La Monarchie de Dante (1): Pourquoi l’Empire?

C’est à partir de l’étude de Charles Quint que j’ai commencé à m’intéresser à Dante. J’avais déjà lu L’Enfer et commencé la lecture du Purgatoire, vers 2004-2005, mais c’était une pure lecture de culture personnelle. Le genre de livre qu’on lit pour pouvoir dire qu’on l’a lu. Mais en m’intéressant à Charles Quint, c’est un autre livre de l’illustre italien qui a attiré mon attention, De Monarchia. Et c’est en voulant approfondir mes connaissances sur Gattinara, le chancelier de Charles Quint, que j’ai finit par me décider à lire ce traité. En effet, en 1527, c’est-à-dire au cœur du conflit opposant Charles Quint au Pape, Gattinara a fait des démarches auprès d’Érasme en espérant le convaincre d’en produire une nouvelle édition . Quel intérêt revêtait donc cet ouvrage datant du XIVe siècle pour le chancelier et l’Empereur?

J’ai donc composé un billet pour résumer La Monarchie, le principal texte politique de Dante, le texte, précisément, qui avait attiré l’attention de Gattinara. Puis, parce que ce traité est divisé en trois parties et que le résumé complet du texte sera long, j’ai divisé le tout en trois billets différents, un pour chaque partie.

Dante Alighieri est né à Florence en mai 1265. L’Italie était alors en proie à l’opposition de deux grandes factions, les Guelfes et les Gibelins, reflétant les deux grands pouvoirs qui ambitionnaient d’établir leur hégémonie sur la chrétienté. Les Guelfes étaient partisans de la supériorité du Pape contre l’Empereur, tandis que les Gibelins prenaient le parti de l’Empereur contre la Pape. Lorsque Dante s’est engagé en politique, les Guelfes avaient triomphé à Florence, mais ce triomphe n’avait pas pour autant apporté la paix à la république. En effet, les Guelfes s’étaient divisés en deux factions: les Guelfes noirs étaient partisans que Florence s’inféode au pape, tandis que les Guelfes blancs, tout en reconnaissant la suprématie théorique du pape, souhaitaient préserver l’autonomie politique de la république. C’est du côté des blancs que Dante s’engagea et ce choix allait faire de lui un ennemi de la papauté jusqu’à la fin de ses jours. Alors que Dante accomplissait une mission diplomatique auprès du pape Boniface VIII, les noirs prirent le pouvoir à Florence et entamèrent une répression systématique à l’encontre des représentants des blancs. Plutôt que de retourner à Florence pour se plier aux juges devant lesquels il fut condamné, Dante choisit alors le chemin de l’exil. Les tentatives des blancs pour reprendre Florence par la force se soldant par de nombreux échecs, Dante abandonne l’idée du retour et vie comme poète et lettré en errant de ville en ville, cherchant l’hospitalité là où on la lui offre. Le seul espoir de retour sérieux qui se représentera à lui fut l’expédition de l’Empereur Henri VII de Luxembourg, en 1310.

C’est à l’occasion de cette expédition que Dante écrivit De Monarchia. La date de l’écriture et la diffusion du traité n’est pas connue avec précision, mais on la situe généralement entre 1309 et 1313 (1). De Monarchia est donc un traité de propagande, destiné à convaincre ses lecteurs de la légitimité des revendications impériales sur l’Italie. Dante, de Guelfe blanc en exil, s’était fait Gibelin dans l’espoir que l’Empereur lui permettrait de vaincre ses ennemis à Florence et de rentrer chez lui.

De Monarchia ne fut d’ailleurs pas son seul écrit de propagande. Le Florentin en exil écrivit également plusieurs lettres pour favoriser l’entreprise impériale. Vers octobre 1310, alors qu’Henri de Luxembourg entrait à Turin, il écrivit une lettre adressée aux princes, nobles, sénateurs et peuples d’Italie. Dans celle-ci, il décrivait la situation de l’Italie, ravagée par la guerre, comme si misérable qu’elle était « objet de pitié même pour les Sarrasins ». Mais l’Empereur, tel Moïse, viendrait la sortir de la désolation en apportant la paix et la justice. Tel était le thème dominant de la lettre, qui invitait les cités à se soumettre à « César » et les exilés à pardonner à ceux qui les avait chassés car, si les « oppresseurs » méritaient bien d’être chassés, l’Empereur serait porté davantage au pardon qu’au châtiment. L’année suivante, il adressa aux « Florentins scélérats », qui avaient choisi de résister, une lettre remplie d’invectives et de menaces où il réaffirmait la légitimité du pouvoir impérial(2). Mais il demeure que c’est dans La Monarchie que se trouve affirmée cette légitimité avec la plus grande cohérence.

Le traité est composé de trois livres, chacun portant sur une question qui fondait les prétentions impériales. Pour ce faire, Dante se propose de démontrer trois thèses fondamentales: la première est que la Monarchie est nécessaire au bien du monde; la seconde est que les Romains l’ont légitimement acquise; la troisième est qu’elle ne peut revenir au Pape.

La première partie cherche donc à démontrer la nécessité de la Monarchie. L’ensemble des arguments déployés par Dante pour réaliser cet objectif suit la même stratégie: idéaliser l’unité du genre humain et suggérer qu’elle doit nécessairement s’incarner dans l’unité politique. Je passerai sur différents arguments mineurs. L’argumentation principale s’articule autour de la détermination de la mission du genre humain, que j’ai rapportée ici, en fonction de l’ordre du monde. Pour Dante, on devine la fonction d’une créature selon ce qui la distingue dans l’ordre naturel. L’être humain étant, de son point de vue, considéré comme la seule créature qui raisonne, il a donc vocation à accroître sa connaissance du monde. Or,

c’est dans le repos et la tranquillité que procure la paix, que le genre humain peut, de toute évidence, très librement et très facilement s’adonner à sa tâche propre […] par conséquent, il a semblé que le moyen le plus proche pour parvenir à ce bien auquel sont ordonnés toutes nos actions comme à leur fin dernière, c’est-à-dire la paix universelle, peut être tenu pour le fondement des raisonnements suivants. (pp.443-444)

Tout le problème devient donc d’identifier les sources de la guerre pour les supprimer. C’est en poursuivant cet objectif que Dante en viendra à proposer une conception très hiérarchisée de l’ordre du monde. Il l’énonce d’abord en se plaçant sous l’autorité d’Aristote, selon lequel « lorsque différentes choses sont ordonnées à une seule et même fin, il convient que l’une d’entre elles règle ou gouverne, et que les autres soient réglées ou gouvernées » (p.444), renvoyant à Aristote, Politique, I, 5). Mais surtout, il procède en glanant dans les sagesses populaires et en procédant par « la raison inductive » en le démontrant d’abord pour la famille, puis en étendant le raisonnement à des entités plus vastes. « Puisses-tu avoir un égal dans ta maison. » est une malédiction qu’on adresse à quelqu’un à qui on souhaite du mal, dit-il (p.444). Pour Dante, les conflits n’éclatent qu’entre égaux, quand il n’existe aucune indication claire de qui commande et qui doit obéir. « Si nous considérons un village donné, dont la fin consiste à assurer un secours mutuel et efficace, tant pour ce qui est des hommes que des biens, il faut qu’un seul donne des règles à la vie des autres » (p.445). Ce raisonnement s’étendra ensuite aux cités, aux royaumes et à l’ensemble du genre humain, dont le commandant sera alors le « Monarque » ou « l’Empereur ». Il ne s’agit pas pour lui de supprimer toute entité politique existante, mais d’établir clairement les hiérarchies. Car si le conflit n’existe qu’entre égaux, il doit exister un juge, supérieur à ceux-ci, pour chaque litige:

Ainsi entre deux princes, dont aucun n’est soumis à l’autre, il peut surgir un litige […]. Et puisque l’un ne saurait instruire la cause de l’autre, aucun d’entre eux n’étant soumis à l’autre […], il est nécessaire qu’il y en ait un troisième, à la juridiction plus étendue, qui ait autorité sur l’un et l’autre, grâce à son plus large pouvoir. Et celui-ci sera le Monarque, ou non. S’il l’est, notre démonstration est faite ; sinon, il se trouvera à son tour, en dehors des limites de sa juridiction, en face d’un de ses égaux: d’où la nécessité, une fois de plus, d’une tierce personne. Et l’on poursuivra à l’infini, ce qui n’est pas possible, ou bien il faudra en venir à un juge premier et suprême, dont le jugement résoudra, de façon médiate ou immédiate, tous les litiges: et ce sera le Monarque ou Empereur. La Monarchie est donc nécessaire au monde. (p.448)

S’en suit alors que le problème de la justice des verdicts rendus par cette autorité suprême. Donc y consacre un chapitre, ce qui montre qu’il avait besoin de convaincre ses contemporains sur ce point, mais les arguments qu’il propose montre que pour lui le problème de la justice se résout pratiquement de lui-même d’une manière similaire à celle dont se résout le problème de la paix. En effet, les jugements injustes sont rendus lorsque « l’orientation de la volonté » n’est pas exempte de « cupidité » et fait obstacle à la justice (p.449-450) et que « [l]a cupidité définitivement écartée, plus rien ne s’oppose à la justice […]. Or pour le Monarque rien n’existe qui puisse être désiré: seul l’Océan met une frontière à sa juridiction, alors que ce n’est point le cas des autres princes » (p.450). S’ensuit une description du Monarque comme parangon de justice et d’amour (3).

Reste alors le problème de la liberté, cher au cœur des Italiens de cette époque . Puisqu’il cherche à les convaincre, il ne tentera pas d’esquiver l’enjeu, ni de le banaliser: « cette liberté […] est le plus grand don que Dieu ait accordé à la nature humaine […] car c’est par lui que nous sommes heureux ici-bas en tant qu’hommes et que nous serons heureux là-haut comme des dieux. » (p.452). Mais comment est-on libre sous la gouverne d’un Monarque? Pour répondre à la question, Dante a recours à la définition que donne Aristote de la liberté dans la Métaphysique: « est libre ce qui « est pour soi et non pour un autre » » (Métaphysique, I, 2. Dante p.452) par conséquent, dit Dante, « Ce n’est que lorsqu’il est soumis au Monarque que le genre humain existe pour lui et non pas pour autrui: alors seulement on redresse les formes faussées de gouvernement […] qui réduisent en esclavage le genre humain […] » (pp.452-453). Par ailleurs, parce qu’il est dépourvu de cupidité, et n’est donc que justice et amour, le Monarque voudra non seulement que ses sujets existent pour eux-mêmes, mais voudra rehausser leur vertu. À ce point du premier livre, l’argumentaire de Dante cherchant à démontrer la nécessité de la Monarchie pour le bien du monde est conclue. Les quelques paragraphes qui demeurent raffinent le raisonnement, mais n’ajoutent guère d’éléments fondamentalement nouveaux.

Mais au terme du premier livre, l’œuvre de propagande de Dante n’est pas terminée. S’il a « démontré » la nécessité d’une Monarchie, il n’a encore rien dit sur l’identité de celui qui doit être Monarque. Cet enjeu sera résolu en deux temps, dans les second et troisième livres. J’y reviendrai donc dans les prochains billets.

Notes

(1) C’est du moins ce qu’affirme Quentin Skinner, renvoyant à la discussion (que je n’ai pas lue) faites par Marjorie Reeves dans « Marsiglio of Padua and Dante Alighieri », Trends in Medieval Political Thought, éd. Beryl Smalley, Oxford, 1965. Voir

Toutefois, Dante avait au moins commencé la rédaction du Paradis lorsqu’il a écrit La Monarchie, puisqu’il mentionne  au moins une fois, dans ce traité, le dernier volet de la Divine Comédie. Or, si j’en crois la chronologie publiée dans mon édition, le Paradis a été composé entre 1316 et 1321. Il faudrait donc conclure que la publication de La Monarchie est un peu plus tardive que ce qu’affirme Skinner.

(2) Plusieurs autres lettres de Dante éclairent que son engagement en faveur d’Henri de Luxembourg est lié à sa condition d’exilé et son désir de retour. Ainsi, le 17 avril 1311, lorsque l’Empereur renonce à la conquête de la Toscane, Dante lui écrit sa déception et l’exhorte à ne pas lâcher prise: « êtes-vous celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre? » demande-t-il, empruntant la formule à Saint Luc. Il s’emploie alors à démontrer qu’il n’y aura jamais la paix en Italie tant que Florence ne sera pas soumise.

Bibliographie

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Les principes du gouvernement représentatif (2): L’aristocratie démocratique

Mon précédent billet sur Bernard Manin portait sur les deux premiers chapitres de son livre, ceux qui abordent le thème du tirage au sort et de son éviction par l’élection dans les régimes représentatifs. Je le compléterai maintenant en abordant les quatre autres chapitres du même livre. En somme, après avoir montré comment les idées sur le contrat social et l’école du droit naturel ont fait triompher l’élection, Manin doit s’interroger sur la portée exacte de cette révolution. En quoi l’aristocratie d’un régime représentatif se distingue-t-elle d’un régime autoritaire fondé sur une petite oligarchie? Quels sont les principes qui fondent la représentation? Quelle est l’élasticité particulière de ce concept?

Chapitre 3 : Le principe de distinction

Dans ce chapitre, Manin cherche à montrer que l’intérêt de l’élection, aux yeux des fondateurs des régimes représentatifs, était précisément d’être aristocratique. Limitons-nous à l’exemple du débat américain, où précisément c’est le caractère aristocratique en soi de l’élection qui fut au cœur de la polémique. Le débat de ratification de la constitution américaine opposait les Fédéralistes, partisans de la ratification, aux Anti-fédéralistes, opposés à la ratification. Quel était le problème, aux yeux de ces derniers? C’est que la chambre des représentants était trop petite, le nombre de ceux-ci trop réduit, les circonscriptions trop grandes. De telles conditions, estimaient-ils, favoriseraient l’élection d’individus appartenant à une « aristocratie naturelle », dotés de traits caractéristiques tels que le charisme et l’argent. Au contraire, ils estimaient que de plus petites circonscriptions et, par voie de conséquence, un plus grand nombre de représentants à la chambre, favoriseraient une plus grande diversité des représentants ainsi qu’une plus grande proximité de ceux-ci avec les électeurs. Or, pour les anti-fédéralistes, les représentants du peuple ne devaient pas être meilleurs que le peuple, mais au contraire lui ressembler afin d’agir comme lui. Mais les anti-fédéraliste étaient incapables de préciser de quel type d’aristocratie il s’agirait et de quelle manière elle serait forcément favorisée par l’élection. Contre leur thèse, les fédéralistes soulignaient qu’il n’y avait aucune aristocratie de naissance aux États-Unis, que la seule aristocratie naturelle qui pourrait émerger de l’élection se distinguerait par sa vertu et ses talents. Mieux, ils affirmaient que l’émergence d’une telle aristocratie était naturelle était désirable pour que le pays prospère. Mais, comme le souligne Manin, ce faisant, ils concédaient implicitement que l’élection avait bel et bien un caractère aristocratique. Ainsi, les deux camps s’entendaient en réalité sur cette caractéristique du suffrage : il repose sur le principe de distinction.

Chapitre 4 : Une aristocratie démocratique

Puisque, comme il l’avait noté à propos des anti-fédéralistes, l’intuition que l’élection avait, en elle-même, un caractère aristocratique n’avait jamais été démontrée par une argumentation rationnelle, Manin cherche à montrer, dans ce chapitre, comment l’élection peut être aristocratique. Il identifie quatre éléments intrinsèques de l’élection qui lui donnent un caractère aristocratique.

Les préférences de personne se réfère au caractère personnalisé du choix électoral. Il s’ensuit non seulement que l’élection ne correspond pas à une égalité « mathématique », puisque tous les candidats n’ont pas des chances égales d’accéder aux charges, mais aussi qu’elle ne correspond pas à une égalité « méritocratique », car le choix de l’électeur est arbitraire et qu’il n’est pas tenu de justifier son choix.

La dynamique d’une situation de choix suppose que, pour choisir, il faut se fonder sur un critère qui distingue un candidat des autres. L’électeur a donc besoin d’un critère, même s’il n’a pas à s’en justifier. Étant donné qu’une population est un ensemble soumis à une certaine standardisation, notamment au niveau des échelles de valeurs, tous les critères de distinction ne se valent pas. Il s’ensuit que sont nécessairement sélectionnés des individus répondant aux critères de distinction les plus communs dans la population : les « meilleurs », donc les « aristocrates » du point de vue de ces critères.

Les contraintes cognitives, reposent sur une prémisse simple : « Élire consiste à choisir des individus connus. » Pour qu’un individu soit connu des électeurs, il doit pouvoir se démarquer par un trait qui le distingue de la population, par conséquent par un trait rare. 

Les coûts de la diffusion de l’information. Pour maximiser ou, au contraire, minimiser les avantages résultants des caractères saillants de leur candidat ou de leur adversaire, les partisans d’un individu doivent faire une campagne électorale. Mais cette procédure est coûteuse et favorise par conséquent les individus susceptibles de mobiliser des quantités importantes de capitaux.

Mais la dimension aristocratique de l’élection comporte une forte ambiguïté, sur laquelle revient Manin en discutant de la notion, apparemment contradictoire, « d’aristocratie démocratique ». Car si l’élection ne permettra jamais à l’individu normal d’accéder aux magistratures, elle offre à la population un pouvoir de refus. L’élection combine alors des éléments aristocratiques, du point de vue de l’accès aux charges (tous ne peuvent pas accéder aux charges, il faut faire partie d’un groupe d’élite du point de vue d’une caractéristique valorisée) et des éléments démocratiques, du point de vue du droit de choisir qui gouvernera (dès que le suffrage universel est institué, tous ont un droit égal à élire le gouvernement). De même, s’il est certain que l’élection sélectionne des « élites », le critère selon lequel ces élites seront valorisées n’est pas précisé, ce qui rend possible à plusieurs formes d’élites (religieuses-morales, intellectuelles, médiatiques, industrielles, etc…) d’espérer être élues. Elles tendent donc toutes à être favorables à l’élection, tout en se battant pour valoriser un critère plutôt qu’un autre. De plus, en laissant à la population le choix du critère déterminant le choix des élites, elle permet aux citoyens ordinaires d’arbitrer les conflits entre les différentes élites en compétition et d’imposer les critères déterminants les résultats des élections. Cette dualité de l’élection, qui serait à la fois aristocratique et démocratique, explique en grande partie sa popularité et la stabilité des régimes représentatifs. En offrant à la fois aux élites et aux gens ordinaires des motifs de satisfaction, l’élection permet l’existence d’un régime dont la majorité des groupes sociaux estiment qu’ils ont intérêt à le maintenir en place. Mieux : l’élection combine ces caractéristiques « en une opération simple et indécomposable » (p.199).

Chapitre 5 : Le jugement public

Après avoir bien insisté sur la double dimension aristocratique et démocratique de l’élection, Manin s’efforce d’expliquer les quatre traits qui caractérisent tous les régimes représentatifs, par delà les différences qu’ils peuvent avoir entre eux. L’enjeu est de déterminer la nature de la représentation, c’est-à-dire la nature du lien entre les décisions des gouvernants et la volonté des gouvernés. Je m’en tiendrai ici à un bref résumé, point par point :

En premier lieu, la marge d’indépendance des gouvernants (pp.209-214). Les débats qui, dans différents pays, ont mis en place les régimes représentatifs, ont systématiquement, et généralement rapidement, écarté deux dispositifs qui auraient empêché les élus de prendre leurs propres décisions : les mandats impératifs et la révocabilité permanente des élus.

En second lieu, la liberté de l’opinion publique (pp.214-223). Si le peuple n’a pas le pouvoir, lorsqu’il élit ses dirigeants, de leur donner des instructions, il a en contrepartie le droit de lui signifier ses désirs en tout temps, en s’exprimant en public. Que ce soit par des manifestations, des pétitions, des sondages ou d’autres moyens, « les gouvernés ont toujours la possibilité de faire entendre une opinion collective différente de celle des gouvernants » (p.222). En conséquence, le gouvernement représentatif est « un régime où les représentants ne peuvent jamais dire avec une confiance et une certitude absolue : “Nous, le peuple.” ».

En troisième lieu, la réitération de l’élection (pp.223-234). C’est la possibilité de se voir confirmer ses décisions ou d’être sanctionné par les électeurs qui crée un lien entre gouvernants et gouvernés et permet à ces derniers d’influencer les décideurs. C’est là le dispositif central par lequel les électeurs peuvent exercer un pouvoir : « des représentants soumis à réélection sont incités à anticiper le jugement rétrospectif des électeurs sur la politique qu’ils mènent » (p.228). La dimension rétrospective du jugement préserve la marge d’autonomie des gouvernants en leur permettant le parie qu’une politique impopulaire maintenant pourra plus tard être jugée favorablement rétrospectivement, si le peuple a de bonnes raisons de croire qu’elle a finalement produit de bons résultats. Toutefois, souligne Manin, l’élection comporte une ambiguïté : elle permet au peuple de choisir à la fois en jugeant rétrospectivement du mandat des gouvernants et en jaugeant pour l’avenir l’offre des partis concurrents. Or, pour être démocratique en influençant toujours les gouvernants, l’élection doit toujours être un jugement rétrospectif. Or, dans la dimension prospective de l’élection (juger des programmes sur l’avenir), l’élection n’est pas démocratique, car elle ne permet pas de contraindre les élus à respecter leurs promesses. Manin conclut qu’on retrouve dans ce dispositif, à nouveau, une combinaison indissoluble d’éléments démocratiques et aristocratiques.

En quatrième lieu, l’épreuve de la discussion (pp.234-245). Lorsqu’une décision est prise, elle doit pouvoir être soumise par la suite à la discussion. L’objectif, à l’époque des fondateurs, était de faire tomber les intérêts particuliers pour favoriser l’intérêt général et, ainsi, convaincre les gouvernés de la valeur de la décision. La discussion devait créer l’assentiment de la majorité. « La démocratie représentative n’est pas un régime où la collectivité s’autogouverne, mais un système où tout ce qui tient au gouvernement est soumis au jugement public » (p.245).

Chapitre 6 : Les métamorphoses du gouvernement représentatif

Ces quatre principes fondamentaux forment par la suite le fil conducteur du dernier chapitre du livre. Celui-ci établit une chronologie en trois périodes des régimes représentatifs contemporains. Manin y parcourt les transformations qui ont touché les régimes représentatifs occidentaux en reprenant chaque fois les quatre critères de définition d’un « gouvernement représentatif ». Il y montre que si chacun des éléments s’incarne différemment au cours de chacune des périodes, ils demeurent néanmoins valides et observables. Ainsi, les métamorphoses du gouvernement représentatif montrent que celui-ci peut se présenter sous diverses formes, mais conserver son caractère semi-démocratique. Le changement central, c’est en général le type « d’élites » que ce système porte au pouvoir. Cette démonstration se fait sur les trois périodes. La première est celle que Manin appelle le « parlementarisme », qui correspond à la période du suffrage censitaire. À cette époque, il fallait une richesse minimale pour avoir le droit de vote et se présenter aux élections. Les élus se caractérisaient par leur enracinement local. Notables dans leur région, ou appuyés par un notable, ils représentaient leur région davantage qu’un alignement idéologique. La seconde période est celle que Manin a nommée la « démocratie des partis ». Celle-ci est née du suffrage universel. Le besoin de rejoindre un plus vaste public a posé des problèmes de coordination et de logistique inédits et ainsi favorisé la formation de partis politiques. Ces derniers favorisent une uniformisation idéologique de leurs membres et de leurs clientèles électorales privilégiées. Les économies d’échelles dont profitent ces formidables machines à mobilisation défavorisent les notables locaux. Dès lors, ce sont les mandarins de partis qui deviennent l’élite privilégiée pour l’élection dans cette forme de régime représentatif. La domination des partis sur la vie publique demeure jusque dans les années 1970. Vers cette époque, divers indices apparaissent indiquant une transition vers une nouvelle phase, celle de la « démocratie du public ». Le premier signe auquel on perçoit cette transformation du régime de pouvoir des gouvernements représentatifs est la fragmentation des suffrages : les appartenances sociales, économiques et culturelles qui déterminaient les comportements électoraux auparavant sont désormais des déterminants moins puissants. Si la corrélation demeure, elle est plus faible. La fidélité des électeurs s’effrite également : ils sont de plus en plus nombreux à changer de parti à chaque élection. Le choix des électeurs est désormais davantage guidé par la personnalité des candidats plutôt que par le programme ou l’enracinement local. Pour expliquer ce fait, Manin avance deux causes : d’une part, l’expansion du domaine et de l’efficacité des médias, notamment la télévision, qui permettent au candidat d’apparaître directement aux électeurs; d’autre part, la multiplication des domaines d’intervention de l’État, qui rend impossible de résumer toutes les interventions du gouvernement dans un programme et recentre donc le débat sur la personne qui assumera le pouvoir. La « démocratie du public » est donc le domaine privilégié de l’espace médiatique et les « élites » élues le sont en fonction de leur charisme et des moyens à leur disposition pour contrôler le message médiatique.

Les principes du gouvernement représentatif (1): Le tirage au sort et sa disparition

Il y a quelque temps, j’ai demandé à mes contacts Facebook de nommer trois livres de non-fiction dont il recommanderait la lecture à tout le monde. Dans ma propre liste, puisque je devais bien me prêter au jeu que je proposais moi-même, j’avais inclus Les principes du gouvernement représentatif. C’est que ce petit livre remarquable, très accessible et bien pensé offre une excellente introduction aux principes de base sur lesquels sont fondés nos gouvernements et de la manière dont ils fonctionnent. Il offre également un exemple intéressant de l’usage de l’histoire sur de longues périodes pour éclairer le présent. Enfin, il joue un rôle important aujourd’hui dans la diffusion des critiques des régimes de « démocratie représentative » comme étant « non-démocratiques », bien que l’avis de l’auteur soit plus nuancé. Pour effectuer un compte-rendu complet, j’ai choisi de procéder en deux temps, correspondant aux deux grandes étapes de son raisonnement : d’abord exposer les liens de la représentation avec les régimes aristocratiques et l’éviction des formes les plus démocratiques à l’époque contemporaine; ensuite, exposer le principe de distinction et les formes aristocratiques des régimes représentatifs. Je procéderai par chapitre, ce billet étant consacré aux deux premiers.

Démocratie directe et représentation : la désignation des gouvernants à Athènes

C’est l’une des bonnes idées de ce livre que de commencer l’étude des gouvernements représentatifs par la démocratie athénienne qui, précisément, n’en était pas un. En effet, comme c’est souvent le cas, c’est en comparant qu’on fait ressortir les traits déterminants de l’un et de l’autre. Au cœur du dispositif démocratique athénien, on trouve le tirage au sort. Contrairement à ce qui a souvent été dit, dans la démocratie directe athénienne, les décisions n’étaient pas toutes prises par le peuple assemblé. Par ailleurs, si on ne peut nier l’importance des stratèges, il est faux de dire que les fonctions les plus importantes dans la constitution athénienne étaient des fonctions électives. En réalité, l’essentiel du dispositif législatif et judiciaire athénien était assumé par des fonctions dont les récipiendaires étaient choisis par tirage au sort. Or, c’est précisément celui-ci qui rend la démocratie « directe », car il donne une possibilité égale pour quiconque souhaiterait participer à la vie politique d’assumer une fonction importante dans l’appareil de gouvernement. Pour Aristote, le tirage au sort relève de la démocratie, tandis que l’élection est un système oligarchique : « Je veux dire, écrit-il, qu’il est considéré comme démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort et comme oligarchique qu’elles soient électives, comme démocratique qu’elles ne dépendent pas d’un cens, comme oligarchique qu’elles dépendent d’un cens. »(Politique, IV, 9, 1294 b 7-9, cité par Manin p.43). Étant donné que les charges étaient soumises à un renouvellement régulier et que quiconque avait le statut de citoyen pouvait y postuler, tout citoyen pouvait être tour à tour gouvernant et gouverné. « L’alternance du commandement et de l’obéissance formait même, selon Aristote, la vertu ou l’excellence du citoyen. » (p.45). Le principe de rotation faisait en sorte que près d’un citoyen sur deux allait accéder à la Boulè au cours de sa vie, faisant du tirage au sort une solution rationnelle pour déterminer dans quel ordre ils pourraient y accéder.

Par ailleurs, le principe de l’élection est opposé au principe de rotation des charges de plusieurs manières. D’une part, parce que « la liberté d’élire, cependant, est aussi la liberté de réélire. » (p.48) D’autre part, parce que « la combinaison de la rotation et du tirage au sort procédait d’une profonde défiance à l’égard du professionnalisme. […] L’absence d’experts au sein des instances gouvernementales ou, en tout cas, leur rôle limité visait à préserver le pouvoir politique des simples citoyens. » Le tirage au sort suppose que chacun a une compétence politique suffisante pour au moins être écouté (p.52). Au contraire, l’élection tend à réduire les chances d’un grand nombre de citoyens de participer au gouvernement de la cité. Elle est donc « aristocratique » en ce sens qu’elle sélectionne des gouvernants sur un caractère particulier que n’ont pas tous les citoyens.

Le triomphe de l’élection

Une fois établi qu’en démocratie directe, le principe de désignation des gouvernants est le tirage au sort, un ensemble de questions sont posées : comment en est-on venu à abandonner l’idée de tirage au sort? Pourquoi considère-t-on aujourd’hui l’élection comme un procédé démocratique? Dans le deuxième chapitre, Manin tente de répondre à ces questions en examinant le cheminement du tirage au sort et de l’élection dans un ensemble de cas historiques : d’abord la République romaine, ensuite les républiques italiennes médiévales (notamment Venise et Florence). Puis, il examine les théoriciens politiques anglais et français des XVIIe et XVIIIe siècles, surtout Harrington, Montesquieu et Rousseau.

La République romaine, structure oligarchique, utilisait le tirage au sort, mais en lui donnant une fonction complètement différente de celle qu’il occupait à Athènes. Les Romains procédaient à des votes par groupes classés selon leur richesse. Comme les riches (peu nombreux) avaient en tant que groupe autant de poids que les pauvres (nombreux), cela signifie que leur poids relatif était plus important que celui des pauvres. Le hasard n’avait pas pour fonction de permettre aux pauvres d’avoir autant de chances que les riches d’atteindre les postes, puisque la plupart des charges étaient réservées aux riches. La fonction du hasard était toute autre : comme les groupes ne votaient pas tous en même temps, mais plutôt l’un après l’autre, le sort était utilisé pour décider dans quel ordre les groupes allaient voter. Comme les Romains pensaient que le hasard était le moyen par lequel les dieux exprimaient leur volonté, le premier groupe à voter donnait généralement le ton et les groupes suivants votaient dans le même sens que lui, donnant l’illusion qu’ils étaient tous du même avis. Ainsi, pour les Romains le sort avait surtout pour fonction de favoriser la cohésion politique du fait de sa neutralité et de l’interprétation religieuse qu’on en donnait. (p.74)

Le tirage au sort n’est donc pas égalitaire par essence. Ce sont des usages spécifiques qu’on en fait qui le rendent, ou bien égalitaire, ou bien aristocratique. Néanmoins, ses caractéristiques le rendent plus adéquat à établir un régime démocratique que l’élection, car lui seul permet un accès égal aux charges.

Après Rome, Manin passe rapidement sur les républiques italiennes en général, puis consacre un passage respectivement aux cas de Florence, puis Venise. Je ne détaillerai pas ici les deux systèmes, tous deux forts complexes, mais résumerai les enjeux. Manin rappelle que l’enjeu qui a traversé l’ensemble du Moyen Âge italien était les luttes de factions à l’intérieur des cités, un problème propre aux systèmes féodaux. Aussi, le tirage au sort était utilisé comme une manière d’arbitrer la sélection des magistrats sans exacerber les luttes entre factions : « Dans les cités italiennes, la propriété essentielle du sort semble avoir été qu’il déplaçait la distribution des charges vers une instance externe, et donc neutre par rapport aux factions en présence. » (p.76) Mais les enjeux de démocraties étaient bien présents : Florence et Venise étaient deux régimes aristocratiques qui se concevaient comme des « constitutions mixtes ». Mais les systèmes étaient construits de manières très différentes : tandis qu’à Florence, grosso modo, on élisait des citoyens parmi lesquels on choisissait au sort, à Venise, on choisissait au sort des électeurs. De cette manière, à Florence le tirage au sort avait pour effet d’atténuer l’aristocratisme. Le tirage au sort y était d’ailleurs défendu par les groupes sociaux les plus défavorisés.

Les penseurs des XVIIe et XVIIIe siècles, notamment Harrington, Montesquieu et Rousseau, connaissaient bien l’existence du tirage au sort et réfléchissaient à ses tenants et aboutissants. Qu’ils soient favorables ou non au tirage au sort, ils estimaient qu’il était par nature démocratique, tandis que l’élection était aristocratique. Ce constat amène Manin à formuler l’un des questionnements clés de son livre. En effet, si ces penseurs ont tous pris la peine de réfléchir sérieusement aux enjeux du tirage au sort et de l’élection, comment se fait-il qu’une génération plus tard, elle ait disparu de l’horizon de la pensée politique? Qu’aucune des trois grandes révolutions modernes n’ait sérieusement envisagé d’intégrer le hasard dans leurs systèmes politiques? (pp.108-111) Pour expliquer ce phénomène, Manin écarte la plupart des éléments d’explications généralement avancés (qui ont sans doute, selon lui, une part de vérité, mais sont insuffisante) pour se tourner vers les principes fondateurs des grandes révolutions à l’origine des régimes représentatifs. L’un d’eux privilégie l’élection contre le tirage au sort :

Le principe que toute autorité légitime dérive du consentement de ceux sur qui elle est exercée ou en d’autres termes que les individus ne sont obligés que ce par quoi ils ont consenti. Les trois révolutions modernes se sont faites au nom de ce principe. […]

Or, à partir du moment où la source du pouvoir et le fondement de l’obligation politique étaient ainsi placés dans le consentement ou la volonté des gouvernés, le tirage au sort et l’élection apparaissaient sous un jour nouveau. Quels que soient par ailleurs ses mérites et ses propriétés, le tirage au sort présente en effet ce caractère incontestable qu’il ne fait pas intervenir la volonté humaine et ne peut pas passer pour une expression du consentement. […] En ce sens le sort n’est pas, en lui-même, une procédure de légitimation du pouvoir, mais seulement une procédure de sélection des autorités et de répartitions des charges. L’élection au contraire accomplit deux choses à la fois : elle sélectionne les titulaires des charges, mais en même temps elle légitime leur pouvoir et crée chez ceux qui ont désigné un sentiment d’obligation et d’engagement envers ceux qu’ils ont désignés. Il y a tout lieu de penser que c’est cette conception du fondement de la légitimité et de l’obligation politique qui a entraîné l’éclipse du tirage au sort et le triomphe de l’élection. (pp.113-116)

Le triomphe de l’élection dans les gouvernements représentatifs moderne reposerait donc, si on suit Manin, sur le triomphe d’un principe, celui du consentement au pouvoir, profondément ancré dans l’idéologie moderne du contrat social. Sur cette conclusion, qui identifie un principe fort des gouvernements représentatifs, il peut passer à la suite de son analyse de ceux-ci en passant à l’analyse du principe de distinction. J’y reviendrai dans le prochain billet.

Pour lire le livre de Bernard Manin, cliquez ici, ou rendez-vous dans une bibliothèque ou une librairie.

Des armées prénationales

Après l’écriture de mon billet sur la nationalisation des sociétés, j’ai commencé à faire des liens avec quelques annotations que j’ai fait sur l’histoire militaire, qui portaient sur la composition des armées avant l’époque contemporaine. C’est en particulier à la lecture d’un ouvrage de Geoffrey Parker, La révolution militaire, que j’ai pu saisir la différence fondamentale entre la nature des armées d’Ancien Régime et celle des armées nationalisées. En lisant entre les lignes de l’ouvrage, il est possible d’entrevoir comment la destinée réservée au simple soldat fait prisonnier dans la bataille peut constituer un marqueur particulièrement fort des différences entre les deux réalités militaires, celle qui marque l’affrontement des princes et celle qui marque l’affrontement des peuples. Les annotations qui suivent ne constituent pas une étude systématique du phénomène et comportent de nombreuses failles. Mais elles illustrent quelques orientations qu’on peut donner à une réflexion sur l’évolution du phénomène militaire, en particulier entre l’époque moderne et l’époque contemporaine, le XIXe siècle faisant office de période de transition entre les deux.

Partons d’un exemple lointain. Puisé dans le monde musulman, il est facile d’en donner une interprétation « exotique », mais comme on le verra, sa logique n’est pas étrangère à celles qu’on retrouve en Occident à d’autres époques. À l’occasion d’un raid victorieux contre Narbonne mené en 793, « les musulmans emmenèrent des captifs qui furent ensuite employés comme soldats dans la garde du souverain omeyyade. Évariste Lévi-Provençal fait en effet allusion à plusieurs reprises à cent cinquante Narbonnais qui constituaient la garde personnelle de l’émir al-Hakam Ier. » . Il faut rester prudent dans l’interprétation de cet épisode, car nous n’avons pas de précisions sur l’âge des captifs. De très jeunes captifs ont pu être élevés comme musulmans, au sein de la maison de l’émir, et être attachés à son service. Il existe des exemples de ce type de soldats-esclaves dans le monde musulman (mais surtout turc), avec diverses variations, incluant parfois, pour ceux-ci, des possibilités d’avancement social considérables (ainsi les atabeks et janissaires turcs). Il est toutefois également plausible que ces captifs narbonnais aient été adultes, peut-être déjà entraînés, et engagés comme mercenaires par l’émir. Dans un cas comme dans l’autre, celui-ci se retrouvait avec une garde issue de l’extérieur des réseaux de pouvoir de son émirat, donc à la loyauté moins partagée.

La logique sous-tendant l’intérêt de ces soldats-esclaves est donc en partie similaire à celle pour laquelle de nombreux potentats italiens du Moyen Âge et de la Renaissance préféraient les mercenaires aux milices locales ou aux soldats fournis par la noblesse . Mais les mercenaires et auxiliaires étrangers ne formaient pas l’exception : sans être forcément le cœur des armées, ils constituaient une proportion importante de celles-ci de manière ordinaire. Pour l’époque moderne, Geoffrey Parker caractérisait ainsi le mode de recrutement :

[…] les engagements volontaires individuels ne furent jamais suffisants pour assurer la maintenance des armées dans une longue guerre. Les gouvernements eurent donc recours à trois procédés supplémentaires pour la levée des troupes : recrutement par unités entières en d’autres régions d’Europe, que l’on envoyait combattre loin de leurs foyers; enrôlement par le vainqueur des soldats d’une armée vaincue; et, si tous les autres moyens avaient échoué, conscription locale forcée. »

En conséquence, l’appartenance géographique ne constituait pas un prérequis d’engagement. On s’intéressait d’abord à la simple connaissance du métier des armes. Richelieu estimait qu’« il est presque impossible de mener à bien de grandes guerres avec les troupes françaises seules », et préconisait une armée comprenant 50 % de troupes étrangères. Ce nombre avancé par le cardinal se situait au-dessus de la proportion d’étrangers dans ses armées : c’est autour du cinquième des troupes « françaises » sous Louis XIII, Louis XIV et Louis XV qui étaient constituées d’étrangers, notamment des Irlandais, des Allemands et des Suisses. De même, les armées hollandaises, suédoises, bavaroises, anglaises et autres comprenaient des milliers d’engagés étrangers .

La place des mercenaires s’est peut-être accrue dans les armées européennes à partir du XIIe siècle. La « révolution commerciale » du XIIe siècle a facilité à la fois le déplacement des hommes et les échanges monétarisés. L’argent a ainsi eu une part plus grande dans la chose militaire. . Rendus à l’époque moderne, plusieurs des étrangers servant dans une armée donnée avaient été recrutés au sein même des armées ennemies après leur défaite. D’après Parker,

les volontaires les plus recherchés par tous les gouvernements n’étaient pourtant ni les oiseaux de geôles ni les amants de la gloire, mais les vétérans, ceux qui, ayant déjà pratiqué le métier des armes, étaient devenus des soldats de profession. Ces hommes-là passaient souvent d’une armée à l’autre, selon les circonstances ou occasions, et se faisaient bien payer. 

Les exemples de ces recrutements sont nombreux et transcendent même les frontières des religions. Certaines unités militaires, par exemple pendant la guerre de Trente Ans, pouvaient comprendre davantage d’étrangers que de locaux. Ainsi, les armées d’Ancien Régime n’étaient guère « nationales ».

Les méthodes disparates de recrutement, le taux élevé du gaspillage, de mobilité des hommes à tous les niveaux détruisirent peu à peu tout sens de l’identité de corps dans les formations récemment constituées. Au fur et à mesure que se dissolvait une unité, les hommes restés sur place étaient incorporés à d’autres formations, créant, ainsi que le notait dans son journal le Vénitien Marin Sanuto, au début du XVIe siècle, « des armées arche de Noé » : des volontaires et des criminels, des brigades internationales, des miliciens locaux, des vassaux, des hommes liges, des conscrits des pays les plus divers étaient assemblés, pêle-mêle. Les choses furent peu différentes au XVIIe siècle. Par exemple, en 1644, un régiment bavarois était composé de soldats de seize pays différents. Parmi eux, quatorze Turcs. Mais on peut tirer beaucoup de cette fragmentation. Une force aussi cosmopolite peut posséder beaucoup d’expérience militaire et d’efficacité. Tout au plus la variété des origines compliquait sans doute la transmission des ordres. Ceux qui étaient au contact des vétérans doutaient rarement de leur efficacité.

Parker note que les armées ainsi recrutées n’avaient une loyauté que toute relative et que les puissants ont rapidement cherché la solution dans les unités locales : « Ce fut pour éviter les dangers inhérents à cette philosophie [“nous servons notre maître honnêtement, quelque soit le maître”] que, très tôt, les États modernes tentèrent de lever au moins quelques formations exclusivement nationales au moyen de la conscription. » Ce serait un programme de recherche très intéressant que de tenter de cerner à quel point la tentative de constituer des armées « nationales » furent un succès avant la fin du XIXe siècle.

En l’état de mes connaissances, en effet, j’hésite à fixer une chronologie sur la nationalisation des opérations militaires. Henri Guillemin rappelle que des officiers opposés aux armées de la Révolution française notaient que les soldats français luttaient pour un idéal alors que les leurs ne luttaient que pour un souverain. La Révolution française pourrait alors être un moment de nationalisation des armées, et les armées (du moins en France) seraient alors à considérer comme un lieu de nationalisation précoce, puisque l’intégration générale à la communauté nationale se fit principalement à la fin du XIXe siècle, après la nationalisation des monnaies, le suffrage universel et la création de l’éducation nationale. Cette idée se retrouve dans l’Histoire de l’Europe publiée sur la direction de Carpentier et Lebrun:

Les royaumes européens […] ne mènent pas la même guerre que la France, dont les succès reposent sur une organisation militaire en rupture avec les traditions de l’Ancien Régime. Lazare Carnot est, dès l’an II, le constructeur de cette armée. La France compte sur le nombre. Certes le volontariat est un mythe, la République n’a pas été sauvée par l’élan spontané des citoyens. Mais les levées, puis la conscription, assurent des effectifs que n’atteignent pas les adversaires de la France et qui permettent de combattre en masse et sur plusieurs fronts. L’amalgame entre les jeunes recrues et les vétérans, les promotions rapides accordées aux plus valeureux des soldats, la propagande politique, l’esprit d’offensive à outrance, baïonnette au canon, inculquée à l’infanterie font de l’armée française un instrument militaire supérieur aux armées européennes. Enfin, seule la France mène une guerre nationale, l’armée ncarne les citoyens, alors que les rois conduisent une guerre monarchique et ne cherchent pas à s’appuyer sur les peuples de leurs États.

L’hypothèse doit toutefois être considérée avec prudence. L’enjeu de l’enracinement des soldats dans leur communauté comme facteur de loyauté est en effet assez ancien. Chez Machiavel, déjà, on note la préoccupation de s’assurer de la loyauté des soldats en appuyant l’État sur des milices de citoyens-soldats. Machiavel critiquait ainsi l’utilisation de mercenaires ou d’auxiliaires étrangers, dont la loyauté lui paraissait toujours suspecte, car ils ne combattaient pas pour une patrie (Le Prince, chapitres XII et XIII). Dans L’art de la guerre, il avançait volontiers qu’un homme de bien ne devrait jamais faire des armes un métier ni une république permettre que cela devienne le métier de certains de ses citoyens (Art de la guerre, p.17; ). Il reste que rien n’indique qu’une fois faits prisonniers, les miliciens des républiques ralliaient moins les rangs des armées victorieuses que les autres. Dans un système international où les armées composites étaient la norme et une cité état où l’intégration à la cité reposait largement sur les relations interpersonnelles, la capture agissait aisément comme un véritable déracinement. Ce déracinement, du reste, faisait suite à la logique même des armées, où la loyauté se nouait avec les compagnons d’armes et les officiers. On peut avancer l’hypothèse que le soldat était ainsi davantage intégré à son unité militaire qu’à sa cité. Les exemples avancés par Parker laissent deviner que l’embauche des soldats vaincus se faisait souvent par groupe plutôt que par individu. Les nombreuses troupes de mercenaires existant au cours des guerres d’Italie devaient sans doute en partie leur existence à de nombreux transferts d’une armée à l’autre, brisant tout lien de loyauté avec les patries, mais renforçant le lien au chef charismatique de la troupe. L’idéal de Machiavel se trouvait déjà compromis, d’autant que les miliciens nouvellement recrutés ne bénéficiaient pas de l’expérience au combat des mercenaires et formaient donc souvent des armées peu efficaces. Aussi devons-nous garder un doute à l’esprit lorsqu’on envisage de parler d’armées « nationales » dès la Révolution française. C’est d’autant plus vrai qu’il est difficile d’envisager une armée « nationale » alors que la société, elle, n’est pas encore parfaitement « nationalisée ». En effet, si le service militaire obligatoire se fait sur une base nationale, il s’agit d’une dissuasion puissante à l’identification à la nation . Il faudrait regarder de plus près les destinées des prisonniers de guerre, tant français qu’adversaires, pour trancher la question. Ce qui est certain, c’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle les indications de logiques « nationales » dans la composition des armées se font plus nombreuses. En particulier, on note l’apparition des camps de prisonniers dans les logiques de la guerre.

Les camps de prisonniers de guerre font désormais partie de notre imaginaire. Quelques œuvres de fiction d’envergures variables y prennent place et décrivent la vie des soldats capturés. Ceux de la Guerre de Sécession sont bien connus. Les amateurs de BD franco-belges se souviendront ce l’album La prison de Robertsonville dans la série Les tuniques bleues, qui se réfère à la prison d’Andersonville (voir aussi); Le bon, la brute et le truand évoque également les camps de prisonniers, cette fois des nordistes. Le film La grande évasion se situe dans un grand camp de prisonniers de la Deuxième Guerre mondiale. Les camps de prisonniers nous paraissent si naturels que nous nous interrogeons peu sur leurs conditions de possibilité. Il nous semble normal que les prisonniers de guerre soient emprisonnés, car ils sont des ennemis de la nation qui les a capturés. Leur détention, dirons-nous avec Wikipédia, « vise à les garder hors de combat ». Ces grands camps ne semblent être toutefois qu’une invention récente, résultant de conditions sociopolitiques bien précises. Pour qu’ils existent, il fallait d’abord qu’on ne puisse ni monnayer les prisonniers (soit comme otages, soit comme esclaves), ni qu’on puisse les recruter au sein de l’armée victorieuse et par ailleurs que la guerre soit continue et prolongée. Dans de telles conditions, les chefs militaires ne peuvent se débarrasser des prisonniers au fur et à mesure qu’ils les capturent. Dans un premier temps, la tentation a été forte de les insérer indirectement dans l’effort de guerre en leur faisant fabriquer des armes ou des provisions destinées au front. Les conventions de La Haye (1907) et Genève III (1929) se sont efforcées d’interdire ou au moins limiter ce recrutement indirect en précisant que les travaux auxquels les prisonniers pouvaient être astreints ne devaient avoir aucun rapport direct avec les opérations de guerre. Disposition limitée, car dans une économie de guerre, des travaux qui ne sont pas destinés à alimenter le front libèrent d’autres forces qui, elles, seront mises à profit pour l’effort de guerre. Il reste que ces dispositions des conventions sur les prisonniers de guerre révèlent beaucoup sur la puissance qu’avait acquise alors l’identification nationale, considérant qu’un prisonnier ne pouvait être contraint de travailler contre « son » pays.

Perspectives

Du point de vue méthodologique, la principale conclusion qui s’impose de ces comparaisons est la nécessité primordiale de l’étude de sociétés prénationales pour comprendre les particularités des États-nations. Les sociétés de l’époque moderne nous surprennent par les différences marquées qu’elles proposent avec les sociétés contemporaines. En pratique, il semble impossible d’acquérir une compréhension des fondements de nos sociétés, des motifs pour lesquelles elles sont telles que nous les connaissons, si nous n’étudions pas celles qui existaient avant leur genèse. Cela implique de récuser d’emblée tout postulat sur le caractère « naturel » de nos sociétés. Cette démarche s’avère, à mon sens, tout aussi pertinente à une interprétation conservatrice qu’une interprétation progressiste de nos sociétés : les conservateurs doivent abandonner toute velléité de « naturaliser » les sociétés et adopter la perspective du façonnement par l’histoire : nos sociétés sont telles qu’elles sont car elles ont ainsi répondu à des défis auxquelles elles furent confrontées; leur état a une raison d’être. Pour les progressistes, l’étude de la genèse historique de nos sociétés doit nous aider à en dépasser les limites.

Au regard des recherches sur la nation et les formations sociopolitiques, les annotations qui précèdent donnent surtout une idée de la voie à suivre. Elles reposent sur des ouvrages qui ratissent large (Parker et Contamine) et pigent ici et là quelques faits qui permettent de faire un tableau un peu impressionniste de ce que peut être la différence entre la chose militaire prénationale et sa contrepartie nationale. Il faudrait systématiser ces observations sur le recrutement des soldats et le devenir des prisonniers pour élaborer ces modèles et tenter de comprendre, à travers eux, comment les populations se fixent ou, au contraire, se déracinent. L’analyse de l’évolution des soldats hors de leur patrie peut ainsi agir comme un indicateurs sur l’environnement international dans lequel se jouent les guerres. C’est une histoire militaire loin de « l’histoire-bataille », une histoire sociale des armées qui se profile derrière ces enjeux.

Bibliographie

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Edit 23-11-2015: ajout de la référence à Carpentier et Lebrun.

Jeux d’enfants, jeux de chimpanzés

Parmi les ouvrages que je lis à temps partiel, plusieurs portent sur la conceptualisation de ce qu’est une « culture ». L’un d’entre eux est Les origines animales de la culture, un livre signé Dominique Lestel organisé en six chapitres : 1. Des animaux-machines aux animaux de culture (qui retrace à grands traits l’histoire de l’éthologie); 2. Médiations de l’action chez l’animal (qui s’interroge sur l’utilisation d’outils par les animaux); 3. Animal de culture(s); 4. Est-ce que les animaux disent quelque chose à quelqu’un? Paradoxes et complexités des communications animales; 5. L’animal comme sujet; 6. Vers une ethnographie des mondes animaux. Je suis loin d’en avoir terminé la lecture (c’est pourquoi je ne résume pas le contenu de chaque chapitre), mais la thèse du livre est claire :

Cet essai soutient que l’éthologie de ces dernières années a opéré une formidable révolution scientifique qui reste en partie occultée et qui revient à considérer qu’il est désormais impossible de ne pas considérer certains animaux comme des sujets. La raison pour laquelle cette révolution fondamentale est négligée me paraît être principalement sociologique. À une époque où tous les yeux sont tournés vers les succès d’une biologie moléculaire qui promet tout et n’importe quoi, on en vient à oublier qu’une biologie plus holistique opère au même moment une révolution tout aussi importante. Qu’éthologues et anthropologues s’ignorent mutuellement, quand ils ne se regardent pas avec suspicion, n’améliore guère la situation. À propos des questions de culture dont il sera tant question dans les pages qui suivent, les éthologues sous-estiment radicalement les exigences des anthropologues. Ils ironisent volontiers sur le manque de curiosité éthologique des spécialistes des sciences sociales, alors que ces derniers pourraient aisément leur renvoyer le compliment. Les éthologues acceptent une thèse minimaliste, voire simpliste, de la culture — et leur position est d’autant moins défendable que leurs résultats leur permettent de soutenir une thèse autrement plus forte. Inversement, la majorité des anthropologues continuent à instituer une coupure théologique, même s’ils s’en défendent, entre l’homme et l’animal, alors que celle-ci est de plus en plus obsolète et inconsistante. »

Au terme du second chapitre, je ne peux prononcer de jugement global sur le livre, mais je peux déjà dire que c’est une lecture passionnante. Le chapitre que j’achève traite de l’utilisation d’outils chez les animaux. Plutôt que d’en faire un résumé (j’attendrai d’avoir fini le livre, ce qui n’est sans doute pas pour demain), je m’arrêterai sur l’un des rares passages qui ne m’ont pas tout à fait convaincu, le temps d’une réflexion.

Si les enfants font des pâtés de sable, ce que les chimpanzés font aussi, ils prétendent faire des gâteaux, ce qui n’est jamais le cas de leurs cousins phylogénétiques. D’un point de vue purement comportemental, aucune différence ne permet réellement de distinguer l’activité de l’enfant de celle du singe, et Reynolds estime à juste titre que les béhaviouristes ont raison de souligner la continuité de comportement entre les deux espèces. Mais la culture matérielle, celle précisément sur laquelle insiste McGrew, est loin d’être suffisante à ses yeux. Pour lui, le tas de boue n’est précisément plus un tas de boue parce que l’enfant l’a désigné comme étant un gâteau. La combinaison de la pensée symbolique et de l’utilisation d’outils par l’humain est un phénomène profondément signifiant.

Cet extrait appelle deux réserves. Dans le premier cas, il m’est difficile de l’approfondir, n’ayant presque aucune culture en matière d’éthologie. Dans second cas, il y a une nuance nécessaire au propos, mais qui n’invalide pas la conclusion.

La première réserve est la suivante : comment saurait-on affirmer que le chimpanzé n’effectue aucune projection symbolique sur le tas de boue? Sans doute n’imagine-t-il pas un gâteau (puisque cet objet n’appartient pas à son quotidien), mais peut-être imagine-t-il autre chose? Le chapitre d’où est extraite la citation ne comporte pas d’argumentation qui exclurait l’hypothèse que les chimpanzés puissent faire preuve de pensée symbolique : on ne comprend donc pas bien pourquoi celle-ci est considérée d’emblée comme étant le propre de l’être humain. Peut-être Reynolds a-t-il avancé des arguments en ce sens; mais si c’est le cas, Lestel ne nous ne les rapporte pas et ne les a pas intégrés à sa propre réflexion. Il est même possible d’y réfléchir en renversant les termes de la question : si l’éthologue a observé que l’animal « jouait », se peut-il que le jeu trouve son intérêt précisément au fait que l’action de « faire un tas de boue » remplisse une autre finalité que simplement « être un tas de boue »? Je me pose la question : qu’implique donc le fait de jouer?

La seconde réserve repose sur l’affirmation selon laquelle, pour l’enfant, le tas de boue « ne serait plus un tas de boue » à partir du moment où il l’aurait désigné comme un gâteau. Dans cette formulation, il semble supposer que l’enfant serait dupe de la projection symbolique qu’il fait sur le tas de boue. Or, cela me semble improbable. Il est rare qu’un enfant qui fait « un gâteau » avec de la vase ou une autre matière indigeste (et visiblement dégoûtante) tente de manger son « gâteau». Il fera semblant de le manger, montrant ainsi qu’il n’est pas dupe de la projection symbolique qu’il fait sur l’amas de boue : sans doute le gâteau imaginaire est-il délicieux, mais l’agrégat de bourbe est dégoûtant. Encore, dirais-je, cette interprétation est-elle généreuse avec l’hypothèse de la projection symbolique. On prendra bien note des réflexions, sur ce thème, d’un dessinateur de bande dessinée qui, se fondant sur ses souvenirs d’enfance, nous présente le portrait d’un enfant joueur, mais pas si imaginatif.

Cette seconde réserve offre cependant une piste sur les moyens par lesquels il peut être possible de déterminer l’existence, ou non, d’une projection symbolique dans les jeux des chimpanzés : même s’ils ne sont pas « dupes » de la projection, celle-ci produit une altération des comportements du singe vis-à-vis du susdit tas. Autrement dit, il mimera des comportements analogues à ceux qu’il aurait face à un autre objet. Par exemple, s’il imagine que son tas de boue est une fourmilière, il pourra faire semblant d’y pêcher des fourmis pour les manger. L’observateur devra donc s’efforcer de voir si et en quoi le singe a un comportement différent vis-à-vis du tas de boue qu’il a fabriqué que vis-à-vis d’une autre masse de gadoue. Sans doute est-il difficile de se projeter dans la tête d’un chimpanzé et de savoir ce qu’il projette sur la fange. On pourra toutefois sans doute noter qu’un comportement différent est apparu vis-à-vis de ce dépôt particulier par rapport à un autre. On pourra alors en inférer qu’il y voit quelque chose que l’observateur humain n’y voit pas. La question de savoir quoi exactement sera alors secondaire. D’ici à ce que je lise Reynolds (ce n’est pas dans mes projets immédiats), ce raisonnement nous ramène à la question que je posais à l’issue de ma première réserve : à quoi l’observateur voit-il que le chimpanzé «joue»? Je pourrais reformuler cette question sous la forme que Becker donne à ce qu’il appelle «la ficelle de Wittgenstein » (1) : que reste-t-il du fait de jouer à faire un tas de boue, une fois qu’on en soustrait le fait d’avoir fait un tas de boue?

Je laisserai cette question en suspend, car comme je l’ai dit je n’ai pas en main les éléments pour la résoudre, ni la culture éthologique élaborer le cas des jeux des chimpanzés. Mais si je prends la peine d’écrire ce billet (en dehors du fait qu’il était temps que j’en publie un), c’est que, même si le passage me laisse dubitatif, il montre ce qu’il y a de passionnant dans l’ouvrage de Dominique Lestel. Les sciences « humaines » et sociales sont parasitées de postulats non vérifiés sur ce qui est « le propre de l’homme ». La philosophie éthique et politique l’est tout autant. L’éthologie, par son observation systématique des comportements animaux, apporte un ensemble de données empiriques qui remettent en cause radicalement ces présupposés. Toutefois, on peut d’emblée affirmer qu’une affirmation radicale telle qu’« il n’y a rien de propre à l’homme » est forcément erronée, puisqu’on peut distinguer cette espèce des autres. Tout l’enjeu est de savoir quoi et de fonder nos affirmations. Or, déterminer ce qui est spécifique ne peut se faire que par la comparaison. C’est pourquoi l’observation des animaux est primordiale à la réflexion sur l’être humain et aux chercheurs qui s’y consacrent. Mais le livre de Lestel est aussi particulièrement utile en ce qu’il montre — et inspire — un travail intellectuel exigeant sur le concept. La transposition d’une terminologie que nous avons toute entière conçue en fonction de préoccupations humano-centrées ne va pas de soi. Elle exige de repenser en détail les implications de chacun des termes utilisés : qu’est-ce qu’un « outil »? Que signifie « jouer »? Qu’est-ce que la « culture »? Qu’est-ce qu’un « langage »? Sans doute est-ce parce que la comparaison de l’humain et des autres espèces pose des questions conceptuelles aussi fondamentales que Lestel signe ses ouvrages «éthologue et philosophe » (les italiques sont de moi).

Notes :

(1) Becker a trouvé son inspiration pour cette « ficelle du métier de sociologue » dans la manière dont Wittgenstein posait la question de l’intention « quand je lève mon bras, mon bras se lève. Et voici né le problème : qu’est-ce que la chose qui reste, après que j’ai soustrait le fait que mon bras se lève de celui que je lève mon bras? » voir .

Ouvrages cités :

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Une occupation d’université

Parmi les sujets auxquels je m’intéresse « à côté » de mes thèmes principaux de recherche, il y a l’histoire des universités et des mouvements étudiants. Dans cette vaste histoire, l’un des mouvements qui a attiré mon attention est celui dit de la « réforme universitaire » ou de « Córdoba 1918 », né en Argentine cette même année et ayant essaimé depuis dans l’ensemble de l’Amérique latine. J’aurai sans doute prochainement l’occasion de faire un billet résumant un demi-siècle de l’histoire de ce mouvement, mais en attendant, je me permets de traduire un passage narrant l’occupation de l’Université de Buenos Aires, du 2 au 4 octobre 1945.

L’année 1943, un coup d’État avait renversé le gouvernement du président Castillo, les militaires prenant le pouvoir. Les mouvements étudiants avaient rapidement réclamé un transfert du pouvoir à des autorités civiles et l’organisation d’élections libres. Pour consolider leur pouvoir, les militaires avaient supprimé l’autonomie traditionnelle des universités argentines et renvoyé les universitaires qui s’étaient opposés au régime. Mais en 1945, la victoire proche des Alliés incita le régime à se montrer un peu plus « libéral » à la face du monde et il rétablit les professeurs congédiés ainsi que l’autonomie universitaire. Forts de ce succès, les opposants au régime organisèrent une marche dans les rues de Buenos Aires pour réclamer le rétablissement des garanties constitutionnelles suspendues lors du coup d’État de 1943. Sachant que les universités étaient très actives dans ce mouvement, le régime menaça alors d’intervenir à nouveau dans les universités. En réponse à cette menace, les mouvements étudiants argentins occupèrent les universités. Celle de La Plata fut occupée le 1er octobre. Le lendemain, un pavillon de l’Université de Buenos Aires fut également occupé par des membres du personnel et des étudiants. Voici comment Walter raconte cet épisode (ma traduction, suivi de l’original) :

Oubliant les différences politiques internes, toutes les factions s’unirent, le 2 octobre, pour barricader les portes et les fenêtres de la faculté, et procédèrent à l’organisation d’une administration de fortune pour diriger la résistance. La police gouvernementale et les groupes ultranationalistes cernèrent le bâtiment de la faculté et firent feu à l’aveugle dans la structure, bombardèrent les fenêtres de pierres et coupèrent l’eau et l’électricité. Les étudiants — au nombre approximatif de 500, incluant quelque 60 femmes — présents dans la faculté, mirent en place un système de câbles et de poulies qui leur permirent de s’approvisionner en eau et nourriture depuis les toits avoisinants sans risquer d’être attaqués depuis les rues. Les étudiants en chimie préparèrent des bombes de gaz lacrymogène et des bouteilles d’acide pour résister à toute attaque violente. La censure gouvernementale sur les médias empêchait la nouvelle de l’occupation de l’université d’être largement entendue, mais les étudiants de la faculté des sciences pures fabriquèrent un émetteur à ondes courtes pour prévenir d’autres pays de leur situation. Après trois jours de siège, durant lesquels un jeune fut tué par un tir à l’intérieur du pavillon, la police gouvernementale entra dans la faculté et arrêta tous ceux qui s’y trouvaient. D’après le professeur Augusto J. Durelli, qui a participé à l’occupation, les membres de la faculté et les étudiants furent alors amenés à des prisons à proximité et brutalisés avant d’être emprisonnés.

Forgetting internal political differences, all factions united to barricade the doors and windows of the Faculty on October 2, and proceeded to organize a makeschift administration to direct the resistance. Governement police and ultra-nationalist groups surrounded the Faculty building and fired indiscriminate shots into the structure, pelted the windows with stones, and cut off water and electricity. The approximately 500 students in the Faculty, including some 60 women, arranged cable and pulley systems which allowed them to receive water and food supplies from across neighboring roofs without risking harm from the streets. Chemistry students prepared tear gas bombs and bottles of acid to resist any violent attack. Governement newspaper censorship prevented the story of the university occupation from getting a wid hearing, but students in the Faculty of Exact Science set up a short-wave transmitter and notified other countries of their situation. After three days of siege, during which one youth was killed by a shot fired into the university building, governement police entered the Faculty and arrested all those within. According to Professor Augusto J. Durelli, who participated in the occupation, faculty members and students were then taken to nearby jails and submitted to physical abuse before being imprisoned. 

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« Dire la vérité au pouvoir » : une matrice unique?

Dans le dernier billet, j’annonçais que celui-ci serait consacré à quelques limitations que je crois discerner dans les analyses de Noiriel sur les intellectuels. Je ne suis pas spécialiste de ce thème, donc je ne peux confronter ses analyses à celles d’autres auteurs, encore moins à des sources directes. Je ne peux donc faire qu’une critique sommaire et fondée sur des éléments internes au texte. Par ailleurs, j’ai choisi de me concentrer à une seule critique, qui me semble être la plus importante.

Cette limitation réside, me semble-t-il, en ce que Noiriel semble souvent trop tenir à l’hypothèse selon laquelle l’ensemble des stratégies de légitimation des intellectuels français serait surgi de la matrice qui donne son titre au livre : « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés. » Car il lui faut parfois forcer un peu le trait pour montrer que certains types d’intellectuels « disent la vérité au pouvoir ». Il ne fait aucun doute que c’est la mission que se sont donnée les intellectuels dreyfusards et les intellectuels critiques. Mais est-ce là bien ce que font les intellectuels spécifiques? En proposant de poser autrement les questions sur les grands débats de société, ceux-ci s’adressent-ils au pouvoir? Si c’est bien le cas, la question fondamentale préserve toute sa pertinence : même dotés de compétences spécifiques, on peut douter qu’ils aient la légitimité pour guider les politiques. Mais comme le montre Noiriel lui-même, les intellectuels spécifiques estiment rarement que leurs interventions doivent influer directement sur les décisions politiques et préfèrent voir leurs interventions publiques comme des moyens pour relever le niveau du débat et participer à l’émancipation du peuple. Dans cette perspective, il est difficile de penser que les intellectuels s’adressent « au pouvoir », sauf à considérer que « le pouvoir » réside dans le peuple — un réflexe qui ne vient pas spontanément à l’esprit, même dans un régime représentatif à suffrage universel. La même remarque vaut pour les intellectuels de gouvernement : s’adressent-ils au pouvoir? Ici, le problème peut être détourné, puisqu’il demeure possible de redéfinir ce qu’on entend par « pouvoir ». Ainsi, nombre d’intellectuels de gouvernement se sont élevés contre un marxisme jugé hégémonique, et ce, même avant que la gauche ne s’empare du pouvoir. Il n’en demeure pas moins que la fonction de l’intellectuel de gouvernement est énoncée autrement ailleurs : il s’agit plutôt de guider l’opinion. Peut-on vraiment identifier l’opinion au pouvoir? Tout le problème, me semble-t-il, est que Noiriel semble hésiter sur le statut de l’énoncé « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés ». D’une part, il estime qu’il s’agit de la matrice de la variété des réponses apportées par les intellectuels français au problème de la légitimité de leurs interventions. Mais, d’autre part, il en vient à traiter cette maxime comme étant la définition d’un intellectuel, ce qui l’oblige à forcer le trait pour que certains de ses intellectuels soient conformes à cette définition. Or, il me semble qu’on ne peut avoir l’un et l’autre. Il me paraît plus fécond d’en rester au principe de la matrice, sans chercher à en faire l’unique matrice des réponses apportées par les intellectuels. On devrait donc pouvoir ouvrir la porte à d’autres familles de stratégies pour concilier le savant et le politique.

J’ajouterai que de cette limitation en découle une autre, sur laquelle je serai bref. Elle tient au format du livre, centré sur le point de vue des intellectuels dans leurs stratégies de légitimation. Cette limitation rend difficile de discerner des stratégies de conciliation du savant et du politique qui prendraient leurs racines dans l’initiative d’acteurs hors des milieux universitaires. Ainsi, les initiatives politiques pour recruter des savants, de même que les initiatives privées pour faire tenir aux savants un discours politique (les thinks thanks et fondations privées, par exemple), demeurent sous-traitées. Une étude située hors du contexte français aurait peut-être permis de mieux mettre en évidence de tels phénomènes, mais elles ne sont pas pour autant absentes de l’Hexagone.

Je terminerai sur une note rapide sur la pertinence de l’adaptation du propos en contexte québécois. Noiriel prend la précaution de situer l’émergence de l’intellectuel dans des évolutions qui, sans être identiques, sont similaires dans l’ensemble des pays d’Occident. Quelques indications, dans le livre lui-même ou ailleurs dans l’œuvre de Noiriel, permettent de cerner des éléments de transposition en contexte étasunien. Le principal facteur de différence, dans ce cas, étant que la démographie et l’ampleur du système universitaire étasunien produit un monde intellectuel moins centralisé et plus éclaté. Les liens d’interdépendances des intellectuels entre eux seraient donc plus relâchés. Au Québec, il faudrait partir de caractéristiques intermédiaires : notre système universitaire est à la fois plus décentralisé que le français et surtout plus petit. Quelles sont les conséquences de ces facteurs? Je ne saurais l’affirmer en toute certitude. J’avancerai cependant qu’il tend à produire des intellectuels forcés à faire preuve de plus d’éclectisme et à franchir plus souvent les frontières entre les différents rôles possibles.

Repenser le problème de l’anti-intellectualisme

Dans le premier billet que j’ai consacré à Dire la vérité au pouvoir, de Gérard Noiriel, je présentais les conditions d’émergence de la figure publique de l’intellectuel à la fin du XIXe siècle, telle que l’auteur l’expose dans le premier chapitre de ce livre. Dans le second billet, je présentais les principaux types d’intellectuels qu’il exposait dans la suite du livre, en les confrontant aux réflexions qu’il avait déjà exprimées dans trois différents chapitres de Penser avec, penser contre. Je devais faire un dernier billet pour compléter cette série, consacré à des réflexions éparses qui me sont venues à l’esprit, mais en y repensant je me suis dit que ces réflexions éparses risquaient de nuire au potentiel de discussion de chacune d’entre elles. Je fragmenterai donc ces différents billets, mais en établissant à l’avance leur nombre et leurs thèmes. En premier lieu, j’aborderai la question de l’anti-intellectualisme. En second lieu, je reviendrai sur certaines limites que je crois percevoir dans la méthode d’analyse de Noiriel et donc dans sa typologie. En troisième lieu, je tenterai un lien hypothétique avec les questions étudiantes. Enfin, je tenterai une esquisse très intuitive de ce qui distingue le milieu intellectuel français du milieu intellectuel québécois.

La première réflexion, et sans doute la plus importante, concernera donc l’anti-intellectualisme. Évoluant dans le milieu universitaire depuis longtemps, je me souviens avoir entendu et émis des lamentations sur le thème de la « montée de l’anti-intellectualisme » ou de « l’anti-intellectualisme québécois » depuis aussi longtemps que j’y suis. Selon le ton adopté, cette litanie laisse supposer que l’anti-intellectualisme serait propre, soit à une époque, soit à une culture donnée, soit aux deux. Elle laisse en tout cas supposer que les intellectuels seraient les victimes d’un anti-intellectualisme qui n’aurait rien à voir avec eux. Or, le livre de Noiriel remet radicalement en cause cette lecture de l’anti-intellectualisme. En effet, si, comme il le pense, l’intellectuel surgit d’une disposition spécifique des institutions qui sépare l’activité savante de l’activité politique, alors l’intellectuel et l’anti-intellectualisme ne sont que deux faces d’une même pièce.

Vu du Québec, ce constat n’est pas banal, notamment parce qu’il remet en cause une certaine vision mythique de la France que les Québécois véhiculent souvent (à laquelle je ne croyais plus depuis longtemps, puisque vivre en France a quelques effets) selon laquelle l’Hexagone, patrie des intellectuels, ne connaîtrait pas ou peu ce fléau de l’anti-intellectualisme (1). En réalité, l’anti-intellectualisme est aussi profond en France que l’est l’intellectualisme. C’est vraisemblablement parce que le déficit de légitimité de l’intervention savante en politique est d’autant plus ancré dans le républicanisme français que les intellectuels français ont développé des stratégies de légitimation aussi vigoureuses. Au fil des pages de Dire la vérité au pouvoir, on réalise que les luttes que se sont livrés les intellectuels de types différents (2) ont certainement contribué à miner l’ensemble des stratégies de légitimation intellectuelles. Mais, au surplus, on se rend compte que la question fondamentale qui est posée aux savants qui interviennent dans l’espace public est parfaitement légitime : au nom de quoi? Les réponses apportées par les intellectuels à cette question sont cruciales, car c’est d’elles que dépend la place qu’on fera au savoir dans le monde politique. C’est pourquoi il convient également à l’intellectuel d’écarter toute réaction effarouchée face à l’anti-intellectualisme et de prendre toute la mesure de la question et les failles respectives des diverses réponses apportées. Croire que la position de l’intellectuel en politique va de soi est sans doute la pire erreur qu’on puisse faire.

À bien lire Noiriel, on voit qu’il faut poser le problème d’une éventuelle « montée de l’anti-intellectualisme » différemment et plutôt interroger la situation des intellectuels eux-mêmes. En un sens, si l’intellectuel existe par son travail de légitimation, supprimer les causes de son déficit de légitimité supprimerait en même temps la figure même de l’intellectuel. Mais serait-ce un mal? la figure du savant, elle, pourrait bien survivre à celle de l’intellectuel. Quoiqu’il en soit, cette perspective demeure purement hypothétique. Ce qui importe surtout, c’est de prendre la mesure du défi posé: éviter que le savoir ne soit l’objet de manipulations politiques tout en s’assurant que le savoir alimente et rehausse nos débats publics. Pour cela, il faudrait mettre sous la loupe nos méthodes pour lier savoir et politiques et déterminer laquelle remplit le mieux cette ambition démocratique.

Note:

(1) Une récente émission de Radio-Canada animée par Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau — je remercie Ianik Marcil dont l’intéressant billet m’a permis d’en prendre connaissance — aborde en profondeur cette question des intellectuels. On y discute de quelques clichés que j’ai abordés dans ce billet, la discussion n’évite pas toujours l’écueil d’analyser l’intellectualisme et l’anti-intellectualisme comme deux phénomènes distincts, mais elle flirte aussi avec les analyses noiréliennes en posant de différentes manières la manière dont les universitaires investissent le champ du politique. Toutefois, on note que la plupart des définitions proposées de l’intellectuel (celle de Le Goff excepté) au cours de cette émission correspondent en fait à des justifications, telles que les analyse Noiriel. En diffusant de nombreux extraits d’entrevues d’intellectuels québécois de la Révolution tranquille, cette émission montre à l’œuvre les exercices de justifications de même nature que celles qu’identifie Noiriel. Il faudrait les étudier systématiquement pour voir si la typologie est la même, mais d’emblée le problème fondamental semble identique, hier comme aujourd’hui : la légitimité de l’intellectuel et la nature de son rôle demeurent problématiques, car ils logent dans un espace social indéfini.

(2) Je dis de type différent davantage que de partis opposés, car il semble que l’affiliation politique soit moins décisive que le type de stratégie adopté pour lier savant et politique. C’est particulièrement vrai pour les intellectuels de gouvernement qui, de droite ou de gauche, modèrent leurs critiques les uns envers les autres, car ils évoluent dans les mêmes réseaux de pouvoir. Non seulement cette situation les amène à tisser des liens d’interdépendance (ils veulent que leurs collègues les invitent dans leurs colloques après tout), mais puisqu’ils partagent une même vision des liens entre le savant et le politique, ils peuvent respecter leurs collègues qui adoptent la même ligne de conduite qu’eux. Il en va autrement, par exemple, des intellectuels révolutionnaires pour qui le comportement des intellectuels de gouvernement est parfaitement illégitime.

Des types d’intellectuels

Mon précédent billet sur Dire la vérité au pouvoir, livre de Gérard Noiriel portant sur l’histoire des justifications utilisées par les intellectuels pour leurs interventions publiques, présentait l’ouvrage et le premier chapitre (sur quatre) de celui-ci. Si j’ai consacré tout un billet à un seul chapitre, c’est que celui-ci présente l’essentiel de ce qu’il y a à comprendre, d’un point de vue théorique, sur le sujet, en présentant la configuration sociale spécifique qui a donné naissance à la figure publique de l’intellectuel. Les trois chapitres suivants, consacrés chacun à un profil type d’intellectuel et son évolution à travers le temps, illustrent à leur manière la thèse principale (dans ce billet, tous les numéros de pages sans précision de volume renvoient à ). Dans ce billet, j’exposerai les différents profils analysés à l’intérieur de ces chapitres, pour y ajouter des éléments que Noiriel avait discutés à propos de l’engagement intellectuel dans Penser avec, penser contre, en particulier dans les chapitres consacrés à Pierre Bourdieu, Michel Foucault et Richard Rorty.

L’intellectuel révolutionnaire

L’intellectuel révolutionnaire est celui qui prend la défense des travailleurs en prônant l’action révolutionnaire. Les prototypes de ce type d’intellectuel, Sorel et Peguy pour la première génération, Nizan et Sartre pour la seconde, sont des marxistes en rupture avec le milieu universitaire, qu’ils accusent d’avoir trahis les travailleurs pour se mettre au service de l’État. C’est là la double compétence dont ils se targuent pour investir le débat public : leur connaissance du marxisme mis au service de l’action révolutionnaire, par la destruction de l’idéologie bourgeoise, et leur connaissance intime du milieu universitaire, dont ils sont sortis pour vivre comme les travailleurs, dans la pauvreté. Cette rupture avec le milieu universitaire et l’utilisation des compétences philosophiques et littéraires acquises lors de leurs études leur permettent de faire le lien entre le savant et le politique. On peut également identifier des intellectuels révolutionnaires de droite, prônant la destruction de la IIIe République et sympathiques au national-socialisme, mais historiquement, ils échouèrent largement dans leur travail de légitimation en raison de leurs liens avec les milieux mondains.

C’est Jean-Paul Sartre qui a donné sa version la plus achevée à la réflexion des intellectuels révolutionnaires sur le rapport entre savant et politique, en publiant en 1970 le Plaidoyer pour les intellectuels. Sartre revendique la posture de « celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » et de l’écartèlement entre les classes bourgeoises et prolétaires. Si l’intellectuel révolutionnaire est issu des milieux bourgeois et/ou formé par eux, alors il ne peut remplir sa mission révolutionnaire qu’au prix d’une trahison et d’un travail sur soi. Parce qu’ayant déjà trahi, il apparaît forcément comme suspect, mais c’est ce phénomène même qui lui permet de revendiquer une posture universelle (pp.97-102): n’était parfaitement identifié à aucun groupe, il est en quelque sorte de tous.

À l’époque même de la publication du Plaidoyer, la dernière grande génération d’intellectuels révolutionnaires, représentée notamment par Régis Debray, était en voie d’être éclipsée par de nouvelles figures d’intellectuels. Le descendant le plus direct du révolutionnaire, c’est l’intellectuel critique. Contrairement au révolutionnaire, l’intellectuel critique ne rompt pas avec le milieu universitaire pour vivre parmi les prolétaires. Les intellectuels critiques estiment qu’il n’est pas de leur ressort d’instruire les masses du fait qu’elles sont dominées, mais de détruire les idéologies dominantes afin de laisser la voie libre à la révolte des masses. Pour eux, c’est le carcan idéologique qui emprisonne les dominés qui empêche ces derniers de se révolter contre l’oppression. C’est pourquoi ils considèrent leur philosophie critique comme une action de dénonciation politique. C’est également pourquoi ils élaborent généralement des systèmes de pensée polyvalents, qui doivent leur permettre d’attaquer toute forme de pensée jugée oppressive. Les Derrida, Foucault (dans la première partie de sa carrière), Deleuze et Rancière sont des exemples de ce type d’intellectuel. Chez les historiens, on retrouve Albert Mathiez et Pap Ndiaye.

L’intellectuel de gouvernement

Les intellectuels de gouvernement se situent à l’opposé des intellectuels révolutionnaires. Ils cherchent à améliorer le sort du peuple en intégrant les réseaux du pouvoir et en participant au gouvernement. Leurs réseaux denses les amènent à effectuer des tâches souvent influentes pour le compte du gouvernement, tel que l’élaboration du programme scolaire d’histoire de la IIIe république dans le cas de Charles Seignobos ou les cours d’éducation civique dans le cas d’André Siegfried. À partir de la fin des années 1970, suivant l’exemple de Raymond Aron avec plus ou moins de bonheur intellectuel, mais un succès certain, les « nouveaux philosophes » se donnent pour tâche de « combattre le totalitarisme » (réel ou imaginaire). Ces intellectuels profitent de la conjoncture, qui liquide le travailleur industriel traditionnel et permet la redéfinition des « opprimés » qu’il s’agit de défendre. En s’immergeant dans leur travail médiatique, ils en viennent généralement à négliger d’effectuer des recherches originales et s’attirent souvent le mécontentement de chercheurs de métier (Febvre contre Seignobos, Kaplan et Rébérioux contre Furet). Mais surtout, en s’immergeant dans les réseaux de pouvoir, ils en sont venus à se confondre avec celui-ci. Comment pourraient-ils donc « dire la vérité au pouvoir »? Ces causes expliquent la crise des intellectuels de gouvernement, néanmoins toujours fort présents dans les médias, à partir de la grève des cheminots en 1995.

L’intellectuel spécifique

L’expression « intellectuel spécifique » et sa définition proviennent de Michel Foucault, lorsqu’il s’est éloigné de la posture d’intellectuel critique, mais Noiriel insiste pour faire remonter le comportement de l’intellectuel spécifique à Émile Durkheim. D’après Noiriel, « L’intellectuel spécifique est un universitaire qui accepte de prendre la parole en public pour poser autrement les problèmes d’actualité, car il est convaincu que, dans une société démocratique, l’enjeu décisif des luttes de pouvoir se situe du côté des questions plutôt que des réponses. » (pp.209-210) Souvent déçu ou méfiant de la politique, l’intellectuel spécifique maintient sa réserve d’universitaire sur des thèmes dont il n’est pas spécialiste et n’intervient que lorsque les arguments qu’il avance sont le fruit d’une compétence spécifique, qui n’est pas à la portée de tous. L’intellectuel spécifique cherche à éviter les lieux communs du débat en le transformant en question scientifique qui pourrait lui permettre de l’éclairer autrement et de relever la réflexion à son sujet. Durkheim, Bloch, Lévi-Strauss, Foucault et Bourdieu sont présentés par Noiriel comme des exemples marquants de cette posture, à laquelle il s’identifie lui-même.

Notes sur les analyses sur Foucault et Bourdieu

Il faut noter que les analyses sur Foucault et Bourdieu, qui sont proposées dans ce livre , ne sont pas pleinement cohérentes avec celles qu’on a pu consulter les chapitres qui leur étaient consacrés dans Penser avec, penser contre. Alors que Bourdieu est présenté dans Dire la vérité au pouvoir comme un archétype de l’intellectuel spécifique qui a basculé en 1995 dans la posture de l’intellectuel critique, Penser avec, penser contre montrait des ambivalences plus profondes. Dans ce chapitre, on voyait Bourdieu hésitant et endossant le rôle de l’intellectuel universel à la manière de Sartre (mais sans rompre avec le milieu universitaire, ce qui le rangerait parmi les intellectuels critiques) pour finalement, à la toute fin de sa vie, regretter ce choix. La posture d’intellectuel critique de Bourdieu serait la conséquence logique d’un choix méthodologique, celui d’avoir privilégié la synthèse théorique sur le renforcement de la communauté des savants comme moyen de passer du particulier à l’universel. Cette analyse aidait à comprendre que Noiriel insiste tant sur l’autonomie de la communauté savante (pp.148-155). Le chapitre consacré à Michel Foucault le montre oscillant entre trois positions, celle d’intellectuel universel (mais son modèle est Barthes plutôt que Sartre, dont Foucault avait de multiples raisons de vouloir se distancier), puis celle d’intellectuel spécifique et enfin, celle de « chercheur engagé ». Or, ce terme de « chercheur engagé » disparaît dans Dire la vérité au pouvoir. Qu’est-il devenu? En premier lieu, les analyses abrégées sur le chercheur engagé sont annexées aux pages consacrées à Foucault dans le chapitre sur l’intellectuel spécifique. Mais surtout, la définition de celui-ci donnée au début de ce chapitre est rapprochée de celle du chercheur engagé. Pour le comprendre, il faut comparer les définitions de l’intellectuel spécifique données dans chacun des deux livres. Dans Penser avec, penser contre, le rôle de l’intellectuel spécifique, tel que défini par Foucault, est d’effectuer des recherches sur les conflits du moment, d’élaborer une généalogie des luttes et fournir aux militants le résultat de ses recherches afin qu’ils puissent les utiliser pour « prendre la parole en montrant, grâce à l’histoire, le caractère arbitraire, infondé des arguments avancés par les gouvernants et les experts afin de discréditer leur combat. » (p.162). Ce faisant, l’intellectuel spécifique retourne le pouvoir qui résulte de la « politique de la vérité » contre les gouvernants (p.168). Or, cette définition de l’intellectuel spécifique ne correspond qu’imparfaitement à celle qu’on trouve dans Dire la vérité au pouvoir et correspondrait davantage à ce que font les intellectuels critiques. Au contraire, le « chercheur engagé » décrit dans Penser avec, penser contre, est attaché au principe de compétence, à l’autonomie du monde savant et à la problématisation de ses recherches, correspond mieux à l’intellectuel spécifique décrit dans Dire la vérité au pouvoir. Il y a donc, entre les deux livres, un jeu de transfert de sens, auquel il faut prendre garde si on veut lire davantage qu’un seul livre de Noiriel.

Mais venons-en à la conclusion de Dire la vérité au pouvoir. Elle montre combien le Noiriel qui, dans Penser avec, penser contre, privilégiait la posture du chercheur engagé parce qu’elle permettait de mieux affirmer l’autonomie du monde savant par rapport aux discours politiques et médiatiques, privilégie l’intellectuel spécifique pour les mêmes raisons dans Dire la vérité au pouvoir (un autre indice du transfert de sens auquel je faisais allusion). Elle montre que le projet du livre est d’interroger l’avenir de l’intellectuel spécifique. À ses yeux, la posture de l’intellectuel spécifique a été la plus malmenée par l’avènement de « la démocratie du public » , car les médias de masse imposent au débat un format qui n’est pas adapté aux ambitions de cette forme d’intervention. Aussi l’intellectuel spécifique devrait-il réfléchir à de nouvelles formes d’interventions, qui puissent atteindre le public en contournant le carcan médiatique. Mais la crise de l’intellectuel spécifique est plus profonde, car elle repose aussi sur une faille dans sa stratégie de légitimation :

Si les intellectuels spécifiques veulent défendre plus efficacement les idéaux auxquels ils croient, il faut aussi qu’ils affrontent la contradiction sur laquelle ils ont construit leur identité, mais qui a constamment miné leur légitimité. Prétendre « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » c’est, qu’on le veuille ou non, cautionner une forme d’inégalité dans l’espace public en invoquant le privilège du savoir. Certes, les intellectuels spécifiques, depuis Durkheim jusqu’à Bourdieu, ont récusé ce privilège en affirmant qu’en transmettant leur savoir aux citoyens, ils offraient à ces derniers des moyens leur permettant de se libérer et de se réaliser. Mais aucune preuve empirique n’a été apportée pour justifier le bien-fondé de ce type de justification. (p.272)

C’est pourquoi, en conclusion, Noiriel appelle à une réflexion sur un modèle d’intellectuel développé aux États-Unis, notamment par Richard Rorty, qu’il appelle l’ironiste libéral : « L’“ironiste” est celui qui a des doutes sur son propre “vocabulaire final” (1); et le “libéral” celui qui considère que la cruauté (l’humiliation) est la pire des souffrances que l’on puisse infliger à autrui. » (p.273)

Cette définition pourrait être augmentée de ce que Noiriel disait de l’ironiste dans le chapitre qu’il a consacré à Rorty dans Penser avec, penser contre :

Un « ironiste » est un individu qui ressemble à George Orwell, quelqu’un qui pense que la meilleure façon d’effectuer des retouches sur lui-même consiste à nouer des liens de solidarité avec les gens qui l’entourent. L’ironiste n’est pas sûr de son vocabulaire final. Il a donc besoin de parler aux autres, car « seule la conversation lui permet de gérer ses doutes, de savoir où il en est, de garder à sa toile de croyances et de désirs une cohérence suffisante pour lui permettre d’agir. » »

D’après Rorty, les artistes sont mieux à même que les intellectuels d’exposer les souffrances des opprimés. Le rôle des intellectuels serait « de contribuer à l’élargissement du “nous” des citoyens en poursuivant le processus qui a conduit les hommes à s’identifier d’abord à leur famille, puis à leur communauté villageoise, puis à leur nation, etc. » (p.273) Sans prétendre qu’il faille adopter le modèle de l’ironiste libéral tel quel, Noiriel estime qu’il doit permettre d’ouvrir une réflexion sur ce qui manque par-dessus tout aux intellectuels spécifiques, soit les moyens de s’assurer une réception au-delà des cercles d’initiés. Ces conclusions, qui profitent de la réflexion historique esquissée dans l’ouvrage pour inviter à repenser autrement le rôle de l’intellectuel, montrent que Dire la vérité au pouvoir est bien l’ouvrage d’un intellectuel spécifique.

Note :

(1) La définition de « vocabulaire final » n’est malheureusement pas précisée dans Dire la vérité au pouvoir, bien qu’elle revienne pour analyser quelques penseurs, en particulier Rancière, puis lorsque Noiriel aborde Rorty. C’est à ce dernier qu’il a emprunté cette expression, dont le sens peut être trouvée dans Penser avec, penser contre : le « vocabulaire final » d’un philosophe est une œuvre en propre, personnelle (au risque de rompre avec le l’ensemble de la philosophie?) .

Bibliographie

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L’intellectuel situé

Dans l’introduction du premier tome de son immense Histoire sociale des idées au Québec, Yvan Lamonde écrivait que l’une de ses motivations principales avait été de se situer lui-même dans le paysage historique des idées. Il utilisait l’image de la clairière, métaphore des défricheurs qui s’offrent un lieu habitable et un horizon pour travailler . Une ambition similaire m’a paru transpirer du petit livre de Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir, les intellectuels en question. L’image de la clairière s’impose moins, d’une part parce que l’image du défricheur est moins présente dans l’imaginaire du continent européen, d’autre part parce qu’on ne peut pas dire que la France manque d’histoire des idées ou des intellectuels. Ce n’est donc pas là un ouvrage qui impose un nouveau champ de recherche. Néanmoins, l’ambition de l’auteur demeure de se situer au sein d’une histoire donnée. Les échos entre l’expérience de l’auteur et son analyse sont évidents, jusque dans l’angle d’approche choisi : examiner la tension, dans la situation d’intellectuel, entre l’action politique et la recherche de la vérité et analyser les justifications utilisées par les intellectuels pour légitimer leurs interventions dans l’espace public. Noiriel justifie ce choix ainsi :

Au départ, j’ai fait ce choix [de privilégier les universitaires dans son enquête] parce que je voulais analyser la tension, que j’ai souvent éprouvée personnellement, entre deux types d’aspirations contradictoires, à savoir le désir de vérité et le souci de l’action. J’ai tenté de montrer que cette tension était caractéristique de l’universitaire désireux de faire entendre sa voix dans l’espace public. C’est une conséquence de la séparation du savant et du politique qui s’est institutionnalisée en France à la fin du XIXe siècle, en créant du même coup un vide dans l’espace public. « L’intellectuel » a surgi pendant l’affaire Dreyfus pour combler ce vide, mais il n’a pas réussi pour autant à résoudre la contradiction qui lui a donné naissance.

Le matériel empirique utilisé puise abondamment dans les précédents travaux de l’auteur : la confrontation de Durkheim et Bloch avec l’antisémitisme de leur époque avait été commentée dès Le creuset français, le rôle des historiens sous la troisième république (notamment Seignobos) était commenté dans Sur la « crise » de l’histoire, les conceptions de l’engagement intellectuel de Bourdieu et Foucault avaient fait l’objet de premières analyses dans Penser avec, penser contre, etc… en revanche, certaines analyses (par exemple sur Sartre, Mathiez, Rancière, Furet, Rémond, Finkielkraut ou Lévi-Strauss) m’étaient moins familières, mais je n’ai pas lu l’ensemble des livres de l’auteur. Sans tenir de compte exact, l’essai de Noiriel repose sur l’analyse d’environ 15 à 20 trajectoires d’intellectuels de la fin du XIXe siècle au début du XXIe siècle. Pour ne pas être mesquin, il faut dire qu’il s’attache aussi beaucoup aux institutions qui ont soutenu leur action et que de nombreux autres noms apparaissent dans le voisinage des intellectuels qui font l’objet des principales analyses. Il n’ignore donc pas la présence de nombreux intellectuels de seconde ou troisième zone dans le paysage. Il reste qu’il s’attache tout particulièrement à l’analyse de trajectoires canoniques et qu’on ne saurait considérer que l’intérêt de l’ouvrage repose sur l’ampleur de l’étude empirique ou l’apport de nouvelles données. C’est donc l’angle d’attaque et l’originalité de l’analyse qui en fait le principal intérêt. Cet intérêt théorique comporte également une valeur militante (1), puisque l’objectif est de proposer une analyse des défis qui attendent les intellectuels français (2).

Genèse de l’intellectuel

Mais avant de faire l’histoire de cette « tension » entre désir de vérité et souci de l’action, il fallait d’abord en montrer la genèse, qui coïncide avec l’origine des intellectuels en France. Le terme « intellectuel » apparaît avant l’affaire Dreyfus, désignant « ceux qui exerçaient des activités censées mobiliser « l’intellect ». Toutefois, l’affaire Dreyfus a changé la donne en désignant de ce mot « parmi les professions intellectuelles, la petite minorité de ceux qui s’engagent dans les combats civiques de leur temps, au nom d’un idéal de vérité et de justice » (p.14). Mais l’intellectuel ainsi désigné à partir de l’affaire Dreyfus se démarque de ceux à qui cette définition aurait pu s’appliquer (les philosophes des Lumières et leurs héritiers directs du XIXe siècle) en ce qu’il est d’abord un spécialiste. Au contraire des intellectuels dreyfusards et postérieurs, ces prédécesseurs ne ressentent guère de tension entre « la réflexion et l’action » :

Fortement imprégnés par la philosophie des Lumières, ce sont des « hommes complets » : à la fois savants, journalistes et militants politiques. Dans leur jeunesse, ils se sont tournés vers les deux disciplines que les nouvelles universités [du XIXe siècle, postérieures à la fondation de l’université de Berlin sous la direction de Wilhelm Von Humboldt] ont consacrées, la philosophie et l’histoire, pour y puiser des connaissances et des arguments qu’ils vont mettre ensuite au service de leur engagement partisan. (p.20)

Cette réalité correspond à la première étape des régimes représentatifs, celle que Bernard Manin appelle « le parlementarisme », qui correspond à l’époque du suffrage censitaire . La mise en place, sous la Troisième République, du suffrage censitaire et de la démocratie de partie sera décisive pour la naissance de l’intellectuel contemporain. Cette transformation tend à « professionnaliser » la politique, c’est-à-dire que les politiciens doivent désormais se consacrer à temps plein à cette activité pour espérer y avoir quelque succès. Parallèlement, l’école républicaine accomplit un travail d’alphabétisation des masses, ce qui favorise une transformation considérable de l’espace public. Les médias se professionnalisent et se structurent en journaux de masses et publications spécialisées à destination du public lettré. Enfin, les enseignants-chercheurs des universités tendent, pour leur part, à se spécialiser, comme en témoignent en particulier les sociologues, qui affirment leur autonomie à la fin du XIXe siècle par rapport aux philosophes et aux historiens. L’idée s’impose alors au monde universitaire qu’une connaissance valable est toujours une connaissance spécialisée (c’est notamment affirmé par Durkheim et Weber, cités en page 37). L’ère de « l’homme complet » s’achève, car il n’est plus possible à ce dernier de développer des connaissances suffisantes dans un domaine pour rivaliser avec un spécialiste, comme le montre la manière dont l’historien François-Alphonse Aulard démoli les thèses d’Hippolyte Taine (polémique analysée aux pages 47 à 50). Cette spécialisation est l’élément final qui rend possible l’émergence de la figure de l’intellectuel, car le spécialiste, pour élaborer les questionnements spécifiques de sa discipline, doit travailler à l’écart du monde politique.

Cette séparation de la sphère savante et de la sphère politique pose en termes neufs le problème de la finalité de la science. Durkheim et Weber sont convaincus que, pour expliquer le fonctionnement de la société, il faut que les savants développent leurs propres questionnements scientifiques, quitte à transmettre ensuite aux non-spécialistes, par le biais de l’enseignement ou des conférences publics, les connaissances ainsi produites. Mais ce point de vue est contesté par ceux qui estiment que les universitaires doivent aussi répondre aux questions que leur posent les gouvernants (ou les journalistes) et proposer des solutions aux problèmes du moment. La finalité de la science prend ici la forme de l’expertise. (p.38)

Ces différents ingrédients, une fois réunis, font émerger les intellectuels à partir du problème de leur légitimité. Payés par les deniers publics, disposant de compétences spécifiques inaccessibles au grand public et censés demeurer dans leur réserve, ils interviennent pourtant massivement dans l’affaire Dreyfus en signant la pétition demandant la révision du procès en y précisant leur métier et leur grade. D’où la grande question à partir de laquelle les anti-dreyfusards les attaqueront : au nom de quoi ces gens interviennent-ils dans les affaires d’un juge qui n’a pas sollicité leur avis et prétendent-ils intervenir dans le débat public? Les intellectuels ne seraient-ils pas, au fond, des « aristocrates de la pensée », selon le mot de Barrès? Les intellectuels dreyfusards inverseront l’accusation en affirmant que dire la vérité au pouvoir leur permet de rendre justice. Mais l’accusation portée contre eux, qui résulte du partage des compétences entre savant et politique affirmé à la fin du XIXe siècle, demeure. C’est pourquoi les intellectuels devront constamment, au cours de leur histoire, effectuer un travail de légitimation de leurs interventions. C’est cette histoire que retrace Gérard Noiriel qui, en analysant les stratégies qu’ils utilisent pour occuper l’espace ouvert entre savant et politique ainsi que les arguments de légitimation qu’ils emploient pour justifier leur action, dresse une typologie des intellectuels tout en prenant garde aux transformations de configurations tout au long du XXe siècles. Parmi celles-ci, l’émergence d’une nouvelle phase de l’histoire des gouvernements représentatifs, celle que Manin appelle « la démocratie du public »  , marquée par les médias de masse (puis d’internet) et le brouillage des frontières entre les compétences, offre aux intellectuels une marge de manoeuvre beaucoup plus élevée, tout en les contraignant à des formats qui ne leur conviennent pas toujours. Reste que, même dans la démocratie du public, ces derniers sont aux prises avec le problème de la manière de faire le lien entre activité savante et activité politique, tout en justifiant de prendre la parole au-dessus du citoyen moyen. La thèse suggérée par le titre de la seconde version (« Dire la vérité au pouvoir ») est que l’ensemble des justifications produites par les intellectuels français pour justifier leur existence est des variations issues d’une même « matrice » qui se formulerait « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés ». De cette matrice, trois familles de justifications seraient issues, toujours en vigueur aujourd’hui: « Critiquer le pouvoir, gouverner l’opinion, éclairer les citoyens » (p.69). Dans un prochain billet, j’exposerai les principaux types d’intellectuels analysés par Noiriel. Puis, dans un autre billet, je reviendrai sur quelques réflexions éparses qui me sont venues en tête à la lecture de ce livre.

Notes

(1) Impression renforcée par deux indices : le sous-titre des Enfants maudits de la République, première édition parue chez Fayard, était L’avenir des intellectuels en France, annonçant un ouvrage tourné vers l’avenir. Par ailleurs, la réédition de l’ouvrage s’est faite aux éditions Agone, une coopérative qui se spécialise dans les ouvrages politiques et critiques.

(2) Noiriel signale par ailleurs trois différences entre l’édition originale et sa réécriture (voir pages 7 et 8). La première est que les polémiques entourant la grève des cheminots l’avaient poussé, dans la première version, à justifier a posture de « l’intellectuel spécifique », qui à cette époque était attaquée à travers la personne de Pierre Bourdieu, sans insister suffisamment sur les « limites » de cette figure, sur laquelle il revient dans Dire la vérité au pouvoir. La seconde est qu’il « succomb[ait] parfois à la tentation de proposer une nouvelle “histoire des intellectuels” », ce qui détournait l’attention de l’objet principal de l’ouvrage, l’analyse des arguments avancés par les intellectuels pour justifier leurs interventions publiques. N’ayant pas lu Les fils maudits de la République, je ne peux dire quelle est l’envergure de la réécriture qu’implique ce recentrage, Noiriel n’étant lui-même pas très précis à ce sujet. La troisième différence réside dans la prise en compte plus approfondie, dans Dire la vérité au pouvoir, des transformations du monde récent, à travers l’analyse des polémiques sur les lois mémorielles.

Bibliographie

{1779142:B4WJMB93};{1779142:BECBFWRA};{1779142:KQ3XRUJG};{1779142:KQ3XRUJG} chicago-fullnote-bibliography default asc 0 102