Au détour d’une lecture: De la chute de Rome au féodalisme indien

Il arrive qu’on apprenne des choses intéressantes là où on ne les attendait pas. De lire sur un sujet et de découvrir sur un autre. D’où, je dirais, l’importance d’avoir des intérêts diversifiés. Par exemple, si j’essaie de schématiser et de structurer mes thèmes de lecture (c’est une imposture: en réalité, mes pensées sont beaucoup plus chaotiques que ça), on peut les classer en trois catégories: les questions liées à mes spécialités (les morisques, l’Espagne du XVIe siècle, les relations entre chrétiens et musulmans, l’histoire de l’immigration); mes champs d’intérêt d’historien plus ou moins généraliste (histoire de l’Europe moderne, histoire du monde en général) et les questions liées à mes préoccupations civiques. En matière d’histoire générale, j’aime bien essayer d’élargir les horizons, en particulier en mettant l’accent sur les liens entre ces espaces qu’on appelle des « civilisations ». On a beau, en effet, enseigner l’histoire de l’Occident comme si c’était un vase clos, on sait pourtant que les échanges entre Europe et Asie, notamment, furent abondants dès l’antiquité. Mais affirmer l’existence des échanges, dresser une liste des marchandises qui transitent par l’Iran et la mer Rouge, n’aide pas à visualiser l’intensité du commerce et l’interdépendance tissées entre ces régions éloignées. C’est sans doute en mettant l’accent sur les impacts lorsqu’il y a perturbation du commerce qu’on mesure le mieux la force des liens qui unissent les différentes régions. Or, l’un des plus beaux exemples de ce procédé que je connaisse, je l’ai trouvé dans un livre traitant de… l’anthropologie de la pornographie. Comme le savent ceux qui me suivent depuis longtemps sur les réseaux sociaux, les questions relatives aux « industries du sexe » (expression pratique, mais contestable en raison de ses présupposés idéologiques) font partie des thèmes politiques qui me préoccupent. C’est donc avec l’intention de m’informer sur ces questions que j’ai emprunté Le Jaguar et le Tamanoir. Vers le degré zéro de la pornographie, de l’anthropologue Bernard Arcand. Un livre rempli de surprises, mais pour le moment, je vais me concentrer sur la première moitié du chapitre 6.

Dans ce chapitre, Arcand s’intéresse à « l’encastration du sexe » en Inde, c’est-à-dire aux nombreux temples hindous couverts d’innombrables sculptures figurant des scènes de sexe aussi explicites que variées. Comment en est-on venus, dans l’Inde médiévale, à bâtir autant de temples figurant des scènes qu’on qualifie volontiers, aujourd’hui, de pornographiques? Je passe ici sur les hypothèses qui sont écartées en me contentant de mentionner que si rien dans la religion hindoue ne jette sur le sexe un tabou comme dans le christianisme, cela ne suffit pas à expliquer une telle débauche. L’explication, Arcand l’a trouvée dans une thèse soutenue à l’Université de Bombay en 1970 par Devangana Desai et publiée depuis sous le titre Erotic Sculpture of India, A socio-cultural study. Davantage que le livre d’Arcand, c’est donc plutôt le livre de Desai qu’il faudra consulter si on souhaite approfondir le thème traité dans ce billet.

Aux origines, donc, était l’Empire romain. Ou plutôt, la chute de l’Empire romain. Car, comme je l’ai suggéré au début de ce billet, les relations commerciales étaient importantes entre Rome et l’Inde. Politiquement, le nord de l’Inde tend à être dominé par de grands empires depuis qu’Alexandre le Grand et ses successeurs ont fait peser une menace militaire sur la région, tandis que le sud est divisé entre quelques royaumes relativement stables. L’ensemble de ces régions profite d’un commerce florissant à la fois avec l’espace méditerranéen et l’espace chinois. L’expansion de ce commerce est telle que la puissance des marchands en vient à menacer la domination des brahmanes sur la région. Toutefois, la chute de l’Empire romain va changer la donne. Le tout n’est pas soudain, mais le déclin constant du commerce avec l’espace méditerranéen affecte l’équilibre des forces politiques dans l’espace indien. Le déplacement du commerce vers Byzance favorisa les marchands arabes qui s’installèrent bientôt dans la région. Par conséquent, la classe marchande indienne connut un déclin constant qui entraîna des répercussions sur les hiérarchies en place. L’Inde fut entraînée dans un processus de décentralisation du pouvoir. Avec celle-ci, les régions gagnèrent une autonomie croissante et les rivalités entre ces dernières favorisèrent l’émergence d’une classe guerrière qui supplanta les marchands dans la hiérarchie sociale. L’enrichissement passant désormais beaucoup par la guerre, ces princes locaux concentrèrent bientôt entre leurs mains des fortunes considérables.

Les rivalités entre ces seigneurs de guerre ne s’exprimaient pas que par voie militaire. Pour affirmer affermir leur légitimité, il leur fallait un appui idéologique et religieux. C’est pourquoi ils se rapprochèrent des brahmanes en devenant prodigues de dons charitables, généralement destinés à construire des temples.

En somme, la construction d’un temple faisait d’un édifice en pierre trois coups: satisfaisant le besoin ostentatoire d’affirmer sa propre grandeur, le temple respectait les exigences de l’ordre religieux et social supérieur, tout en calmant les inquiétudes d’une croyance profonde en l’efficacité de la magie religieuse au sein d’une société qui appréciait plus que jamais les incertitudes de la guerre. (p.285)

En somme, le besoin de légitimation des seigneurs et leurs rivalités engendraient une émulation dans la construction de bâtiments religieux. Mais tandis qu’ils devenaient la principale source de financement des temples, les seigneurs de guerre émergents leur imprimaient leurs propres goûts aux temples. L’ornementation de ces derniers puisait dans l’imagerie érotique du tantrisme, en appauvrissant, voire en expurgeant, la dimension spirituelle de ce dernier. Parallèlement, la fragmentation politique de l’Inde se répercutait sur la cohésion des pratiques religieuses et culturelles. Dans la régionalisation politique, les temples sont non seulement devenus plus dépendants de leurs fondateurs, mais ont également dû diversifier leurs sources de revenus, ce qui profitait à eux-mêmes comme à leurs mécènes.

Par ailleurs, les temples diversifient leurs fonctions sociales: ils s’efforcent de se rendre attrayants pour les pèlerins, elles se dotent d’astrologues, de lieux de résidence (auberges) de services et de divertissements (barbiers, musiciens, vendeurs de souvenirs mais aussi « danseuses et prostituées sacrées »). Ils en viennent même à assumer une fonction bancaire car « Dans certains cas, le temple représentait même le seul endroit sûr où le citoyen pût déposer ses épargnes en toute sécurité. » Ces activités produisait évidemment pour les administrations locales une source de revenus considérables « Et dans les cas où le territoire consacré au culte était assez grand pour que l’on puisse y offrir tous ces services, l’autonomie administrative des responsables du temple faisait du lieu et de sa « communauté » un véritable fief féodal, indépendant et parfois très riche. (pp.287-288)

On voit dans cette analyse combien ces temples, sans doute parmi les rares institutions dotées d’une envergure suffisante pour avoir un effet structurant sur leur région. D’où la mise à profit de ces moyens et la diversification des fonctions. Comme le note Arcand, dans ces conditions, la frontière entre le religieux et le profane y devient difficile à distinguer. C’est à peu près à ce point que, faite l’histoire sociale des temples aux images explicites, Arcand revient à la question de la pornographie. Car aussi explicites soient ces images, elles ne furent pas « pornographiques » en soit avant que les Européens, puis les Indiens des XIXe et XXe siècles ne les jugent telles. Mais c’est aussi à ce point que s’achève mon billet, qui s’intéressait principalement à la genèse historique de ces temples. Car voici mes deux objectifs accomplis: en premier lieu, montrer comment les transformations d’une région du monde (ici, le déclin et la chute de l’Empire romain) peuvent affecter en profondeur, sur le long terme, une autre région du monde (ici, l’Inde, qui se régionalise et passe d’une élite marchande à une élite guerrière); en second lieu, montrer que des informations intéressantes peuvent être trouvées dans toutes sortes de lectures. Il vaut la peine de diversifier les lectures, elles finissent toujours par se recouper utilement. De même, il semble vain de prétendre trop cloisonner les lectures, les unes intégrées aux recherches, les autres aux intérêts civiques, puisqu’elles finiront par enjamber d’elles-mêmes la cloison. C’est dans ce qu’on en fait qu’il faudra clarifier ensuite où on se situe.

Fasciste!

Pour quiconque n’est pas complètement aveugle à l’actualité, connait un tant soit peu la dynamique des réseaux sociaux et sait additionner deux et deux, il n’y a guère de doute que dans les semaines qui viennent, nous serons bientôt nombreux à nous traiter réciproquement de fascistes. Ce qui est amusant avec cette insulte, c’est que 1) ceux qui l’emploient ne savent généralement pas ce qu’elle signifie et que 2) ceux qui leur reprochent de ne pas savoir de quoi ils parlent n’en savent généralement pas davantage, malgré leurs airs supérieurs. Profitons donc de ce prétexte en or pour examiner un peu la définition du fascisme proposée par Emilio Gentile, dans le livre Qu’est-ce que le fascisme? Histoire et interprétation (2004 pour l’édition française). Ainsi, vous pourrez savoir si l’ami de votre ami Facebook mérite les mots que vous vous retenez à grand-peine de lui adresser (ou pas). Je préciserai d’emblée que je n’en ai, pour le moment, lu que les quatre premiers chapitres : n’étant pas spécialiste du fascisme, contemporéaniste ou politologue, je n’éprouve aucune urgence à en finir la lecture. Il quitte mes tablettes et y retourne au gré de mes temps libres et de ma curiosité.

Il se trouve cependant que dans les quatre chapitres lus, il y a bien assez à se mettre sous la dent en ce qui concerne la définition du fascisme. Si le chapitre 1 est une rapide esquisse du régime mussolinien, le chapitre 2 propose une revue des interprétations du phénomène fasciste (et par conséquent plusieurs des définitions proposées par les spécialistes), le troisième la définition proposée par Emilio Gentile et la quatrième une réflexion sur l’idéologie du fascisme. Pour faire simple, ce billet portera donc principalement sur le chapitre 3 (pp.93-122).

Les difficultés d’une définition

Définir le fascisme est extrêmement difficile. D’abord, parce que l’usage a imposé à l’analyse à la fois des fascismes prototypiques (le fascisme proprement dit, autrement dit le régime mussolinien, et le nazisme allemand) et des régimes dits « fascistes » dont le statut est moins certain (les « fascismes ibériques » de Franco et Salazar étant des cas d’espèce). Ces descriptions reposent essentiellement sur des analogies, puisque, au contraire du communisme, le fascisme ne s’est jamais proposé comme un type de régime universel (pp.97-98). Il y a donc une tension, dans la définition, entre un particularisme excessif (ne fut fasciste que le régime de Mussolini) et un « fascisme générique » qui étendrait excessivement les critères à force de comparaisons cumulatives. Entre ces deux risques, Emilio Gentile choisit de partir de l’expérience historique du fascisme italien afin de proposer une définition dont l’objectif doit servir « de point de référence à une analyse comparative » (p.119). Si c’est le régime mussolinien qui sert de modèle, c’est qu’il est le premier à s’être organisé en « parti-milice » et à avoir conquis la démocratie parlementaire pour la détruire et « construire un État nouveau et régénérer la nation », le premier également à avoir imposé sa mythologie politique comme « foi collective » et enfin le premier à avoir été qualifié dès le début comme « totalitaire ». Mais surtout, « c’est seulement après l’avènement du fascisme en Italie qu’a commencé à se poser la question du fascisme, autrement dit l’ensemble des interprétations qui ont été données de ce phénomène au cours des huit dernières décennies. »

Le totalitarisme : une définition

Pour Emilio Gentile, la notion de totalitarisme doit être au cœur de la réflexion sur le fascisme.

Le fascisme a été historiquement le seul des régimes de parti unique du XXe siècle à s’être autodéfini comme État totalitaire : il se référait ainsi à sa conception de la politique et à son régime d’un type nouveau, fondé sur la concentration du pouvoir entre les mains du parti et de son duce, et sur l’organisation méticuleuse des masses, dans l’idée de fasciser la société à travers le contrôle du parti, sur tous les aspects de la vie individuelle et collective afin de créer une nouvelle race de conquérants et de dominateurs. (p.108)

Il rappelle que cette notion a été précisément forgée par les opposants au fascisme entre 1923 et 1925. Après 1925, les fascistes eux-mêmes récupérèrent le terme pour désigner leur conception du pouvoir, concentré entre les mains du Duce et fondé sur « l’expansion du contrôle du parti sur tous les aspects de la vie collective » afin de créer une nouvelle race de conquérants. La définition complète du totalitarisme proposée par Emilio Gentile est longue (173 mots), fourmille d’un enchevêtrement complexe de notions et comporte des termes techniques que la plupart des gens ne comprendraient pas (ce qui n’empêche pas le livre en général d’être assez accessible, à mon avis). Je n’en ferai donc pas une transcription mot à mot, mais en proposerai ici une version simplifiée autour de ce qui me semble être les quatre lignes de force à retenir

  • Il s’agit d’une « expérience de domination politique […] qui […] détruit ou transforme le régime préexistant et construit un État nouveau […] »
  • L’État totalitaire est « fondé sur le régime de parti unique, avec pour objectif principal […] l’homogénéisation des gouvernés » par la politisation de l’ensemble des aspects de la vie collective et individuelle.
  • L’État totalitaire sacralise son idéologie sous la forme d’une « religion politique ».
  • L’État totalitaire a pour objectif de réaliser un homme nouveau voué corps et âme à la réalisation des projets de l’État.

Il faut noter que Gentile caractérise le totalitarisme comme une « expérience » et un « processus ». Il coupe ainsi court à la critique selon laquelle il n’y a eu aucun « totalitarisme achevé ». Ce qui importe, c’est l’existence d’un processus continue tendant vers le totalitarisme.

Et donc, cette définition?

Une fois posée la définition du totalitarisme, on peut passer à celle du fascisme. Celle que propose Gentile se décline en dix points organisés en trois groupes : la dimension organisationnelle, la dimension culturelle (incluant l’idéologie) et la dimension institutionnelle. À nouveau, étant donné qu’elle est très longue et difficile à mémoriser (près de trois pages, pp.119-122), j’en livrerai une forme simplifiée.

La dimension organisationnelle

Celle-ci ne comporte qu’un point : il s’agit d’un mouvement de masse organisé autour d’un parti-milice qui se considère comme étant en état de guerre contre ses adversaires politiques.

La dimension culturelle

Celle-ci comporte quatre points.

  1. Une culture fondée sur la pensée mythique et le sentiment tragique de la vie, le « mythe de la jeunesse comme artifice de l’histoire » et la militarisation de la politique
  2. Une « idéologie à caractère anti-idéologique et pragmatique », formée d’anti-plein de choses (anti-matérialistes, anti-individualiste, antilibérale, antidémocratique, anti-marxiste, anti-capitaliste) « exprimée esthétiquement plus que théoriquement ».
  3. « Une conception totalitaire du primat de la politique, comme expérience intégrale et révolution continue, afin de réaliser, à travers l’État totalitaire, la fusion de l’individu et des masses dans l’unité organique et mystique de la nation, comme communauté ethnique et orale, adoptant des mesures de discrimination et de persécution contre ceux que l’on juge hors de cette communauté, parce qu’ennemis du régime ou parce que appartenant à des races réputées inférieures ou, d’une manière ou d’une autre, dangereuses pour l’intégrité de la nation. »
  4. La subordination absolue du citoyen à l’État. Une éthique de la discipline, de la virilité, de la camaraderie et l’esprit guerrier.

La dimension institutionnelle

Celle-ci comporte les cinq derniers points.

  1. « Un appareil de police, qui prévient, contrôle et réprime, y compris en recourant à la terreur organisée, toute forme de dissension et d’opposition. »
  2. Un parti unique et doté d’une milice, chargée de défendre le régime. Le parti unique veille également à la formation des cadres et de l’« aristocratie du commandement », d’assurer la propagande.
  3. Un système politique fondé sur la symbiose entre le parti et l’État, avec à sa tête un chef charismatique.
  4. « Une organisation corporative de l’économie, qui supprime les libertés syndicales, élargit la sphère d’intervention de l’État » cherchant à assurer la collaboration des masses sans remettre en cause la propriété privée ou la division des classes.
  5. Une politique extérieure guidée par la volonté de puissance et d’impérialisme.

 Remarques finales

Tout bien pesé, je ne remplis peut-être pas tout à fait ma promesse avec cette définition. En effet, une fois que vous l’aurez mémorisée, vous demeurerez sans doute néanmoins perplexe lorsque vous vous demanderez si votre ami d’ami Facebook est un fasciste. En effet, cette définition sert avant tout à identifier un régime fasciste. Elle fonctionne sur des entités collectives. En revanche, seul un nombre réduit des critères proposés peut être appliqué avec pertinence à un individu, essentiellement les critères dits « culturels ». Le chapitre 4 du livre de Gentile propose également quelques éléments qui permettent de compléter cet aspect : la formation d’un « homme nouveau » conforme aux exigences d’un régime totalitaire, le relativisme et la « destruction de la raison » au service de la « vie », la pratique de la politique comme spectacle. Avec ces éléments, vous voilà armés!

Référence

GENTILE, Emilio. Qu’est-ce que le fascisme? Histoire et interprétation. Paris: Gallimard, 2004.

Aux origines des revendications fiscales: Montréal

Le 12 février dernier, je suis allé voir une conférence organisée par le Groupe d’Histoire de Montréal dont le titre avait attiré mon attention : « « In Your Corporate Capacity »: Taxation and Poverty in Late Victorian Montreal », donnée par Elsbeth Heaman. Alors que nous vivons, au début XXIe siècle, une crise fiscale (selon l’expression de Brigitte Alepin), je me demandais ce qu’on apprendrait sur la fiscalité de la fin du XIXe siècle. Je dois dire avoir été impressionné par l’aisance de la conférencière. Si j’ai l’occasion de retourner la voir, j’en profiterai certainement.

Le compte-rendu qui suit, écrit un mois plus tard sur la foi de deux petites pages de notes (prises davantage pour maintenir l’attention pendant la conférence que pour faire un compte-rendu) ne peut rendre compte de l’intégralité du contenu. J’espère seulement qu’il ne contient pas trop d’erreurs, d’autant que je ne suis ni historien du Canada ni contemporéaniste.

La conférence reflète le contenu d’un chapitre du livre en préparation de Mme Heaman portant sur les politiques fiscales et les luttes sociales au Canada. La chercheuse s’intéresse à la figure de John A. Macdonald dont la domination sur la politique canadienne jusqu’en 1891 demande à être éclaircie. Or, le premier ministre aurait transformé le Canada de cette époque en véritable « empire fiscal » au service de la classe d’affaires. On se souvient que c’est aussi vers la fin du XIXe siècle qu’Alain Deneault a localisé les premiers signes de construction de paradis fiscaux dans les Caraïbes depuis le Canada. Le système fiscal canadien de la fin du XIXe siècle avait une dimension authentiquement prédatrice, ayant pour objet non seulement de financer l’État, mais aussi de maintenir les pauvres dans un état d’impuissance politique. À la fin du XIXe siècle, cette taxation prédatrice fut l’objet d’une vive contestation à travers le Canada. La première contestation vint de Montréal (sur laquelle portait la conférence), qui servit d’inspiration par la suite ailleurs au Canada. Deux exemples de taxes régressives illustrent l’objet des luttes montréalaises.

Un premier exemple vient de la corvée, une taxe établie à l’origine pour la construction du réseau routier. Sur papier, elle pouvait être acquittée en argent (destiné à acheter les matériaux, outils ou à payer des employés) ou en travail. Mais à la fin du XIXe siècle, le réseau était complété et il n’y avait plus de travail. La taxe, maintenue malgré la disparition de son objet, ne pouvait donc plus être acquittée qu’en argent, ce que les pauvres ne pouvaient se permettre. Or, celui qui ne payait pas ses taxes se voyait privé de son droit de vote.

La constitutionnalité d’une taxe aussi régressive était contestée. Elle s’ancrait toutefois également fortement dans les idéologies des élites. On était encore dans une mentalité de suffrage censitaire où on estimait que seul celui qui contribuait à l’État par ses taxes et avait des biens à défendre pouvait légitimement se prononcer sur l’élection des dirigeants. Le demos (le peuple) de démocratie, c’était le peuple des possédants. Un avocat questionné sur la constitutionnalité de la corvée aurait ainsi reconnu qu’elle n’était sans doute pas valide, mais pour ajouter aussitôt qu’une démocratie avait besoin d’une poor tax, une taxe aux pauvres, destinés à les écarter du suffrage. Clairement régressive, la corvée fut cependant abolie à cette époque (je n’ai pas noté la date).

Autre taxe controversée, la taxe sur l’eau. Elle avait été établie avec deux objectifs. Le premier avait trait à la construction des infrastructures afin de rendre l’eau accessible à tous. Le second était pédagogique. Il s’agissait en effet de former un bon sujet libéral, sensible à valeur de la propriété, dotée d’une bonne discipline de contribuable. Les pauvres, cibles de cet objectif « pédagogique », devaient ainsi être amenés à intérioriser les valeurs de l’État libéral. Entre ces deux objectifs, il y avait contradiction, car imposer la taxe aux pauvres pour les transformer en bons sujets libéraux allait à l’encontre de l’objectif d’accès universel à l’eau que devait remplir la mise sur pied du réseau de distribution. Or, c’est le second objectif qui fut privilégié. Entre cet objectif et la médiocrité du réseau de distribution, la taxe fut extrêmement difficile à collecter et, en outre, ouvertement contestée. La ville la défendit vivement — un graphique distribué pendant la conférence illustre que la taxe sur l’eau représentait la deuxième source de revenus de la ville (environ 30 % du budget), loin derrière les taxes foncières, mais loin devant les taxes sur les affaires — en s’efforçant d’argumenter que la taxe était progressive.

Cette question (progressivité/régressivité de la taxe sur l’eau) était difficile à trancher avec l’outillage de l’époque. Répondre à la question (difficilement concevable aujourd’hui) « l’État doit-il continuer à prendre l’argent aux pauvres pour le transmettre aux riches? » (les riches étant présumés savoir mieux quoi en faire) ne pouvait être résolue sans une définition de la pauvreté, qui n’existait pas à cette époque. L’une des thèses décisives proposées par Heaman est que les luttes de contestation de la taxe sur l’eau, qui culminent en 1891, ont ainsi débouché sur une « découverte de la pauvreté », c’est-à-dire sur l’élaboration de nouveaux savoirs sociaux permettant la recherche des mécanismes de production et de reproduction de la pauvreté. C’est grâce à ces savoirs sociaux qu’on a pu enfin politiser le problème de la pauvreté. Même sans remporter de victoire immédiate, il s’agirait donc d’un moment-clé dans l’histoire de la lutte contre la pauvreté.

Je terminerai ce billet sur deux réflexions personnelles. En premier lieu, si j’ai attendu plus d’un mois avant de me décider à écrire un billet sur cette conférence, c’est qu’il ne me semblait pas que mes maigres notes me permettaient d’y rendre justice et que le risque de transmettre une erreur me faisait hésiter. Si cependant j’ai décidé d’écrire ce billet et de le publier, c’est que cette conférence m’a fasciné. L’aridité apparente du thème cache en effet une histoire très vivante, passionnante tant comme histoire des misères quotidiennes que comme sociohistoire du pouvoir. Or, cet épisode de notre passé a été pratiquement supprimé de notre mémoire collective. Pas un mot dans mes cours de secondaires, pas un mot dans mes cours d’histoire du Canada contemporain à l’université (pourtant donnés par un spécialiste des luttes ouvrières). De même, pas un film, pas une série télévisée ou un documentaire grand public qui en rendent compte. Pourquoi? L’hypothèse qui me vient à l’esprit est que la mémoire québécoise est structurée par deux matrices qui excluent les luttes sociales du XIXe siècle. La première est la matrice nationale (d’où l’importance de la Conquête, des Rébellions patriotes, de la crise de la conscription et des référendums sur l’indépendance). La seconde est la Révolution tranquille, vue comme le point d’origine de toutes les luttes sociales (excluant par conséquent qu’il ait pu y en avoir avant cela).

En second lieu, une question me trotte dans l’esprit. 1891, ce n’est pas si loin. C’est une époque connue par mes arrières-grands-parents. Ce pourrait-il que la proximité de cette taxation prédatrice à l’encontre des pauvres, même disparue de notre mémoire collective, ait laissé des traces? Se pourrait-il que le rejet viscéral de la taxation manifesté par certains de nos contemporains leur ait été transmis par des gens qui ont connu cette époque? L’histoire récente a démontré que la fiscalité peut être mise au service du peuple, mais il se pourrait bien que cette réalité n’ait pas été entièrement intériorisée. Quand, par ailleurs, l’évasion fiscale et la tarification rendent possible la réémergence d’une taxation prédatrice, il y a matière à s’inquiéter.

Une réflexion post-scriptum me semble de mise. Il me faut en effet signaler que les deux réflexions personnelles émises dans ce billet relèvent d’une logique différente de celle de la conférence de Mme Heaman. En effet, il s’agissait pour elle de communiquer des résultats de recherche, cela relève donc d’une logique d’histoire scientifique. Mais la fascination que j’ai signalée comme un motif pour écrire ce billet est un critère affectif, il relève donc d’une logique d’histoire mémorielle. La seconde réflexion est moins définie, puisqu’il s’agit au fond d’une question. Elle naît d’une préoccupation politique, mais est susceptible d’être traduite en d’autres recherches scientifiques ou en un argumentaire militant, selon la logique avec laquelle chacun voudra y répondre.

Pourquoi se souvenir?

Les enjeux de la mémoire constituent actuellement un thème de débat majeur dans plusieurs disciplines. Il déborde d’ailleurs de manière plus ou moins heureuse en politique, soit à travers des débats sur les commémorations, soit à travers des polémiques sur le thème de la « mémoire nationale ». En histoire, la mémoire loge un peu partout. Selon qu’on lit un auteur ou l’autre, elle peut être présentée comme l’ennemi de l’historien, l’essence de sa mission sociale ou la principale menace sur son autonomie. Dans un cas comme dans l’autre, il devient de plus en plus difficile d’exercer ce métier sans se positionner face à cet enjeu. Même si c’est loin de mes champs de recherches, je demeure donc attentif à lire régulièrement quelques réflexions sur ce thème.

La curiosité m’a donc récemment poussé à emprunter un petit livre d’Olivier Dhilly intitulé Faut-il oublier son passé pour avoir un avenir?

La recette de la collection Les Philosopheurs est intéressante. L’ouvrage est constitué de deux parties. Dans la première, l’auteur aborde directement la question posée par le titre du livre. La seconde, intitulée « Qu’en pensent les philosophes? » propose sur le thème une réflexion directement appuyée sur une sélection de philosophes, accompagnée d’un petit encart biographique et d’orientations bibliographiques. Dans le cas qui nous occupe, Dhilly a retenu Friedrich Nietzsche, Hannah Arendt et Henri Bergson. Les notes de références sont renvoyées à la fin de chacune des parties (ce qui est Mal, mais pas surprenant pour un livre de vulgarisation), mais, au moins, elles y sont.

Voilà pour la recette. Mais quid de l’application? Je dirais que ce petit essai comporte plusieurs idées alléchantes, mais que la navigation n’y est pas toujours aisée. Je comprends que l’objectif de vulgarisation amène à livrer des textes courts pour ne pas décourager les néophytes, mais parfois raccourcir nuit à la fluidité. En l’occurrence, Dhilly cherche à situer le problème évoqué par le titre à la fois au niveau individuel et collectif. Or, comme il le souligne lui-même à quelques reprises, les enjeux ne sont pas les mêmes et la transposition de l’individuel au collectif ne vont pas de soi. Ainsi, la mémoire collective n’existe que par les institutions (p.19 — les citations renvoient à la version électronique). Le résultat est que les transitions sont parfois un peu brutales et que rallonger le texte de quelques pages aurait sans doute permis, à mon avis, de soigner davantage les liens entre chaque partie. Cet inconvénient mis à part, le livre est accessible et donne lieu à assez de bonnes réflexions pour donner envie d’approfondir un peu les œuvres des auteurs présentés, ce qui est le but. Il permettra alors à des néophytes de s’initier à une question philosophique sans avoir à fournir les efforts qu’il faut pour lire directement Arendt ou à des philosophes de faire un peu de repérage entre deux lectures plus costaudes.

Passons au contenu. Je ne suivrai pas rigoureusement les étapes du texte de Dhilly, mais j’exposerai à peu près son raisonnement tel que je le reconstitue après lecture, de mémoire (passons sur la mise en abîme – involontaire: je ne la réalise qu’à la révision) et avec quelques citations notées au passage.

Pour un historien tel que moi, la question posée par le titre a quelque chose d’absurde. Pour d’autres aussi, sans doute, car les premières réflexions offertes par l’auteur visent à fonder la légitimité de la question. Ainsi, on peut présenter le passé comme une obsession morbide. Le culte rendu au passé fossiliserait la société comme la mélancolie plonge l’individu dans un état apathique. Par ailleurs, le souvenir du passé pourrait entretenir le ressentiment, les inimitiés et les haines. Ainsi le souvenir des guerres passées perpétuerait-il les haines ancestrales. Aussi oublier aurait-il des vertus pacificatrices et serait-il nécessaire pour l’action.

Mais Dhilly ne propose pas de supprimer les départements d’histoire (ouf!). Le reste du texte est consacré à chercher à esquisser ce que pourrait être un rapport équilibré au passé, tant pour l’individu que pour la collectivité. Dhilly souligne d’abord qu’il n’y a pas de souvenir sans oubli. Le souvenir sélectionne, il privilégie quelque chose qui est plus important que quelque chose d’autre. Ce faisant, il montre que la question posée par le titre n’est pas tout à fait la bonne question. Il faut plutôt s’interroger sur l’attitude que nous avons face au passé et à l’avenir, sur la manière dont on peut tenir à distance aussi bien un oubli qui déracine que la fascination morbide pour le passé. Quant à l’histoire, elle ne se confond pas avec la mémoire, puisque cette dernière se définit par sa dimension affective, alors que l’histoire est à la recherche d’une compréhension intégrale du passé. L’histoire s’oppose alors à la reconstruction du passé à des fins instrumentales et politiques. Sur ce point, Dhilly semble rejoindre ceux, parmi les historiens, qui pensent l’histoire contre la mémoire.

Deux éléments ressortent de sa réflexion sur le rôle que joue le souvenir du passé dans une vie équilibrée. En premier lieu, le retour sur le passé peut avoir un effet libérateur en ce qu’il éclaire une expérience ou un legs qui a un effet paralysant. En identifiant la cause d’un mal, on peut ainsi se défaire des chaînes dont on a hérité. Dhilly en donne l’exemple des cures psychanalytiques pour les individus. Concernant les collectivités, c’est la démarche de Hannah Arendt pour comprendre les origines du totalitarisme qui l’inspire. Comment fonder un nouveau vivre ensemble pour l’avenir après le désastre des régimes nazi et stalinien, si ce n’est en s’interrogeant sur le chemin par lequel nous y sommes parvenus? En ce sens, la fonction de vérité associée à l’histoire devient déterminante :

S’il y a une exigence dans le rapport au passé, ce n’est pas à proprement parler de se souvenir, mais de faire en sorte que le travail de l’historien soit possible afin de comprendre, et c’est alors la totalité du passé qu’il s’agit de comprendre, non une sélection d’événements. C’est sans doute pourquoi le travail de l’historien n’est jamais achevé. Ceci n’exclut pas que l’on commémore des événements passés, que l’on fasse des cérémonies du souvenir, mais ces dernières ne peuvent en rien se substituer au travail de l’historien. (p.19)

En second lieu, Dhilly, s’inspirant à la fois d’Arendt et de Bergson, signale que l’homme ou la société qui vit exclusivement dans le présent y perd la perception du temps. Pour se doter d’un avenir, il faut entretenir la conscience du temps qui passe. L’héritage du passé est un facteur d’individualisation et de conscience politique. Une bonne reconstruction du passé doit permettre de préserver la conscience de la nouveauté et ainsi permettre d’aller de l’avant. Cette affirmation prend d’ailleurs tout son sens dans l’analyse qu’il fait de la notion de pardon : ce dernier a pour fonction de tourner la page sur une faute ou un conflit afin de pouvoir se tourner vers le futur. Mais la nature du pardon n’est pas d’effacer le passé. En effet, « le pardon tient encore compte du passé sans lequel il n’y aurait plus rien à pardonner, mais prend en compte le temps et surtout le devenir. » (p.15)

Pour finir, j’ajouterai deux notes de mon cru. En premier lieu, bien que Dhilly ne semble pas croire que l’exhaustivité historique est possible (c’est pourquoi il dit que l’histoire n’est jamais achevée), le fait de la poser en horizon idéal me semble problématique. L’histoire partage avec la mémoire au moins une caractéristique : elle devient inintelligible si elle est totale. Sur ce point, il me semble que Paul Veyne a bien posé le problème : « […] en histoire comme au théâtre, tout montrer est impossible, non pas parce qu’il faudrait trop de pages, mais parce qu’il n’existe pas de fait historique élémentaire, d’atome événementiel. Si on cesse de voir les événements dans leurs intrigues, on est aspiré par le gouffre de l’infinitésimal. »  Sans doute faudra-t-il accorder à Dhilly que ce n’est pas ce qu’il souhaitait dire. Mais il y a au moins là une idée à reformuler. Cette idée amène à ajouter une seconde réflexion, un enrichissement plutôt qu’une réserve sur la notion de perception du temps. Pour Veyne (s’inspirant de Hayek sur ce point), le découpage des événements est une illusion du langage, qui en nie la complexité, comme notre conscience, selon Bergson, découpe artificiellement un temps continu. Mais les découpages qu’on peut faire du temps ne se résument pas seulement à l’axe passé-présent-avenir, ils superposent aussi différents rythmes qui cohabitent en temps longs ou courts (voir par exemple ). Au nécessaire rapport au passé, il conviendra donc d’ajouter la complexité des rythmes.

Bibliographie

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Le sens de la vie

Une brève aujourd’hui. Puisque je me suis récemment replongé dans La Monarchie de Dante, le principal ouvrage politique de l’auteur de La Divine Comédie, j’offre l’une des conclusions — prémisses aux développements ultérieurs — de l’illustre italien. Celui-ci, dès les premières pages de son ouvrage, n’offre en effet à son lecteur rien de moins… que le sens de l’existence de l’humanité, qu’il formule en ces termes :

[…] la tâche spécifique du genre humain envisagé dans sa totalité est d’actualiser sans interruption toute la puissance de l’intellect possible, en premier lieu pour connaître et en second lieu, par conséquent, pour agir, par extension de cette puissance.[1]

Autrement dit, pour Dante, l’humanité existe afin de réfléchir, apprendre et utiliser son savoir pour à la fois apprendre encore davantage et agir.

C’est sans doute avec une certaine satisfaction que les doctorants de ce monde apprendront que Dante justifie l’existence de leur travail. Peut-être devrait-on tous citer le poète dans nos demandes de financement?

Je vous reviendrai plus tard avec un résumé et une contextualisation de La Monarchie.

Référence : 

[1] DANTE, « La Monarchie », in DANTE, Oeuvres complètes, Paris, Librairie Générale Française, 1996, p. 443.

La nationalisation des sociétés

Le livre Réfugiés et sans-papiers, de Gérard Noiriel comporte un intéressant chapitre sur la « nationalisation des sociétés européennes ». Un concept-clé de l’ouvrage, dont la première édition était intitulée, non sans raison, La tyrannie du national.[1] (1) Le phénomène mérite qu’on s’y arrête, car il est décisif dans la genèse du monde tel qu’on le connaît.

Qu’est-ce que la « nationalisation » d’une société? En résumé, il s’agit de l’identification des citoyens à une nation. C’est un processus social qui les conduit à adhérer aux discours identitaires de l’État, à se soumettre aux mécanismes par lesquels celui-ci exerce son pouvoir. L’étude de ce processus et de ces mécanismes nous amène à comprendre la formation du pouvoir bureaucratique tel que nous le connaissons de nos jours.

La « nation » précède la nationalisation de la société. Les discours sur celle-ci font leur apparition à partir de la fin du XVIIIe siècle. La formation des régimes absolutistes et de leurs méthodes de centralisation étatique a permis l’émergence de représentations nationales. Loin de rompre avec ces développements, les régimes représentatifs des XVIIIe et XIXe siècles les ont accompagnés et prolongés. Néanmoins, l’existence d’un « imaginaire national » n’implique pas encore que la société ait été « nationalisée ». En effet, pendant la plus grande partie du XIXe siècle, la société locale a pu préserver une importante marge d’autonomie par rapport au gouvernement central et aux représentations des élites. La capacité de l’État à imposer ses politiques, par exemple en matière d’identification des individus, est demeurée extrêmement limitée et dépendante de la coopération des pouvoirs locaux. Le processus que Noiriel appelle la « nationalisation des sociétés » désigne précisément le basculement au cours duquel ces « communautés imaginaires » (2) que sont les nations se sont imposées comme des éléments incontournables dans la vie de leurs citoyens, produisant un impact très concret dans la vie quotidienne de ceux-ci. En effet, souligne Noiriel, « de tous les groupes qui composent la société, [la nation] est assurément le plus contraignant pour les individus, puisque depuis la Première Guerre mondiale, qu’on le veuille ou non, il est impossible d’y échapper. »[2]

Mécanismes de la nationalisation

Comment un tel état s’est-il mis en place? Si les ressources pour créer un « imaginaire national » étaient déjà en place[3], le « sentiment national », c’est-à-dire l’identification des citoyens à cet imaginaire national, n’était en revanche pas encore bien diffusé dans la population. « Pour expliquer l’émergence du “sentiment national” à la fin du XIXe siècle, avant même d’invoquer le rôle de l’école, de la guerre de 1870 ou de la symbolique républicaine, il faut mettre en avant [l]e processus de construction d’un intérêt national, qui aboutit à la nationalisation en profondeur de la société française », explique Noiriel (p.90). Noiriel évoque différents leviers d’intégration qui acquièrent, à la fin du XIXe siècle, une importance capitale (sans qu’il l’évoque explicitement, on sent le rôle essentiel joué par la crise économique de 1873-1896 dans ce processus) pour uniformiser la société française et faire pénétrer l’imaginaire national dans les esprits. Il s’agit de la monnaie nationale, du droit, du parlement, de la presse populaire et des écoles. De ces différents critères, il n’évoque que rapidement les trois derniers (en particulier les écoles, dont l’effet lui semble un peu plus tardif). Concernant la monnaie, son analyse se fonde sur celle de Karl Polanyi (voir ce billet et ses liens). Avec la crise économique, l’État abandonne le laisser-faire qui avait caractérisé l’essentiel de sa politique économique au XIXe siècle pour mettre en place des mesures protectionnistes et intervenir dans l’économie. Socialement, cette première mise en place de « l’État-providence » (ou « État-social ») a un effet d’intégration sur la communauté nationale. Entre autre mesure protectionniste, celui-ci utilise la monnaie nationale comme une barrière dressée contre les marchandises étrangères. Cette monnaie devint alors « l’objet des méditations de l’homme d’affaire, de l’ouvrier syndiqué, de la ménagère » (3), car elle était définie par les politiques publiques et affectait leur niveau de vie. La monnaie agissait ainsi comme un lien entre les membres de la nation, affectés par ses fluctuation et ayant théoriquement leur mot à dire sur les politiques monétaires.

Après s’être appuyé sur Polanyi pour aborder le rôle de la monnaie (sous l’effet du protectionnisme) dans le processus d’intégration nationale, Noiriel apporte sa propre contribution en s’intéressant au droit « dans le processus de nationalisation de la société en liaison avec l’épanouissement de la démocratie politique. » (p.85). Le débat sur la loi sur la nationalité française (1882-1889 pour le débat, 1889 pour la loi) est l’occasion de constater qu’un thème qui, quelques années auparavant, n’intéressait que les juristes et les philosophes politiques, était devenu « un formidable enjeu social mettant aux prises les représentants des divers groupes de la société française » (p.88). C’est que le droit est l’occasion d’accorder des privilèges ou de les refuser, d’obliger des devoirs ou non, souvent en invoquant l’intérêt national. Ainsi, ce sont les citoyens qui sont susceptibles d’être mobilisés par l’armée (avec pour répercussion que cela pousse certains patrons à préférer engager des étrangers, qui ne risquent pas de partir pour la caserne). Mais aussi, bien des lois votées au début de la Troisième République accordent une protection sociale aux nationaux, comme la loi sur les accidents de travail (1898) ou celle sur les vieillards et les indigents (1905). Étant donné l’impact majeur que ces politiques ont sur les conditions de vie de leurs membres, les syndicats se structurent également en fonction du critère national, tiraillés qu’ils sont entre la volonté de défendre leurs membres contre la concurrence de récents arrivés et celle d’inclure les travailleurs étrangers dans leurs rangs afin de renforcer leur position face au patronat. (4) De tels facteurs ont pour effet de renforcer l’identification des citoyens à la Nation, car c’est d’elle qu’ils peuvent espérer différents avantages. L’un des effets de ce phénomène, c’est que la presse commence à s’intéresser aux « étrangers ». Alors que la criminalité par des étrangers a toujours existé, ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que les journaux font leur choux gras de ces faits divers pour augmenter leur tirage : « Les multiples formes de violence populaire auparavant ignorées par les journaux deviennent une aubaine. » (p.91). Ainsi, si on peut dire que la peur de l’étranger a toujours fait partie des réactions humaines[4], la xénophobie en tant que telle naît de la nationalisation de la société, dans les périodes où les crises tendent à mettre les populations sous pression. « L’intérêt national » tend alors à jouer contre les « immigrés ». De même, les crises diplomatiques provoquent également des crises de xénophobie, car les ressortissants du pays « ennemi » sont identifiés à celui-ci. Ce processus de nationalisation, qui alimente le nationalisme, est selon Noiriel pratiquement achevé lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, alors que le passeport, auparavant exigé des « nationaux », devient une mesure de contrôle des frontières. Le territoire national devient alors un espace à l’intérieur duquel la mobilité ne connaît aucune restriction, tandis que les frontières deviennent strictement contrôlées.

Logiques du pouvoir et technologies de l’identification

Alors que depuis la fin du XVIIIe siècle, les militants républicains luttaient contre « l’autoritarisme du prince », la nationalisation qui prend place un siècle plus tard les désarçonne, car elle transforme la nature même du pouvoir étatique. Tandis qu’ils luttaient jusque-là pour la liberté de circulation et contre toute forme d’identification du citoyen par l’État, « les luttes sociales des années 1880-1890 les amènent bien vite à renoncer à cet universalisme pour des mesures qui inaugurent une nouvelle logique de pouvoir », estime Noiriel (p.309). L’adoption du suffrage universel masculin accroît les interactions et la mobilité entre les populations bénéficiant de la citoyenneté et les gens de pouvoir. Le parlement devient alors le lieu de convergence des luttes d’intérêts des différents groupes composant la « nation ». En négociant les politiques sociales qui bénéficieront aux citoyens, les forces en présence négocient également l’identité des bénéficiaires. L’exercice de ces politiques dépend par conséquent de l’identification, par la bureaucratie, des ayants droit et des autres. Le citoyen devient « demandeur » des services, revendique donc pour lui-même l’identité que lui assigne la bureaucratie, qu’il intériorise (p.313). La nation devient alors un exercice consistant à la fois à inclure et exclure différents groupes de la citoyenneté (5). L’État-social s’acquitte de cette tâche « par un travail incessant de catégorisation qui aboutit à la construction d’entités collectives affectant profondément l’identité des individus eux-mêmes. » (p.317) Ces pratiques valent pour les identités intérieures à la nation, mais sont également appliquées à l’extérieur, notamment par les programmes d’immigration qui assignent des identités correspondant ou non à des États étrangers (p.317-318).

La nationalisation des sociétés peut survenir à des rythmes et des intensités variables selon les pays, mais elle affecte, d’une manière générale, l’Europe et dans une moindre mesure l’Amérique du Nord de manière à peu près simultanée. Les interactions entre ces différents pays requièrent, pour faciliter les rapports, qu’ils adoptent des technologies de pouvoir semblables. Le livre de Noiriel montre d’ailleurs les difficultés posées par l’accueil de réfugiés provenant de pays où la bureaucratie, donc les technologies d’identification, est moins développée. Si Noiriel prend un espace considérable à développer la notion de « nationalisation des sociétés » dans un livre portant sur les « réfugiés et sans-papiers », c’est précisément parce qu’avant celle-ci, le concept de « sans-papier » n’avait guère de pertinence. Il aura fallu que la nationalisation entraîne le développement rapide, à partir de la fin du XIXe siècle, des technologies d’identification, pour que la possession de « papiers » en règle devienne une nécessité vitale, au sens littéral de l’expression : il est difficile de vivre sans eux.

Notes

(1) Dans ce billet, toutes les références à des numéros de pages sans précision supplémentaire renvoient à ce texte.

(2) Il s’agit d’une référence au titre du livre classique de Benedict Anderson sur le nationalisme: Imagined Communities: reflections on the origins and spread of nationalism (1991), traduit en français sous le titre L’imaginaire national: Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, (La Découverte, 2006).

(3) Polanyi, La grande transformation, 1944, cité par Noiriel (p.85).

(4) En plus de Noiriel, on pourra lire, sur ce sujet, Nancy Green[5].

(5) Le rôle en est confié à l’État, qui peut alors être défini, selon la définition de Martin Pâquet, comme la fonction de « gestion des altérités » des sociétés[6].

Références

[1] Gérard NOIRIEL, Réfugiés et sans-papiers. La République face au droit d’asile, XIXe-XXe siècle, Paris, Calmann-Lévy, 1991, 355 p.

[2] Ibid., p. 83.

[3] Anne-Marie THIESSE, La création des identités nationales. Europe XVIIIe-XIXe siècle [1999], Paris, Seuil, 2001, 307 p.

[4] Jean DELUMEAU, La Peur en Occident, Paris, Fayard, 1978, p. 64‑65.

[5] Nancy L. GREEN, « Religion et ethnicité. De la comparaison spatiale et temporelle », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2002, vol. 57, no 1, pp. 127‑144.

[6] Martin PÂQUET, « Appréhender le problème historique de l’État sous l’approche de la culture politique. Éléments de réflexion », Anuario Colombiano de Historia, 1998, no 25, pp. 309‑336.

Marc Bloch: l’historien sans sa bibliothèque

En complément à mon billet d’introduction et avec une petite pensée pour mes étudiants, à qui j’ai tenté à la dernière session de faire comprendre l’importance de conserver des traces matérielles de leurs connaissances, voici une citation touchante. Elle provient de L’Apologie pour l’histoire, beau livre de Marc Bloch, écrit pendant la Deuxième Guerre mondiale sous le régime de Vichy. Le contexte est dramatique. Sa bibliothèque confisquée et envoyée en Allemagne, vivant dans des conditions très difficiles, Bloch a écrit deux livres lors des années 1940 et 1941 (L’Étrange défaite et L’Apologie pour l’histoire). Le début de L’Apologie pour l’histoire témoigne sans doute mieux que n’importe quoi d’autre du lien de dépendance qui unit l’intellectuel — a fortiori l’historien — et sa bibliothèque.

[…] que j’ajoute encore un mot d’excuse. Les circonstances de ma vie présente, l’impossibilité où je suis d’atteindre aucune grande bibliothèque, la perte de mes propres livres, font que je dois me fier beaucoup à mes notes et à mon acquis. Les lectures complé­mentaires, les vérifications qu’appelleraient les lois mêmes du métier dont je me propose de décrire les pratiques me demeurent trop souvent interdites. Me sera‑t‑il donné un jour de combler ces lacunes ? Jamais entièrement, je le crains. Je ne puis, là‑dessus, que solliciter l’indulgence — je dirais « plaider coupable », si ce n’était prendre sur moi, plus qu’il n’est légitime, les fautes de la destinée. 

Cette dimension matérielle du savoir, « l’objet-livre », « l’objet-note » — incluant la dimension « virtuelle » du savoir  — back-up, photos numériques, etc… qui ont cependant toujours besoin d’un support matériel, le serveur — bref, cette dimension me fascine. Sans doute le fait d’avoir moi-même fait nombre d’allez et retours à l’étranger, marqués de difficiles gestions de transports de bibliothèques toujours plus grosses, fut-il une expérience marquante. Sans bibliothèque, sans notes, on est tous nus. La mémoire défaille sans ces supports externes.

Bibliographie

 

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Un carnet de notes cliosophiques

Qui suis-je?

Ce premier billet, je l’écris à l’heure d’un post-partum : c’est le terme en usage, autour de moi, pour désigner la période qui suit une soutenance de thèse. L’accouchement, c’était le 18 décembre dernier. Pas trop douloureux, il m’a valu de belles félicitations pour le bébé et un titre de docteur en Histoire (décerné par l’Université de Montréal) et en Études romanes (spécialité études hispaniques et latino-américaines, décerné par l’Université Paul-Valéry-Montpellier III). Me voici donc porteur de ces titres ronflants dans des disciplines dont on entend régulièrement dire qu’elles ne servent à rien, un défi face auquel les praticiens de ces disciplines hésitent encore entre deux réponses: revendiquer leur « droit à l’inutilité »[1] ou tenter de démontrer leur utilité profonde, souterraine, donc invisible, mais bien réelle. Voilà bien un problème auquel il me faudra réfléchir.

Ma thèse porte sur les méthodes d’évangélisation des morisques dans l’Espagne du XVIe siècle. Autrement dit, sur les relations entre les chrétiens et les musulmans dans un passé commun au monde occidental et au monde musulman. Même si je continue à me faire dire que mes travaux ne servent à rien, j’ai quand même cette chance inouïe : ils suscitent la curiosité, une chance que n’ont pas tous mes collègues. Mais mes intérêts dépassent largement le thème de la thèse que j’ai soutenue. Je crois fermement, du reste, que la recherche spécialisée n’est rien si elle ne se nourrit pas de recherche générale. Les connaissances générales ne suffisent d’ailleurs pas en elles-mêmes si aucune d’entre elles n’est approfondie. Les choses deviennent intéressantes lorsque plusieurs thèmes, n’ayant a priori aucun lien entre eux, sont approfondis. Les liens se révèlent alors tranquillement et permettent d’atteindre l’universel à travers le particulier et vice-versa. Cette formulation est abstraite, mais c’est en partie pour préciser et illustrer la conviction qui la sous-tend que j’ouvre ce blogue.

Une bibliothèque à (re)conquérir

Tous mes amis ayant un profil d’intellectuel connaissent ce phénomène : on achète souvent les livres plus vite qu’on ne les lit. On a forgé un mot japonais pour désigner pour désigner ce phénomène : tsundoku, acheter des livres et ne pas les lire en raison de leur trop grand nombre, laisser les piles s’accumuler sur les étagères et un peu partout dans la maison. Je ne vois pas la chose comme un gaspillage : les livres achetés ne le sont pas par hasard. Les livres rangés sur mes étagères sont là pour me rappeler l’évolution de mes intérêts, les projets à réaliser. Tout l’art consiste à ne pas laisser le Minotaure échapper à tout contrôle. Au cœur du labyrinthe, il faut un fil d’Ariane. La bibliothèque ainsi formée est un espace à conquérir, un programme de lecture qui possède sa propre écologie.

Mais même les livres entièrement lus sont toujours à relire. C’est que la mémoire fuit et que les préoccupations changent. Les connaissances évoluent, également, et relire donne à faire de nouveaux liens. Par exemple, j’ai lu La Peur en Occident, de Jean Delumeau, en 2007. J’y suis revenu de temps en temps pour le feuilleter et y piger quelques informations, au gré de mes besoins, mais je ne l’ai plus relu dans son entièreté. Or, je m’en souviens suffisamment pour avoir la certitude que je le relirais d’une manière entièrement différente aujourd’hui. C’est bien sûr parce que j’ai lu beaucoup d’autres choses depuis et que ma pensée a beaucoup évolué. D’où ce sentiment, qui me saisit parfois que, à chaque titre qui s’ajoute à ma bibliothèque, c’est l’entièreté de celle-ci qui est à relire. C’est une exagération, certes, mais le sentiment est bien là. Par ailleurs, les livres sont toujours plus vastes que ce qu’on en perçoit en les lisant. Chaque fois que j’ai une nouvelle question, sur un thème qui ne m’avait jamais intéressé auparavant, j’ai la surprise de découvrir que ma bibliothèque contient déjà une quantité d’informations appréciables sur le sujet.

Mais quand je parle de « bibliothèque », je devrais peut-être préciser que je ne parle pas que de livres. J’ai plusieurs caisses remplies d’articles imprimés ou photocopiés, classés par thèmes. Sur mon ordinateur, j’utilise OneNote pour archiver tous les articles scientifiques qui me paraissent intéressants : de cette manière, je peux faire des recherches par mots-clés à l’intérieur et rajouter des hyperliens entre différents éléments des articles. De même, sur internet, j’utilise l’outil Diigolet pour archiver tous les articles intéressants et les regrouper par tags (je n’ai pas encore utilisé l’outil d’organisation des articles). Écrire des articles de blogues sur ces articles archivés sur OneNote ou Diigolet est un moyen de reconquérir cette bibliothèque qui me fuit sans cesse.

Un carnet de notes en ligne

L’objectif de ce blogue est donc avant tout d’être un « carnet de notes » suivant le rythme de mes lectures. J’y ferai par conséquent des résumés de livres, de chapitres ou d’articles. J’y aborderai aussi des thèmes liant différentes lectures entre elles. Je prendrai également des notes sur l’évolution de mes pensées sur différentes questions.

Un carnet de notes en ligne, ce n’est pas un carnet de notes tout court. Puisque cela implique que j’ai des lecteurs, les notes seront mises en forme pour être accessibles à ces derniers. Mais cela implique aussi que certaines notes ne puissent pas être rendues publiques. En réfléchissant au rôle que devait jouer un journal de recherche dans le travail d’un historien, Gérard Noiriel note que :

L’obstacle majeur, pour les sciences sociales en tout cas, auquel se heurte la tenue d’un journal de ce type, tient au fait qu’il faut alors « se regarder chercher ». Dans la perspective d’une publication, on intériorise par définition le regard du public. Le journal devient alors une « mise en scène » à usage externe, où l’on gomme les banalités, les naïvetés, les remarques critiques sur les travaux des collègues et néanmoins amis… Le journal de recherche ne peut donc avoir d’utilité que s’il constitue un instrument personnel pour l’historien, qui peut l’aider au fur et à mesure de ses investigations, et au moment de la rédaction finale, à conserver la trace de toutes les pistes, les questions et les hypothèses qui, même si elles ont été abandonnées, pourront à terme se révéler fécondes.[2]

Un journal de recherche complet implique donc de consigner un certain nombre de notes qui perdent leur véritable sens dès lors qu’elles sont lues par quiconque n’est pas le chercheur lui-même. C’est un texte que l’auteur s’écrit à lui-même et à personne d’autre. Dans ces conditions, l’idée d’un journal de recherche en ligne paraît absurde. L’intérêt du blogue recoupe en partie celui d’un journal de recherche, mais pas entièrement. Par conséquent, il ne peut s’y substituer et mérite essentiellement d’exister par ce qui fait sa spécificité. Cette dernière réside exactement dans ce qui l’empêche de se substituer au journal de recherche personnel : la présence d’un lecteur externe. Ce lecteur se manifeste à l’occasion par les commentaires, qui permettent d’échanger sur un work in progress. Mais si les commentaires sont intéressants, ils ne font pas le blogue : même lorsqu’on ferme ceux-ci, il demeure blogue. C’est simplement de savoir que quelqu’un d’autre peut lire le contenu du blogue qui oriente la manière dont l’auteur écrit. Voilà, avant tout, ce qu’il faut mettre à profit.

D’autres avantages complètent celui-ci, liés aux attentes face à un blogue et à la forme permise par internet. Le blogue comporte un volet de navigation et des hyperliens, contrairement au journal de recherche écrit à la main. Il peut ainsi acquérir, au fil du temps, une écologie intéressante que ne révèle pas le journal de recherche personnel. D’autre part, la forme du blogue — au contraire de celle de l’article scientifique, par exemple — permet les réflexions suspendues, les ballons d’essai, les simples questions, les liens entre vie personnelle et réflexion. Ainsi, sa dimension plus ou moins informelle fait partie de son intérêt.

Le principe de la « traduction » selon Noiriel

Mes travaux sont ceux d’un historien. Mais à l’heure des lectures, les limites disciplinaires doivent être franchies, c’est d’une nécessité vitale. Pas forcément abolies, en revanche : les textes étant écrits en fonction de préoccupations en partie déterminées précisément par ces limites disciplinaires, ce serait se condamner à ne rien en comprendre que de ne pas tenir compte des contraintes qu’elles imposent. Gérard Noiriel a souvent indiqué, dans ses travaux, l’importance de procéder, entre les disciplines, à des opérations de « traduction ». La récupération d’un concept en usage dans une discipline par un spécialiste d’une autre discipline est tout à fait acceptable, mais doit se faire à certaines conditions pour être efficace : expliquer le sens, expliciter la transposition d’un objectif à un autre, parfois « désosser » une lecture (récupérer une traduction, par exemple, ne signifie pas récupérer l’objectif de l’ouvrage pour lequel on l’a créée) . (1)

Mais la traduction ne s’opère pas seulement entre des disciplines, elle s’opère également entre des logiques. La logique de l’expertise n’est pas la logique de la critique : l’une et l’autre ont des objectifs différents et doivent donc procéder différemment. De même, la logique de la science n’a rien à voir avec la logique militante. Or, si une même personne n’a pas à choisir d’occuper toujours le même rôle, elle se doit cependant d’apprendre à identifier et expliciter le rôle qu’elle occupe à un moment donné.

Les carnets de notes sont parfaits pour ce type de réflexion sur les limites. Ils permettent d’esquisser nos préoccupations citoyennes ou personnelles et de nous demander ensuite : comment cela se traduirait-il en recherche? Ou, à l’inverse, de s’interroger sur nos connaissances théoriques et de se demander : qu’est-ce que cela signifie pour le monde où nous vivons?

C’est pourquoi un carnet de notes orienté vers les recherches ne se limite pas seulement à celles-ci : il s’agit aussi de tenir un journal de mes préoccupations et une réflexion de ce qui les lie aux recherches. Oserai-je dire que c’est parfait pour un blogue? Ça me permet de parler de tout et de rien tout en ayant un thème directeur qui me sert de branding!

Pourquoi « Cliosophie »?

Le terme est un amalgame de « Clio », la Muse de l’Histoire, et du « sophie » de « philosophie ». Littéralement, cela signifierait donc « sagesse de l’histoire », ce qui est, je le reconnais, un peu pompeux. Je n’ai nulle prétention d’être un philosophe, bien que j’aime fréquenter cette discipline en dilettante. Je suppose que c’est cette affection qui m’a inspirée ce néologisme. Cela se réalise concrètement par le fait que mes relations sociales comportent presque autant de philosophes que d’historiens. La question de savoir quels liens entretiennent les deux disciplines m’occupe donc fréquemment l’esprit. C’est d’autant plus vrai que la philosophie politique recoure souvent à une perspective historique pour alimenter la réflexion sur les sociétés actuelles, tandis que les historiens, pour leur part, se font souvent apostropher sur l’utilité de leur discipline. Autant dire que cette réflexion sur la traduction de l’histoire en philosophie ou, à l’inverse, de la philosophie en histoire, est un chantier qui me préoccupe. Pourquoi donc ne pas « cliosopher » un peu ici même?

Notes

(1) Le terme « désosser » vient de Noiriel lui-même, dans une entrevue à la revue Trace : « Je dis toujours à mes étudiants : quand on fait de la recherche, on va puiser des outils dans le travail des autres de façon sauvage, en les désossant. »[3]

Notes

[1] Jean-Philippe WARREN, « Liberté, gratuité, révolution. Les facteurs scolaires de la révolte étudiante », Argument. Politique, société, histoire, 2013, vol. 15, no 2, p. 34.

[2] Gérard NOIRIEL, « Éloge de la traduction », in Réfugiés et sans-papiers. La République face au droit d’asile XIXe-XXe siècle, Paris, Calmann-Lévy, 1991, p. 16‑17.

[3] Gérard NOIRIEL, Arnaud FOSSIER et Édouard GARDELLA, « Quel pragmatisme en histoire ? Entretien avec Gérard Noiriel », Tracés. Revue de Sciences humaines, 2008, no 15, pp. 243‑254.