques moriques: trente et une femmes et dix-neuf hommes, pour les deux tiers originaires des pays de la Couronne d’Aragon – ce qui est logique puisque ce sont les plus méditerranéens. Toutes les déclarations proviennent de la ville de Palerme, ce qui laisse penser, soit que les morisques de Sicile se concentraient dans la capitale, soit que seuls des morisques de la capitale, employés par des officiers espagnols ou par des membres de l’aristocratie locale, furent déclarés. Salah souligne aussi la jeunesse moyenne des morisques recensés. Il me semble qu’il faut examiner ce recensement en fonction de ses biais d’échantillonnage: le plus grand nombre de femmes et la jeunesse sont des traits qui viennent sans doute avec le fait que ce sont en majorité des domestiques ou des esclaves qui ont été recensés.

Il ne s’agit donc sans doute que d’une poignée de morisques et même s’il y en avait peut-être d’autres  en campagne il est peu probable que la population morisque de Sicile ait été très élevée. Elle posait cependant un problème politique, un problème de principe, car la Sicile était intégrée dans la Couronne d’Aragon: fallait-il étendre à celle-ci les décrets d’expulsion qui avaient frappé les différents royaumes d’Espagne? Deux groupes se sont affrontés, ceux qui souhaitaient étendre à la Sicile les décrets d’expulsion et ceux qui ne le souhaitaient pas. Le vice-roi, qui a répété plusieurs fois dans ses lettres que les morisques présents en Sicile souhaitaient être de bons chrétiens et étaient en général très jeunes, était plutôt du second groupe. Il n’eut pas gain de cause. Au printemps 1612, l’ordre fut donné d’expulser les morisques de Sicile… mais Osuna ne semble pas avoir été très zélé à appliquer l’ordre, pour employer un euphémisme. L’inquisition de Sicile intente une cinquantaine de procès à des morisques entre 1610 et 1614, mettant au jour un certain nombre de pratiques musulmanes. Il peut y avoir plusieurs procès à certains individus, mais ce nombre rappelle néanmoins les limites du recensement de 1611.

L’enjeu morisque continue de se présenter aussi sous la forme des tentatives faites par des morisques de traverser la Méditerranée pour aller vivre en terre chrétienne. En 1613, un navire français est intercepté, avec 11 morisques à son bord qui cherchaient à se rendre à Marseille pour y vivre en chrétiens. Les membres du conseil d’Aragon, à Madrid, penchent pour une politique de dissuasion visant à empêcher les morisques de retraverser la mer: les uns voudraient renvoyer ceux qui ont été interceptés en Tunisie avec le message que les suivants seraient réduits en esclavage, les autres voudraient passer directement à la réduction en esclavage. Une autre affaire au cours de ces années tourne autour d’un dénommé Luis de Zapata, que l’inquisition accuse d’être lié à la mise à mort d’un prêtre pisan à Tunis, mais que le duc d’Osuna protège, l’abritant en son palais. La même année, ce dernier prétendait pourtant à la couronne qu’il n’y avait pas de morisques en Sicile. Les dernières mentions que Salah a retrouvé, dans les archives de Simancas, sur les morisques en Sicile concernent encore Zapata et sont datées de 1616: Osuna rapporte avoir intercepté trois lettres en provenance de la ville de Grenade, écrites par un fonctionnaire nommé Juan Calvo et adressées à deux morisques parents de Luis de Zapata: son neveu Felipe de Padilla, à Palerme, et un certain Rodrigo de Zapata qui vivait à… Avignon, en France. Par la suite, il y a encore quelques mentions des morisques dans les archives de l’inquisition, mais le nombre de causes chute rapidement et cessent après 1639.

L’étude se fondant surtout sur des archives d’État, la chronologie qui s’en dégage est celle des affaires d’État. Que les principaux documents découverts par Salah se situent entre 1610 et 1616 révèle surtout un temps de la politique, celui des années contemporaines et suivant l’expulsion – les principaux moments forts de l’expulsion étant en 1609 et 1610 et elle se termine en 1614. Comme l’indique l’auteur, ces documents semblent indiquer une tension forte lors de ces années entre le vice-roi et l’inquisition. La posture conciliante du vice-roi est intéressée: Salah indique que ses motivations sont liées au rôle d’intermédiaires que peuvent jouer les morisques dans le rachat de captifs chrétiens dans les cités du Maghreb ou dans des réseaux d’espionnage. Jouissant de l’éloignement avec la couronne et de l’autonomie qu’elle lui conférait, Osuna se permettait d’ignorer les ordres qui contrevenaient à ses préférences, d’où la tolérance dont ont pu jouir les quelques dizaines de morisques de Sicile. Dans un ouvrage d’il y a quelques années, Wolfgang Kaiser indiquait qu’à l’époque moderne, la tolérance relevait de la décision du prince et « signale l’arbitraire comme signe de souveraineté »[3]. Dans ce cas-ci, la tolérance est de fait plutôt qu’édictée, ce qui exclut une interprétation en termes de souveraineté, il semble bien en revanche que le statut du vice-roi soit en jeu, comme homme de pouvoir disposant d’une autonomie et décidant de politiques ou comme simple exécutant du roi. À cet égard il aurait été intéressant d’aller au-delà des procès inquisitoriaux et de consulter les correspondances des tribunaux. Les tensions entre le vice-roi et l’inquisition dans les années suivant l’expulsion tenaient-elles à une politique inquisitoriale dirigée spécifiquement contre les morisques? Le Saint Office se mettait-il plutôt au service de la couronne, pour affaiblir le vice-roi?

Quelques autres remarques: l’auteur semble avoir commencé son enquête en 1609, avec le commencement de l’expulsion. Or, les départs de morisques de la péninsule et leurs circulations méditerranéennes précèdent largement l’expulsion, comme le confirment de nombreuses autres études. On le voit très bien au Maroc, dont j’ai déjà parlé et où les communautés morisques se forment avant l’expulsion générale. Il serait intéressant de voir ce qu’il en est en Sicile: la petite communauté est-elle le fruit d’une implantation antérieure qui accueille les nouveaux venus, ou est-elle essentiellement un lieu de passage et de négociations? Dans tous les cas, cette étude est cohérente avec d’autres qui montrent l’intensité des circulations morisques dans la Méditerranée à la suite de l’expulsion: soit nous trouvons des professionnels des circulations – navigateurs, espions, passeurs, négociateurs – soit des tentatives de morisques sincèrement chrétiens (mais la couronne espagnole n’en avait cure) de trouver une terre chrétienne où vivre en paix, soit des réseaux familiaux. La disparition de la communauté après 1639 pourrait être confrontée à des sources locales. En effet, les sources d’État de Simancas et les sources inquisitoriales ne traitent pas forcément de communautés sans histoires et le règne de Philippe IV, sauf la dernière tentative des hornacheros de rentrer en Espagne en 1663, est généralement le dernier moment où les morisques apparaissent dans les affaires d’État. Cette disparation, fruit d’une assimilation ou d’une migration, paraît cependant plausible pour une petite communauté vivant en terre chrétienne. Au contraire, comme je l’ai dit au début du billet, certains morisques du Maghreb, plus nombreux, on put conserver leur identité jusqu’à nos jours.

Notes

[1] Asher SALAH, « Moriscos in sicily in the Years of the Expulsion 1609-1614 », Journal of Levantine Studies, 2016, vol. 6, pp. 333‑355. Sauf mention contraire, toutes les informations de ce billet proviennent de cet article.

[2] Mercedes GARCÍA-ARENAL et Gerard WIEGERS (éds.), Los moriscos: expulsión y diáspora. Una perspectiva internacional, Valencia, Granada, Zaragoza, Universitat de Valencia, Universidad de Granada, Universidad de Zaragoza, 2013, 482 p.

[3] Wolfgang KAISER, « Vies parallèles et vie commune dans le monde urbain », in Des religions dans la ville. Stratégies de coexistences dans l’Europe des XVIe-XVIIIe siècles, Rennes, Presses Univ. de Rennes, 2010, p. 191.

Le créateur interpellé

Avec tous les débats sur SLÄV et Kanata, j’ai eu l’occasion de rappeler que j’avais publié une brève sur ce blogue il y a deux ans. J’y rapportais un extrait d’un livre de Noiriel dans lequel il expliquait que, interpellé sur l’usage du mot « populace » dans un discours pour désigner les ouvriers, Victor Hugo avait changé son vocabulaire pour préférer « misérables » qui permettait de jouer sur la polysémie. L’écrivain, par son oeuvre, devint un allié de ses lecteurs ouvriers. Cet extrait montre à la fois une relation d’interdépendance entre le créateur et son public, que celui-ci peut utiliser à son avantage pour influencer celui-là.

Je me suis rappelé par la suite qu’après avoir écrit le livre où il rapportait cet extrait (la première édition date de 2007), Noiriel lui-même s’est retrouvé dans une situation semblable. Comment allait-il réagir? L’affaire commence en 2009. Noiriel s’impliquait dans les mouvements anti-racistes par le biais du théâtre engagé. Ses amis du théâtre et lui avaient convenus de monter un spectacle de sensibilisation au racisme en mettant le rire au coeur de la pièce. « Dis-moi de qui tu ris, je te dirai qui tu es. »[1] Ils chargèrent l’historien du groupe de dénicher un personnage historique qui serait au cœur de la pièce. Au détour de ses recherches, ce dernier avait croisé une brève mention d’un clown tombé dans l’oubli : Chocolat. Il choisit de le mettre au cœur de l’histoire et de centrer le récit sur les stéréotypes, car toutes les traces qui restaient de Chocolat étaient passées par un intermédiaire raciste qui avait imprégné la source de ses préjugés. On savait qu’il avait été esclave à Cuba, qu’il avait sans doute transité par l’Espagne avant de se retrouver au cirque à Paris. On avait des discours sur lui. Mais qu’avait-on d’autre ? Une première mouture de la pièce, ainsi qu’un livre sur ses recherches, fut le résultat de cette approche par les représentations.

J’ai découvert le destin fabuleux du clown Chocolat à l’occasion d’un petit spectacle d’éducation populaire créé par l’association DAJA, qui avait pour but de sensibiliser le public aux questions de discriminations. Les rares documents que j’ai pu rassembler pour écrire le texte de ce spectacle m’ont incité à mettre l’accent sur les stéréotypes dont avait été victime cet artiste en raison de sa couleur de peau (thème de mon premier livre). Mais au cours d’un débat ayant suivi une représentation devant des classes d’un lycée professionnel de la banlieue parisienne, un élève d’origine africaine est intervenu avec véhémence pour nous reprocher (avec ses mots à lui) de présenter le clown Chocolat comme une victime passive. Il nous a fait comprendre qu’il était impossible qu’un être humain puisse subir continuellement les insultes et le mépris de la société dans laquelle il vit sans réagir d’une manière ou d’une autre.

Cette intervention m’a beaucoup perturbé parce que j’avais critiqué moi aussi cette tendance à la victimisation que véhicule l’historiographie antiraciste. Avec les membres de l’équipe travaillent sur le projet, nous avons commencé à rectifier le tir et je me suis remis au travail pour tenter de comprendre comme le jeune esclave cubain avait pu réagir face aux humiliations qu’il avait vécues. L’intervention de cet élève de LEP montrait clairement que les enjeux de mémoire peuvent bousculer les prétentions de l’histoire savante. J’ai compris que mes premières recherches étaient affectées d’un double biais. D’une part, en cherchant à dénoncer le racisme, j’avais occulté les formes de résistance que le clown Chocolat avait lui-même développées pour y faire face. D’autre part, en tant qu’historien habitué à travailler sur les archives écrites, je n’avais pas été capable de repérer les moyens que peut mobiliser un homme qui ne maîtrise pas le langage public pour défendre sa dignité. J’étais donc placé face un [sic] nouveau défi. Il fallait que je rebrousse mon chemin pour faire retour vers l’histoire-science à partir de l’histoire-mémoire, afin de retrouver les traces de la personne qui se cachait derrière le personnage de Chocolat.[2]

De cette nouvelle recherche, une nouvelle mouture du spectacle est née, mais aussi un nouveau livre, fort volumineux, ainsi qu’un film sur Chocolat et tout un dispositif mémoriel :

Pour conclure, je voudrais insister sur le fait que ce livre n’est qu’un élément dans un dispositif mémoriel bien plus vaste et dont les résultats ont dépassé nos espérances. Une plaque commémorative a été posée le 20 janvier 2016 par le maire de Paris au 251, rue Saint-Honoré (là où se trouvait le Nouveau Cirque). Une autre au cimetière de Bordeaux où a été enterré Chocolat. Des initiatives se préparent à Bilbao et à La Havane. L’engouement que suscite ce personnage tient au fait que son histoire permet d’aborder une multitude de questions qui concernent notre passé collectif, mais aussi notre présent ; concernant les stéréotypes, les discriminations, les formes de résistance populaire à la stigmatisation, les apports culturels des Français venus d’ailleurs à notre patrimoine commun. Pour que la mémoire du clown Chocolat soit toujours vivante, nous avons créé un site internet auquel je renvoie les lecteurs : www.clown-chocolat.com.[3]

Je dois admettre que je me fis dans cette histoire à la parole de Noiriel, qui parle de lui-même, avec tous les biais que cela comporte. Par acquit de conscience, j’ai fait une petite recherche sur internet pour voir si des polémiques avaient accompagné sa démarche. Je n’ai rien trouvé de flagrant. Ce qui est commun à l’histoire de Victor Hugo et celle de Noiriel, c’est que les critiques ont été entendues et que les correctifs ont été féconds. Victor Hugo n’a pas seulement commencé à utiliser le terme « misérables », il a construit autour l’un des plus grands classiques de la langue française. Noiriel a écrit un nouveau livre et mis en place tout un dispositif pour restituer l’homme Chocolat à la mémoire collective. Il faut, je crois, voir dans la critique son potentiel créateur.

Notes

[1] Gérard NOIRIEL, Chocolat : la véritable histoire d’un homme sans nom, 2017, p. 23.

[2] Ibid., p. 8‑9.

[3] Ibid., p. 20‑21.

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Limites de l’extension coloniale espagnole et cartes de l’empire

Ce billet porte sur les limites de l’extension coloniale espagnole, principalement sous la dynastie des Habsbourgs. Il prétend également montrer quelques limites des cartes historiques que nous utilisons souvent. Il ne s’appuie pas sur une revue exhaustive, mais essentiellement – et cela fait partie de l’objectif – sur des cartes aisément accessibles à partir d’une recherche google. Sans exposer le détail, il prétend donner quelques indications pour aider les lecteurs à garder une distance critique face à quelques cartes qu’on peut trouver dans les manuels d’histoire et quelques repères à vérifier.

Si on cherche des cartes de l’Empire colonial espagnol au temps de sa grandeur, il est possible, et même probable, qu’on trouve des cartes rapportant son extension géographique maximale, au XVIIIe siècle. Or, l’extension géographique maximale de l’empire espagnol ne correspond pas au moment où l’Espagne apparaissait comme la principale puissance européenne, sinon la première puissance mondiale (quelques empires asiatiques ayant cette prétention). Dans la mesure où nous avons tendance à associer « puissance » et « extension géographique », nous avons une certaine tendance à vivre cette contradiction comme une dissonance cognitive. En conséquence, on associe une carte plus tardive à une situation antérieure. Parfois, la carte est accompagnée d’une date, mais sert à illustrer un passage portant sur l’Espagne des Habsbourgs, ce qui fait qu’on rapporte plutôt la carte aux Habsbourgs qu’à la date, même si celle-ci est plus tardive. D’autres fois – plus fréquemment que je ne le croyais d’ailleurs, car je l’ai beaucoup trouvée sur internet en préparant ce billet – on montre une carte antérieure, où le sud de l’Argentine et du Chili est exclu des frontières espagnoles.

L’une des cartes les plus caricaturales que j’ai trouvées peut être vue, au moment d’écrire ces lignes, en en-tête de l’article wikipédia sur l’empire espagnol. La légende précise qu’il s’agit d’une carte « anachronique, à différentes périodes ». Il y a donc une certaine honnêteté: l’empire espagnol n’a, à aucun moment de son histoire, ressemblé à cela. Elle inclut des revendications, remonte très loin au nord, amalgame des territoires qui n’ont jamais appartenu à cet empire aux mêmes époques (l’Allemagne et le sud du Chili, par exemple), les possessions espagnoles et portugaises (j’aborde ce point plus loin) et peint le tout sans égard aux types de dominations variables auxquelles ces différentes régions ont pu être sujettes. Ainsi l’Allemagne n’a jamais « appartenu à l’Espagne » d’un point de vue juridique. Simplement, Charles Quint fut à la fois roi de Castille, d’Aragon et Empereur [d’Allemagne]. Honnête sur son anachronisme, elle n’en alimente pas moins des images de grandeurs qui ne correspondent à aucune réalité historique concrète.

On trouve sur les différentes cartes de l’empire espagnol certains flottements. C’est le cas en particulier de la frontière nord de l’Empire. Les cartes tracées aujourd’hui hésitent à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, comme si ceux qui les traçaient hésitaient à montrer que ce qui correspond au territoire étasunien aujourd’hui appartint à une autre puissance occidentale auparavant. Mais n’exagérons rien: la présence espagnole, puis mexicaine, sur certains territoires est intégrée au récit national étasunien, dont certains passages – fort Alamo, l’annexion de la Floride – seraient incompréhensibles si cette présence espagnole n’était pas d’abord reconnue. Toute la question est de savoir jusqu’où on reconnaît la présence espagnole.

On voit ici une carte assez minimaliste où la Floride est espagnole, mais où le territoire espagnol ne remonte pas trop loin au nord du Rio Grande. Certaines cartes ont une approche plus maximaliste, intégrant au nord de l’Empire non seulement les territoires occupés, mais aussi ceux qui sont revendiqués par la couronne espagnole, donnant l’impression d’une extension couvrant la majorité de l’Amérique du nord, alors que la présence espagnole y était faible, voire anecdotique. On peut prendre celle-ci comme exemple.

Il y a aussi des codes graphiques qui donnent à l’oeil des informations qui peuvent induire en erreur. Par exemple, si la frontière nord est délimitée avec des petits angles et un découpage rectiligne, nos habitudes par rapport aux cartes tendent à décoder l’information comme précise: c’est le découpage des frontières « réelles ». En réalité, cela signifie généralement que, pour construire la carte, son concepteur a pris une carte des états américains et a colorié ceux où il estimait devoir indiquer une présence ou une domination espagnole. La précision de la carte ne renvoie donc pas à une information historique, mais plutôt à l’état actuel des frontières des états américains, produisant un puissant anachronisme. Une autre manière de dessiner la frontière nord est de tracer une courbe. L’oeil est alors immédiatement avertit qu’il y a imprécision: les frontières juridiques n’étant jamais dessinées selon des courbes harmonieuses, ce type de découpage se retrouve donc surtout sur des cartes historiques qui représentent des « aires d’influences » approximatives. A priori, ce type de tracé paraît plus honnête, car il indique les limites de nos capacités à cartographier la chose. Mais l’approximation peut aussi avoir des effets pervers, et avoir l’effet par exemple de « gruger » un peu plus de territoire qu’il ne faudrait.

Quant à ce qu’il faut inclure au sein de la carte, l’un des problèmes est de savoir si une présence ou une revendication espagnole justifie de dire que l’endroit est inséré l’empire espagnol, alors qu’existent sur place des populations qui n’en reconnaissent pas forcément la souveraineté et décident de leur organisation interne et politique externe par elles-mêmes. Mais il existe d’autres problèmes, par exemple le statut des colonies portugaises. En effet, en 1580, Philippe II devient roi du Portugal. Pour autant, le Portugal n’est pas annexé à la Castille et il préserve l’autonomie de ses institutions. Certes, ayant le même roi, leurs politiques tendront à converger, ce qui n’empêchera pas des rivalités entre castillans et portugais. Cette situation se terminera en 1640, lorsque le Portugal se soulèvera contre les politiques fiscales du comte-duc d’Olivarès, renverra son roi et s’en choisira un indépendant.

Ici par exemple, la carte est relativement minimaliste et conservatrice quant à l’étendue des frontières (on ne s’aventure pas trop au nord, on n’annexe pas toute l’Argentine ni tout le Chili), mais inclut les colonies portugaises comme partie du même empire. On note que le titre de la carte précise « bajo el reinado de los Austrias », autrement dit la dynastie des Habsbourgs, évincés d’Espagne après la guerre de Succession d’Espagne au début du XVIIIe siècle. Cette précision, qui cette fois est prise au sérieux, oblige à se concentrer sur une extension antérieure au XVIIIe siècle. Cette autre carte monte beaucoup plus au nord, respecte les mêmes limites au sud et distingue deux couleurs pour les empires espagnol et portugais.

Mais j’ai gardé le meilleur pour la fin. L’un des problèmes de ces cartographies, c’est qu’une fois la zone recouverte et entourée, les limites du pouvoir n’y apparaissent plus. Le problème apparaît à différents niveaux pour trois régions en particulier: le Chili, l’Amérique centrale et le Yucatan.

J’ai évoqué à quelques reprises les cartes qui marquent les limites de l’extension coloniale vers le sud du Chili. C’est que la région centrale de ce qui correspond aujourd’hui à ce pays a férocement résisté à l’expansion espagnole, ce que les cartes les mieux construites montrent. Cette résistance était due à trois grands facteurs. Le premier était l’absence de centralisation étatique au Chili (contrairement au Pérou, la Bolivie et l’Équateur, recouverts par l’empire Inca), qui rendait impossible la reproduction des mécanismes de la conquête du Mexique et du Pérou: décapiter l’empire central, reprendre ses structures de dominations, les modifier par la suite lorsque le pouvoir est suffisamment ferme pour que ce soit possible.  Le second facteur était la tradition guerrière des groupes habitant la région, bien préparés à faire face à des envahisseurs et à mener une guerre de harcèlement. Le troisième facteur, enfin, était la relative faiblesse des richesses de ces régions. L’absence de métaux précieux en particulier a rendu les expéditions vers le Chili très peu rentables pour les conquistadores. Combiné à la résistance des Mapuches (Araucans) et des Huiliches (plus au sud), cela a rendu difficile de recruter des volontaires pour les expéditions vers ces régions. La conquête, qui jusqu’alors s’auto-organisait à partir de financements et d’initiatives privées (qui demandaient ou devançaient une autorisation royale), menées par des soldats très motivés à poursuivre la conquête jusqu’au bout, dû alors être reprise par le financement royal. Les soldats avaient alors comme principale motivation de toucher leur solde pour l’expédition, sachant qu’ils avaient peu de butin à espérer. La première expédition privée vers le Chili fut menée en 1535 par Diego de Almagro, qui s’était appuyé sur les aventuriers attirés par la conquête du Pérou, mais trop tard pour en tirer les fruits. Face à l’échec, Almagro revint au Pérou où s’amorçant une guerre entre ses partisans et ceux des frères Pizarre. La seconde tentative d’origine privée est venue de Pedro de Valdivía, dans une expédition qui regroupait les partisans défaits d’Almagro. Indésirables au Pérou où ils avaient été vaincus, ils n’avaient plus que le Chili où se tailler une place. Ils gagnèrent beaucoup de terrain, mais furent massacrés à Tucapel en 1553. Des tentatives pour pousser plus au sud la frontière furent tentées pendant le règne de Philippe II. À défaut d’y gagner de grandes sources de revenus, les côtes chiliennes pouvaient être intéressantes pour les navires qui contournaient l’Amérique par le sud. Mais l’Espagne ne dépassa pas la région du Biobío, au centre du Chili actuel. Les Mapuches demeurèrent indépendants jusqu’au XIXe siècle[1]. Cette limite de l’extension apparaît sur la plupart des cartes centrées sur les Habsbourgs, mais se retrouve gommée sur une carte comme la carte anachronique mentionnée au début du billet.

Une autre région où on peut noter les limites de la domination espagnole avant le XVIIIe siècle est la région Maya, correspondant au Yucatan et au Guatemala actuels. A priori, cela surprend davantage, car nous avons le sentiment d’être situé au coeur de l’empire. Le Yucatan était sur le chemin des Espagnols lorsqu’ils se rendirent dans l’Empire aztèque. Il se trouve en effet entre Cuba et Veracruz. Or, les Mayas résistèrent férocement à toute tentative d’invasion espagnole. L’une des explications tient peut-être précisément avec leur proximité avec la première région d’expansion espagnole, les Antilles. Les Mayas étaient bien placés pour connaître le sort réservé aux Taïnos, puisque ceux d’entre eux qui fuyaient les îles dévastées parvenaient parfois au Yucatan. De plus, quelques naufragés espagnols se retrouvèrent parmi les Mayas. L’un d’eux, Gonzalo Guerrero, y fit sa vie et se maria parmi eux. Il les instruisit dans les méthodes de combat des Espagnols et leur appris à fabriquer des arbalètes. Des prisonniers indiens faits par les Espagnols trouvèrent parfois refuge chez eux et les encouragèrent à mener la guerre aux Espagnols. De sorte que quand ces derniers parvinrent sur les côtes du Yucatan, ils furent généralement accueillis avec hostilité, souvent carrément par une volée de flèches et il était extrêmement difficile d’engager le moindre pourparler avec eux (Cortés y parvint une fois, avant de partir vers l’empire Aztèque moins hostile). Après la chute des Aztèques, Francisco de Montejo tenta la conquête du Yucatan, ne parvenant qu’à prendre quelques places. Son fils parvint à construire une certaine implantation espagnole dans l’est de la péninsule (Tulum, qu’il conquit) et le nord (Mérida, qu’il fonda). Mais plus au sud, un État indépendant, le Petén Itza (actuel Guatemala) résista à toute tentative d’invasion jusqu’en 1697, et « fut pendant de longues années le refuge de tous les Mayas qui fuyaient la domination hispanique. » Un exemple similaire peut être trouvé du côté du Costa Rica, la région de Talamanca demeurant insoumise encore au XVIIIe siècle, plus longuement encore que le Petén Itza [2].

D’autres approches cartographiques permettent de nuancer la présence européenne en Amérique à l’époque moderne. On trouve chez Frenette[3] une carte de l’Amérique du Nord qui distingue les établissements, points d’appuis et régions à forte densité de peuplement des régions où la présence est faible. C’est une approche intéressante. Pour autant, elle ne répond qu’à des questionnements portant strictement sur la présence européenne: cette approche ne donne aucun aperçu sur les populations autochtones. Nous pourrions imaginer une carte plus complexe qui réinsérerait les autochtones dans le jeu politique de l’époque puisque, même à puissance réduite, ils furent bien présents et tenaient au moins en partie les rênes de leur destinée. Ce type de cartographie bouleverserait notre mémoire de cette époque. Il serait précieux non seulement pour notre compréhension de cette histoire, mais sans doute également pour les premières nations qui s’y verraient resituées à leur juste place dans l’histoire.

Notes

[1] Georges BAUDOT, La vie quotidienne dans l’Amérique espagnole de Philippe II, XVIe siècle, Paris, Hachette, 1981, p. 66.

[2] Ibid., p. 55-56, 56 pour la citation.

[3] Une carte que je n’ai pas retrouvée sur internet, malheureusement et trop lourde pour que je puisse la télécharger sur ce blogue. On peut la trouver dans aYves FRENETTE, Marc ST-HILAIRE et Étienne RIVARD (éds.), La francophonie nord-américaine, Québec, Presses de l’Univ. Laval, coll. « Atlas historique du Québec », 2012, p. 6.

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Survivre et influencer: l’activisme radical défensif

« On ne fait rien si on ne fait pas de bruit. Il faut être discuté, maltraité, soulevé par le bouillonnement des colères ennemies. »

– Émile Zola.[1]

Je fais rarement de billets sur l’actualité. Je préfère réfléchir après la bataille, quand l’émotivité est en baisse. Pas le meilleur moyen de faire du clic, je sais. Tant pis. Cependant il se trouve que depuis quelques temps je fais des lectures sur les mouvements sociaux et l’influence. J’ai noté quelques passages que j’avais envie de partager mais que je ne voyais pas encore comment rassembler. Je vois passer beaucoup de discours sur la radicalisation de l’activisme de gauche, sur les « social justice warrior » et les mouvements sociaux. L’article de Vanessa Destiné est l’une des contributions récentes les plus pertinentes à cet égard. Plusieurs de ces critiques ont percé à l’occasion de la polémique sur Släv. Or, si la critique est permise, voire espérée, je crois que les quelques notes que je prends ici aident à mettre à distance quelques facilités intellectuelles, habitudes de pensées et idées reçues sur les mouvements sociaux. Elles ne facilitent pas forcément la réflexion : elles aident plutôt à exiger davantage de soi. Commençons par une distinction utile proposée par Michel Wieviorka, un sociologue s’étant intéressé au racisme et aux mouvements sociaux. Disciple d’Alain Touraine, considéré par Noiriel comme un « intellectuel de gouvernement » de gauche[2], il n’a rien d’un radical, il adopte au contraire la posture du monsieur modéré. Voici un outil conceptuel qu’il propose pour  l’analyse des mouvements sociaux :

Par ailleurs, un mouvement social possède toujours non pas une, mais deux faces, qui se présentent sous des modalités extrêmement variables d’une expérience à une autre ou, pour une même expérience, d’une période à une autre, voire d’une conjoncture à une autre. La face offensive du mouvement correspond à la capacité de l’acteur de définir un projet, une visée, une utopie, et à mettre en avant, en s’appuyant sur une identité forte, une conception alternative de la vie collective ; cette face est plus disposée à la négociation que la face défensive du mouvement, où l’acteur est d’abord soucieux de ne pas être détruit ou ravagé par la domination subie, et où il s’efforce de pouvoir exister, vivre, sauver sa peau, son intégrité morale et physique.[3]

Ce passage et les distinctions qu’il propose sont très intéressants pour éviter quelques simplifications abusives. Les critiques des mouvements sociaux radicaux insistent volontiers sur leur « agressivité » et leur volonté de transformer la société de fond en comble, sans traces de compromis. Ce faisant, il leur donne l’image d’un groupe menant une offensive généralisée. Pourtant, à lire Wieviorka, il semble plutôt que ces traits représentent, pour l’essentiel, la facette défensive du mouvement. J’ai pu parler à des activistes lucides sur leur propre radicalisation qui avancent les réactions agressives aux propos les plus modérés comme la cause principale de cette évolution. Webster s’en fait aussi l’écho lorsqu’il dit « La réaction des militants à SLĀV vient d’une accumulation. La plupart du temps, leurs arguments passent dans le beurre. » Volet défensif, donc, cherchant à préserver son intégrité morale en particulier et conscient de bénéficier de peu d’écoute.

On peut trouver dans le livre de Srdja Popovic, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes, un passage qui décrit assez bien le passage d’un mouvement social d’un mode défensif à un mode offensif. Il traite du mouvement des droits des homosexuels aux États-Unis, attribuant à Harvey Milk l’influence pivot du passage d’un stade à un autre :

Le mouvement national pour les droits des homosexuels mit quelques décennies à suivre la stratégie de Milk, mais il finit par s’y résoudre. Dans les années 1980 et 1990, la plupart de ses efforts visaient à organiser ses propres rangs comme une faction politique insulaire, et peu de gens hors de la communauté gay s’en souciaient suffisamment pour se joindre à ses marches ou soutenir ses efforts en matière de législation. Puis, le mouvement connut son « moment Milk ». Il se mit à penser non plus en termes d’absolus moraux, mais en termes de motivations individuelles. Il reconnut que la plupart des gens ne s’engagent dans un combat que lorsqu’ils s’y sentent directement impliqués. Comme l’a montré l’expérience, les problèmes des gays n’avaient pas affecté jusque-là les hétérosexuels américains de façon significative. Pour l’essentiel des Américains, les crises affectant la communauté gay — depuis l’épidémie de sida des années 1980 jusqu’aux tentatives ultérieures de mettre fin à une série de discriminations — n’étaient tout simplement pas leur affaire. La plupart des gens ne sont pas gays et ils ont bien d’autres choses à penser.

Mais tout cela changea quand le mouvement gay se mit à envisager le problème sous l’angle de ce qui pouvait faire sens pour les hétéros. Pour les amener à rejoindre sa cause, il s’ouvrit sur l’extérieur. Il se tourna vers les mères, les pères, les frères et les sœurs et les amis des gays, les invitant à venir manifester avec eux. En intégrant le grand public à sa cause, le mouvement pour les droits des homosexuels cessait d’être défini par des slogans comme « Les pédés sont là » et des parades où défilaient tous les personnages du groupe Village People avec des piercings au bout des seins. De nos jours, dans une parade gay, vous risquez surtout de trouver des pères américains d’âge moyen légèrement bedonnants, qui défilent en portant une pancarte disant qu’ils soutiennent leurs enfants et qu’ils les aiment quoiqu’il advienne. Et quand même un fervent Républicain comme Dick Cheney se déclare publiquement en faveur du mariage gay parce qu’il aime sa fille lesbienne, vous pouvez vous dire que la société est en train de changer.[4]

Il faut lire ce passage en tenant compte de qui est Popovic et de ce qu’il s’efforce de faire. Il n’est pas un spécialiste de sciences sociales qui s’efforce de comprendre comment change une société. C’est un activiste chevronné, fort de sa propre expérience, d’années de formation de militants et de lectures sur les mouvements sociaux, qui cherche à décrire les choses du point de vue des petits groupes militants isolés : que faire pour changer la société? Popovic explique qu’ils doivent construire des campagnes commençant par de petites victoires et que pour les remporter ils doivent définir des objectifs qui mettent la majorité de la population de leur côté. Cet exposé tactique est au cœur du second chapitre, dont je viens de tirer cet extrait. Popovic est un défenseur de l’activisme non violent, il insiste constamment sur le fait que la principale arme dont disposent les activistes est la force du nombre. Son exposé tend cependant à corroborer celui de Wieviorka : les mouvements « offensifs », qui partent à la conquête des gains et transforment profondément la société sont pacifiques, ils font des compromis (poser le gays comme « fille de », « frère de » etc… peut être critiqué comme une manière de ne pas leur accorder de valeur en tant qu’eux-mêmes ; mais la tactique permit d’obtenir des gains – c’est donc un compromis). Est-ce à dire que la facette défensive n’a pas lieu d’être, qu’elle est contre-productive ? Popovic semble le suggérer, mais encore une fois c’est parce que tout son projet est de proposer une stratégie pour construire un mouvement offensif, il n’a donc pas intérêt à vanter les mérites de la facette défensive. Pourtant, le passage retenu de Wieviorka invite à ne pas faire cette conclusion trop vite. Peut-on imaginer  le mouvement des droits homosexuels dans sa « phase Milk » (offensive) aurait pu être efficace si, auparavant, sa phase « défensive » n’avait contribué à organiser le mouvement ? Peut-on imaginer que les arguments forgés pendant cette première phase ont pu être récupérés par les alliés du mouvement lors du passage à l’offensive, précisément parce qu’ils avaient déjà été formulés et martelés, qu’ils étaient donc plus connus qu’il n’y paraissait ?

Pour illustrer cette possibilité, passons à un autre activiste, un environnementaliste, qui est également chercheur en sciences sociales. Il s’agit du psychologue social Serge Moscovici. Comme chercheur, il s’est intéressé aux sources du changement social. Il a ainsi cherché à observer et théoriser l’influence de ce qu’il appelle les « minorités actives ». Il y a un lien évident entre ses travaux et son activisme : le chercheur en science sociale cherche dans ses travaux les outils pour imaginer une action efficace. Je reviendrai sans doute éventuellement sur ces travaux, parce qu’il y a beaucoup à en dire. Pour le moment, l’extrait que je présente provient d’une entrevue avec une revue de vulgarisation, Sciences humaines:   

L’influence d’un groupe provient de ce que j’appelle le style de comportement, c’est-à-dire la manière dont ce groupe organise ses discours et ses conduites. Or, les minorités actives présentent deux caractéristiques essentielles. D’une part, elles transforment assez facilement un problème en conflit. Des minorités actives ont opéré cette transformation à propos du statut des immigrés en France, de l’avortement aux États-Unis ou de la liberté de pensée en Union soviétique. Par ailleurs, les minorités ont généralement un style de comportement résistant, en ce sens qu’elles maintiennent leurs positions sans faire de concession. Elles réunissent des gens particulièrement zélés, voire fanatiques. Cela a pour effet de créer des conflits non seulement sociaux, mais aussi psychologiques, chez les individus qui entendent ou lisent leurs arguments.

Des centaines d’expériences ont montré que les minorités sont capables de modifier les conceptions et les attitudes des gens qui n’en font pas partie. Au début, cette influence est souvent latente, c’est-à-dire que les gens changent de manière différée. Par exemple, l’influence est inexistante à la fin d’une expérience, mais se manifeste chez le sujet trois semaines après. Cela a notamment été mis en évidence au cours d’expériences classiques sur la modification de la perception des couleurs. Un autre aspect étonnant est que l’influencé change sans s’en rendre compte. L’impact de la minorité est d’autant plus important qu’il est nié.[5]

« Transformer un problème en conflit », « résister », « sans faire de concession » et « zélés, voire fanatiques » : voici réunis dans cet extrait assez de traits pour montrer que les « minorités actives » de Moscovici ont le comportement d’un mouvement social « défensif » selon Wieviorka. Or, que dit Moscovici, que ne disent pas les deux autres auteurs ? Que ce type de comportement exerce une influence différée et sur le long terme. Cette affirmation — si on souhaite la critiquer, encore faut-il le faire en s’intéressant à la méthode et aux données recueillies par le psychologue social — suggère qu’il faut manipuler avec prudence l’argument « d’effet backlash » souvent brandi contre les mouvements sociaux : que leur comportement aliène le public et nuit à la cause. Est-ce à dire qu’il n’y a pas d’effet backlash, comme me l’a demandé un ami à qui j’ai soumis cet extrait ? Sans doute pas, car l’influence identifiée par Moscovici n’est pas un effet immédiat et il n’est pas exclu qu’un effet backlash existe à court terme. Par ailleurs, le passage des petits groupes étudiés par la psychologie sociale aux grands groupes des débats sociaux pose toujours problème. Il n’est pas exclu que l’influence exercée par les minorités actives ne se concrétise vraiment que lors du passage en mode offensif et inclusif, selon le souhait de Popovic. Il n’en reste pas moins qu’il est difficile de brandir l’argument d’une simple nuisance, car il y a de fortes présomptions que ces mouvements, pour bruyants et désagréables qu’ils puissent paraître, exercent bel et bien une influence et, par conséquent, que leur comportement n’a rien de contre-productif. Moscovici reprochait déjà, dans les années 1980, au mouvement écologiste d’avoir cessé de se comporter en minorité et d’en avoir perdu sa vitalité. La politique « offensive » comporte donc des risques, même si elle a ses promesses tout à fait démontrées par le livre de Popovic.

Notons cependant que le comportement d’influence indiqué par Moscovici est un comportement allant du groupe minoritaire vers l’extérieur et que Wieviorka souligne le besoin de solidarité dans la survie. Cela amène à reconsidérer les comportements de l’article de Vanessa Destiné mentionné en début de billet : ils ne sont pas tant inquiétants, me semble-t-il, tant qu’ils se dirigent vers l’extérieur que lorsque les activistes se les adressent entre eux, menaçant leur cohésion interne. Enfin, le passage à l’offensive implique un travail de dédiabolisation des gens de la minorité. Ils ont un certain pouvoir sur la chose, mais pas un pouvoir absolu. Reste, n’en déplaise à certains, une responsabilité de la majorité de se mettre à l’écoute.

Notes :

[1] Cité dans Gérard NOIRIEL, Immigration, antisémitisme et racisme en France, XIXe-XXe siècle : discours publics, humiliations privées [2007], Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2014, p. 253.

[2] Gérard NOIRIEL, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Marseille, Agone, 2010, p. 195.

[3] Michel WIEVIORKA, « Après les nouveaux mouvements sociaux », in Neuf leçons de sociologie, Paris, Fayard, 2010, p. 138‑139.

[4] Srdja POPOVIC, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, 2015, p. 45.

[5] Serge MOSCOVICI et Jacques LECOMTE, « « L’influence n’est pas la manipulation ». Entretien avec Serge Moscovici [1994] », in Le Pouvoir. Des rapports individuels aux relations internationales, Paris, Sciences Humaines, 2002, p. 93.

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Modifications:

Une semaine après la mise en ligne initiale de ce billet, j’ai ajouté la citation d’Émile Zola qui figure maintenant en exergue.

Ceux qui ont compris l’Histoire… et l’expliquent aux historiens

En 1936, Lucien Febvre se fendait d’un article intitulé « Deux philosophies opportunistes de l’histoire. De Spengler à Toynbee », qu’on peut retrouver dans la compilation Combats pour l’histoire (p.147 et ss.). Un paragraphe n’est pas sans rappeler une situation actuelle. Le paragraphe est d’une mordante ironie :

Les historiens ont le privilège, depuis quelques années, d’être mis sur la sellette par un lot varié d’hommes remarquables — poètes, romanciers, journalistes, essayistes — qui, distrayant en faveur de Clio quelques moments d’une vie dédiée à d’autres cultes, comprennent instantanément (ils l’assurent du moins) ce que des années d’études exclusives n’ont jamais laissé les historiens capables de saisir et d’exprimer. Après quoi, avec une charité nuancée, chez les uns d’ironie française, chez les autres de fureur germanique ou d’humour anglais, ces esprits brillants et rapides nous communiquent, en quelques traits de flamme leurs découvertes ou leurs systèmes.

Est-ce là la réaction corporatiste d’un historien face à qui viendraient marcher sur ses plates-bandes sans être pourvu des lettres patentes appropriées? À la suite, il se demande que faire face à ces sommes proposées aux historiens :

Que faire? Les remercier sans fausse honte; examiner en toute sincérité leurs critiques; nous rendre ou résister? Oui, si nous voyons en eux des camarades de combat, et qui peuvent nous toucher soit par des arguments rationnels, soit par des appels au sentiment : car après tout, historiens, nous vivons dans la même atmosphère de crise que les autres hommes nos contemporains — et il nous faut, pour persévérer, de la confiance en nous et en nos œuvres. Non, si, derrière un paravent d’histoire, nous décelons chez ces hommes la séduction d’erreurs et d’illusions. Non, résolument non, si dans leurs écrits nous constatons l’action d’un poison de l’esprit. Et voilà qui nous oblige à un long examen.

Il admet donc, en principe, que le dilettante peut offrir à l’historien une vision de l’histoire qui présente de l’attrait : voici donc ce dilettante devenu un « compagnon de combat ». Reste l’autre option, celle de ceux qui présentent, soit des erreurs de bonne foi, soit des « poisons de l’esprit ». Et, pour distinguer les compagnons de combat des autres, « un long examen ».

D’un livre d’Oswald Spengler qui, de sa parution en Allemagne en 1922, annonçait le déclin de l’Occident, Febvre, sans parvenir à cacher totalement les moqueries qu’il lui inspire, indique néanmoins, fidèle au credo des Annales :

Ne le jugeons point ; juger n’est pas le fait d’un historien ; essayons de le comprendre, ce qui veut dire, en l’espèce, de mettre son livre, et son succès, en rapport avec les besoins d’une Allemagne dès lors en gestation de ce qui allait devenir le national-socialisme hitlérien.

Encore faut-il garder une petite gêne avant d’accorder à Febvre ses prétentions : le ton laisse voir le jugement. Mais c’était aussi le style de l’époque. L’effort de compréhension, cependant, est sincère : Febvre examine tour à tour l’état de l’historiographie allemande, très technicienne et peu portée sur les synthèses; le besoin d’une partie du public allemand pour ce qu’offrait Spengler; la sensibilité conservatrice exprimée par celui-ci et les rencontres avec les sensibilités des futurs nazis; la rupture finale entre ceux-ci et celui-là. La lecture de cet article est propre à donner des pistes sur la manière dont le conservatisme peut nourrir malgré lui le fascisme, mais aussi sur ce qui les distingue.

L’examen consacré à Toynbee ensuite est plus long, plus charitable également. La démarche n’est en somme pas tout à fait celle consacrée à Spengler : il examine moins la réception, davantage les idées tout en terminant sur quelques constats lapidaires :

Concluons en deux mots. Ce que A Study of History nous apporte de louable n’a pas grand’chose de neuf pour nous [les historiens]. Et ce qu’il nous apporte de neuf ne vaut pas grand’chose pour nous.

De Toynbee, Febvre critique notamment l’implicite règle qui voudrait que « l’histoire se répète ». Certes, dira Febvre, mais à un niveau de généralité non sans poésie, mais sans grande utilité. »Les hommes vivent, aiment et meurent. »

 

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