Des armées prénationales

Après l’écriture de mon billet sur la nationalisation des sociétés, j’ai commencé à faire des liens avec quelques annotations que j’ai fait sur l’histoire militaire, qui portaient sur la composition des armées avant l’époque contemporaine. C’est en particulier à la lecture d’un ouvrage de Geoffrey Parker, La révolution militaire, que j’ai pu saisir la différence fondamentale entre la nature des armées d’Ancien Régime et celle des armées nationalisées. En lisant entre les lignes de l’ouvrage, il est possible d’entrevoir comment la destinée réservée au simple soldat fait prisonnier dans la bataille peut constituer un marqueur particulièrement fort des différences entre les deux réalités militaires, celle qui marque l’affrontement des princes et celle qui marque l’affrontement des peuples. Les annotations qui suivent ne constituent pas une étude systématique du phénomène et comportent de nombreuses failles. Mais elles illustrent quelques orientations qu’on peut donner à une réflexion sur l’évolution du phénomène militaire, en particulier entre l’époque moderne et l’époque contemporaine, le XIXe siècle faisant office de période de transition entre les deux.

Partons d’un exemple lointain. Puisé dans le monde musulman, il est facile d’en donner une interprétation « exotique », mais comme on le verra, sa logique n’est pas étrangère à celles qu’on retrouve en Occident à d’autres époques. À l’occasion d’un raid victorieux contre Narbonne mené en 793, « les musulmans emmenèrent des captifs qui furent ensuite employés comme soldats dans la garde du souverain omeyyade. Évariste Lévi-Provençal fait en effet allusion à plusieurs reprises à cent cinquante Narbonnais qui constituaient la garde personnelle de l’émir al-Hakam Ier. » . Il faut rester prudent dans l’interprétation de cet épisode, car nous n’avons pas de précisions sur l’âge des captifs. De très jeunes captifs ont pu être élevés comme musulmans, au sein de la maison de l’émir, et être attachés à son service. Il existe des exemples de ce type de soldats-esclaves dans le monde musulman (mais surtout turc), avec diverses variations, incluant parfois, pour ceux-ci, des possibilités d’avancement social considérables (ainsi les atabeks et janissaires turcs). Il est toutefois également plausible que ces captifs narbonnais aient été adultes, peut-être déjà entraînés, et engagés comme mercenaires par l’émir. Dans un cas comme dans l’autre, celui-ci se retrouvait avec une garde issue de l’extérieur des réseaux de pouvoir de son émirat, donc à la loyauté moins partagée.

La logique sous-tendant l’intérêt de ces soldats-esclaves est donc en partie similaire à celle pour laquelle de nombreux potentats italiens du Moyen Âge et de la Renaissance préféraient les mercenaires aux milices locales ou aux soldats fournis par la noblesse . Mais les mercenaires et auxiliaires étrangers ne formaient pas l’exception : sans être forcément le cœur des armées, ils constituaient une proportion importante de celles-ci de manière ordinaire. Pour l’époque moderne, Geoffrey Parker caractérisait ainsi le mode de recrutement :

[…] les engagements volontaires individuels ne furent jamais suffisants pour assurer la maintenance des armées dans une longue guerre. Les gouvernements eurent donc recours à trois procédés supplémentaires pour la levée des troupes : recrutement par unités entières en d’autres régions d’Europe, que l’on envoyait combattre loin de leurs foyers; enrôlement par le vainqueur des soldats d’une armée vaincue; et, si tous les autres moyens avaient échoué, conscription locale forcée. »

En conséquence, l’appartenance géographique ne constituait pas un prérequis d’engagement. On s’intéressait d’abord à la simple connaissance du métier des armes. Richelieu estimait qu’« il est presque impossible de mener à bien de grandes guerres avec les troupes françaises seules », et préconisait une armée comprenant 50 % de troupes étrangères. Ce nombre avancé par le cardinal se situait au-dessus de la proportion d’étrangers dans ses armées : c’est autour du cinquième des troupes « françaises » sous Louis XIII, Louis XIV et Louis XV qui étaient constituées d’étrangers, notamment des Irlandais, des Allemands et des Suisses. De même, les armées hollandaises, suédoises, bavaroises, anglaises et autres comprenaient des milliers d’engagés étrangers .

La place des mercenaires s’est peut-être accrue dans les armées européennes à partir du XIIe siècle. La « révolution commerciale » du XIIe siècle a facilité à la fois le déplacement des hommes et les échanges monétarisés. L’argent a ainsi eu une part plus grande dans la chose militaire. . Rendus à l’époque moderne, plusieurs des étrangers servant dans une armée donnée avaient été recrutés au sein même des armées ennemies après leur défaite. D’après Parker,

les volontaires les plus recherchés par tous les gouvernements n’étaient pourtant ni les oiseaux de geôles ni les amants de la gloire, mais les vétérans, ceux qui, ayant déjà pratiqué le métier des armes, étaient devenus des soldats de profession. Ces hommes-là passaient souvent d’une armée à l’autre, selon les circonstances ou occasions, et se faisaient bien payer. 

Les exemples de ces recrutements sont nombreux et transcendent même les frontières des religions. Certaines unités militaires, par exemple pendant la guerre de Trente Ans, pouvaient comprendre davantage d’étrangers que de locaux. Ainsi, les armées d’Ancien Régime n’étaient guère « nationales ».

Les méthodes disparates de recrutement, le taux élevé du gaspillage, de mobilité des hommes à tous les niveaux détruisirent peu à peu tout sens de l’identité de corps dans les formations récemment constituées. Au fur et à mesure que se dissolvait une unité, les hommes restés sur place étaient incorporés à d’autres formations, créant, ainsi que le notait dans son journal le Vénitien Marin Sanuto, au début du XVIe siècle, « des armées arche de Noé » : des volontaires et des criminels, des brigades internationales, des miliciens locaux, des vassaux, des hommes liges, des conscrits des pays les plus divers étaient assemblés, pêle-mêle. Les choses furent peu différentes au XVIIe siècle. Par exemple, en 1644, un régiment bavarois était composé de soldats de seize pays différents. Parmi eux, quatorze Turcs. Mais on peut tirer beaucoup de cette fragmentation. Une force aussi cosmopolite peut posséder beaucoup d’expérience militaire et d’efficacité. Tout au plus la variété des origines compliquait sans doute la transmission des ordres. Ceux qui étaient au contact des vétérans doutaient rarement de leur efficacité.

Parker note que les armées ainsi recrutées n’avaient une loyauté que toute relative et que les puissants ont rapidement cherché la solution dans les unités locales : « Ce fut pour éviter les dangers inhérents à cette philosophie [“nous servons notre maître honnêtement, quelque soit le maître”] que, très tôt, les États modernes tentèrent de lever au moins quelques formations exclusivement nationales au moyen de la conscription. » Ce serait un programme de recherche très intéressant que de tenter de cerner à quel point la tentative de constituer des armées « nationales » furent un succès avant la fin du XIXe siècle.

En l’état de mes connaissances, en effet, j’hésite à fixer une chronologie sur la nationalisation des opérations militaires. Henri Guillemin rappelle que des officiers opposés aux armées de la Révolution française notaient que les soldats français luttaient pour un idéal alors que les leurs ne luttaient que pour un souverain. La Révolution française pourrait alors être un moment de nationalisation des armées, et les armées (du moins en France) seraient alors à considérer comme un lieu de nationalisation précoce, puisque l’intégration générale à la communauté nationale se fit principalement à la fin du XIXe siècle, après la nationalisation des monnaies, le suffrage universel et la création de l’éducation nationale. Cette idée se retrouve dans l’Histoire de l’Europe publiée sur la direction de Carpentier et Lebrun:

Les royaumes européens […] ne mènent pas la même guerre que la France, dont les succès reposent sur une organisation militaire en rupture avec les traditions de l’Ancien Régime. Lazare Carnot est, dès l’an II, le constructeur de cette armée. La France compte sur le nombre. Certes le volontariat est un mythe, la République n’a pas été sauvée par l’élan spontané des citoyens. Mais les levées, puis la conscription, assurent des effectifs que n’atteignent pas les adversaires de la France et qui permettent de combattre en masse et sur plusieurs fronts. L’amalgame entre les jeunes recrues et les vétérans, les promotions rapides accordées aux plus valeureux des soldats, la propagande politique, l’esprit d’offensive à outrance, baïonnette au canon, inculquée à l’infanterie font de l’armée française un instrument militaire supérieur aux armées européennes. Enfin, seule la France mène une guerre nationale, l’armée ncarne les citoyens, alors que les rois conduisent une guerre monarchique et ne cherchent pas à s’appuyer sur les peuples de leurs États.

L’hypothèse doit toutefois être considérée avec prudence. L’enjeu de l’enracinement des soldats dans leur communauté comme facteur de loyauté est en effet assez ancien. Chez Machiavel, déjà, on note la préoccupation de s’assurer de la loyauté des soldats en appuyant l’État sur des milices de citoyens-soldats. Machiavel critiquait ainsi l’utilisation de mercenaires ou d’auxiliaires étrangers, dont la loyauté lui paraissait toujours suspecte, car ils ne combattaient pas pour une patrie (Le Prince, chapitres XII et XIII). Dans L’art de la guerre, il avançait volontiers qu’un homme de bien ne devrait jamais faire des armes un métier ni une république permettre que cela devienne le métier de certains de ses citoyens (Art de la guerre, p.17; ). Il reste que rien n’indique qu’une fois faits prisonniers, les miliciens des républiques ralliaient moins les rangs des armées victorieuses que les autres. Dans un système international où les armées composites étaient la norme et une cité état où l’intégration à la cité reposait largement sur les relations interpersonnelles, la capture agissait aisément comme un véritable déracinement. Ce déracinement, du reste, faisait suite à la logique même des armées, où la loyauté se nouait avec les compagnons d’armes et les officiers. On peut avancer l’hypothèse que le soldat était ainsi davantage intégré à son unité militaire qu’à sa cité. Les exemples avancés par Parker laissent deviner que l’embauche des soldats vaincus se faisait souvent par groupe plutôt que par individu. Les nombreuses troupes de mercenaires existant au cours des guerres d’Italie devaient sans doute en partie leur existence à de nombreux transferts d’une armée à l’autre, brisant tout lien de loyauté avec les patries, mais renforçant le lien au chef charismatique de la troupe. L’idéal de Machiavel se trouvait déjà compromis, d’autant que les miliciens nouvellement recrutés ne bénéficiaient pas de l’expérience au combat des mercenaires et formaient donc souvent des armées peu efficaces. Aussi devons-nous garder un doute à l’esprit lorsqu’on envisage de parler d’armées « nationales » dès la Révolution française. C’est d’autant plus vrai qu’il est difficile d’envisager une armée « nationale » alors que la société, elle, n’est pas encore parfaitement « nationalisée ». En effet, si le service militaire obligatoire se fait sur une base nationale, il s’agit d’une dissuasion puissante à l’identification à la nation . Il faudrait regarder de plus près les destinées des prisonniers de guerre, tant français qu’adversaires, pour trancher la question. Ce qui est certain, c’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle les indications de logiques « nationales » dans la composition des armées se font plus nombreuses. En particulier, on note l’apparition des camps de prisonniers dans les logiques de la guerre.

Les camps de prisonniers de guerre font désormais partie de notre imaginaire. Quelques œuvres de fiction d’envergures variables y prennent place et décrivent la vie des soldats capturés. Ceux de la Guerre de Sécession sont bien connus. Les amateurs de BD franco-belges se souviendront ce l’album La prison de Robertsonville dans la série Les tuniques bleues, qui se réfère à la prison d’Andersonville (voir aussi); Le bon, la brute et le truand évoque également les camps de prisonniers, cette fois des nordistes. Le film La grande évasion se situe dans un grand camp de prisonniers de la Deuxième Guerre mondiale. Les camps de prisonniers nous paraissent si naturels que nous nous interrogeons peu sur leurs conditions de possibilité. Il nous semble normal que les prisonniers de guerre soient emprisonnés, car ils sont des ennemis de la nation qui les a capturés. Leur détention, dirons-nous avec Wikipédia, « vise à les garder hors de combat ». Ces grands camps ne semblent être toutefois qu’une invention récente, résultant de conditions sociopolitiques bien précises. Pour qu’ils existent, il fallait d’abord qu’on ne puisse ni monnayer les prisonniers (soit comme otages, soit comme esclaves), ni qu’on puisse les recruter au sein de l’armée victorieuse et par ailleurs que la guerre soit continue et prolongée. Dans de telles conditions, les chefs militaires ne peuvent se débarrasser des prisonniers au fur et à mesure qu’ils les capturent. Dans un premier temps, la tentation a été forte de les insérer indirectement dans l’effort de guerre en leur faisant fabriquer des armes ou des provisions destinées au front. Les conventions de La Haye (1907) et Genève III (1929) se sont efforcées d’interdire ou au moins limiter ce recrutement indirect en précisant que les travaux auxquels les prisonniers pouvaient être astreints ne devaient avoir aucun rapport direct avec les opérations de guerre. Disposition limitée, car dans une économie de guerre, des travaux qui ne sont pas destinés à alimenter le front libèrent d’autres forces qui, elles, seront mises à profit pour l’effort de guerre. Il reste que ces dispositions des conventions sur les prisonniers de guerre révèlent beaucoup sur la puissance qu’avait acquise alors l’identification nationale, considérant qu’un prisonnier ne pouvait être contraint de travailler contre « son » pays.

Perspectives

Du point de vue méthodologique, la principale conclusion qui s’impose de ces comparaisons est la nécessité primordiale de l’étude de sociétés prénationales pour comprendre les particularités des États-nations. Les sociétés de l’époque moderne nous surprennent par les différences marquées qu’elles proposent avec les sociétés contemporaines. En pratique, il semble impossible d’acquérir une compréhension des fondements de nos sociétés, des motifs pour lesquelles elles sont telles que nous les connaissons, si nous n’étudions pas celles qui existaient avant leur genèse. Cela implique de récuser d’emblée tout postulat sur le caractère « naturel » de nos sociétés. Cette démarche s’avère, à mon sens, tout aussi pertinente à une interprétation conservatrice qu’une interprétation progressiste de nos sociétés : les conservateurs doivent abandonner toute velléité de « naturaliser » les sociétés et adopter la perspective du façonnement par l’histoire : nos sociétés sont telles qu’elles sont car elles ont ainsi répondu à des défis auxquelles elles furent confrontées; leur état a une raison d’être. Pour les progressistes, l’étude de la genèse historique de nos sociétés doit nous aider à en dépasser les limites.

Au regard des recherches sur la nation et les formations sociopolitiques, les annotations qui précèdent donnent surtout une idée de la voie à suivre. Elles reposent sur des ouvrages qui ratissent large (Parker et Contamine) et pigent ici et là quelques faits qui permettent de faire un tableau un peu impressionniste de ce que peut être la différence entre la chose militaire prénationale et sa contrepartie nationale. Il faudrait systématiser ces observations sur le recrutement des soldats et le devenir des prisonniers pour élaborer ces modèles et tenter de comprendre, à travers eux, comment les populations se fixent ou, au contraire, se déracinent. L’analyse de l’évolution des soldats hors de leur patrie peut ainsi agir comme un indicateurs sur l’environnement international dans lequel se jouent les guerres. C’est une histoire militaire loin de « l’histoire-bataille », une histoire sociale des armées qui se profile derrière ces enjeux.

Bibliographie

{1779142:NZ8W2M9D};{1779142:G9CT43DJ};{1779142:XMFV59UC};{1779142:XMFV59UC};{1779142:G9CT43DJ};{1779142:XMFV59UC};{1779142:XMFV59UC};{1779142:XMFV59UC};{1779142:RPRP4NZF};{1779142:G9CT43DJ};{1779142:72GVBAXH} chicago-fullnote-bibliography creator asc 0 192

Edit 23-11-2015: ajout de la référence à Carpentier et Lebrun.

Une occupation d’université

Parmi les sujets auxquels je m’intéresse « à côté » de mes thèmes principaux de recherche, il y a l’histoire des universités et des mouvements étudiants. Dans cette vaste histoire, l’un des mouvements qui a attiré mon attention est celui dit de la « réforme universitaire » ou de « Córdoba 1918 », né en Argentine cette même année et ayant essaimé depuis dans l’ensemble de l’Amérique latine. J’aurai sans doute prochainement l’occasion de faire un billet résumant un demi-siècle de l’histoire de ce mouvement, mais en attendant, je me permets de traduire un passage narrant l’occupation de l’Université de Buenos Aires, du 2 au 4 octobre 1945.

L’année 1943, un coup d’État avait renversé le gouvernement du président Castillo, les militaires prenant le pouvoir. Les mouvements étudiants avaient rapidement réclamé un transfert du pouvoir à des autorités civiles et l’organisation d’élections libres. Pour consolider leur pouvoir, les militaires avaient supprimé l’autonomie traditionnelle des universités argentines et renvoyé les universitaires qui s’étaient opposés au régime. Mais en 1945, la victoire proche des Alliés incita le régime à se montrer un peu plus « libéral » à la face du monde et il rétablit les professeurs congédiés ainsi que l’autonomie universitaire. Forts de ce succès, les opposants au régime organisèrent une marche dans les rues de Buenos Aires pour réclamer le rétablissement des garanties constitutionnelles suspendues lors du coup d’État de 1943. Sachant que les universités étaient très actives dans ce mouvement, le régime menaça alors d’intervenir à nouveau dans les universités. En réponse à cette menace, les mouvements étudiants argentins occupèrent les universités. Celle de La Plata fut occupée le 1er octobre. Le lendemain, un pavillon de l’Université de Buenos Aires fut également occupé par des membres du personnel et des étudiants. Voici comment Walter raconte cet épisode (ma traduction, suivi de l’original) :

Oubliant les différences politiques internes, toutes les factions s’unirent, le 2 octobre, pour barricader les portes et les fenêtres de la faculté, et procédèrent à l’organisation d’une administration de fortune pour diriger la résistance. La police gouvernementale et les groupes ultranationalistes cernèrent le bâtiment de la faculté et firent feu à l’aveugle dans la structure, bombardèrent les fenêtres de pierres et coupèrent l’eau et l’électricité. Les étudiants — au nombre approximatif de 500, incluant quelque 60 femmes — présents dans la faculté, mirent en place un système de câbles et de poulies qui leur permirent de s’approvisionner en eau et nourriture depuis les toits avoisinants sans risquer d’être attaqués depuis les rues. Les étudiants en chimie préparèrent des bombes de gaz lacrymogène et des bouteilles d’acide pour résister à toute attaque violente. La censure gouvernementale sur les médias empêchait la nouvelle de l’occupation de l’université d’être largement entendue, mais les étudiants de la faculté des sciences pures fabriquèrent un émetteur à ondes courtes pour prévenir d’autres pays de leur situation. Après trois jours de siège, durant lesquels un jeune fut tué par un tir à l’intérieur du pavillon, la police gouvernementale entra dans la faculté et arrêta tous ceux qui s’y trouvaient. D’après le professeur Augusto J. Durelli, qui a participé à l’occupation, les membres de la faculté et les étudiants furent alors amenés à des prisons à proximité et brutalisés avant d’être emprisonnés.

Forgetting internal political differences, all factions united to barricade the doors and windows of the Faculty on October 2, and proceeded to organize a makeschift administration to direct the resistance. Governement police and ultra-nationalist groups surrounded the Faculty building and fired indiscriminate shots into the structure, pelted the windows with stones, and cut off water and electricity. The approximately 500 students in the Faculty, including some 60 women, arranged cable and pulley systems which allowed them to receive water and food supplies from across neighboring roofs without risking harm from the streets. Chemistry students prepared tear gas bombs and bottles of acid to resist any violent attack. Governement newspaper censorship prevented the story of the university occupation from getting a wid hearing, but students in the Faculty of Exact Science set up a short-wave transmitter and notified other countries of their situation. After three days of siege, during which one youth was killed by a shot fired into the university building, governement police entered the Faculty and arrested all those within. According to Professor Augusto J. Durelli, who participated in the occupation, faculty members and students were then taken to nearby jails and submitted to physical abuse before being imprisoned. 

{1779142:8WU6DPNX} chicago-fullnote-bibliography default asc 0 163

« Dire la vérité au pouvoir » : une matrice unique?

Dans le dernier billet, j’annonçais que celui-ci serait consacré à quelques limitations que je crois discerner dans les analyses de Noiriel sur les intellectuels. Je ne suis pas spécialiste de ce thème, donc je ne peux confronter ses analyses à celles d’autres auteurs, encore moins à des sources directes. Je ne peux donc faire qu’une critique sommaire et fondée sur des éléments internes au texte. Par ailleurs, j’ai choisi de me concentrer à une seule critique, qui me semble être la plus importante.

Cette limitation réside, me semble-t-il, en ce que Noiriel semble souvent trop tenir à l’hypothèse selon laquelle l’ensemble des stratégies de légitimation des intellectuels français serait surgi de la matrice qui donne son titre au livre : « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés. » Car il lui faut parfois forcer un peu le trait pour montrer que certains types d’intellectuels « disent la vérité au pouvoir ». Il ne fait aucun doute que c’est la mission que se sont donnée les intellectuels dreyfusards et les intellectuels critiques. Mais est-ce là bien ce que font les intellectuels spécifiques? En proposant de poser autrement les questions sur les grands débats de société, ceux-ci s’adressent-ils au pouvoir? Si c’est bien le cas, la question fondamentale préserve toute sa pertinence : même dotés de compétences spécifiques, on peut douter qu’ils aient la légitimité pour guider les politiques. Mais comme le montre Noiriel lui-même, les intellectuels spécifiques estiment rarement que leurs interventions doivent influer directement sur les décisions politiques et préfèrent voir leurs interventions publiques comme des moyens pour relever le niveau du débat et participer à l’émancipation du peuple. Dans cette perspective, il est difficile de penser que les intellectuels s’adressent « au pouvoir », sauf à considérer que « le pouvoir » réside dans le peuple — un réflexe qui ne vient pas spontanément à l’esprit, même dans un régime représentatif à suffrage universel. La même remarque vaut pour les intellectuels de gouvernement : s’adressent-ils au pouvoir? Ici, le problème peut être détourné, puisqu’il demeure possible de redéfinir ce qu’on entend par « pouvoir ». Ainsi, nombre d’intellectuels de gouvernement se sont élevés contre un marxisme jugé hégémonique, et ce, même avant que la gauche ne s’empare du pouvoir. Il n’en demeure pas moins que la fonction de l’intellectuel de gouvernement est énoncée autrement ailleurs : il s’agit plutôt de guider l’opinion. Peut-on vraiment identifier l’opinion au pouvoir? Tout le problème, me semble-t-il, est que Noiriel semble hésiter sur le statut de l’énoncé « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés ». D’une part, il estime qu’il s’agit de la matrice de la variété des réponses apportées par les intellectuels français au problème de la légitimité de leurs interventions. Mais, d’autre part, il en vient à traiter cette maxime comme étant la définition d’un intellectuel, ce qui l’oblige à forcer le trait pour que certains de ses intellectuels soient conformes à cette définition. Or, il me semble qu’on ne peut avoir l’un et l’autre. Il me paraît plus fécond d’en rester au principe de la matrice, sans chercher à en faire l’unique matrice des réponses apportées par les intellectuels. On devrait donc pouvoir ouvrir la porte à d’autres familles de stratégies pour concilier le savant et le politique.

J’ajouterai que de cette limitation en découle une autre, sur laquelle je serai bref. Elle tient au format du livre, centré sur le point de vue des intellectuels dans leurs stratégies de légitimation. Cette limitation rend difficile de discerner des stratégies de conciliation du savant et du politique qui prendraient leurs racines dans l’initiative d’acteurs hors des milieux universitaires. Ainsi, les initiatives politiques pour recruter des savants, de même que les initiatives privées pour faire tenir aux savants un discours politique (les thinks thanks et fondations privées, par exemple), demeurent sous-traitées. Une étude située hors du contexte français aurait peut-être permis de mieux mettre en évidence de tels phénomènes, mais elles ne sont pas pour autant absentes de l’Hexagone.

Je terminerai sur une note rapide sur la pertinence de l’adaptation du propos en contexte québécois. Noiriel prend la précaution de situer l’émergence de l’intellectuel dans des évolutions qui, sans être identiques, sont similaires dans l’ensemble des pays d’Occident. Quelques indications, dans le livre lui-même ou ailleurs dans l’œuvre de Noiriel, permettent de cerner des éléments de transposition en contexte étasunien. Le principal facteur de différence, dans ce cas, étant que la démographie et l’ampleur du système universitaire étasunien produit un monde intellectuel moins centralisé et plus éclaté. Les liens d’interdépendances des intellectuels entre eux seraient donc plus relâchés. Au Québec, il faudrait partir de caractéristiques intermédiaires : notre système universitaire est à la fois plus décentralisé que le français et surtout plus petit. Quelles sont les conséquences de ces facteurs? Je ne saurais l’affirmer en toute certitude. J’avancerai cependant qu’il tend à produire des intellectuels forcés à faire preuve de plus d’éclectisme et à franchir plus souvent les frontières entre les différents rôles possibles.

Repenser le problème de l’anti-intellectualisme

Dans le premier billet que j’ai consacré à Dire la vérité au pouvoir, de Gérard Noiriel, je présentais les conditions d’émergence de la figure publique de l’intellectuel à la fin du XIXe siècle, telle que l’auteur l’expose dans le premier chapitre de ce livre. Dans le second billet, je présentais les principaux types d’intellectuels qu’il exposait dans la suite du livre, en les confrontant aux réflexions qu’il avait déjà exprimées dans trois différents chapitres de Penser avec, penser contre. Je devais faire un dernier billet pour compléter cette série, consacré à des réflexions éparses qui me sont venues à l’esprit, mais en y repensant je me suis dit que ces réflexions éparses risquaient de nuire au potentiel de discussion de chacune d’entre elles. Je fragmenterai donc ces différents billets, mais en établissant à l’avance leur nombre et leurs thèmes. En premier lieu, j’aborderai la question de l’anti-intellectualisme. En second lieu, je reviendrai sur certaines limites que je crois percevoir dans la méthode d’analyse de Noiriel et donc dans sa typologie. En troisième lieu, je tenterai un lien hypothétique avec les questions étudiantes. Enfin, je tenterai une esquisse très intuitive de ce qui distingue le milieu intellectuel français du milieu intellectuel québécois.

La première réflexion, et sans doute la plus importante, concernera donc l’anti-intellectualisme. Évoluant dans le milieu universitaire depuis longtemps, je me souviens avoir entendu et émis des lamentations sur le thème de la « montée de l’anti-intellectualisme » ou de « l’anti-intellectualisme québécois » depuis aussi longtemps que j’y suis. Selon le ton adopté, cette litanie laisse supposer que l’anti-intellectualisme serait propre, soit à une époque, soit à une culture donnée, soit aux deux. Elle laisse en tout cas supposer que les intellectuels seraient les victimes d’un anti-intellectualisme qui n’aurait rien à voir avec eux. Or, le livre de Noiriel remet radicalement en cause cette lecture de l’anti-intellectualisme. En effet, si, comme il le pense, l’intellectuel surgit d’une disposition spécifique des institutions qui sépare l’activité savante de l’activité politique, alors l’intellectuel et l’anti-intellectualisme ne sont que deux faces d’une même pièce.

Vu du Québec, ce constat n’est pas banal, notamment parce qu’il remet en cause une certaine vision mythique de la France que les Québécois véhiculent souvent (à laquelle je ne croyais plus depuis longtemps, puisque vivre en France a quelques effets) selon laquelle l’Hexagone, patrie des intellectuels, ne connaîtrait pas ou peu ce fléau de l’anti-intellectualisme (1). En réalité, l’anti-intellectualisme est aussi profond en France que l’est l’intellectualisme. C’est vraisemblablement parce que le déficit de légitimité de l’intervention savante en politique est d’autant plus ancré dans le républicanisme français que les intellectuels français ont développé des stratégies de légitimation aussi vigoureuses. Au fil des pages de Dire la vérité au pouvoir, on réalise que les luttes que se sont livrés les intellectuels de types différents (2) ont certainement contribué à miner l’ensemble des stratégies de légitimation intellectuelles. Mais, au surplus, on se rend compte que la question fondamentale qui est posée aux savants qui interviennent dans l’espace public est parfaitement légitime : au nom de quoi? Les réponses apportées par les intellectuels à cette question sont cruciales, car c’est d’elles que dépend la place qu’on fera au savoir dans le monde politique. C’est pourquoi il convient également à l’intellectuel d’écarter toute réaction effarouchée face à l’anti-intellectualisme et de prendre toute la mesure de la question et les failles respectives des diverses réponses apportées. Croire que la position de l’intellectuel en politique va de soi est sans doute la pire erreur qu’on puisse faire.

À bien lire Noiriel, on voit qu’il faut poser le problème d’une éventuelle « montée de l’anti-intellectualisme » différemment et plutôt interroger la situation des intellectuels eux-mêmes. En un sens, si l’intellectuel existe par son travail de légitimation, supprimer les causes de son déficit de légitimité supprimerait en même temps la figure même de l’intellectuel. Mais serait-ce un mal? la figure du savant, elle, pourrait bien survivre à celle de l’intellectuel. Quoiqu’il en soit, cette perspective demeure purement hypothétique. Ce qui importe surtout, c’est de prendre la mesure du défi posé: éviter que le savoir ne soit l’objet de manipulations politiques tout en s’assurant que le savoir alimente et rehausse nos débats publics. Pour cela, il faudrait mettre sous la loupe nos méthodes pour lier savoir et politiques et déterminer laquelle remplit le mieux cette ambition démocratique.

Note:

(1) Une récente émission de Radio-Canada animée par Serge Bouchard et Jean-Philippe Pleau — je remercie Ianik Marcil dont l’intéressant billet m’a permis d’en prendre connaissance — aborde en profondeur cette question des intellectuels. On y discute de quelques clichés que j’ai abordés dans ce billet, la discussion n’évite pas toujours l’écueil d’analyser l’intellectualisme et l’anti-intellectualisme comme deux phénomènes distincts, mais elle flirte aussi avec les analyses noiréliennes en posant de différentes manières la manière dont les universitaires investissent le champ du politique. Toutefois, on note que la plupart des définitions proposées de l’intellectuel (celle de Le Goff excepté) au cours de cette émission correspondent en fait à des justifications, telles que les analyse Noiriel. En diffusant de nombreux extraits d’entrevues d’intellectuels québécois de la Révolution tranquille, cette émission montre à l’œuvre les exercices de justifications de même nature que celles qu’identifie Noiriel. Il faudrait les étudier systématiquement pour voir si la typologie est la même, mais d’emblée le problème fondamental semble identique, hier comme aujourd’hui : la légitimité de l’intellectuel et la nature de son rôle demeurent problématiques, car ils logent dans un espace social indéfini.

(2) Je dis de type différent davantage que de partis opposés, car il semble que l’affiliation politique soit moins décisive que le type de stratégie adopté pour lier savant et politique. C’est particulièrement vrai pour les intellectuels de gouvernement qui, de droite ou de gauche, modèrent leurs critiques les uns envers les autres, car ils évoluent dans les mêmes réseaux de pouvoir. Non seulement cette situation les amène à tisser des liens d’interdépendance (ils veulent que leurs collègues les invitent dans leurs colloques après tout), mais puisqu’ils partagent une même vision des liens entre le savant et le politique, ils peuvent respecter leurs collègues qui adoptent la même ligne de conduite qu’eux. Il en va autrement, par exemple, des intellectuels révolutionnaires pour qui le comportement des intellectuels de gouvernement est parfaitement illégitime.

Des types d’intellectuels

Mon précédent billet sur Dire la vérité au pouvoir, livre de Gérard Noiriel portant sur l’histoire des justifications utilisées par les intellectuels pour leurs interventions publiques, présentait l’ouvrage et le premier chapitre (sur quatre) de celui-ci. Si j’ai consacré tout un billet à un seul chapitre, c’est que celui-ci présente l’essentiel de ce qu’il y a à comprendre, d’un point de vue théorique, sur le sujet, en présentant la configuration sociale spécifique qui a donné naissance à la figure publique de l’intellectuel. Les trois chapitres suivants, consacrés chacun à un profil type d’intellectuel et son évolution à travers le temps, illustrent à leur manière la thèse principale (dans ce billet, tous les numéros de pages sans précision de volume renvoient à ). Dans ce billet, j’exposerai les différents profils analysés à l’intérieur de ces chapitres, pour y ajouter des éléments que Noiriel avait discutés à propos de l’engagement intellectuel dans Penser avec, penser contre, en particulier dans les chapitres consacrés à Pierre Bourdieu, Michel Foucault et Richard Rorty.

L’intellectuel révolutionnaire

L’intellectuel révolutionnaire est celui qui prend la défense des travailleurs en prônant l’action révolutionnaire. Les prototypes de ce type d’intellectuel, Sorel et Peguy pour la première génération, Nizan et Sartre pour la seconde, sont des marxistes en rupture avec le milieu universitaire, qu’ils accusent d’avoir trahis les travailleurs pour se mettre au service de l’État. C’est là la double compétence dont ils se targuent pour investir le débat public : leur connaissance du marxisme mis au service de l’action révolutionnaire, par la destruction de l’idéologie bourgeoise, et leur connaissance intime du milieu universitaire, dont ils sont sortis pour vivre comme les travailleurs, dans la pauvreté. Cette rupture avec le milieu universitaire et l’utilisation des compétences philosophiques et littéraires acquises lors de leurs études leur permettent de faire le lien entre le savant et le politique. On peut également identifier des intellectuels révolutionnaires de droite, prônant la destruction de la IIIe République et sympathiques au national-socialisme, mais historiquement, ils échouèrent largement dans leur travail de légitimation en raison de leurs liens avec les milieux mondains.

C’est Jean-Paul Sartre qui a donné sa version la plus achevée à la réflexion des intellectuels révolutionnaires sur le rapport entre savant et politique, en publiant en 1970 le Plaidoyer pour les intellectuels. Sartre revendique la posture de « celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » et de l’écartèlement entre les classes bourgeoises et prolétaires. Si l’intellectuel révolutionnaire est issu des milieux bourgeois et/ou formé par eux, alors il ne peut remplir sa mission révolutionnaire qu’au prix d’une trahison et d’un travail sur soi. Parce qu’ayant déjà trahi, il apparaît forcément comme suspect, mais c’est ce phénomène même qui lui permet de revendiquer une posture universelle (pp.97-102): n’était parfaitement identifié à aucun groupe, il est en quelque sorte de tous.

À l’époque même de la publication du Plaidoyer, la dernière grande génération d’intellectuels révolutionnaires, représentée notamment par Régis Debray, était en voie d’être éclipsée par de nouvelles figures d’intellectuels. Le descendant le plus direct du révolutionnaire, c’est l’intellectuel critique. Contrairement au révolutionnaire, l’intellectuel critique ne rompt pas avec le milieu universitaire pour vivre parmi les prolétaires. Les intellectuels critiques estiment qu’il n’est pas de leur ressort d’instruire les masses du fait qu’elles sont dominées, mais de détruire les idéologies dominantes afin de laisser la voie libre à la révolte des masses. Pour eux, c’est le carcan idéologique qui emprisonne les dominés qui empêche ces derniers de se révolter contre l’oppression. C’est pourquoi ils considèrent leur philosophie critique comme une action de dénonciation politique. C’est également pourquoi ils élaborent généralement des systèmes de pensée polyvalents, qui doivent leur permettre d’attaquer toute forme de pensée jugée oppressive. Les Derrida, Foucault (dans la première partie de sa carrière), Deleuze et Rancière sont des exemples de ce type d’intellectuel. Chez les historiens, on retrouve Albert Mathiez et Pap Ndiaye.

L’intellectuel de gouvernement

Les intellectuels de gouvernement se situent à l’opposé des intellectuels révolutionnaires. Ils cherchent à améliorer le sort du peuple en intégrant les réseaux du pouvoir et en participant au gouvernement. Leurs réseaux denses les amènent à effectuer des tâches souvent influentes pour le compte du gouvernement, tel que l’élaboration du programme scolaire d’histoire de la IIIe république dans le cas de Charles Seignobos ou les cours d’éducation civique dans le cas d’André Siegfried. À partir de la fin des années 1970, suivant l’exemple de Raymond Aron avec plus ou moins de bonheur intellectuel, mais un succès certain, les « nouveaux philosophes » se donnent pour tâche de « combattre le totalitarisme » (réel ou imaginaire). Ces intellectuels profitent de la conjoncture, qui liquide le travailleur industriel traditionnel et permet la redéfinition des « opprimés » qu’il s’agit de défendre. En s’immergeant dans leur travail médiatique, ils en viennent généralement à négliger d’effectuer des recherches originales et s’attirent souvent le mécontentement de chercheurs de métier (Febvre contre Seignobos, Kaplan et Rébérioux contre Furet). Mais surtout, en s’immergeant dans les réseaux de pouvoir, ils en sont venus à se confondre avec celui-ci. Comment pourraient-ils donc « dire la vérité au pouvoir »? Ces causes expliquent la crise des intellectuels de gouvernement, néanmoins toujours fort présents dans les médias, à partir de la grève des cheminots en 1995.

L’intellectuel spécifique

L’expression « intellectuel spécifique » et sa définition proviennent de Michel Foucault, lorsqu’il s’est éloigné de la posture d’intellectuel critique, mais Noiriel insiste pour faire remonter le comportement de l’intellectuel spécifique à Émile Durkheim. D’après Noiriel, « L’intellectuel spécifique est un universitaire qui accepte de prendre la parole en public pour poser autrement les problèmes d’actualité, car il est convaincu que, dans une société démocratique, l’enjeu décisif des luttes de pouvoir se situe du côté des questions plutôt que des réponses. » (pp.209-210) Souvent déçu ou méfiant de la politique, l’intellectuel spécifique maintient sa réserve d’universitaire sur des thèmes dont il n’est pas spécialiste et n’intervient que lorsque les arguments qu’il avance sont le fruit d’une compétence spécifique, qui n’est pas à la portée de tous. L’intellectuel spécifique cherche à éviter les lieux communs du débat en le transformant en question scientifique qui pourrait lui permettre de l’éclairer autrement et de relever la réflexion à son sujet. Durkheim, Bloch, Lévi-Strauss, Foucault et Bourdieu sont présentés par Noiriel comme des exemples marquants de cette posture, à laquelle il s’identifie lui-même.

Notes sur les analyses sur Foucault et Bourdieu

Il faut noter que les analyses sur Foucault et Bourdieu, qui sont proposées dans ce livre , ne sont pas pleinement cohérentes avec celles qu’on a pu consulter les chapitres qui leur étaient consacrés dans Penser avec, penser contre. Alors que Bourdieu est présenté dans Dire la vérité au pouvoir comme un archétype de l’intellectuel spécifique qui a basculé en 1995 dans la posture de l’intellectuel critique, Penser avec, penser contre montrait des ambivalences plus profondes. Dans ce chapitre, on voyait Bourdieu hésitant et endossant le rôle de l’intellectuel universel à la manière de Sartre (mais sans rompre avec le milieu universitaire, ce qui le rangerait parmi les intellectuels critiques) pour finalement, à la toute fin de sa vie, regretter ce choix. La posture d’intellectuel critique de Bourdieu serait la conséquence logique d’un choix méthodologique, celui d’avoir privilégié la synthèse théorique sur le renforcement de la communauté des savants comme moyen de passer du particulier à l’universel. Cette analyse aidait à comprendre que Noiriel insiste tant sur l’autonomie de la communauté savante (pp.148-155). Le chapitre consacré à Michel Foucault le montre oscillant entre trois positions, celle d’intellectuel universel (mais son modèle est Barthes plutôt que Sartre, dont Foucault avait de multiples raisons de vouloir se distancier), puis celle d’intellectuel spécifique et enfin, celle de « chercheur engagé ». Or, ce terme de « chercheur engagé » disparaît dans Dire la vérité au pouvoir. Qu’est-il devenu? En premier lieu, les analyses abrégées sur le chercheur engagé sont annexées aux pages consacrées à Foucault dans le chapitre sur l’intellectuel spécifique. Mais surtout, la définition de celui-ci donnée au début de ce chapitre est rapprochée de celle du chercheur engagé. Pour le comprendre, il faut comparer les définitions de l’intellectuel spécifique données dans chacun des deux livres. Dans Penser avec, penser contre, le rôle de l’intellectuel spécifique, tel que défini par Foucault, est d’effectuer des recherches sur les conflits du moment, d’élaborer une généalogie des luttes et fournir aux militants le résultat de ses recherches afin qu’ils puissent les utiliser pour « prendre la parole en montrant, grâce à l’histoire, le caractère arbitraire, infondé des arguments avancés par les gouvernants et les experts afin de discréditer leur combat. » (p.162). Ce faisant, l’intellectuel spécifique retourne le pouvoir qui résulte de la « politique de la vérité » contre les gouvernants (p.168). Or, cette définition de l’intellectuel spécifique ne correspond qu’imparfaitement à celle qu’on trouve dans Dire la vérité au pouvoir et correspondrait davantage à ce que font les intellectuels critiques. Au contraire, le « chercheur engagé » décrit dans Penser avec, penser contre, est attaché au principe de compétence, à l’autonomie du monde savant et à la problématisation de ses recherches, correspond mieux à l’intellectuel spécifique décrit dans Dire la vérité au pouvoir. Il y a donc, entre les deux livres, un jeu de transfert de sens, auquel il faut prendre garde si on veut lire davantage qu’un seul livre de Noiriel.

Mais venons-en à la conclusion de Dire la vérité au pouvoir. Elle montre combien le Noiriel qui, dans Penser avec, penser contre, privilégiait la posture du chercheur engagé parce qu’elle permettait de mieux affirmer l’autonomie du monde savant par rapport aux discours politiques et médiatiques, privilégie l’intellectuel spécifique pour les mêmes raisons dans Dire la vérité au pouvoir (un autre indice du transfert de sens auquel je faisais allusion). Elle montre que le projet du livre est d’interroger l’avenir de l’intellectuel spécifique. À ses yeux, la posture de l’intellectuel spécifique a été la plus malmenée par l’avènement de « la démocratie du public » , car les médias de masse imposent au débat un format qui n’est pas adapté aux ambitions de cette forme d’intervention. Aussi l’intellectuel spécifique devrait-il réfléchir à de nouvelles formes d’interventions, qui puissent atteindre le public en contournant le carcan médiatique. Mais la crise de l’intellectuel spécifique est plus profonde, car elle repose aussi sur une faille dans sa stratégie de légitimation :

Si les intellectuels spécifiques veulent défendre plus efficacement les idéaux auxquels ils croient, il faut aussi qu’ils affrontent la contradiction sur laquelle ils ont construit leur identité, mais qui a constamment miné leur légitimité. Prétendre « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés » c’est, qu’on le veuille ou non, cautionner une forme d’inégalité dans l’espace public en invoquant le privilège du savoir. Certes, les intellectuels spécifiques, depuis Durkheim jusqu’à Bourdieu, ont récusé ce privilège en affirmant qu’en transmettant leur savoir aux citoyens, ils offraient à ces derniers des moyens leur permettant de se libérer et de se réaliser. Mais aucune preuve empirique n’a été apportée pour justifier le bien-fondé de ce type de justification. (p.272)

C’est pourquoi, en conclusion, Noiriel appelle à une réflexion sur un modèle d’intellectuel développé aux États-Unis, notamment par Richard Rorty, qu’il appelle l’ironiste libéral : « L’“ironiste” est celui qui a des doutes sur son propre “vocabulaire final” (1); et le “libéral” celui qui considère que la cruauté (l’humiliation) est la pire des souffrances que l’on puisse infliger à autrui. » (p.273)

Cette définition pourrait être augmentée de ce que Noiriel disait de l’ironiste dans le chapitre qu’il a consacré à Rorty dans Penser avec, penser contre :

Un « ironiste » est un individu qui ressemble à George Orwell, quelqu’un qui pense que la meilleure façon d’effectuer des retouches sur lui-même consiste à nouer des liens de solidarité avec les gens qui l’entourent. L’ironiste n’est pas sûr de son vocabulaire final. Il a donc besoin de parler aux autres, car « seule la conversation lui permet de gérer ses doutes, de savoir où il en est, de garder à sa toile de croyances et de désirs une cohérence suffisante pour lui permettre d’agir. » »

D’après Rorty, les artistes sont mieux à même que les intellectuels d’exposer les souffrances des opprimés. Le rôle des intellectuels serait « de contribuer à l’élargissement du “nous” des citoyens en poursuivant le processus qui a conduit les hommes à s’identifier d’abord à leur famille, puis à leur communauté villageoise, puis à leur nation, etc. » (p.273) Sans prétendre qu’il faille adopter le modèle de l’ironiste libéral tel quel, Noiriel estime qu’il doit permettre d’ouvrir une réflexion sur ce qui manque par-dessus tout aux intellectuels spécifiques, soit les moyens de s’assurer une réception au-delà des cercles d’initiés. Ces conclusions, qui profitent de la réflexion historique esquissée dans l’ouvrage pour inviter à repenser autrement le rôle de l’intellectuel, montrent que Dire la vérité au pouvoir est bien l’ouvrage d’un intellectuel spécifique.

Note :

(1) La définition de « vocabulaire final » n’est malheureusement pas précisée dans Dire la vérité au pouvoir, bien qu’elle revienne pour analyser quelques penseurs, en particulier Rancière, puis lorsque Noiriel aborde Rorty. C’est à ce dernier qu’il a emprunté cette expression, dont le sens peut être trouvée dans Penser avec, penser contre : le « vocabulaire final » d’un philosophe est une œuvre en propre, personnelle (au risque de rompre avec le l’ensemble de la philosophie?) .

Bibliographie

{1779142:BECBFWRA};{1779142:KQ3XRUJG};{1779142:54V6FZBU};{1779142:54V6FZBU} chicago-fullnote-bibliography default asc 0 126

L’intellectuel situé

Dans l’introduction du premier tome de son immense Histoire sociale des idées au Québec, Yvan Lamonde écrivait que l’une de ses motivations principales avait été de se situer lui-même dans le paysage historique des idées. Il utilisait l’image de la clairière, métaphore des défricheurs qui s’offrent un lieu habitable et un horizon pour travailler . Une ambition similaire m’a paru transpirer du petit livre de Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir, les intellectuels en question. L’image de la clairière s’impose moins, d’une part parce que l’image du défricheur est moins présente dans l’imaginaire du continent européen, d’autre part parce qu’on ne peut pas dire que la France manque d’histoire des idées ou des intellectuels. Ce n’est donc pas là un ouvrage qui impose un nouveau champ de recherche. Néanmoins, l’ambition de l’auteur demeure de se situer au sein d’une histoire donnée. Les échos entre l’expérience de l’auteur et son analyse sont évidents, jusque dans l’angle d’approche choisi : examiner la tension, dans la situation d’intellectuel, entre l’action politique et la recherche de la vérité et analyser les justifications utilisées par les intellectuels pour légitimer leurs interventions dans l’espace public. Noiriel justifie ce choix ainsi :

Au départ, j’ai fait ce choix [de privilégier les universitaires dans son enquête] parce que je voulais analyser la tension, que j’ai souvent éprouvée personnellement, entre deux types d’aspirations contradictoires, à savoir le désir de vérité et le souci de l’action. J’ai tenté de montrer que cette tension était caractéristique de l’universitaire désireux de faire entendre sa voix dans l’espace public. C’est une conséquence de la séparation du savant et du politique qui s’est institutionnalisée en France à la fin du XIXe siècle, en créant du même coup un vide dans l’espace public. « L’intellectuel » a surgi pendant l’affaire Dreyfus pour combler ce vide, mais il n’a pas réussi pour autant à résoudre la contradiction qui lui a donné naissance.

Le matériel empirique utilisé puise abondamment dans les précédents travaux de l’auteur : la confrontation de Durkheim et Bloch avec l’antisémitisme de leur époque avait été commentée dès Le creuset français, le rôle des historiens sous la troisième république (notamment Seignobos) était commenté dans Sur la « crise » de l’histoire, les conceptions de l’engagement intellectuel de Bourdieu et Foucault avaient fait l’objet de premières analyses dans Penser avec, penser contre, etc… en revanche, certaines analyses (par exemple sur Sartre, Mathiez, Rancière, Furet, Rémond, Finkielkraut ou Lévi-Strauss) m’étaient moins familières, mais je n’ai pas lu l’ensemble des livres de l’auteur. Sans tenir de compte exact, l’essai de Noiriel repose sur l’analyse d’environ 15 à 20 trajectoires d’intellectuels de la fin du XIXe siècle au début du XXIe siècle. Pour ne pas être mesquin, il faut dire qu’il s’attache aussi beaucoup aux institutions qui ont soutenu leur action et que de nombreux autres noms apparaissent dans le voisinage des intellectuels qui font l’objet des principales analyses. Il n’ignore donc pas la présence de nombreux intellectuels de seconde ou troisième zone dans le paysage. Il reste qu’il s’attache tout particulièrement à l’analyse de trajectoires canoniques et qu’on ne saurait considérer que l’intérêt de l’ouvrage repose sur l’ampleur de l’étude empirique ou l’apport de nouvelles données. C’est donc l’angle d’attaque et l’originalité de l’analyse qui en fait le principal intérêt. Cet intérêt théorique comporte également une valeur militante (1), puisque l’objectif est de proposer une analyse des défis qui attendent les intellectuels français (2).

Genèse de l’intellectuel

Mais avant de faire l’histoire de cette « tension » entre désir de vérité et souci de l’action, il fallait d’abord en montrer la genèse, qui coïncide avec l’origine des intellectuels en France. Le terme « intellectuel » apparaît avant l’affaire Dreyfus, désignant « ceux qui exerçaient des activités censées mobiliser « l’intellect ». Toutefois, l’affaire Dreyfus a changé la donne en désignant de ce mot « parmi les professions intellectuelles, la petite minorité de ceux qui s’engagent dans les combats civiques de leur temps, au nom d’un idéal de vérité et de justice » (p.14). Mais l’intellectuel ainsi désigné à partir de l’affaire Dreyfus se démarque de ceux à qui cette définition aurait pu s’appliquer (les philosophes des Lumières et leurs héritiers directs du XIXe siècle) en ce qu’il est d’abord un spécialiste. Au contraire des intellectuels dreyfusards et postérieurs, ces prédécesseurs ne ressentent guère de tension entre « la réflexion et l’action » :

Fortement imprégnés par la philosophie des Lumières, ce sont des « hommes complets » : à la fois savants, journalistes et militants politiques. Dans leur jeunesse, ils se sont tournés vers les deux disciplines que les nouvelles universités [du XIXe siècle, postérieures à la fondation de l’université de Berlin sous la direction de Wilhelm Von Humboldt] ont consacrées, la philosophie et l’histoire, pour y puiser des connaissances et des arguments qu’ils vont mettre ensuite au service de leur engagement partisan. (p.20)

Cette réalité correspond à la première étape des régimes représentatifs, celle que Bernard Manin appelle « le parlementarisme », qui correspond à l’époque du suffrage censitaire . La mise en place, sous la Troisième République, du suffrage censitaire et de la démocratie de partie sera décisive pour la naissance de l’intellectuel contemporain. Cette transformation tend à « professionnaliser » la politique, c’est-à-dire que les politiciens doivent désormais se consacrer à temps plein à cette activité pour espérer y avoir quelque succès. Parallèlement, l’école républicaine accomplit un travail d’alphabétisation des masses, ce qui favorise une transformation considérable de l’espace public. Les médias se professionnalisent et se structurent en journaux de masses et publications spécialisées à destination du public lettré. Enfin, les enseignants-chercheurs des universités tendent, pour leur part, à se spécialiser, comme en témoignent en particulier les sociologues, qui affirment leur autonomie à la fin du XIXe siècle par rapport aux philosophes et aux historiens. L’idée s’impose alors au monde universitaire qu’une connaissance valable est toujours une connaissance spécialisée (c’est notamment affirmé par Durkheim et Weber, cités en page 37). L’ère de « l’homme complet » s’achève, car il n’est plus possible à ce dernier de développer des connaissances suffisantes dans un domaine pour rivaliser avec un spécialiste, comme le montre la manière dont l’historien François-Alphonse Aulard démoli les thèses d’Hippolyte Taine (polémique analysée aux pages 47 à 50). Cette spécialisation est l’élément final qui rend possible l’émergence de la figure de l’intellectuel, car le spécialiste, pour élaborer les questionnements spécifiques de sa discipline, doit travailler à l’écart du monde politique.

Cette séparation de la sphère savante et de la sphère politique pose en termes neufs le problème de la finalité de la science. Durkheim et Weber sont convaincus que, pour expliquer le fonctionnement de la société, il faut que les savants développent leurs propres questionnements scientifiques, quitte à transmettre ensuite aux non-spécialistes, par le biais de l’enseignement ou des conférences publics, les connaissances ainsi produites. Mais ce point de vue est contesté par ceux qui estiment que les universitaires doivent aussi répondre aux questions que leur posent les gouvernants (ou les journalistes) et proposer des solutions aux problèmes du moment. La finalité de la science prend ici la forme de l’expertise. (p.38)

Ces différents ingrédients, une fois réunis, font émerger les intellectuels à partir du problème de leur légitimité. Payés par les deniers publics, disposant de compétences spécifiques inaccessibles au grand public et censés demeurer dans leur réserve, ils interviennent pourtant massivement dans l’affaire Dreyfus en signant la pétition demandant la révision du procès en y précisant leur métier et leur grade. D’où la grande question à partir de laquelle les anti-dreyfusards les attaqueront : au nom de quoi ces gens interviennent-ils dans les affaires d’un juge qui n’a pas sollicité leur avis et prétendent-ils intervenir dans le débat public? Les intellectuels ne seraient-ils pas, au fond, des « aristocrates de la pensée », selon le mot de Barrès? Les intellectuels dreyfusards inverseront l’accusation en affirmant que dire la vérité au pouvoir leur permet de rendre justice. Mais l’accusation portée contre eux, qui résulte du partage des compétences entre savant et politique affirmé à la fin du XIXe siècle, demeure. C’est pourquoi les intellectuels devront constamment, au cours de leur histoire, effectuer un travail de légitimation de leurs interventions. C’est cette histoire que retrace Gérard Noiriel qui, en analysant les stratégies qu’ils utilisent pour occuper l’espace ouvert entre savant et politique ainsi que les arguments de légitimation qu’ils emploient pour justifier leur action, dresse une typologie des intellectuels tout en prenant garde aux transformations de configurations tout au long du XXe siècles. Parmi celles-ci, l’émergence d’une nouvelle phase de l’histoire des gouvernements représentatifs, celle que Manin appelle « la démocratie du public »  , marquée par les médias de masse (puis d’internet) et le brouillage des frontières entre les compétences, offre aux intellectuels une marge de manoeuvre beaucoup plus élevée, tout en les contraignant à des formats qui ne leur conviennent pas toujours. Reste que, même dans la démocratie du public, ces derniers sont aux prises avec le problème de la manière de faire le lien entre activité savante et activité politique, tout en justifiant de prendre la parole au-dessus du citoyen moyen. La thèse suggérée par le titre de la seconde version (« Dire la vérité au pouvoir ») est que l’ensemble des justifications produites par les intellectuels français pour justifier leur existence est des variations issues d’une même « matrice » qui se formulerait « Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés ». De cette matrice, trois familles de justifications seraient issues, toujours en vigueur aujourd’hui: « Critiquer le pouvoir, gouverner l’opinion, éclairer les citoyens » (p.69). Dans un prochain billet, j’exposerai les principaux types d’intellectuels analysés par Noiriel. Puis, dans un autre billet, je reviendrai sur quelques réflexions éparses qui me sont venues en tête à la lecture de ce livre.

Notes

(1) Impression renforcée par deux indices : le sous-titre des Enfants maudits de la République, première édition parue chez Fayard, était L’avenir des intellectuels en France, annonçant un ouvrage tourné vers l’avenir. Par ailleurs, la réédition de l’ouvrage s’est faite aux éditions Agone, une coopérative qui se spécialise dans les ouvrages politiques et critiques.

(2) Noiriel signale par ailleurs trois différences entre l’édition originale et sa réécriture (voir pages 7 et 8). La première est que les polémiques entourant la grève des cheminots l’avaient poussé, dans la première version, à justifier a posture de « l’intellectuel spécifique », qui à cette époque était attaquée à travers la personne de Pierre Bourdieu, sans insister suffisamment sur les « limites » de cette figure, sur laquelle il revient dans Dire la vérité au pouvoir. La seconde est qu’il « succomb[ait] parfois à la tentation de proposer une nouvelle “histoire des intellectuels” », ce qui détournait l’attention de l’objet principal de l’ouvrage, l’analyse des arguments avancés par les intellectuels pour justifier leurs interventions publiques. N’ayant pas lu Les fils maudits de la République, je ne peux dire quelle est l’envergure de la réécriture qu’implique ce recentrage, Noiriel n’étant lui-même pas très précis à ce sujet. La troisième différence réside dans la prise en compte plus approfondie, dans Dire la vérité au pouvoir, des transformations du monde récent, à travers l’analyse des polémiques sur les lois mémorielles.

Bibliographie

{1779142:B4WJMB93};{1779142:BECBFWRA};{1779142:KQ3XRUJG};{1779142:KQ3XRUJG} chicago-fullnote-bibliography default asc 0 102

Au détour d’une lecture: De la chute de Rome au féodalisme indien

Il arrive qu’on apprenne des choses intéressantes là où on ne les attendait pas. De lire sur un sujet et de découvrir sur un autre. D’où, je dirais, l’importance d’avoir des intérêts diversifiés. Par exemple, si j’essaie de schématiser et de structurer mes thèmes de lecture (c’est une imposture: en réalité, mes pensées sont beaucoup plus chaotiques que ça), on peut les classer en trois catégories: les questions liées à mes spécialités (les morisques, l’Espagne du XVIe siècle, les relations entre chrétiens et musulmans, l’histoire de l’immigration); mes champs d’intérêt d’historien plus ou moins généraliste (histoire de l’Europe moderne, histoire du monde en général) et les questions liées à mes préoccupations civiques. En matière d’histoire générale, j’aime bien essayer d’élargir les horizons, en particulier en mettant l’accent sur les liens entre ces espaces qu’on appelle des « civilisations ». On a beau, en effet, enseigner l’histoire de l’Occident comme si c’était un vase clos, on sait pourtant que les échanges entre Europe et Asie, notamment, furent abondants dès l’antiquité. Mais affirmer l’existence des échanges, dresser une liste des marchandises qui transitent par l’Iran et la mer Rouge, n’aide pas à visualiser l’intensité du commerce et l’interdépendance tissées entre ces régions éloignées. C’est sans doute en mettant l’accent sur les impacts lorsqu’il y a perturbation du commerce qu’on mesure le mieux la force des liens qui unissent les différentes régions. Or, l’un des plus beaux exemples de ce procédé que je connaisse, je l’ai trouvé dans un livre traitant de… l’anthropologie de la pornographie. Comme le savent ceux qui me suivent depuis longtemps sur les réseaux sociaux, les questions relatives aux « industries du sexe » (expression pratique, mais contestable en raison de ses présupposés idéologiques) font partie des thèmes politiques qui me préoccupent. C’est donc avec l’intention de m’informer sur ces questions que j’ai emprunté Le Jaguar et le Tamanoir. Vers le degré zéro de la pornographie, de l’anthropologue Bernard Arcand. Un livre rempli de surprises, mais pour le moment, je vais me concentrer sur la première moitié du chapitre 6.

Dans ce chapitre, Arcand s’intéresse à « l’encastration du sexe » en Inde, c’est-à-dire aux nombreux temples hindous couverts d’innombrables sculptures figurant des scènes de sexe aussi explicites que variées. Comment en est-on venus, dans l’Inde médiévale, à bâtir autant de temples figurant des scènes qu’on qualifie volontiers, aujourd’hui, de pornographiques? Je passe ici sur les hypothèses qui sont écartées en me contentant de mentionner que si rien dans la religion hindoue ne jette sur le sexe un tabou comme dans le christianisme, cela ne suffit pas à expliquer une telle débauche. L’explication, Arcand l’a trouvée dans une thèse soutenue à l’Université de Bombay en 1970 par Devangana Desai et publiée depuis sous le titre Erotic Sculpture of India, A socio-cultural study. Davantage que le livre d’Arcand, c’est donc plutôt le livre de Desai qu’il faudra consulter si on souhaite approfondir le thème traité dans ce billet.

Aux origines, donc, était l’Empire romain. Ou plutôt, la chute de l’Empire romain. Car, comme je l’ai suggéré au début de ce billet, les relations commerciales étaient importantes entre Rome et l’Inde. Politiquement, le nord de l’Inde tend à être dominé par de grands empires depuis qu’Alexandre le Grand et ses successeurs ont fait peser une menace militaire sur la région, tandis que le sud est divisé entre quelques royaumes relativement stables. L’ensemble de ces régions profite d’un commerce florissant à la fois avec l’espace méditerranéen et l’espace chinois. L’expansion de ce commerce est telle que la puissance des marchands en vient à menacer la domination des brahmanes sur la région. Toutefois, la chute de l’Empire romain va changer la donne. Le tout n’est pas soudain, mais le déclin constant du commerce avec l’espace méditerranéen affecte l’équilibre des forces politiques dans l’espace indien. Le déplacement du commerce vers Byzance favorisa les marchands arabes qui s’installèrent bientôt dans la région. Par conséquent, la classe marchande indienne connut un déclin constant qui entraîna des répercussions sur les hiérarchies en place. L’Inde fut entraînée dans un processus de décentralisation du pouvoir. Avec celle-ci, les régions gagnèrent une autonomie croissante et les rivalités entre ces dernières favorisèrent l’émergence d’une classe guerrière qui supplanta les marchands dans la hiérarchie sociale. L’enrichissement passant désormais beaucoup par la guerre, ces princes locaux concentrèrent bientôt entre leurs mains des fortunes considérables.

Les rivalités entre ces seigneurs de guerre ne s’exprimaient pas que par voie militaire. Pour affirmer affermir leur légitimité, il leur fallait un appui idéologique et religieux. C’est pourquoi ils se rapprochèrent des brahmanes en devenant prodigues de dons charitables, généralement destinés à construire des temples.

En somme, la construction d’un temple faisait d’un édifice en pierre trois coups: satisfaisant le besoin ostentatoire d’affirmer sa propre grandeur, le temple respectait les exigences de l’ordre religieux et social supérieur, tout en calmant les inquiétudes d’une croyance profonde en l’efficacité de la magie religieuse au sein d’une société qui appréciait plus que jamais les incertitudes de la guerre. (p.285)

En somme, le besoin de légitimation des seigneurs et leurs rivalités engendraient une émulation dans la construction de bâtiments religieux. Mais tandis qu’ils devenaient la principale source de financement des temples, les seigneurs de guerre émergents leur imprimaient leurs propres goûts aux temples. L’ornementation de ces derniers puisait dans l’imagerie érotique du tantrisme, en appauvrissant, voire en expurgeant, la dimension spirituelle de ce dernier. Parallèlement, la fragmentation politique de l’Inde se répercutait sur la cohésion des pratiques religieuses et culturelles. Dans la régionalisation politique, les temples sont non seulement devenus plus dépendants de leurs fondateurs, mais ont également dû diversifier leurs sources de revenus, ce qui profitait à eux-mêmes comme à leurs mécènes.

Par ailleurs, les temples diversifient leurs fonctions sociales: ils s’efforcent de se rendre attrayants pour les pèlerins, elles se dotent d’astrologues, de lieux de résidence (auberges) de services et de divertissements (barbiers, musiciens, vendeurs de souvenirs mais aussi « danseuses et prostituées sacrées »). Ils en viennent même à assumer une fonction bancaire car « Dans certains cas, le temple représentait même le seul endroit sûr où le citoyen pût déposer ses épargnes en toute sécurité. » Ces activités produisait évidemment pour les administrations locales une source de revenus considérables « Et dans les cas où le territoire consacré au culte était assez grand pour que l’on puisse y offrir tous ces services, l’autonomie administrative des responsables du temple faisait du lieu et de sa « communauté » un véritable fief féodal, indépendant et parfois très riche. (pp.287-288)

On voit dans cette analyse combien ces temples, sans doute parmi les rares institutions dotées d’une envergure suffisante pour avoir un effet structurant sur leur région. D’où la mise à profit de ces moyens et la diversification des fonctions. Comme le note Arcand, dans ces conditions, la frontière entre le religieux et le profane y devient difficile à distinguer. C’est à peu près à ce point que, faite l’histoire sociale des temples aux images explicites, Arcand revient à la question de la pornographie. Car aussi explicites soient ces images, elles ne furent pas « pornographiques » en soit avant que les Européens, puis les Indiens des XIXe et XXe siècles ne les jugent telles. Mais c’est aussi à ce point que s’achève mon billet, qui s’intéressait principalement à la genèse historique de ces temples. Car voici mes deux objectifs accomplis: en premier lieu, montrer comment les transformations d’une région du monde (ici, le déclin et la chute de l’Empire romain) peuvent affecter en profondeur, sur le long terme, une autre région du monde (ici, l’Inde, qui se régionalise et passe d’une élite marchande à une élite guerrière); en second lieu, montrer que des informations intéressantes peuvent être trouvées dans toutes sortes de lectures. Il vaut la peine de diversifier les lectures, elles finissent toujours par se recouper utilement. De même, il semble vain de prétendre trop cloisonner les lectures, les unes intégrées aux recherches, les autres aux intérêts civiques, puisqu’elles finiront par enjamber d’elles-mêmes la cloison. C’est dans ce qu’on en fait qu’il faudra clarifier ensuite où on se situe.

Fasciste!

Pour quiconque n’est pas complètement aveugle à l’actualité, connait un tant soit peu la dynamique des réseaux sociaux et sait additionner deux et deux, il n’y a guère de doute que dans les semaines qui viennent, nous serons bientôt nombreux à nous traiter réciproquement de fascistes. Ce qui est amusant avec cette insulte, c’est que 1) ceux qui l’emploient ne savent généralement pas ce qu’elle signifie et que 2) ceux qui leur reprochent de ne pas savoir de quoi ils parlent n’en savent généralement pas davantage, malgré leurs airs supérieurs. Profitons donc de ce prétexte en or pour examiner un peu la définition du fascisme proposée par Emilio Gentile, dans le livre Qu’est-ce que le fascisme? Histoire et interprétation (2004 pour l’édition française). Ainsi, vous pourrez savoir si l’ami de votre ami Facebook mérite les mots que vous vous retenez à grand-peine de lui adresser (ou pas). Je préciserai d’emblée que je n’en ai, pour le moment, lu que les quatre premiers chapitres : n’étant pas spécialiste du fascisme, contemporéaniste ou politologue, je n’éprouve aucune urgence à en finir la lecture. Il quitte mes tablettes et y retourne au gré de mes temps libres et de ma curiosité.

Il se trouve cependant que dans les quatre chapitres lus, il y a bien assez à se mettre sous la dent en ce qui concerne la définition du fascisme. Si le chapitre 1 est une rapide esquisse du régime mussolinien, le chapitre 2 propose une revue des interprétations du phénomène fasciste (et par conséquent plusieurs des définitions proposées par les spécialistes), le troisième la définition proposée par Emilio Gentile et la quatrième une réflexion sur l’idéologie du fascisme. Pour faire simple, ce billet portera donc principalement sur le chapitre 3 (pp.93-122).

Les difficultés d’une définition

Définir le fascisme est extrêmement difficile. D’abord, parce que l’usage a imposé à l’analyse à la fois des fascismes prototypiques (le fascisme proprement dit, autrement dit le régime mussolinien, et le nazisme allemand) et des régimes dits « fascistes » dont le statut est moins certain (les « fascismes ibériques » de Franco et Salazar étant des cas d’espèce). Ces descriptions reposent essentiellement sur des analogies, puisque, au contraire du communisme, le fascisme ne s’est jamais proposé comme un type de régime universel (pp.97-98). Il y a donc une tension, dans la définition, entre un particularisme excessif (ne fut fasciste que le régime de Mussolini) et un « fascisme générique » qui étendrait excessivement les critères à force de comparaisons cumulatives. Entre ces deux risques, Emilio Gentile choisit de partir de l’expérience historique du fascisme italien afin de proposer une définition dont l’objectif doit servir « de point de référence à une analyse comparative » (p.119). Si c’est le régime mussolinien qui sert de modèle, c’est qu’il est le premier à s’être organisé en « parti-milice » et à avoir conquis la démocratie parlementaire pour la détruire et « construire un État nouveau et régénérer la nation », le premier également à avoir imposé sa mythologie politique comme « foi collective » et enfin le premier à avoir été qualifié dès le début comme « totalitaire ». Mais surtout, « c’est seulement après l’avènement du fascisme en Italie qu’a commencé à se poser la question du fascisme, autrement dit l’ensemble des interprétations qui ont été données de ce phénomène au cours des huit dernières décennies. »

Le totalitarisme : une définition

Pour Emilio Gentile, la notion de totalitarisme doit être au cœur de la réflexion sur le fascisme.

Le fascisme a été historiquement le seul des régimes de parti unique du XXe siècle à s’être autodéfini comme État totalitaire : il se référait ainsi à sa conception de la politique et à son régime d’un type nouveau, fondé sur la concentration du pouvoir entre les mains du parti et de son duce, et sur l’organisation méticuleuse des masses, dans l’idée de fasciser la société à travers le contrôle du parti, sur tous les aspects de la vie individuelle et collective afin de créer une nouvelle race de conquérants et de dominateurs. (p.108)

Il rappelle que cette notion a été précisément forgée par les opposants au fascisme entre 1923 et 1925. Après 1925, les fascistes eux-mêmes récupérèrent le terme pour désigner leur conception du pouvoir, concentré entre les mains du Duce et fondé sur « l’expansion du contrôle du parti sur tous les aspects de la vie collective » afin de créer une nouvelle race de conquérants. La définition complète du totalitarisme proposée par Emilio Gentile est longue (173 mots), fourmille d’un enchevêtrement complexe de notions et comporte des termes techniques que la plupart des gens ne comprendraient pas (ce qui n’empêche pas le livre en général d’être assez accessible, à mon avis). Je n’en ferai donc pas une transcription mot à mot, mais en proposerai ici une version simplifiée autour de ce qui me semble être les quatre lignes de force à retenir

  • Il s’agit d’une « expérience de domination politique […] qui […] détruit ou transforme le régime préexistant et construit un État nouveau […] »
  • L’État totalitaire est « fondé sur le régime de parti unique, avec pour objectif principal […] l’homogénéisation des gouvernés » par la politisation de l’ensemble des aspects de la vie collective et individuelle.
  • L’État totalitaire sacralise son idéologie sous la forme d’une « religion politique ».
  • L’État totalitaire a pour objectif de réaliser un homme nouveau voué corps et âme à la réalisation des projets de l’État.

Il faut noter que Gentile caractérise le totalitarisme comme une « expérience » et un « processus ». Il coupe ainsi court à la critique selon laquelle il n’y a eu aucun « totalitarisme achevé ». Ce qui importe, c’est l’existence d’un processus continue tendant vers le totalitarisme.

Et donc, cette définition?

Une fois posée la définition du totalitarisme, on peut passer à celle du fascisme. Celle que propose Gentile se décline en dix points organisés en trois groupes : la dimension organisationnelle, la dimension culturelle (incluant l’idéologie) et la dimension institutionnelle. À nouveau, étant donné qu’elle est très longue et difficile à mémoriser (près de trois pages, pp.119-122), j’en livrerai une forme simplifiée.

La dimension organisationnelle

Celle-ci ne comporte qu’un point : il s’agit d’un mouvement de masse organisé autour d’un parti-milice qui se considère comme étant en état de guerre contre ses adversaires politiques.

La dimension culturelle

Celle-ci comporte quatre points.

  1. Une culture fondée sur la pensée mythique et le sentiment tragique de la vie, le « mythe de la jeunesse comme artifice de l’histoire » et la militarisation de la politique
  2. Une « idéologie à caractère anti-idéologique et pragmatique », formée d’anti-plein de choses (anti-matérialistes, anti-individualiste, antilibérale, antidémocratique, anti-marxiste, anti-capitaliste) « exprimée esthétiquement plus que théoriquement ».
  3. « Une conception totalitaire du primat de la politique, comme expérience intégrale et révolution continue, afin de réaliser, à travers l’État totalitaire, la fusion de l’individu et des masses dans l’unité organique et mystique de la nation, comme communauté ethnique et orale, adoptant des mesures de discrimination et de persécution contre ceux que l’on juge hors de cette communauté, parce qu’ennemis du régime ou parce que appartenant à des races réputées inférieures ou, d’une manière ou d’une autre, dangereuses pour l’intégrité de la nation. »
  4. La subordination absolue du citoyen à l’État. Une éthique de la discipline, de la virilité, de la camaraderie et l’esprit guerrier.

La dimension institutionnelle

Celle-ci comporte les cinq derniers points.

  1. « Un appareil de police, qui prévient, contrôle et réprime, y compris en recourant à la terreur organisée, toute forme de dissension et d’opposition. »
  2. Un parti unique et doté d’une milice, chargée de défendre le régime. Le parti unique veille également à la formation des cadres et de l’« aristocratie du commandement », d’assurer la propagande.
  3. Un système politique fondé sur la symbiose entre le parti et l’État, avec à sa tête un chef charismatique.
  4. « Une organisation corporative de l’économie, qui supprime les libertés syndicales, élargit la sphère d’intervention de l’État » cherchant à assurer la collaboration des masses sans remettre en cause la propriété privée ou la division des classes.
  5. Une politique extérieure guidée par la volonté de puissance et d’impérialisme.

 Remarques finales

Tout bien pesé, je ne remplis peut-être pas tout à fait ma promesse avec cette définition. En effet, une fois que vous l’aurez mémorisée, vous demeurerez sans doute néanmoins perplexe lorsque vous vous demanderez si votre ami d’ami Facebook est un fasciste. En effet, cette définition sert avant tout à identifier un régime fasciste. Elle fonctionne sur des entités collectives. En revanche, seul un nombre réduit des critères proposés peut être appliqué avec pertinence à un individu, essentiellement les critères dits « culturels ». Le chapitre 4 du livre de Gentile propose également quelques éléments qui permettent de compléter cet aspect : la formation d’un « homme nouveau » conforme aux exigences d’un régime totalitaire, le relativisme et la « destruction de la raison » au service de la « vie », la pratique de la politique comme spectacle. Avec ces éléments, vous voilà armés!

Référence

GENTILE, Emilio. Qu’est-ce que le fascisme? Histoire et interprétation. Paris: Gallimard, 2004.

Aux origines des revendications fiscales: Montréal

Le 12 février dernier, je suis allé voir une conférence organisée par le Groupe d’Histoire de Montréal dont le titre avait attiré mon attention : « « In Your Corporate Capacity »: Taxation and Poverty in Late Victorian Montreal », donnée par Elsbeth Heaman. Alors que nous vivons, au début XXIe siècle, une crise fiscale (selon l’expression de Brigitte Alepin), je me demandais ce qu’on apprendrait sur la fiscalité de la fin du XIXe siècle. Je dois dire avoir été impressionné par l’aisance de la conférencière. Si j’ai l’occasion de retourner la voir, j’en profiterai certainement.

Le compte-rendu qui suit, écrit un mois plus tard sur la foi de deux petites pages de notes (prises davantage pour maintenir l’attention pendant la conférence que pour faire un compte-rendu) ne peut rendre compte de l’intégralité du contenu. J’espère seulement qu’il ne contient pas trop d’erreurs, d’autant que je ne suis ni historien du Canada ni contemporéaniste.

La conférence reflète le contenu d’un chapitre du livre en préparation de Mme Heaman portant sur les politiques fiscales et les luttes sociales au Canada. La chercheuse s’intéresse à la figure de John A. Macdonald dont la domination sur la politique canadienne jusqu’en 1891 demande à être éclaircie. Or, le premier ministre aurait transformé le Canada de cette époque en véritable « empire fiscal » au service de la classe d’affaires. On se souvient que c’est aussi vers la fin du XIXe siècle qu’Alain Deneault a localisé les premiers signes de construction de paradis fiscaux dans les Caraïbes depuis le Canada. Le système fiscal canadien de la fin du XIXe siècle avait une dimension authentiquement prédatrice, ayant pour objet non seulement de financer l’État, mais aussi de maintenir les pauvres dans un état d’impuissance politique. À la fin du XIXe siècle, cette taxation prédatrice fut l’objet d’une vive contestation à travers le Canada. La première contestation vint de Montréal (sur laquelle portait la conférence), qui servit d’inspiration par la suite ailleurs au Canada. Deux exemples de taxes régressives illustrent l’objet des luttes montréalaises.

Un premier exemple vient de la corvée, une taxe établie à l’origine pour la construction du réseau routier. Sur papier, elle pouvait être acquittée en argent (destiné à acheter les matériaux, outils ou à payer des employés) ou en travail. Mais à la fin du XIXe siècle, le réseau était complété et il n’y avait plus de travail. La taxe, maintenue malgré la disparition de son objet, ne pouvait donc plus être acquittée qu’en argent, ce que les pauvres ne pouvaient se permettre. Or, celui qui ne payait pas ses taxes se voyait privé de son droit de vote.

La constitutionnalité d’une taxe aussi régressive était contestée. Elle s’ancrait toutefois également fortement dans les idéologies des élites. On était encore dans une mentalité de suffrage censitaire où on estimait que seul celui qui contribuait à l’État par ses taxes et avait des biens à défendre pouvait légitimement se prononcer sur l’élection des dirigeants. Le demos (le peuple) de démocratie, c’était le peuple des possédants. Un avocat questionné sur la constitutionnalité de la corvée aurait ainsi reconnu qu’elle n’était sans doute pas valide, mais pour ajouter aussitôt qu’une démocratie avait besoin d’une poor tax, une taxe aux pauvres, destinés à les écarter du suffrage. Clairement régressive, la corvée fut cependant abolie à cette époque (je n’ai pas noté la date).

Autre taxe controversée, la taxe sur l’eau. Elle avait été établie avec deux objectifs. Le premier avait trait à la construction des infrastructures afin de rendre l’eau accessible à tous. Le second était pédagogique. Il s’agissait en effet de former un bon sujet libéral, sensible à valeur de la propriété, dotée d’une bonne discipline de contribuable. Les pauvres, cibles de cet objectif « pédagogique », devaient ainsi être amenés à intérioriser les valeurs de l’État libéral. Entre ces deux objectifs, il y avait contradiction, car imposer la taxe aux pauvres pour les transformer en bons sujets libéraux allait à l’encontre de l’objectif d’accès universel à l’eau que devait remplir la mise sur pied du réseau de distribution. Or, c’est le second objectif qui fut privilégié. Entre cet objectif et la médiocrité du réseau de distribution, la taxe fut extrêmement difficile à collecter et, en outre, ouvertement contestée. La ville la défendit vivement — un graphique distribué pendant la conférence illustre que la taxe sur l’eau représentait la deuxième source de revenus de la ville (environ 30 % du budget), loin derrière les taxes foncières, mais loin devant les taxes sur les affaires — en s’efforçant d’argumenter que la taxe était progressive.

Cette question (progressivité/régressivité de la taxe sur l’eau) était difficile à trancher avec l’outillage de l’époque. Répondre à la question (difficilement concevable aujourd’hui) « l’État doit-il continuer à prendre l’argent aux pauvres pour le transmettre aux riches? » (les riches étant présumés savoir mieux quoi en faire) ne pouvait être résolue sans une définition de la pauvreté, qui n’existait pas à cette époque. L’une des thèses décisives proposées par Heaman est que les luttes de contestation de la taxe sur l’eau, qui culminent en 1891, ont ainsi débouché sur une « découverte de la pauvreté », c’est-à-dire sur l’élaboration de nouveaux savoirs sociaux permettant la recherche des mécanismes de production et de reproduction de la pauvreté. C’est grâce à ces savoirs sociaux qu’on a pu enfin politiser le problème de la pauvreté. Même sans remporter de victoire immédiate, il s’agirait donc d’un moment-clé dans l’histoire de la lutte contre la pauvreté.

Je terminerai ce billet sur deux réflexions personnelles. En premier lieu, si j’ai attendu plus d’un mois avant de me décider à écrire un billet sur cette conférence, c’est qu’il ne me semblait pas que mes maigres notes me permettaient d’y rendre justice et que le risque de transmettre une erreur me faisait hésiter. Si cependant j’ai décidé d’écrire ce billet et de le publier, c’est que cette conférence m’a fasciné. L’aridité apparente du thème cache en effet une histoire très vivante, passionnante tant comme histoire des misères quotidiennes que comme sociohistoire du pouvoir. Or, cet épisode de notre passé a été pratiquement supprimé de notre mémoire collective. Pas un mot dans mes cours de secondaires, pas un mot dans mes cours d’histoire du Canada contemporain à l’université (pourtant donnés par un spécialiste des luttes ouvrières). De même, pas un film, pas une série télévisée ou un documentaire grand public qui en rendent compte. Pourquoi? L’hypothèse qui me vient à l’esprit est que la mémoire québécoise est structurée par deux matrices qui excluent les luttes sociales du XIXe siècle. La première est la matrice nationale (d’où l’importance de la Conquête, des Rébellions patriotes, de la crise de la conscription et des référendums sur l’indépendance). La seconde est la Révolution tranquille, vue comme le point d’origine de toutes les luttes sociales (excluant par conséquent qu’il ait pu y en avoir avant cela).

En second lieu, une question me trotte dans l’esprit. 1891, ce n’est pas si loin. C’est une époque connue par mes arrières-grands-parents. Ce pourrait-il que la proximité de cette taxation prédatrice à l’encontre des pauvres, même disparue de notre mémoire collective, ait laissé des traces? Se pourrait-il que le rejet viscéral de la taxation manifesté par certains de nos contemporains leur ait été transmis par des gens qui ont connu cette époque? L’histoire récente a démontré que la fiscalité peut être mise au service du peuple, mais il se pourrait bien que cette réalité n’ait pas été entièrement intériorisée. Quand, par ailleurs, l’évasion fiscale et la tarification rendent possible la réémergence d’une taxation prédatrice, il y a matière à s’inquiéter.

Une réflexion post-scriptum me semble de mise. Il me faut en effet signaler que les deux réflexions personnelles émises dans ce billet relèvent d’une logique différente de celle de la conférence de Mme Heaman. En effet, il s’agissait pour elle de communiquer des résultats de recherche, cela relève donc d’une logique d’histoire scientifique. Mais la fascination que j’ai signalée comme un motif pour écrire ce billet est un critère affectif, il relève donc d’une logique d’histoire mémorielle. La seconde réflexion est moins définie, puisqu’il s’agit au fond d’une question. Elle naît d’une préoccupation politique, mais est susceptible d’être traduite en d’autres recherches scientifiques ou en un argumentaire militant, selon la logique avec laquelle chacun voudra y répondre.

Le sens de la vie

Une brève aujourd’hui. Puisque je me suis récemment replongé dans La Monarchie de Dante, le principal ouvrage politique de l’auteur de La Divine Comédie, j’offre l’une des conclusions — prémisses aux développements ultérieurs — de l’illustre italien. Celui-ci, dès les premières pages de son ouvrage, n’offre en effet à son lecteur rien de moins… que le sens de l’existence de l’humanité, qu’il formule en ces termes :

[…] la tâche spécifique du genre humain envisagé dans sa totalité est d’actualiser sans interruption toute la puissance de l’intellect possible, en premier lieu pour connaître et en second lieu, par conséquent, pour agir, par extension de cette puissance.[1]

Autrement dit, pour Dante, l’humanité existe afin de réfléchir, apprendre et utiliser son savoir pour à la fois apprendre encore davantage et agir.

C’est sans doute avec une certaine satisfaction que les doctorants de ce monde apprendront que Dante justifie l’existence de leur travail. Peut-être devrait-on tous citer le poète dans nos demandes de financement?

Je vous reviendrai plus tard avec un résumé et une contextualisation de La Monarchie.

Référence : 

[1] DANTE, « La Monarchie », in DANTE, Oeuvres complètes, Paris, Librairie Générale Française, 1996, p. 443.